‹ Le dernier des barons (volume 3)Chapitre 11 sur 12 · TH · texte numérisé non relu

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L'opinion de madame la Duchesse sur l'utilité de l'invention de maître Warner, et l'estime qu'elle a pour son... explosion.

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Adam Warner ne s'était nullement inquiété, ou plutôt n'avait rien entendu de la discussion qui venait d'avoir lieu et où il ne s'agissait pour lui de rien moins que d'être pendu. La Duchesse lui ayant posé insouciamment la main sur l'épaule, il releva la tête d'un air d'assez mauvaise humeur.

— Très-puissant savant, dit Jacquetta, n'allez pas croire que je partage l'ignorance et la folie de ceux qui font û des mystères dans lesquels vous êtes évidemment si profondément versé. Quand vous avez parlé de soumettre la nature à l'homme , je vous ai compris à l'instant ; et j'ai rougi de la sottise de ma famille.

— Ah ! madame, vous avez donc étudié le» mathématiques. Hélas! c'est là un rude coup. — Mais le défaut n'est pas inhérent au principe de l'invention. — Je suis convaincu qu'on peut y remédier. — Mais hélas que de temps, de réflexions, de veilles et d'or, il me faudra pour y parvenir.

— Accorde moi tes veilles et tes grandes pensées, et tu ne manqueras pas d'or.

— Madame, s'écria Adam, ai-je bien entendu ? seriez-vous vraiment le protecteur que j'ai si longtemps attendu? avez-vous ce qu'il faut de tête et de cœur, pour venir en aide à la science ?

— Oui, et de plus le pouvoir de protéger les savants. Sage , je suis cette duchesse de Bedford qu'on accuse de sorcellerie, comme on t'accuse de sorcellerie. De simple femme de gentilhomme, je suis devenue la mère d'une reine. Je suis au milieu d'une cour peuplée d'ennemis. Je veux de Tor pour les corrompre, de la science pour me protéger contre eux, de la puissance pour les détruire... et c'est à des hommes comme toi que je demande ce que je désire.

Adam tourna sur elle ses regards ahuris, et ne répondit pas.

— On me dit, reprit la Duchesse, qu'Henry de Windsor employait des savants à changer en

or les plus vils métaux, — étiez vous de leur nombre?

— Non...

— Vous connaissez cet art?

— Je l'ai étudié dans ma jeunesse; mais les matières premières étaient trop coûteuses et j'y ai renoncé.

— Vous les aurez en abondance auprès de moi. Vous savez lire dans les astres, et vous êtes à même de prédire les desseins d'un ennemi, de désigner 1 heure où ii convient d'agir ou de s'abstenir ?

— Je me suis aussi occupé d astrologie , mais c'était encore à l'époque de ma jeunesse ; car il y a dans les mathématiques pures qui m'ont conduit à cette invention , quelque chose...

— Trêve de cette invention î quoi qu'elle soit , n'y pensez plus ; en faisant explosion , elle a rempli son but... celui d'effrayer. Vous avez maintenant à vous consacrer à de grandes choses. Voulez- vous entrer à mon service , l'aire partie de mes astrologues et alchimistes? vous aurez du loisir , de la considération , et tout l'argent qu'il vous faudra.

— De l'argent , dit vivement Adam en jetant les yeux sur son modèle martyrisé... bien , j'y consens ; comme il vous plaira : alchimiste , as-

liologue , sorcier , comme il vous plaira. — Tout le mal sera réparé... tout... je commence à voir clair... oui ; si un tuyau, par où l'excès de vapeur pourrait... c'est cela , c'est cela. Et il se Irolta les mains.

JacqueltaFut frappée de son enthousiasme. — Mais sûrement , maître Warner, dit-elle, cela doit posséder quelque vertu que vous n'avez pas daigné nous expliquer. Confiez-vous à moi. . . Cela peut-il changer le fer en or?

— Non . mais...

— Cela peut-il prédire l'avenir ?

— Non, mais...

— Prolonger la vie?

— Non , mais..

— Alors , au nom de Dieu , ne perdons plus de temps à nous en occuper , dit impatiemment la Duchesse. Vos talents m'appartiennent , maintenant. — Holà! par ici. — Je vais vous faire conduire par mon page dans vos appartements; vous logerez près du frère Bungey , homme d'une merveilleuse science , maître Warner, savant bien digne d'être votre confrère. Avez- vous quelque parent , chez vous , à qui vous désiriez faire savoir votre nouvelle position?

— Ah! Madame, que le Ciel me pardonne! j'ai une fille, une fille unique, — ma Sybill. Je ne puis l'abandonner, et...

— Bien , rien ne doit vous distraire de vos travaux. — On l'enverra chercher. Je Tadmettrai au nombre de mes femmes. — Adieu, maître Warner. — Ce soir je vous ferai appeler, pour vous fixer les tâches que je désire vous voir accomphr.

Ce disant la Duchesse quitta Tappartement, et Adam, resté seul, se pencha sur son modèle, livré à une profonde rêverie. Le pauvre homme était destiné à être brusquement tiré de ses méditations.

Ce qui distinguait surtout le jeune prince de Gloucester, c'était l'obstination avec laquelle il se cramponnait à tout ce qu'il avait une fois saisi. — Il débutait par ramper, par se glisser, par s'enrouler ainsi qu'un serpent autour de l'objet sur lequel s'était concentrée son attention ; puis, si l'astuce ne réussissait pas, sa fougue s'irritant des obstacles, bondissait comme un lion sur sa proie. Quelle que fût son hypocrisie habituelle, il semblait la perdre totalement de vue dès qu'il avait résolu d'avoir recours à la violence; et alors la férocité démasquée avec laquelle son instinct destructeur balayait tout ce qui encombrait sa route, contrastait d'une manière terrible avec la duplicité qui, dans ses moments de calme, s'efforçait d'attirer, par des cajoleries, sa victime dans ses

fëplis. — Fefniëfhént convaincu que U fnachirte d'Adam avait servi à transmettre une correspondance conspiratrice, et possédant un caractère fiévreux , incapable de s'endormir dès qu'une crainte avait été éveillée, qu'un soupçon était né, il était parvenu à échapper à son frère, dont le courage plus franc et l'intelligence moins inquiète laissaient volontiers la couronne sans autres défenseurs que le gibet — pour les traîtres découverts, — et l'épée pour les ennemis déclarés.— Ayant obtenu d'Edouard la permission d'approfondir cette étrange affaire, Richard envoya chercher aussitôt le porteur qui avait apporté le modèle ; mais ce complice suspect avait disparu. Le bruit de l'explosion de la machine n'avait pas moins effrayé les gardes dans la cour que les courtisans dans la chambre. Lâchant leur prisonnier, ils avaient, les uns fait force de jambes, les autres gagné le palais pour s'y informer de ce qui était arrivé ; et notre ami Hugh, avec la présence d'esprit de ses compatriotes du Nord, n'avait pas laissé passer, sans en profiter, une si bonne occasion de détaler. — La mule se balançait encore, à demi-endormie sur ses jambes; mais le conducteur s'était éclipsé. — Confirmé dans ses soupçons par cette fuite du compagnon d'Adam, Richard, après avoir donné quelques ordres à Catesby, se rendit dans la chambre où

était encore le philosophe. En entrant, il referma sur lui la porte; et son iront était sombre et sinistre quand il s'approcha du rêveur. Mais il est de notre devoir de revenir à Sybill.

TlII.

La vieille femme parle de chagrins ; la jeune fille rêve d'amour. — Le courtisan se reporte du pouvoir présent aux souvenirs des espérances passées ; et l'humanitaire débute dans ses utopies par un gibet destiné au nigaud de sage qu'il a enlacé dans ses projets. Ainsi va le monde, ainsi ira-t-il à jamais.

La vieille dame leva les yeux de dessus son métier à broder, et examina d'un regard attentif et mélancolique la jeune fille qui rêvait, assise à ses côtés sur un tabouret.

— Ma belle enfant, dit-elle, il me semble que votre figure ne m'est pas étrangère. N'avezvous jamais été à la cour de la reine Marguerite?

— Oui, Madame, dans mon enfance, répondit Sybill.

— Ne vous souvenez-vous pas de moi , de la dame de Longueville?

La jeune fllle tressaillit de surprise , et flxa longtemps son hôtesse avant de reconnaître ses traits. Lors du séjour de Sybill auprès de Marguerite, la dame de Longueville était encore citée pour sa beauté , et les années qui s'étaient écoulées depuis cette époque ne suffisaient pas pour expliquer sa décrépitude prématurée. La dame sourit avec tristesse : — Oui , vous vous étonnez de me trouver si voûtée et si fanée... Jeune fiile, j'ai perdu mon mari à la bataille de Saint-Alban , et mes trois fils à Touton ; mes terres et mes richesses ont été confisquées pour enrichir des hommes nouveaux ; — et c'est à un d'eux, à un des ennemis du seul roi que reconnaîtra jamais Alice de Longueville, — que je dois mon pain et mon asile. Vous émerveillez-vous encore que je sois si changée?

Sybill se leva pour baiser la main de la dame, €t les larmes de ses yeux furent sa seule réponse.

— • On me dit, reprit la vieille Lancastrienne, que votre père a obtenu du seigneur de Hastings un permis d'accès aiaprès du roi. J'espère qu'il s'arrêtera ici à son retour, pour mapprendre COHMnent le saint monarque supporte ses afflictions.— Mais je sais que son exemple devrait être

p(itir fiotîs tous une consolation. — Votre père voit-il souvent le seigneur de Hastini^s?

— Je ne sache pas qu il Tait jamais vu, répon- Sybill en rougissant. L'autorisation ne lui a été accordée qu'en sa qualité d'érudit... parce qu'il est d'habitude d'admettre les savants.

^— Mais à qui cette permission a-t-elle été délivrée ?

— A... à itioi, balbutia Sybill.

La dame de Longueville sourit.

— Ah ! Hastings pourrait à peine répondre par un non à des prières sorties de si gracieuses lèvres. Mais loin de moi la pensée de dépriser son humanité et son bon cœur : après Dieu, c'est au seigneur de Hastings que je suis redevable de tout ce qui me reste ici-bas. Je m étonne qu'il ne soit pas encore ici. — C'est le jour et le moment où il quitte pompes et plaisirs pour venir visiter la pauvre veuve.

Charmée de trouver un auditeur complaisant, la vieille dame raconta alors à Sybill que son mari, au début de la guerre civile, avait fait prisonnier le seigneur de Hastings, et qtie, touché de son courage et de sa jeunesse, il lui avait procuré les moyens de fuir, le sauvant ainsi de la mort assurée que lui eût réservée la colère de l'implacable Marguerite. Après la bataille de Touton, Hastings avait accepté un des châteaux

coïifisqués à la famille rebelle des Longueville, dans l'unique but de pouvoir le restituer à la veuve de son sauveur. Et depuis lors, non con- Icîit, dans sa générosité chevaleresque, de s'être montré bienfaisant, il n'avait laissé passer aucune occasion de témoigner à la noble dame tout le respect et l'hommage qui pouvaient contribuer à adoucir les souffrances que la misère inflige à l'orgueil des riches déchus. Le dévouement de la dame de Longueville pour son souverain était poussé jusqu'à la vénération, au fanatisme : elle s'était J3xée tout près de la Tour, afin que, matin et soir, quand Henry ouvrait sa fenêtre pour saluer l'aurore ou le coucher du soleil, elle pût l'entrevoir de loin, ou réveiller le courage et les espérances des émissaires lancastriens , auxquels elle donnait sans crainte conseils et asile, en leur montrant ce douloureux spectacle. Peut-être cependant se mêlait-il à sa loyauté des sentiments d'une autre nature ; peut-être la vue du pauvre captif évoquait-elle dans son cœur le souvenir de son beau printemps, du règne de sa beauté, des jours où son sourire était l'astre des fêtes, son gant le prix des tournois ; peut-être tous les échos enchanteurs des joies du monde s'associaient-ils pour elle à rimage de ce saint revenu des vanités du monde.

Tandis que Sybill écoulait avec ravissement les éloges prodigués h Hastings, la porte s'ouvrit pour livrer passage à ce noble seigneur luimême. Jamais Elisabeth elle-même , dans ses alcôves de Shene ou sur Tesfrade de son palais, n'avait vu le plus accompli des courtisans s'incliner devant elle avec plus de respect qu'il n'en mit à saluer la pauvre proscrite, qui ne vivait que de ses aumônes.

— Et comment se porte ma noble dame de Lougueville, dit-il? mais qu'ai-je besoin de le demander ? Sur sa face se voit encore la rose de Lancastre. — Une compagne? ah ! mademoiselle Warner ; je sens maintenant tout le plaisir d une surprise.

— Ma jeune visiteuse , dit la douairière , est une vieille amie; elle faisait pirtle des enfants élevées à la cour de la reine Marguerite.

— En vérité , s'écria Hastings , — puis il ajouta d'une voix émue ; mais j'aurais dû deviner que la nature seule n'avait pu faire les frais de tant de grâce. — Et votre père est donc allé voir le seigneur Henry? — Vous attendez ici son retour ? Ah ! noble dame , puissiez-vous toujours recevoir sous votre toit, d'aussi innocents Lancastriens.

Sa voix et ses manières étaient si fascinantes que Sybill retrouva bientôt toute l'aisance qu'elle

avait perdue à sa brusque apparition. H entretint gaiement la vieille dame de la chronique de la cour , de ces mille riens aristocratiques , qui , en dépit de tous ses revers de fortune , continuaient toujours à charmer une personne habituée si longtemps à respirer l'air du grand monde ; mais de temps en temps aussi il s'adressait à Sybill, provoquant des réponses qui l'élonnaient elle-même par leur fliiesse , tant elle avait peu conscience encore de sa propre valeur.

— Vous ne nous parlez pas, dit malignement la dame de Longueville , de 1 heureux mariage du frère d'Elisabeth avec la duchesse de Norfolk , — un fiancé de vingt ans et une fiancée de quatre-vingt-deux ! — Vraiment de telles alliances sont une nouveauté dans l'histoire de la royauté anglaise. — Mais quand Edouard , qui , bien qu'il ne soit pas un Roi légitime , est au moins un Plantagenet , s'est abaissé jusqu'à épouser une demoiselle Elisabeth, une Woodville, à peine sortie d'une bonne race de gentilhomme , on ne peut plus s'étonner de rien.

— Quant à cette dernière alliance, répondit gravement Hastings , bien que sa grâce la Reine n'ait pas pour moi une chaude amitié , je me crois pourtant forcé de me faire son champion

et celui de son royal époux. La dame qui avait eu assez de vertu pour repousser Tamour illégitime du plus beau prince et du plus preux chevalier de la chrétienté , s'était rendue, par là, digne de l'honneur qui lui est échu. Le jour où elle est montée sur le trône , c'est la chasteté qui a été couronnée en elle.

— Quoi , s'écria impétueusement la dame de Longueville , prétendriez-vous qu'il n'y ait pas de honte dans la mésalliance du milan et du faucon , d'un Plantagenet et d'une Woodville , d'un sang illustre et d'un sang roturier ?

— Vous oubliez, Madame, que la veuve d'Henry V , Catherine de Valois , toute fille de roi qu elle était , épousa un soldat gallois , Owen Tudor ; — vous oubliez que l'Angleterre fourmille d'hommes de cœur issus de semblables unions , où l'amour a nivelé les inégalités , épuré les affections du foyer , et engendré une race plus valeureuse que n'en produira jamais la froideur égoïste des cœurs qui ne battent que pour de l'or et des domaines. — N'en appelezdonc pas à moi , Madame , à moi le chevalier des belles , le disciple des vieux parlements d'amour. Aux yeux de William de Hastings, toute femme belle et chaste , douce et aimante, est l'égale d'un roi.

Taudis que le courtisan parlait ainsi, l'œil en

feu , la voix animée, Syhill se tourna vers lui , et elle sentit battre son cœur avec violence ; elle se tourna vers lui , et elle rencontra son regard. Ces paroles et ce regard pénétrèrent profondément dans son ame, et , en y entrant , ils évoquèrent mille songes éclatants et ambitieux ; ils développèrent , mais en le sanctifiant, l'amour qui y avait pris racine ; ils donnèrent anx premiers rêves de l'affection ce que, dans leur essor , ils ne s'étaient pas même arrêtés à appeler de leurs désirs ; ils leur donnèrent ce dont toute affection naissante a besoin pour ne pas mourir , ce qui , une fois tombé dans un noble cœur , est pour lui le prétexte d'une constance éternelle ils leur donnèrent l'espé-

raiice.

— Ainsi 5 vous soutenez , reprit la dame de Longueville , qu'un jeune homme brave et bien éduqué , ambitieux et passionné \ ne devrait êlr^ , aux yeux de Torgueil du rang et de la naissance , que l'égal de...

— Ah ! noble dame , interrompit vivement Hastings , je ne saurais jouter plus longtemps contre un esprit si bien armé. Peraiettez que je laisse répondre , à ma place , cette belle jeune fille : c'est à son sexe et non au mien que le défi est porté.

— Eh bien ! qu'en dites-vous , mademoiselle

W:irnor? Sijpposez une jeune héritière , de la plus noble lignéo , de la plus immense fortunede la plus séduisante beauté ; supposez la recherchée par un gentilhomme pauvre et bas placé , qui n'a rien à lui qu'un noble cœur , capable d'accomplir de grandes choses , pensezvous qu'elle s'avilît en acceptant ses hommages?

— Une jeune fille , il me semble , répondit Sybill avec une charmante hésitation , ne peut aimer sincèrement si son amour n'est pas digne d'elle ; et si son amour est digne d'elle , ce n'est pas le rang ni la fortune qu'elle aime.

— Ses parents peuvent être d'une opinion toute contraire , et , en ce cas, son amour ne devrait-il pas résister à leur tyrannie? demanda lîastings.

— MaiS; mon bon seigneur, répondit Sybill en secouant la tête d'un air pensif, un amant qui aurait pour elle un véritable amour ne la pousserait jamais à s'attirer la malédiction qui suit la désobéissance d'un enfant et le courroux d'un père.

— Finement répondu , remarqua la dame de Longueville.

— Alors elle renoncerait au pauvre gentilhomme, pour peu que son père lui ordonnât d'épouser un riche seigneur. Ah ! vous hésitez ;

ear l'ambition de la t'emme est charmée de s'abriter sous la soumission de la fille.

Hastings mit tant d'amertune dans ces paroles , que Sybill ne put manquer de s'apercevoir qu'elles renfermaient quelque allusion à lui-môme. Comment , cependant, pouvoir les lui appliquer , à lui , l'égal des plus hauts placés , à lui qui n'était inférieur qu'au Roi?

— Si telle était la conduite de la demoiselle, dit la dame de Longueville , il me semble que l'amant repoussé n'aurait pas de peine à l'oublier et à lui rendre dédain pour dédain.

Hastings ne répondit rien ; mais ce nuage de profonde mélancolie , qui , soudain , au milieu des écarts les plus entraînés de sa gaîté , venait étonner ceux qui l'observaient , et qui , sans doute , avait donné lieu aux prophéties répandues sur la mcrt violente et prématurée qui devait terminer sa brillante carrière , ce nuage de tristesse , dis-je , obscurcit tout-àcoup son vaste front. En ce moment la porte s'entrouvrit doucement, et à travers l'entrebâillure parut Robert Hilyard. Il était vêtu d'un costume de moine ; mais son capuchon soulevé laissait voir ses traits à la dame de Longueville , qui seule pouvait l'apercevoir ; et son mâle visage était tout hagard d'agitation et d'effroi. — Il porta son doigt à ses lèvres , puis,

fe;^.

faisant signe à la maîtresse du logis de le suivre, il referma sans bruit la porte.

La dame de Longuevillese leva, pria ses visiteurs de lui pardonner une absence de quelques instants, et laissa en tête-à-tête Hastings et Sybill.

— MadLime , murmura sourdement Hilyard, aussitôt que la douairière fut entrée dans la salle basse , qui communiquait d'un côté avec la pièce qu'elle venait de quitter , et , de l'autre , avec la rue — je crains que tout ne soit découvert. Silence î Adam et le colTre de fer qui renferma les précieux papiers ont été conduits en présence d'Edouard. Une explosion terrible , occasionnée sans doute par la machine , a tellement jeté le trouble parmi les gardes que Hugh a pu s'échapper pour me transmettre cette alarmante nouvelle. Posté près de la porte , sous ce déguisement > je me suis enhardi à pénétrer dans la cour, et j'ai vu... oui... j'ai vu le bourreau, le tourmenteur, ce ministre hideux et masqué de l'agonie , se diriger vers les appartements où notre malheureux émissaire subit l'interrogatoire des impitoyables tyrans. Gloucester est là, lui aussi, avecses yeuxdelynx.

— Oh î Marguerite , ma souveraine , s'écria la dame de Longueville , — ces papiers révéleront sa retraite.

— Oh î elKî est en sûreté ; mais le pauvre savant , je tremble pour lui et pour la tète de tous ceux qui sont mentionnés. ^

— Quel parti prendre ? Ah ! le seigneur de Hastings est ici ; — il a le cœur bon et humain. Faut-il se fier à lui ?

Un éclair de plaisir brilla sur les traits d'Hilyard : — Oui , oui, — laissez-moi l'entretenir en particulier ; — je l'attends ici , — hâtez-vous.

La dame sortit. Elle trouva Hastings conversant à voix basse avec Sybill. Lui ayant murmuré quelques mots à l'oreille , elle l'entraîna dans la salle basse, où elle le laissa seul avec le prétendu moine qui avait rabattu son capuchon.

— Seigneur de Hastings , dit vivement Hilyard, vous êtes exposé sinon à la mort, au moins à la disgrâce. Un certain Warner a obtenu de vous un passeport pour arriver auprès de Tex-roi Henry. On a surpris la simplicité de ce Warner, car il est innocent; — on a fait de lui le porteur des lettres secrètes de plusieurs malheureux seigneurs encore dévoués à la cause de Lancastre; — il est soupçonné... examiné, il se peut qu'on le mette à la torture ; — si la trahison est découverte, c'est vous qui avez signé le permis ; la reine, vous le savez, vous hait, les Woodevilles ont soif de votre ruine ; quelle prise

cela ne leur donnerait-il pas sur vous? Courez^ Monseigneur, mon fils, courez à la Tour; vous pouvez encore arriver à temps, votre esprit saura jeter un voile sur ce qui resterait à découvert , sans vous. Sauvez ce pauvre savant. Faites disparaître cette correspondance. — Ne prenez pas cet air hautain... cette correspondance vous désigne comme un homme qui a accepté l'or du comte de Charolois et que , par conséquent, le roi Louis peut acheter en surenchérissant. — Veillez 'à vos intérêts ..

Une légère rougeur monta au Iront pâle du grand homme d'état, mais il répondit d'une voix ferme : Moine ou laïque, peu m'importe lequel , l'or de l'héritier de Bourgogne était un présent et non un salaire. Mais il n'est pas besoin de menaces pour me pousser à sauver de la roue ou du gibet, s'il en est temps encore, la vie d'un innocent. Je pars. Arrête... Dis à la jeune demoiselle, à la fille du savant . de me suivre a la Tour.

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