‹ Le dernier des barons (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · XXJ · texte numérisé non relu

XXJ

que la personne outragée était une des filles de Warwick, et telle est l'opinion générale. Carte déclare formellement que ce fut Isabelle; mais il est presque impossible qu'il en soit ainsi, car Isabelle était alors mariée au frère d'Edouard, au duc de Clarence, et de plus elle devait accoucher dans un mois. — Le Comte n'avait qu'une autre fille, lady Anne, alors à la fleur de la jeunesse ; et bien que la beauté d'Isabelle paraisse avoir été d'un caractère plus frappant que celle de sa sœur, il faut nécessairement que cette dernière ait été fort séduisante pour avoir pu s'attirer l'amour du prince Edouard de Lancastre et inspirer une tendre affection à Richard, duc de Gloucester (*). II est bon aussi de' remarquer qu'à la suite du mariage

(1) Non seulement, Majerus, le chroniqueur flamand, parle de l'affection que Richard ressentit de bonne heure pour la fille cadette de Warwick, mais encore l'obstination du Duc à l'épouser à une époque où la famille Nevile était déchue et écrasée^ semble confirmer l'assertion du vieil écrivain. 11 est vrai que Richard reçut, en épousant la veuve du prince de Lancastre, une partie considérable des domaines de sa maison. Mais Anne, ainsi que ses parents, avait été dépossédée, et ses propriétés étaient à la disposition de la couronne, Richard venait de rendre Jes services les plus importants à Edouard; il lui était resté fidèle durant la rébellion de Clarence; il avait été le héros du jour, tant à Barnet qu'à Tewksbury. Sa réputation était alors colossale, et s'il eiit demandé pour récompense les domaines de Middleham, sans la jeune veuve, Edouard n'eût guère pu les lui refuser. 11 avait certainement de bien meilleurs titres a ces fiefs confisqués^, que le seul compétiteur qui entrât en ligne avec lui,à savoir le parjure et méprisable Clarence. Quantàla répugnance d'Anne à épouser Richard, et au déguisement qu'elle prit, voyez la vie d'Anne de Warwick, par miss Strickland. Pour l'honneur d'Anne plutôt que pour celui de Richard, à la mémoire duquel un crime de plus ou de moins n'importe que peu, on peut faire observer ici que, loin de trouver dans l'histoire des raisons d'accuser Gloucester de complicité dans l'assassinat du jeune prince Edouard de Lancastre, nous avons quelque lieu de croire que ce prince ne fut nullement assassiné, mais mourut comme nous aimerions que fût mort le petit-fils de Henry V, eu comballanl bravement sur le champ de bataille. — Mss de Ilarley. Chronique de le\vksbui y, paiSlowe. Sha, iunier, vol. lll, p. 335.

— xxij —

qu'Anne contracta, non comme Sliakcspcar le f epréscnic, mais après de longues sollicitations et en apparence sous le coup d'une contrainte positive, Richard semble l'avoir tenue soigneusement éloignée de la cour de son frère, et même de Londres, où elle se montra fort rarement, si elle s'y montra jamais, jusqu'à la mort d'Edouard.

Qu'une profonde obscurité ait toujours enveloppé les faits relatifs à la tentative criminelle d'Edouard, qu'ils n'aient jamais été publiés au nombre des griefs de l'orgueilleux rebelle, c'est chose rendue fort naturelle par la dignité des deux partis, et par le caractère même de l'offense. Que la grave histoire, au milieu d'une telle obscurité, ne s'arrête pas trop implicitement à l'hypothèse suggérée par le chroniqueur, nous ne pourrons que la louer de cette sage réserve ; mais tout le monde s'accordera probablement à reconnaître que l'imagination est là dans son domaine légitime, et qu elle peut raisonnablement contribuer par des conjectures, qui ne sont ni improbables ni sans fondement, à renouer et à éclaircir les fragments les plus décousus et les plus obscurs de nos annales.

J'ai mieux aimé déflorer en partie l'intérêt de mon récit, en annonçant d'avance au lecteur ce qu'il doit y trouver, que de m' exposer à être accusé (par ceux qui croiraient encore à la vieille fable sur Bona de Savoie) (*), d'avoir pris des libertés impardonnables avec les faits réels, tandis que ces faits réels, autant qu'il est possible de

(1) Je parle de cette vieille fable, en tant qu*elle représente la querelle survenue entre Edouard et Warwick, comme ayant eu pour cause le rejet de la main de Bona et la préférence accordée à Elisabeth par le Roi. — Mais, je ne prétends pas qu'il soit impossible qu'une telle alliance ait été désirée et conseillée par le Comte ; seulement il est évident qu'il n'a pas cherché à la négocier, et que, de plus, Edouard ne l'a nullement offensé en préférant sa belle sujette.

— xxiij —

les constater , avaient été précisément la base de ma narration , et que mes inventions les plus audacieuses n'étaient que des déductions tirées des plus amples documents historiques que j'eusse pu réunir. — J'ose même penser que quiconque écrira plus tard l'histoire d'Edouard IV, ne dédaignera pas de mettre à profit certaines suggestions disséminées à travers ces volumes, et tendant à jeter un nouveau jour sur les événements de cette période aussi embrouillée qu'importante.

11 est probable que cet ouvrage sera plus populaire, en raison de sa nature , que mon dernier roman Zanonij qui ne pouvait être goûté que par les lecteurs d'un caractère à s'intéresser à l'examen des divers problèmes sur la vie humaine qu'il cherche à résoudre; — mais, ces deux ouvrages, si différente que soit la manière dont je les ai traités, ont été construits l'un et l'autre d'après les principes d'art, auxquels je me suis efforcé de rester fidèle dans tous mes derniers travaux, quelqu' incomplet qu'ait été le succès de mes efforts.

Suivant moi, un écrivain doit se préparer à composer une œuvre d'imagination comme un peintre se pré[3are à composer un tableau : il faut qu'il commence par concevoir un ensemble aussi grandiose que son intelligence peut en embrasser ; aussi harmonieux et aussi complet que ses talents d'artistes peuvent en exécuter; puis, en second lieu, il doit arrêter dans son esprit, le caractère de l'intérct que les détails sont destinés à transmettre.

C'est en comparant les œuvres d'imagination exprimées par la plume aux œuvres d'imagination exprimées par le pinceau, que nous parvenons le mieux à nous former une opinion critique des différentes écoles qui existent dans les deux arts; car, devant l'écrivain comme devant le peintre, s'ouvrent également les trois voies que nous nom-

mons le style lamilicr, le siyle piltorosque cl le sylc intoU lectucl. Au moyen de cette comparaison, nous pouvons , sans trop de dil'iiculiés , classer les œuvres d'imagination dans un ordre convenable , et apprécier le rang qui revient à chacune d'elle. Le style intelleclucl ne sera jamais sans doute le plus populaire; pour le moment, celui qui préfère se rattacher à cette école , doit se préparer à être fort déprécié ; car les plus grandes perfections du genre qu'il choisit, en admettant même qu'il y atteigne, ne sont pas les plus palpables pour la majorité. — Discute-ton le mérite d'un ouvrage moderne , on le vantera poutétre, en raison de certains passages frappants , de quelque figure proéminente; mais, entendrons-nous jamais personne s'étendre sur l'harmonie de sa structure, sur sa ten" 'dance homogène et complète, sur son caractère idéal, sur ce qui constitue en un mot les éléments essentiels d'une œuvre d'art. Ce qu'on prise le plus dans un tableau , la composition, est souvent ce dont on tient le moins de compte dans un livre , et cela provient simplement de ce que la peinture est reconnue comme un art en Angleterre, et partant appréciée d'après des théories fixes, tandis que nos jugements littéraires n'ont pour guide qu'un goût qui n'est jamais formé, un millier de préjugés et de prédilections ignorantes. Nous ne comprenons pas encore que l'auteur est un artiste, et que les véritables règles d'art qui doivent servir à le mesurer , sont déterminées et immuables. De là viennent les caprices bizarres et fantasliques|de l'opinion publique, l'exagération de ses louanges ou de ses censures, ses emportements et la réaction qui les suit. C'est là ce qui explique le mépris solennel qui s'attachait hier à Wordsworth et l'absure idolâtrie qui le divinise aujourd'hui. C'est là ce qui explique les incroyables lïuctuatious de la renommée de Byron, dont la célébrité nous

assourdit un jour, pour que le lendemain on vienne nous dire froidement qu'il mérite à peine le nom de poète.

Cliacune de ces variations de l'opinion publique, est strictement reflétée par la critique vulgaire, et de même que, il y a quelques années , nos journaux rivalisaient de railleries contre Wordsworth pour des défauts qu'il n'avait pas, ainsi luttent-ils à présent d'éloges pour des qualités dont il n'a jamais fait preuve.

Ces violentes contradictions dénotent à la fois un public et une critique complètement dénués de la connaissance des principes élémentaires de l'art littéraire, et elles autorisent le plus humble auteur à contester la censure du moment, comme elles doivent faire accueillir avecdéliance aux plus célèbres, les louanges dont ils sont l'objet.

Tout écrivain qui s'adresse à des juges anglais peut donc, sans fatuité, sans excès de confiance en lui-même, uniquement guidé par son bon sens et son expérience de tous les jours, nourrir à part lui la pensée que la décision du jury devant lequel il comparaît en premier lieu n'est pas une sentence définitive. L'histoire littéraire du jour se compose d'une suite de jugements cassés.

Mais cette incertitude attend surtout tout disciple, si humble qu'il soit, de l'école que j'ai nommée intellectuelle, école condamnée à être toujours plus ou moins en opposition avec les canons populaires, école dont la létale destinée est de troubler et d'irriter l'indolente quiétudedu goût vulgaire, vu qu'elle ne saurait sans cela ni élever ni émouvoir. Quiconque tourne le dos à l'école hollandaise pour se vouer à l'art italien doit continuer à étudier dans l'obscurité les pi incipes sur lesquels il base le but de son œuvre et auxquels il adapte son travail d'exécution ; toujours fidèle, à travers l'espoir ou l'abattement, aux théories qui s'inquiètent moins de h somme que des sources de

l'inlérôt produit par une composition; cherchant dans Taclion le jeu des grandes passions ou des ressorts plus subtils des actions humaines; cherchant dans le repos la couleur de la beauté intellectuelle.

Il n'est pas très-aisé de saisir ce qui constitue Tari noble et l'art de bas étage; ce n'est pas dans le rang social ou la condition physique des caractères retracés, que consiste la distinction des deux genres ; elle repose entièrement dans la nature de l'émotion que les caractères sont destinés à exciter, à savoir, dans les sentiments, soit de sympatliie pour quelque chose de bas, soit d'admiration pour quelque chose de noble, qu'éprouvent les lecteurs d'une œuvre. — Il n'y a rien de noble dans une tête de rustresortie du pinceau de Teniers, il n'y a rien de bas dans une tête de rustre sortie du pinceau de Guide. Où donc est la différence des deux compositions ? Dans l'absence ou la présence de l'idéal. — Mais chacun peut juger du mérite de la première, vu qu'elle se rattache à l'école familière , tandis qu'un connaisseur seul est à même de découvrir le mérite de la seconde, parce qu'elle se rattache à l'école intellectuelle.

J'ai d'autant moins hésité à livrer ces remarques à la censure ou au sarcasme, |que ce roman est probablement le dernier que j'imposerai au public ; et je désirais qu'il contînt au moins renonciation des principes qui ont présidé à sa composition ainsi qu'à celle des plus jeunes de ses prédécesseurs. Quelle que puisse être à cet égard l'opinion des autres, vous au moins vous savez, mon ami, avec quelle conscience ces principes ont été médités et suivis, et si les résultats n'ont pas été brillants, vous rendrez en tout cas justice à ma bonne volonté.

Il m'est doux de penser que mon but, auquel j'attache plus d'importance qu'au succès, est compris par un homme

— xxvij —

dont le goût exquis n'est gâté que par une qualité beaucoup plus rare encore, une tendance à évaluer trop haut le mérite des personnes pour lesquelles il témoigne de l'estime. Adieu, mon sincère et précieux ami; et daignez agréer comme un gage muet de reconnaissance et de considération ces dernières fleurs cueillies dans le jardin oii nous avons si souvent erré ensemble.

Londres, Janvier 1843.

Page 1