‹ Le dernier des barons (volume 3)Chapitre 5 sur 12 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le« aventureu de mnltre Uarmadake Nevlle.

Le Pré-aux-Jeux du vieux Cockaigne.

ATouest, au delà du hameau encore gracieux de Charing, mais dont on allait bientôt peupler la solitude, un large espace semé de maisons et de vénérables arbres ébranchés, était, au commencement du printemps de 1467, le théâtre des jeux champêtres et des ébats de la population de Westminster et de Londres. Il est presque inutile de rappeler que les endroits consacrés aux rejouissances populaires étaient alors fort nombreux dans les alentours de la Métropole. Ceux-ci aimaient les frais étangs dlslington, ceux-là les prés d'herbe rase de Finsbury ; à tous plaisaient les vastes plaines sans haies de Mile-End. Mais le terrain sur lequel nous transportons nos lecteurs, était ua lieu de divertissement

piesqu'cncorc vierge, concédé depuis peu à la ville de Westminster par le puissant comte de Warwick.

Elevé par une ponte verdoyante au-dessus du sol marécageux de Westminster , le terrain touchait à gauche aux Brookfields et dominait de tous les côtés un panorama gracieux autant que varié. Au fond s'élevaient les deux collines jumelles de Hamptead et de Highgate avec le i^arc de Marybone et son majestueux château à ûsmi caché dans les bois. Sur le devant se voyait le couvent des lépreux, dédié à Saint-James (Jacques), maintenant un palais. A gauche, on apercevait le manoir d'York ('), actuellement White-hall. Un peu plus loin c'étaient les clochers de l'abbaye de Westminster et la sombre tour du Sanctaire ; puis le palais surgissant du fleuve avec ses bastions et son avant-mur, tandis qu'à l'est et plus près du premier plan, s'étendait la longue allée buissonneuse du Stmnd, que ses ponts rendaient si pittoresque et que flanquaient à droite les châteaux crénelés des nobles et les demeures des prélats non moins puissants ; constructions orgueilleuses et massives au milieu desquelles le Savoy, détruit lors de l'insurrection de Wat Tyler, jetait ses ruines

(*) Résidence de Farchevêque d'York.

gigantesques. Au delà de tout cela, dans Téloigneraent, la vue errait sur des tours, des porches, des arceaux, des clochers; de temps en temps se montrait , étincelant au soleil , le vaste fleuve dont la rive opposée était couronnée par le palais de Lambeth et Téglise de sainte Marie Ovéries, et en face, le regard s'arrêtait à l'horizon sur la ligne indistincte de bastions qui ceignait la forteresse Palatine.

Comme tout ce qui est nouveau a toujours de l'attrait, il y avait, le jour dont nous parlons, une grande affluence de peuple au Pré-aux- Jeux, et les oisifs de Westminster y coudoyaient les riches citoyens de la bruyante Chepe et les habitants encore plus aristocratiques de Lud- Gate et de Flete.

Le terrain convenait parfaitement à sa nouvelle destination. 11 était, il est vrai, borné par des marais et des viyiers, mais un espace considérable au centre, offrait une pelouse unie, déjà usée et brunie par les pieds de la multitude. De ce point, se dirigeaient vers la gauche des allées récemment plantées pour la plupart, et destinées à abriter sous leur ombrage en été, les jeux de boule, alors fort en faveur j tandis que des massifs, composés pour la plupart de vieux arbres, divisaient le terrain en compartiments inégaux, affectés chacun à un divertisse-

ment particulier; tout autour se voyaient des groupes de chariots, et des che.vaux plus ou moins précieux, dont les propriétaires étaient en train de prendre leur part de réjouissances. Les tentes , les auberges improvisées, les baraques de curiosités, et les traiteaux des jongleurs étaient en grand nombre et donnaient à la scène l'aspect d'une foire. Mais, ce qui réclame surtout notre attention en ce moment, c'est un large îlot de terrain consacré au noble jeu de Tare. La dynastie régnante d'York devait en grande partie ses succès militaires à l'habileté de ses archers, et les habitants de Londres eux-mêmes, se montraient fort jaloux de leur réputation de supériorité en cet art. Toutefois, pendant les cinquante dernières années, malgré l'esprit belliqueux de l'époque , le tir à l'arc avait été beaucoup plus négligé pendant les intervalles de paix, que ne l'eussent désiré les chefs de lEtat; et depuis peu> le Roi, ainsi que sa loyale cité, n'avait rien épargné pour faire refleurit comme de droit l'exercice de Vinstrument de Dieu (*) sur lequel, suivant les termes de plus d'unédit, reposaient principalement les libertés et rhonneur de l'Angleterre.

* Titre emphatique donné à l'arc par l'évêque Latimer dans son fameux sixième sermon.

Immense en ce jour était le concours des spectateurs du tir, et au milieu des bourgeois, des citoyens et de la populace, se remarquait bon nombre de seigneurs de la cour d'Edouard IV, alors fort jeune encore, le plus beau, le plus brillant et le plus brave des princes de la chrétienté.

Les tournois royaux (qui avaient déjà cependant perdu beaucoup de leur éclat, pour se relever de nouveau et expirer enfin sous le règne des Tudors) exclusivement ouverts à la noblesse, étalaient sans doute plus de pompe et de magnificence que Tassembléebigarrée d'hommes de toutes classes, qui se pressaient en ce moment autour des prétendants à la flèche d'argent, qui écoutaient les jongleurs ambulants et les ménestrels, ou qui, assis à l'ombre des vieux arbres, se livraient à la passion des dés, en tirant à demi, plus d'une fois, la lame d'un poignard; mais jamais, peut-être, aucune scène de réjouissance n'avait présenté et ne présenta plus tard l'animation, l'entraînement général et la joie bruyante qui caractérisaient celte confusion de tous rangs, et établissaient momentanément une rude égalité entre le seigneur et son vassal, le bourgeois et le courtisan.

La révolution qui avait placé Edouard sur le trône, avait, de fait, été fort populaire : non-

seulement, la valeur et la modération de Richard, duc d'York, avaient légué à son Ois un héritage d'affection; non seulement, ce dernier avait à la tête de son parti les plus aimés d'entre les grands Barons; mais le Roi lui-même, par inclination comme par diplomatie, ne ménageait rien pour se concilier les bonnes grâces de cette partie de la population déjà fort importante : la classe moyenne. Il était le premier souverain qui fût parfois descendu de la société des princes et de ses pairs, sans compromettre sa dignité, pour se mêler familièrement aux réjouissances des marchands et des boutiquiers. Le lord maire et le conseil de Londres avaient été admis, en mainte occasion solennelle, à prendre part aux délibérations de la cour ; et dernièrement encore, lors du couronnement de la Reine, Edouard avait, au grand mécontentement de plusieurs de ses barons, conféré le titre de Chevalier du Bain à quatre citoyens. D'un autre côté , quoique sa galanterie , le seul défaut qui lui enlevât quelque peu de sa popularité auprès d'une partie de la bourgeoise, ne fût pas tout à fait digne de son rang, cependant sa franche et joyeuse familiarité avec ses inférieurs, était exempte de ces allures de vil bouffon qui avaient puissamment contribué au revers et au terrible sort de deux de ses

prédécesseurs. Sans doute aussi, il faut chercher dans un instinct politique, non moins que dans un caprice populaire, la cause du dévouement enthousiaste avec lequel Londres, en particuher, et la plupart des grandes villes défendirent toujours les intérêts et la personne d'Edouard IV. Elles sentaient que son règne était en progrès sur les vertus monastiques de Henry IV, et sur Timpitoyable sévérité qui se joignait aux grandes qualités de V étrangère , (c'est ainsi qu'on désignait son épouse hautaine. Marguerite d'Anjou). Tandis que les qualités, la courtoisie et la politique du jeune souverain lui assuraient le bon vouloir des classes moyennes, il devait la soumission des plus puissants barons et l'affection des populations rurales, à un homme — colossal entre tous les géants de fer de l'époque, — au plus grand et au dernier des vieux chevaliers normands; — à un seigneur plus royal dans son orgueil, sa pompe, ses possessions et sa réputation, que le roi lui-môme; — à Richard Nevile, comte de Salisbury et Warwick.

Ce noble personnage , encore dans toute la force de l'âge, possédait toutes les qualités qui fascinent la foule chez un noble. Sa valeur sur les champs de bataille était jointe à une générosité bien rare parmi les capitaines de son temps. 11 s'enorgueillissait de partager

les périls et les fatigues du soldat. Son orgueil envers les grands s'alliait à une alTabilité cordiale à l'égard des petits. Sa fortune incalculable était égalée par sa magnificence et rendue populaire par sa prodigue hospitalité. Chaque jour, dit-on, il tenait table ouverte dans ses nombreux châteaux, pour non moins de trente mille personnes; s'attachant ainsi les bras puissants et les cœurs reconnaissants d'une population martiale et turbulente. Plus hautain qu'ambitieux, il était redouté parce qu'il tirait vengeance de tout affront, mais nul ne l'enviait parce qu'il semblait au-dessus de toute faveur.

La fête, au tir de l'arc, était encore, cette fois, plus joyeuse que d'ordinaire en raison de la nouvelle transmise depuis peu de la Cour à la Cité, que le Roi était sur le point d'agrandir son pouvoir à l'extérieur et de regagner ce qu'il avait perdu aux yeux de l'Europe par son mariage avec Elisabeth Gray, en mariant sa sœur Marguerite au frère de Louis XI , et que le personnage choisi la veille pour remplir les fonctions d'ambassadeur en celte occasion, n'était rien moins que Tillustre comte de Warwick.

Les opinions étaient partagées au sujet de la préférence donnée à la France, dans cette alliance, sur les prétentions rivales du comte

de Charolais, plus tard Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne.

*-^ Par Notre-Dame , dit un corpulent citoyen, âgé d'environ cinquante ans, je ne suis pas trop charmé de ces épousailles françaises. J'aimerais mieux voir le robuste Comte partir pour la France avec des arcs et des haches d'armes, qu'avec des accoutrements de soie et de satin. Que va devenir notre commerce avec la Flandre, répondez à cela, maître Stokton? La maison d'York est une bonne maison et le Roi est un bon roi, mais le commerce est le Commerce. Chacun doit attirer l'eau à son

'^ 1^^ moulin.

— Silence, maître Heyford, répondit un petit homme grêle , en surtout vert-clair , le Roi n'aime pas qu'on raisonne sur ce que fait le Roi. — Il ne fait pas bon badiner avec les lions. Souvenez-vous de William Walker, pendu pour avoir dit que son fils hériterait de la couronne.

— Bah, reprit Heyford avec la même assurance, ce mauvais plaisant n'était qu'un méchant épicier ; et c'est une toute autre affaire que les joyeusetés et bons mots d'un digne orfèvre qui a de l'argent et de l'influence, plus une femme accorte et avenante que le Roi a bien voulu honorer d'un compliment. — Mais

voici mon grave chef d'alelier, auquel n'échappe aucune nouveauté en fait de commérage et dont l'œil perce les murailles. Holà ! Hohé! Alwyn, Nicholas, Alwyn, qui se serait attendu à te voir avec cet arc plus haut que toi d'une bonne demi-aune. Je te croyais trop laborieux et trop rassis pour te mêler de ces diableries d'hommes d'armes.

— Avec votre permission, maître Heyford, répondit la personne ainsi interpellée. — jeune homme pâle et maigre, bien que musculeux et fortement charpenté , à la figure intelligente, mais à la parole lente, empesée, très-entachée d'un accent provincial, — avec votre permission , le roi Edouard ordonne dans son édit, que tout Anglais ait un arc de sa taille, et quiconque néglige le tir un jour de fête, est à l'amende d'un demi-penny, sans parler de l'honneur qu'il perd. Du reste, il me semble que les citoyens de Londres acquerront chaque jour plus de poids et d'influence; et quoique je ne sois qu'un simple chef d'atelier dans votre digne maîtrise, ce ne sera pas ma faute si cela n'arrive pas.

— Bravo, bien parlé, mon garçon. — Mais si les citoyens de Londres prospèrent, c'est parce qu'ils ont des nobles dans leur escarcelle et non des arcs entre les mains.

— Pensez-vous donc, maître Heyford, qu'au-

cun roi aux abois leur laisserait leur escarcelle, s'ils n'avaient pas des arcs pour la défendre ; afin que l'âge mûr puisse avoir de l'or, que la jeunesse se garde de mépriser le fer.

— Par mon corps, s'écria Heyford, \ — lu ferais mieux de brider ta langue. Si moi, j'ai mon franc-parler en raison de ma fortune et de ma position, un garçon comme toi, qui a son chemin à faire, devrait savoir se taire... mais il est déjà parti.

— Et où avez-vous péché ce jeune brochet ? demanda maiJre Stokton, le mercier qui venait de rappeler à l'orfèvre la mort de l'épicier,

— On l'avait d'abord destiné au froc, mais sa mère qui était veuve, l'a laissé libre de choisir la toque plate. C'est le meilleur apprenti que j'aie jamais eu. Par le sang de saint Thomas, il saura se pousser; il a une tête, maître Stokton, mais une tête et des oreilles, et une paire de gros yeux toujours en quête de quelque bonne occasion dont il puisse tirer profit.

Pendant ce temps, le chef d'atelier de l'Orfèvre se dirigeait à loisir vers le tir à l'arc, et sa démarche ferme et posée, révélait l'homme positif tout entier à son affaire.

Les jeunes gens de cette classe et de cette profession étaient fort différents alors de ce qu'ils sont maintenant. Fils, pour la plupart, de;

dépendants des seigneurs de la province, queK quefois môme de francs-tenanciers et de gentilshommes , ils s'étaient familiarisés dans leur enfance avec la splendeur et les jeux de la chevalerie ; ils avaient appris à lutter, à manier le bâton, à lancer la barre ou le disque, à tirer de Tare, et à se servir de la rapière et du bouclier, avant d'avoir été transplantés des pelouses de leur village dans les échoppes de la Cité. Même, dans cette nouvelle position, les guerres et les dissensions constantes de l'époque, Texemple de leurs supérieurs, les luttes mimiques et les pantomimes militaires des jours de fête, et par dessus tout leur organisation en corporations puissantes, tendaient à les rendre aussi remuants, aussi dissolus et aussi viveurs que leurs successeurs se montrent à l'heure qu'il est, rangés, pacifiques et raisonnables. Tandis que Nicholas Alwyn passait, en faisant un léger salut de la tête, devant des groupes d'apprentis rodomonts, à la longue chevelure, à la toque placée insolemment de côté, aux courts manteaux bleus déchirés ou rapiécés quoiqu'encore assez neufs, leur gourdin sous le bras, assez semblables en un mot à des étudiants allemands du dernier siècle : le contraste de leurs allures et de leur tenue avec le costume propre et soigné du jeune apprenti avec sa marche

mesurée et les précautions toutes félines qu'il mettait à éviter les flaques de boue qui eussent pu salir ses souliers à bouts carrés (également éloignés des deux exagérations de la mode, la pointe retournée à la chinoise, et la largeur ridicule du devant), ce contraste, dis-je, eut fait pâmer d'aise sa bonne mère.

Les apprentis tapageurs sourirent et chuchotèrent malicieusement en l'apercevant. Plus d'une raillerie fut échangée à ses dépens :

— Oh ! mais cela sera aussi délicieux que le spectacle d'nne foire de mai!... Le début du sage Nick Alwyn dans le noble jeu de l'arc, le vol de sa flèche virginale... Holà, puissant archer... prends bien garde à ces oisons là-bas; — vise de ce côté en tendant ta corde et malheur à l'autre!

Tout en donnant de semblables échantillons de leur esprit, les apprentis suivirent leur ex* collègue et s'ouvrirent à coups de coude un passage au milieu de la foule amassée autour des rivaux du tir.

C'était surtout de ce point qu'on eût pu se former quelqu'idée de la nombreuse suite de la maison de Nevile, Partout au premier rang, partout au sein des groupes disséminés, resplendissaient au soleil les armoiries de cette puissante famille. Le taureau rayé qui distinguait

récusson des Nevile (*) , était principalement porté par ceux des nombreux parents du comte de Warwick, qui s'enorgueillissaient du nom de Nevile. Le seigneur Montagu, frère du Comte, à qui le Roi avait concédé le titre et les possessions dont les comtes de Northumberland avaient été déclarés déchus, distinguait les gens de sa maison par le cimier particulier des anciens Montagu, un griffon issant une couronne ducale. Mais bien plus innombrables encore que les taureaux rayés et les griffons, étaient les armoiries portées par les individus spécialement au service du grand comte de Warwick. L'écusson portant l'Ours et le Bâton péri auxquels il avait droit comme représentant les Beauchamps, par sa femme (l'héritière des seigneurs de Warvv^ick), se voyait au chapeau des mieux nés de ses serviteurs et clients, tandis que le Bâton péri était seul brodé sur le devant et le derrière des jaquettes écarlates de ses suivants de plus bas étage et des valets attachés à sa personne. Chacun remarquait avec admiration que tous ceux que paraient ces insignes, de même que les porteurs du Bâton et du Chapeau des anciens Spartiates, avaient, dans leur tenue, une sorte de majestueuse gravité, qui

(*) Le taureau rayé dans, reçu ; la tête de taureau noir au cimier.

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les eût presque fait prendre pour des êtres d'une autre caste, d'une autre race que le commun des hommes.

Non loin du lieu où étaient réunis les prétendants à la flèche d'argent, plusieurs seigneurs avaient arrêté leur palefroi et conversaient entr'eux, tandis que les juges du camp, rangeaient les compétiteurs.

— Quel est, dit un des nobles spectateurs, quel est ce gracieux jeune homme, là, au-dessous de nous, qui porte à son chapeau le taureau des Nevile? Sa flgure ne me semble pas inconnue.

— C'est la première fois que je le vois, mon seigneur de Northumberland, répondit ens'inclinant avec respect, un des gentilshommes ainsi interpellés; mais pardieu, pour connaître de vue tous les Nevile, il faudrait connaître la moitié de l'Angleterre,

Le seigneur de Montagu sourit gracieusement à cette remarque ; et, en ce moment, un murmure confus dans la foule, annonça que les archers allaient procéder à Tessai de leur adresse. Les cibles formées de gazon avec un blanc étroit fixé au centre, furent placées séparément aux deux bouts du terrain, à la distance de onze fois vingt yards. — Aux cris de vite, vite, des ordonnateurs, la foule s'écartant de celle des u %

deux buttes contre laquelle devaient se diriger d'abord les flèches des rivaux, reflua et se pressa autour de la limite opposée où étaient réunis les compétiteurs.

Près de la cible se tenait le marqueur avec sa baguette blanche, et c'était un spectacle ibrt divertissant et fort animé que de voir la prestesse avec laquelle les archers se succédaient pour décocher leurs flèches et couraient les ramasser, au milieu des huées, quand ils n'avaient pas mis dans le but (car les flèches étaient chose trop dispendieuse alors pour être inconsidérément perdues).

Quoique plusieurs tireurs eussent frappé fort près du blanc, nul pourtant ne Tavait encore touché quand Nicholas Alwyn s'avança pour tendre son arc. Il y avait quelque chose de si peu guerrier dans son apparence, de si compassé dans ses allures et surtout de si emprunté et de si minutieux, dans l'ajustement de son gant de peau et sa manière d'adapter sa flèche sur la corde, que tous les spectateurs en l'apercevant firent d'avance des gorrges-chaUn des à ses dépens.

— Par le ciel, s'écria Montagu, il manie son arc comme si c'était une yard de drapier.,, àîui voir examiner de si près la corde, on dirait qu'il s'agit pour lui d'en débattre le prix avec un Juif.

— Bien, dit Nicholas, — maintenant une flèche pour l'honneur du vieux Westmoreland.

Ce disant, il lâcha la corde, et la flèche décochée se planta en vibrant au centre du blanc. Un mouvement générai de surprise parcourut l'assemblée, tandis que le marqueur agitait à trois fois sa baguette au-dessus de sa tête. Mais Alwyn , aussi peu sensible à l'admiration de la foule qu'il l'avait été à ses railleries, se retourna d'un air impassible, et dit, en lançant un regard significatif du côté du groupe des seigneurs :

— N'ojs autres, enfants de Londres, nous sommes à môme de veiller au besoin sur ce qui nous appariieîit.

— Ces boutiquiers deviennent insolents. Notre bon roi les gâte, dit Montagu en plissant sa lèvre supérieure; je désirerais que quelque gentil écuyer, de meilleure souche, ne dédaignât pas de décocher une flèche pour les Nevile, contre les arlisans. Qu'en dites-vous, beau sire ?

Et avec une courtoisie toute princière, le seigneur de Montagu se tourna vers le jeune homme qu'il avait remarqué comme portant les armoiries de la première famille d'Angleterre. L'arc n'était pas 1 arme habituelle des gentils-

lionimcs; cependant les i'ulurs chevaliers apprenaient à le manier pendant leur jeunesse , et les princes eux-mêmes, lors des lèles populaires, condescendaient souvent à rivaliser d'adresse au tir, avec les plus humbles de leurs sujets (').

Le jeune homme, auquel venait de s'adresser le seigneur de Montagu, et dont la physionomie ouverte et expressive dénotait une nature franche et courageuse, inclina silencieusement la tête et s*avançant vers les arbitres, demanda la permission de prendre part au jeu et d'emprunter un arc. Sa requête lui fut accordée, un archer lui offrit son arme, et dès qu'il eut pris position, sa belle personne, son brillant costume et surtout les armoiries brodées sur son chapeau, eurent promptement détourné, l'attention générale, de Nicholas Ahvyn. La foule qui d'ordinaire a des prédilections fort aristocratiques, acceptait sa bonne mine comme une garantie de succès, et ce fut avec des murmures approbateurs qu'elle lui vit refuser le gantelet qu'on lui offrait, en disant :

— Dans ma jeunesse, on m'a enseigné à ten-

(*) Plus tard, Henry YIII fut un des meilleurs archers de son temps. — Son talent, du reste, était héréditaire dans sa famille, car son sage père et son pieux fils le possédèrent à un aussi haut point que lui»

dre Tare de manière à ce que la corde ne touchât pas mon bras ; et quoique onze fois vingt yards ne soient qu'une distance d'enfant, un bon archer doit mettre son corps dans l'intérieur de son arme, absolument comme s'il avait k frapper le blanc d'une cible éloignée de quatre cents yards Ç).

Ce disant, il prit une gracieuse attitude, la tête légèrement inclinée^, la jambe gauche en avant, les pieds solidement appuyés sur le sol, bandant Tare avec aisance sans que rien en lui, excepté la tension des muscles de son bras droit, trahît une dépense de force. Les spectateurs ne furent pas déçus dans leur attente. Le jeune écuyer accomplit l'exploit le plus merveilleux; sa flèche dédaignant le blanc, frappa le piton qui le fixait à la cible et qui, à cette distance, était littéralement invisible pour les meilleurs yeux.

— Grand saint Dunstan, il n y a qu'un seul homme qui puisse me battre de la sorte ! mur-

(*) Mon père m'a appris à mettre mon corps dans Tintérieur de mon arc? dit Latimer dans son célèbre sermon prêché devant Edouard IV, 1449. L'évéque y fait également observer qu'il convient de liiire fléchir l'arc assez fortement pour que la corde ne touche jamais le bras; tel est, ajouie-t-il, l'usage de maint bon archer de ma connaissance.

mura Nidiolas, et je ne m'attendais pas à lui voir déchirer à belles dents son propre flanc.

Sur ce, il s'approcha de son rival fortuné.

^ — Bien, mnître Marraaduke, dit-il; vous m'avez déjà donné, il y a bien des années, un semblable échantillon de votre adresse chez votre père, le sire Guy. — Que Dieu ait son ame, — mais en vérité c'est peu généreux à vous, d'enlever la vicloire à un compatriote.

— Dieu me damne, s'écria le jeune homme, sur les trails duquel s'épanouit une vive expression de joie ; si je ne me trompe, si tu es vraiment, comme il me semble, mon vieil ami et frère de lait Nick Alwyn, ce moment est le plus heureux que j'aie goûté depuis bien longtemps. Mais, recule-toi donc un peu et laisse-moi te regarder en lace ! Toi ! Toi ! métamorphosé en

un paisible artisan de Londres! Ah, ah!

est-ce bien possible!....

— Eh mattre Marmaduke, répondit Nichoias, tout corbeau croit sa couvée plus belle que nulle autre, comme on dit dans le nord. — Mais nous reparlerons de cela à loisir, car tu m'honoreras de ta société, je l'espère. Je pense que le tir est fini maintenant; peu d'archers songeraient à marcher sur tes brisées !....

Et en eîTet, les arbitres s'avancèrent et leur chef, vénérable mercier qui avait autrefois

porté I(3S armcîs et même figuré comme volontaire à la bataille de Towton, déclara que la lutte était close ;

— A moins toutefois, ajouta-t-il par sympathie pour le chef d'atelier, que ce jeune garçon, que j'espère voir un jour alderman, ne réclame un second essai, car, tant qu'à présent, chacun n'a encore décoché qu'une flèche.

— Non, merci, répondit Alwyn, j'ai trouvé mon maître; et après tout, ajouta-t-il avec indifférence, la flèche d'argent, quoiqu'un assez joli joujou, est par trop légère.

— Respectable citoyen, dit le jeune Nevile avec une égale générosité, — je ne puis accepter le prix du tir; les gens de Londres devaient seuls y prendre part; je ne suis moi-même qu'un intrus... C'est à leur courtoisie que je suis redevable d'avoir pu faire preuve d'adresse, l'arc même qui m'a servi m'avait été prêté par l'un d'eux, et en conséquence la flèche d'argent revient de droit à Nicholas Alwyn.

— Cela ne doit pas être, dit l'arbitre en tendant le prix; puisque maître Alwyn se retire, à toi seul appartient ce que tu as su gagner.

Lord Montagu n'avait pas été inattentif à ce dialogue ; et faisant quelques pas en avant, il dit d'une voix sonore qui imposa silence à la foule :

— Jeune écuyer, ta générosité me charme autant que ton habilité. Prcînds la flèche, car tu l'as méritée; mais, comme lu parais être un nouveau venu, il est juste que tu payes tes droits d'entrée... C'est moi qui me charge de ce soin. Approchez je vous prie, mon digne maître, continua-t-il gracieusement en s'adressant au mercier, que ces cinq nobles soient la récompense de celui des citoyens de Londres qui l'emportera au vieux combat anglais du bâton à deux bouts; et que le prix soit décerné au nom de ce jeune archer. — Ton nom, jeune homme ! — Marmaduke Nevile, monseigneur.

Montagu sourit et l'arbitre s'éloigna pour donner avis de la lutte qui allait s'ouvrir. La foule accueillit la proclamation avec des bruyants cris de joie, bien plus encore par amour pour les Nevile, que par reconnaissance pour la générosité du frère du comte de Warwick... Un seul homme, un individu massif et à large carrure, vêtu de drap grossier comme un franc tenancier du comté de Lincoln, et portant un capuchon à demi rabattu sur son visage, ne joignit pas ses applaudissements à ceux des autres spectateurs.

— Ces Yorkistes , murmura-t-il , savent bien ce qu'il faut pour duper et amadouer le peuple.

Cependant le jeune Neviie, se tenait encore debout auprès des étriers dorés du grand seigneur qu'il contemplait avec tout le respect et l'envie que l'ambition de la jeunesse ressent d'ordinaire pour ceux qui ont conquis un nom.

Le seigneur de Monta gu avait un caractère tout différent de celui de son frère. Bien qu'assez habile capitaine pour n'avoir jamais perdu une seule bataille, sa réputation d'homme de guerre n était, chose étrange, que fort au-dessous de celle du puissant comte dont la force surhumaine avait souvent accompli ces merveilleux hauts faits et ces prouesses personnelles qui ont le privilège d'éblouir les masses. Tandis que la foule enthousiasmée saluait en ce dernier l'incarnalion de la vieille chevalerie normande, la prudence et le sang-froid cauteleux qui avaient probablement valu à Montagu ses succès de général, expliquaient en même temps l'injustice avec laquelle il était jugé, par le vulgaire, du moins comme soldat. Quoiqu'il fut impossible de nier son courage, on l'avait rarement vu se jeter dans la mêlée. Comme les capitaines des temps modernes, il se contentait de diriger les manœuvres de ses troupes, conservant ainsi l'inappréciable avantage de pouvoir calculer froidement les chances d'une bataille, ce qui n'arrivait pas toujours au fougueux comte de

Warwick. En temps de paix, la conduite de Montana diflerait encore davantage de celle de son frère. Il passait pour exceller dans l'art subtil du courtisan , que méprisait ou négligeait Warwick ; et si celui-ci était, dans les grandes occasions, le conseiller de son souverain, celuilà en était le compagnon ordinaire. Warwick devait sa popularité à sa nature large, ouverte, prodigue et courageuse. Montagu, plus souple et plus habile, cherchait à gagner, à force de calculs et de peines, ce que son frère obtenait sans effort. 11 fréquentait scrupuleusement les fêtes populaires où Warwick ne se montrait que rarement. Sa parole était mielleuse et courtoise envers ses égaux et généralement affable, quoique avec contrainte, envers ses inférieurs. Observateur clairvoyant, il possédait à un assez haut point, ce génie de l'intrigue qui passe, aux époques peu avancées, pour le talent de l'homme d état. — Toutefois, même sous le point de vue de la connaissance approfondie des habitudes et des goûts de la masse, il était loin encore d'être à la hauteur du comte.— Ainsi que <îe dernier, il était doué de cet aspect imposant qui commande le respect ; et son port ainsi que sa tenue était en harmonie avec la profusion d'or, de velours et de joyaux, par laquelle les grands du jour traduisaient dans leur cos-

tunie l'arrogante splendeur de leur puissance.

— Mon jeune gentilhomme, dit le comte de MontagU; après avoir considéré attentivement le gracieux archer, je suis enchanté que vous portiez le nom de Neviîe. Daignez m'apprendre à quelle branche de notre maison nous devons aujourd'hui l'honneurque vous venez de refléter sur ses armoiries.

— Je crains, répondit le jeune homme avec une légère hésitation qui n'avait cependant nulle mauvaise grâce , je crains que monseigneur de Montagu et Norlhumberlaiid, ait peine à me pardonner d'avoir osé me présenter devant lui et sa société avec un nom porté par une branche moins fortunée de sa famille, qui a embrassé le parti contraire au sien, dans les dernières dissensions politiques. Mon père était le sire Guy Nevile d'Arsdale, dans le Westmoreland.

Le sourire abandonna les lèvres mobiles de Montagu, et, jetant un regard rapide sur les courtisans qui l'entouraient, il dit d'une voix grave :

— Cela m'est pénible à entendre ; si j'en eusse été informé plus tôt , certes , mon escarcelle serait plus riche de cinq nobles. — 11 ne convient pas, qu^après avoir été comblé des faveurs du roi Edouard IV, nous fassions bonne mine

au flis d'un homme, même d'un parent, qui a comballu pour les usurpateurs de Lancastre. Je vous prie donc, messire, de ne plus porter à l'avenir un écusson uniquement dévoué au service de la royale maison d'York. Cela suffit, jeune homme, — nous ne pouvons pas écouter le fils du sire Guy Nevile. Et bien, messeigneurs, n'allons-nous pas voir comment les habitants de Londres se tirent de leur combat au bâton à deux bouts?

Là-dessus, Montagu, sans octroyer plus d'attention au Nevile, fit faire volte face à son palefroi, et se dirigea vers un point éloigné où la multitude affluait déjà confuse et bruyante.

— En vérité, tu es bien rude pour ton homonyme, mon beau seigneur, dit un jeune homme dont la chevelure d'un brun chaud, l'air hautain, le nez aquilin, et le corps robuste quoique maigre, offraient, dans toute leur pureté, le type de la vieille race normande, de la race des patriciens du monde.

— Mon cher Raoul de Fulke, répliqua froidement Montagu, quand tu auras trente-trois ans, comme moi, tu sauras qu'il n'est nul homme dont la fortune jette une ombre assez large pour abriter de l'orage les victimes d'un parti vaincu.

— Ton frère ne parlerait pas ainsi, reprit Raoul de Fulke en retroussant légèrement sa

lèvre orgueilleuse; et je maintiens, avec lui, qu'il n'est pas de roi assez sacré pour que nous sacrifiions à son ressentiment notre chair et notre sang. Par la lumière de Dieu, quiconque porte récusson et est issu de la souche de Raoul de Fulké, ne me trouvera jamais fort scrupuleux sur la question de savoir si c'est pour Yorck ou Lancastre, qu'a combattu son père.

— Silence, langue inconsidérée, s'écria Montagu avec un aimable sourire, que dirait le roi Edouard si ces paroles revenaient à son oreille? — Notre ami, continua le courtisan, en se tournant vers les autres seigneurs, notre jeune ami s'efforce envain d'arrêter le torrent qui balaie tout, et de conserver à l'heure qu'il est au sein de notre jeune Angleterre, au milieu de mœurs nouvelles et d'hommes nouveaux, les allures féodales des barons d'une autre époque! Mais tu es un galant et preux chevalier, de Fulke, quoiqu'un triste courtisan.

— Que les saints me maintiennent ce que je suis, répliqua le jeune seigneur. De trop mangeret de trop boire; de faire le chien couchant devant un favori du roi ; de trembler au froncement des sourcils d'un souverain ; de me découvrir pour une populace crasseuse, et d'épouser une vieille douairière pour son or, que Dieu préserve à jamais Raoul de Fulke et ses fils! Amenv

Cette boutade satirique, dont chaque phrase était décochée contre l'un ou l'autre des auditeurs, l'ut suivie d'un silence embarrassant que Monta gu rompit le premier.

— Pardieu, dit-il, quand donc le seigneur de Haslingsnous a-t-il quittés? et quel joli minois peut avoir alléché notre libertin?

— Il s'est brusquement séparé de notre cavalcade sur l'esplanade du tir, répondit le jeune Lovell, mais autant vaudrait chercher à surprendre le secret des amours duzéphir pour les roses que de suivre les soupirs du seigneur William dans leur vol vers les filles et les matrones.

Tandis que les cavaliers conversaient ainsi, leurs panaches ondulant au vent, leurs manteaux étincelant au soleil, Marmaduke Nevile les suivait du regard, avec cefc amer sentiment d'orgueil blessé et de colère impuissante qu'excite toujours, chez la jeunesse, la première insulte d'un puissant de la terre.

La Guitare brisée.

Secouant sa rêverie indignée, Marmaduke Neyile suivit un des ruisseaux de peuple qu'avait formés la foule en débordant de Tesplanade du tir, et se trouva bientôt dans une partie du Pré-aux-Jeux, réservée à des divertissements moins virils, mais aussi caractéristiques de l'époque, que la lutte au bâton et le jeu de Tare. Sous un tendelet, à Tombre duquel un hôtelier nomade distribuait de l'aie et des gâteaux, un facétieux bourdour, (le plus bas degré des ménestrels, ou plutôt des conteurs en plein vent) réunissait son auditoire de rustres, tandis qu'assis à l'écart, mais à portée de la voix du boulTon, deux joueurs de harpe, vêtus de la Uvrée royale, se consolaient entr'eux de la popularité ^e leur

vil rival, en faisant de profondes réflexions sur les goûts ignobles de la populace. Un peu plus loin, Marmaduke fut vivement frappé d'aperceœvoir quelque chose comme des tètes de géants hauts, au moins, de six yards. Mais, après quelques pas faits en avant, ces formidables apparitions se changèrent en une troupe de bateleurs hissés sur des échasses. Ici un instituteur de singes faisait parade des tours de son élève; là, un autre jongleur éclipsait les prodiges du babouin, en montrant un cheval savant qui jouait du tambour de basque avec ses pieds de devant; d'un autre côté enfin, le sombre Tregetour, debout devant une table dressée sur un échafaudage élevé, s'engageait à trancher la tète d'un petit garçon, à mine piteuse, qui pour se préparer, sans doute, à cette opération, se lardait à coups de couteau et de poinçon. Chacun de ces marchands de merveilles trouvait son groupe d'admirateurs ahuris; et fort contagieux étaient les rires et la gaîté dans le Pré- aux- Jeux du vieux Cockaigne.

Tandis que Marmaduke, étourdi par le tapage, promenait autour de lui des yeux grand ouverts, ses regards tombèrent sur une jeune fille, en grand émoi, s'efforçant en vain de se tirer d'entre les mains d'une troupe de tymbestères ou joueuses de tambourin, qui se pres^

saient autour d'elle avec des contorsions railleuses, frappant leurs instruments pour couvrir ses plaintes et l'emprisonnant dans le cercle de leur danse, à chaque nouvelle tentative de fuite. Le modeste costume de la jeune fille était celui des femmes de la basse classe, et sa capuche voilait en grande partie son visage ; mais, en dépit de Tétrangeté et du ridicule de sa position, en dépit de son effroi bien évident, on remarquait en elle une dignité naturelle qui prédisposait de suite en sa faveur. Loin de céder à sa terreur, elle s'efforçait de la cacher pour faire appel au cœur et au sexe de ses persécutrices. — Les criailleries de ces dernières ayant laissé un intervalle de silence, sa voix se fit entendre claire et sonore, quoiqu'étouffée, et son beau timbre ne put manquer d'attirer Tattention du jeune Nevile, car, à cette époque, bien plus encore que de nos jours, il était facile de reconnaître les diverses classes à l'intonation plus ou moins harmonieuse de leur organe. Mais cette marque de distinction si peu en accord avec son accoutrement et sa situation, ne servait qu'à exciter davantage l'insolence des musiciennes, dont les semblables étaient le fléau de toutes les fêtes de l'époque et semblaient, par leur licence effrénée, descendre en droite ligne

des Ménades païennes.

Pour augmenter encore le trouble de la pauvre jeune fille, une dizaine d'apprentis et d'ouvriers libertins avaient envahi soudain le cercle des bacchantes, et prenaient déjà à son égard des libertés beaucoup plus alarmantes, lorsque Marmaduke, les écartant brusquement, se posa comme son défenseur.

. — Holà! qu'est-ce à dire? varlets éhontés! Me ferez-vous rougir de mes compatriotes à la face du soleil? Sont-ce là les délassements de la joyeuse Angleterre? Sont-ce là vosmâles exploits? Rivaliser d'affronts envers une pauvre bachelette! Arrière, lâches et ribauds! Prenez mon bras, ma gentille damoiselle, et ne craignez rien. En quel lieu vous conduirai-je?

Les apprentis ne se laissèrent pas mater si facilement. Deux d'entre eux s'avancèrent à la rescousse en brandissant leurs gourdins au-dessus de leur tête, avec des gestes menaçants :

— Oh! oh! cria l'un d'eux, de quel droit viens-tu te jeter entre le chasseur et la biche? C'est trop d'honneurpour la jeune guenipe d'être embrassée par un hardi apprenti de Londres.

Marmaduke, se rejetant en arrière, tira le petit poignard qui était alors la seule arme habituelle des gentilhommes {*). Ecarté par ce

f ) L'épée n'était jamais portée en temps de paix à eette époque.

mouvement, son manteau laissa voir sa flèche d'argent, qu'il avait fichée dans sa ceinture, et au même moment les assaillants aperçurent Técusson de son chapeau. Ces deux objets intimidèrent bien plus leur ardeur que la lame du poignard.

— Un Nevile, s'écria l'un deux en battant en retraite ! Et le gentil tireur qui a battu Nick Alwyn, dit l'autre en abaissant son gourdin et en soulevant sa toque : Pardonnez-nous, Messire, nons ne connaissions pas votre qualité, — mais quant à cette jeune fille, votre galanterie vous induit en erreur.

— La fille du sorcier ! Ah! Ah ! le lutin des ténèbres ! glapirent les tymbestères en faisant tourner en l'air leurs instruments et en les recevant sur la pointe d'un doigt. Elle lui a jeté un sort. Vilenie est honnêteté, — mal te pren*dra> jeune homme, si tu te laisses attirer dans ses filets. Ombre et fantôme, pour fantôme et ombre ! Chair et sang, pour sang et chair !

Et elles se mirent à danser autour de lui, avec des regards lascifs , agitant leurs bras nus, tandis que leurs robes transparentes, gonflées par le vent, le frôlaient en tourbillonnant et que leurs voix chantaient ;

Viens m'embrasscr mon chéri.

Je tralique en chauds baiisers.

Le vin, la musique, les baisers!

Vil-on donc pour autre chose!

Ce ne fut pas sans peine ni peut-être sans un mouvement de crainte superstitieuse , inspirée par les paroles fantastiques et Taspect étrange de ces dégoûtantes Dalilahs, que Marmaduke parvint à s'échapper de leur ronde avec sa jeune protégée.

L'instant d'après, l'écuyer et la pauvre bachelelte étaient seuls, dans un bosquet écarté, à l'abri des vexations; les tymbestères n'avaient pas songé à les poursuivre, mais leurs cris mêlés au bruit de leurs danses tournoyant encore dans l'éloignement, arrivaient aux oreilles du jeune homme comme de fâcheux augures.

-— Ah ! Ah ! la sorcière et son amant. Vilenie est honnêteté! Vilenie est honnêteté. — Ombre pour fantôme! Fantôme pour ombre! Et le diable aura sa part.

— Et quelle circonstance malencontreuse, ma pauvre enfant, demanda le Nevile, vous a conduite en si mauvaise compagnie ?

— En vérité, je ne sais.... dit la jeune fille lente à se remettre, mais mon père est pauvre et j'avais entendu dire que, lors de ces réjouissances populaires^, on pouvait, avec un peu de talent sur la guitare obtenir quelques groats de la courtoisie de ses auditeurs. — Je me suis

donc échappée avec ma suivante, et j*avais déjà fait une collecte bien au-dessus de mes espérances, lorsque ces méchantes tymbestères m'ont enveloppée en m'accusât de leur voler l'argent du public. Alors elles ont appelé un officier duPré-aux-Jeux, qui m'a demandé mon nom et ma qualité. Et à peine ai-je en répondu, qu'elles ont traité mon père de sorcier; et l'officier a mis en pièces ma guitare. Voyez, ajoutât-elle en montrant son instrument avec un regard d'innocente tristesse , qu'accompagnait cependant un demi-sourire. Voyez! et elles m'eurent bientôt séparée de ma bonne vieille

Madge Voilà tout ce que je me rappelle,

mon digne seigneur; ce qui s*est passé depuis lors jusqu'au moment où vous avez eu pitié de moi... je Tai complètement oublié.

— Mais pourquoi, dit le Nevile, ont-elles donné ce nom maudit à votre père ?

— Hélas ! messire , mon père est un grand savant qui a dépensé son avoir à étudier ce qui doit un jour, suivant lui, contribuer au bonheur du peuple.

— Hem! fit Marmaduke qmi, entaché de toutes les superstitions de son époque, regardait un savant, hors du giron de 1 Eglise, avec un mélange d'effroi et d'abomination. Hem! votre père... mais...

Sans doiilo il allait ajouter (|uclqucs paroles désoblijj^eanles, mais son regard tomba sur les yeux vifs et la physionomie intelligente de sa compagne, qui venait de relever la tôte, et, après une courte hésitation, il continua :

— Mais il est peu généreux de punir l'enfant des erreurs du père.

— De ses erreurs, messire, répéta fièrement la demoiselle, dont la voix et les traits n'étaient pas exempts d'une nuance de dédain; mais vous avez raison, la sagesse est toujours, peut-être, la plus triste des erreurs.

Cette remarque était d'un ordre intellectuel bien supérieur à celui de tout ce qui l'avait précédée. La désillusion de Texpérience y contrastait étrangement avec la naïveté de Tenfance ; mais, de fait, le caractère de la jeune fille n'était formé que de semblables contrastes. Prompte comme un enfant à changer d'intonation et d'expression, elle ajouta bientôt d'une voix pleine de douceur :

— Elles m'ont pris tout mon argent!... et ma guitare ; voyez ce qu'elles en ont fait, elles me l'ont laissée parce qu'elle ne pouvait plus mètre bonne à rien.

— Je ne saurais raccommoder la guitare ; mais je puis remplir de nouveau rescarcelle, dit Marmaduke.

— Non messire , répondit la jeune fille en devenant écarlate ; gagner n'est pas mendier.

Marmaduke ne fit pas attention à cette réponse, car il passait en ce moment non loin de plusieurs bons vivants, attablés sous des arbres rabougris ; et, remarquant qu'ils le regardaient par-dessus leurs coupes et leurs pots, les uns avec une malice railleuse, les autres avec un air refrogné, il commença à réfléchir plus sérieusement, qu'il ne Tavait fait jusque là dans son premier mouvement de généreux entraînement, à Tinconvenance de se montrer ainsi en public aux côtés d'une jeune fille de basse classe et peut-être de réputation douteuse. De nos jours même, une telle association serait au moins suspecte; et à cette époque où les rangs étaient séparés par des barrières de fer, un galant, vêtu comme un gentilhomme et se promenant en plein jour avec une femme jeune et belle, de naissaince plus humble que la sienne, ne pouvait manquer d être en butte à la censure générale. Le sang monta à la face de Marmaduke ; et, s'arrêtant brusquement, il dit d'un ton assez sec :

— Ma bonne demoiselle, vous voici maintenant, je pense, hors de tout danger; si jeune et si jolie il serait peu décent que vous deme^-

rassiez plus longtemps en compagnie d'un homme encore trop peu âgé pour être voire prolecteur; ainsi, pour l'amour du ciel, éloignez-vous rapidement et souvenez-vous de moi quand vous achèterez une nouvcile guitare, pauvre enfant !

Ce disant, il chercha à glisser une pièce de monnaie dans sa main, mais elle retira le bras et la pièce tomba à terre.

— Quoi !.... mais c'est-là de l'enfantillage.

— Hélas, Monsieur, dit gravement la jeune fille, — je vois bien que vous rougissez de votre bonté ; mais mon père n'est pas un mendiant, — et autrefois. . . . mais peu importe après tout?

— Autrefois... quoi?... insista Marmaduke, que les gracieuses manières de sa compagne intéressaient malgré lui.

— Autrefois, dit la bachelette, en se redressant, et avec un air de dignité qui rendait méconnaissable sa douce physionomie, autrefois les mendiants venaient manger à la porte de chez mon père. Il est né gentilhomme, c'est le fils d'un chevalier.

— El comment a-t-il été ruiné?

— Je vous ai déjà dit, reprit la jeune fille, qu'il s'est adonné à la science et qu'il a toujours plus pensé aux a,utres qu'à lui-même.

— Je n'ai jamais appris qu'un gentilhomme eût rien tiré de bon de ces livres maudits, dit le Nevile, c'est là pâture de moines et de mentons rasés ; mais alors , par amour pour votre père, quoique je sois honteux d'une si pauvre oflVande, veuillez...

— Non, merci, que Dieu soit avec vous et vous récompense. Elle s'arrêta tout court, s'enveloppa la figure de sa capuche et partit. Le Nevile éprouva un malaise qui tenait du remords et du regret, en songeant qu'il venait ainsi de l'abandonner lorsqu'elle était encore exposée à être molestée, et il continua à la suivre du regard, jusqu'à ce qu'un groupe d'arbres Veut dérobée à sa vue.

La jeune fille ralentit le pas, dès qu'elle se trouva seule sous la ramure dépouillée des arbres secs. C'était là un lieu désolé et mélancolique, entrecoupé de flaques d'eau dormante, que recouvrait une croûte de puante végétation, et à travers lesquelles serpentait dans la fange le faible ruisseau (Brook) qui, bien qu'il n'existe plus maintenant qu'à l'état de mythe, a laissé son nom à l'une des principales rues du quartier le plus élégant de la Métropole. Sur un tertre formé par les racines noueuses d'un chêne nain et d'aspect fantastique, elle s'assit et pleura. En jetant les yeux en arrière, chacun

de nous doit se souvenir qu'il est dans la vie un jour qui Tait époque, le jour qui sépare l'enfance de la jeunesse ; car rien ne semble le préparer, ni Tannoncer; c'est une crise imprévue, une brusque révélation ; le cœur s'épanouit pour ne plus se refermer.

Cette métamorphose devait bientôt s*opérer pour notre jeune fille; mais le moment n'était pas encore venu. Le matin, ens'habillantpour accomplir son projet d'amour filial, peut-être Sybill Warner avait-elle pressenti pour la première fois qu'elle était belle ; peut-être s'était-il mêlé chez elle un peu de vanité, bien naturelle et bien innocente, au profond dévouement qui ne voyait rien de déshonorant dans l'acte qui permettait à l'enfant de venir en aide à son père. Qui sait, même, si elle n'avait pas souri de satisfaction, en entendant la vieille Madge lui prédire que la figure delà musicienne aussi bien que sa guitare, ne manquerait pas d'admirateurs sur le Pré-aux- Jeux. Il se peut que quelque vague instinct, lui révélant la destinée à laquelle son sexe se croit appelé, eût fait venir sur sa joue... non, non pas une rougeur pudique... mais une teinte un peu plus rosée, et eût accéléré les battements de son pouls, sans qu'elle s'en expliquât la cause? Quoi qu'il en soit, au sortir de chez elle, Sybill était encore joyeuse, heureuse même dans so(i

ignorance, et certaine en tous cas, que la jeunesse et l'innocence suffisaient pour la mettre à l'abri de Tinsulte; et maintenant, elle était là, assise sous cet arbre défeuillé, pleurant dans Tamertume de ses pensées; et ces larmes effa^ çaient à jamais l'enfance de son ame.

— Tu pleures jeune fille, quelle est la cause de la douleur? lui demanda une voix mâle, tandis qu'une main se posait légèrement sur son épaule. Elle releva la tête, confuse et effrayée; mais rien dans l'aspect de l'étranger qu'elle aperçut, n'était fait pour inspirer l'alarme. C'était un cavalier, tenant par la bride un cheval richement caparaçonné, et dont le costume, quoique plus simple et moins exagéré que la toilette ordinaire des seigneurs, se composait d'étoffes et d'ornements exclusivement réservés à la noblesse par les lois somptuaires. Son surtout était, il est vrai, de drap, et même d'un drap de couleur sombre, mais ce drap était sorti d'une manufacture étrangère, -— luxe exotique encore défendu même aux chevaliers; et de plus le vêtement était orné d'une large bordure de la martre la plus riche. Le poignard que l'inconnu portait suspendu à son cou avait simplement une poignée d'ivoire curieusement ciselée, mais son fourreau était parsemé de grosses perles. Du reste l'étranger

était de moyenne taille, bien proportionné, plutôt souple que puissant, et arrivé à l'âge (environ Irente^cinq ans) que l'on peut appeler la seconde jeunesse de Thomme. Sa figure infiniment moins belle que celle de Marmaduke, avait cependant beaucoup plus d'expression ; on y lisait l'intelligence et rhabitude du commandement; les lignes de ses traits étaient droites et anguleuses, son teint clair et pâle, et sous ses yeux gris et perçants, une demi auréole de teinte sombre attestait la fatigue de la dissipation ou de la pensée.

— Que t'est-il arrivé, jeune fille? Pleures-tu quelqu'amant infidèle? bah! l'amour renaît de l'amour, pendant la jeunesse, comme au printemps la fleur remplace la fleur.

Sybill ne répondit pas; s'étant levée et ayant fait quelques pas, elle s'arrêta de nouveau pour promener ses regards autour d'elle. Elle était tout-à-fait désorientée et ce fut avec un frisson qu'elle aperçut dans Téloignement les odieuses tymbestères, suivies par la populace, et entrelaçant leurs danses étranges qui se rapprochaient de plus en plus du lieu où elle se trouvait

— As-tu peur de moi;, ma belle enfant? dit l'étranger, — ce serait sans motifs. Qu'as- tu? quelle est la cause de ta douleur, je te le répète?

Celte fois Taccent du cavalier était presque impérieux et la pauvre jeune fille s'empressa de lui obéir. Ses malheurs, la persécution des bacchantes, sa délivrance, grâce à l'intervention de Nevile, toute son histoire enfin, fut bientôt racontée, et elle termina son récit en avouant au cavalier qu'elle ne savait plus quelle route prendre pour regagner sa demeure.

Le seigneur Técouta avec un vif intérêt; c'était un homme rassasié de plaisirs et fatigué du monde, et l'innocence de Sybill était pour sa vieille expérience une nouveauté piquante, tandis que le contraste du costume de la jeune fille avec son langage excitait au plus haut point sa curiosité.

— Ainsi donc, dit-il, ton protecteur t'a abandonnée, sans achever sa bonne œuvre. Honte à sa courtoisie ! mais moi, Donzelle, je porte les éperons de chevalier, et secourir le malheur est pour moi un devoir auquel mes serments ne me permettent pas de manquer. Je veux Raccompagner jusque chez toi ; car je connais à fond les alentours de ce repaire d'iniquités, qu'on nomme Londres; tu n'as qu'à me nommer le faubourg où habite ton père.

Sybill souleva sa capuche par un mouvement involontaire, et leva sur l'étranger les beaux yeux, étincelant de surprise et de reconnais-

sancc. Son enfance s'était passée au milieu d'une cour; son regard, accoutumé à juger du rang, d'après l'extérieur, reconnut à l'instant la haute position de son interlocuteur, et comparant son accent de bonté et sa galanterie aussi délicate qu'inattendue, à la brusque désertion de Marmaduke, elle se sentit émue jusqu'aux larmes.

— Ah ! mon digne seigneur, dit-elle d'une Yoix tremblante, comment vous remercier de cette noble générosité ?

— Un innocent sourire est tout ce que je désire, charmante vierge, car tel est le nom qui te convient j'en jurerais.

L'étranger ne lui offrit pas sa main ; passant un bras dans la bride émaillée d'or de son cheval, il se contenta de marcher à côté d'elle; et, sans plus de questions qu'il ne lui en fallait pour se diriger, il la conduisit au cœur de la foule.

Il n'avait rien de ce respect humain méprisant, de ces scrupules ingénieux qui avaient fait fuir Marmaduke ; s'inquiétant peu des regards fixés sur lui, il s'avançait la tête haute en droite ligne. Chemin faisant, Sybill remarqua que toques, bonnets et chapeaux s'abaissaient devant lui, et les cliuchottements respectueux de la populace, qui se raillait, peu d'instants

avant de ses angoises, lui firent sentir Timmense distance que met Testime des hommes, entre la pauvreté que la vertu seule protège et la pauvreté qu'abrite le pouvoir.

Mais, tout-à-coup, des oripeaux éclatants, chamarés de clinquants, attirèrent ses regards; perçant la foule, les fatales tymbestères tourbillonnèrent autour d^elle, et celle qui marchait en tête de la bande, osa s'approcher du seigneur et le regarder en face,

— Ah, ah! s'écria-t-elle, trafiquerais-tu, toi aussi, en baisers? la vie est courte : tu es plus sorcier que la sorcière elle-même ; mais la sorcellerie et la mort vont de compagnie, comme tu l'apprendras peut-être, plus tard, serpent d'amour I

La tymbestère pirouetta légèrement sur ellemême, et disparut en courant, dans la foule, suivi de l'essaim fardé et fantastique de ses compagnes.

Cet incident ne produisit nulle impression sur rintelligence forte et cynique de l'étranger ; sans même y faire allusion, il continua à causer avec sa jeune compagne, Famenant habilement à mettre en lumière toutes les ressources d'un esprit bizarre mais énergique et étendu ; — à chaque parole qu'elle lui adressait, il sentait redoubler sa surprise; l'émotion avait fait place à

rinlérôt; ses manières devenaient de plus en plus respectueuses, sa voix de plus en plus caressante.

Comme le hasard se joue de notre destinée;— peu s'en était fallu, peut-être, que le cœur pur et sensible de Sybill se donnât au jeune Nevile. Il Tavait défendue et délivrée ; il était plus beau que l'inconnu; son âge et son rang étaient plus en harmonie avec ceux de sa protégée ; mais en rougissant de se montrer avec elle, il avait froissé son cœur et arraché à son orgueil des larmes amères. Qu'avait fait l'étranger? Il avait seulement réconcilié avec elle-même sa vanité blessée, — et soudain, il devint pour la pauvre enfant, un être impossible à oublier, un objet d'étonnement, de reconnaissance, peut-être plus encore».. Ayant atteint un faubourg obscur, ils se séparèrent sur le seuil d'une maison vaste, sombre, et croulante que Sybill désigna comme la demeure de son père.

La jeune fille s'attarda sous le porehe, et l'étranger contempla un instant ce gracieux visage qui rougissait sous son regard, avec cette admiration de l'intelligence et non du cœur, que la vue d'un objet d'art éveille chez un homme de goût, dans lame duquel l'enthousiasme est déjà mort.

—Adieu, dit-il.

Et la jcuhe fille lui répondit par un long regard timide et pénétrant, que, sans vanité, il pouvait croire chargé de lui dire, à défaut des lèvres qui s'y refusaient :

— Et ne devons nous plus nous revoir?

Mais il se détourna après un salut cérémonieux, quoique courtois, et ayant enfourché son palefroi, il s'achemina lentement vers l'intérieur de la ville en se disant à lui-même : oui, le grand enfant trouverait s'il le voulait, un nouveau jouet pour se distraire, mais un cœur innocent est chose fragile, que peut briser un seul faux serment, — pauvre jeune fille... je t'aime trop d'amitié, pour t'aimer d'amour, comme le dit mon jeune ménestrel écossais :

Que Jésus tienne ces gais oiseaux à l'abri du chagrin dans leurs bosquets, l'amour est un jeu si dangereux (*)

Revenons à Marmaduke ; ayant regagné, après s'être séparé de Sybill, la partie la plus encombrée du Pré-aux-Jeux, il fut agréablement surpris d'y rencontrer Nicholas Alwyn,

(*) Un poète écossais compris dans la collecton de Lord Hailes a composé un poème charmant, les Dangers de l'amoiir, où se trouvent les vers suivants. 4.,

« C'est pourquoi j'adresse au ciel cette courte prière : que Jésus tienne les gais oiseaux à l'abri du chagrin dans leurs bosquets, qu'il les garde des amoureux trompeurs et de leurs méfaits, l'amour est jeu si dangereux, »

El 4

tfidmphalement escorté par une légion d'ap- I^rentis, hurlant à qui mieux mieux, pour fêter là Victoire qu'il venait de remporter sur six rivaux au combat au bâton à deux bouts.

Quand le cortège s'approcha de Marmaduke, Nicholas s'arrêta et se tournant vers ses courtisans, leur dit avec ce ton froid et guindé que nous lui connaissons ;

— Je vous remercie de votre bonté, mes gars, ce triomphe est le vôtre; je tenais seulement à prouver que les enfants de Londres sont capables de se faire respecter en ces temps où il n'y a pas grand profit à tirer d'une yard de marchand, si la main qui la lient ne sait pas manière l'arc ou Tépée ; mais, moins on rêve plaies et bosses dans son échoppe, et mieux s'en trouve la bourse. Ainsi donc, j'espère ne plus entendre parler de mes exploits, jusqu'à ce que j*aie une boutique à moi... alors ce sera différent, plus il se présentera de bons vivants de votre espèce pour me chanter ce refrain, et plusje serai content... vous serez tous les bienvenus... pourvu, toutefois, que vous soyez d'honnêtes chalands, payant rubis sur l'ongle ; car, comme dit le dicton, auner et payer font engraisser le magot. Du reste, vous devez des remercîments à ce brave gentilhomme Marmaduke Nevile, qui, bien que fils d'un chevalier

Baneret, lequel n'a jamais mis sur pied moins de cinquante hommes d'armes, a daigné prendre part aux jeux et réjouissances de paisibles artisans comme nous; et si jamais vous êtes à même de lui rendre un service, comme partie et revanche font beau jeu, vous ne vous ferez pas tirer l'oreille... j'en réponds. Maintenant un hourah pour la vieille Londres, et un autre pour Marmaduke Nevile. Hourah mes gars!

Et à la suite de cette nerveuse allocution, Nicholas Alwyn ôta sa toque et donna le signal des acclamations; ce devoir accompli, il fit un salut empesé à ses compagnons qui se retiraient en riant, et s'approchant du Nevile, il s'achemina vers une baraque voisine, où, à l'abri d'un grossier tendelet, et accoudés en face d'un flacon de vin clairet, ils s'abimèrent bientôt tous deux dans leurs confidences réciproques.

Le Commerçant et le Gentilhomme ; ou les Transformations des

générations.

— Mon dier frère de lait, dit le Nevile, je ne puis encore jn'expliquer votre choix ; \ous avez été élevé au milieu des parchemins et des bouquins ; non seulement vous avez appris à lire et à écrire, ce ^qui^, saufla croix qui sert de signature, n'est pas à mon sens, une mince corvée... mais encore, vous dégoisiez pardessus le marché, le latin, la lo gique et la théologie avec saint Aristote, (n'est-ce pas bien là son nom barbare)! tout cela, parce qu^^? yous aviez reçu du ciel un oncle haut placé d'ans la sainte Eglise. Je ne dis pas que j 'aimera is à être moi-même un menton rasé, mais, as^ mrément, le froc de moine, avec des espérances d'a^ ancement, est un plus noble avenir pour un garçon d'intelligence et

d'ambition, que la perspective de crier sur le seuil d'une porte : achetez-moi cela ! que vous faut-il? de passer sa jeunesse coiffé de la casquette plate de l'apprenti, et de fainéanter pendant le reste de ses jours, une balance ou une aune à la main.

— Tout doux, maître Marmaduke, dit Alwyn, vous me comprendrez mieux, tout à l'heure; mon oncle, le sous-prieur, mourut, au dire des uns, d'un excès d'austérités, au dire des autres, d'un excès d'ale; mais, peu importe, c'était, au demeurant, un grand savant, un fin matois ! Neveu Nicholas, me dit-il à son lit de mort, réfléchis à deux fois avant de t'enchaîner au cloître ; par le temps qui court, c'est une mauvaise course que la course au sac de haire ; qu'un homme dévot prenne le capuchon par dévotion, il n'y a rien à dire ; mais pour quiconque verrait dans les ordres une profession, et désire marcher de front avec ses semblables, il est à l'heure qu'il est, une carrière qui offre bien plus de chances de succès. Les nobles commencent à se réserver les meilleures choses, et un moine, fils d'un métayer, fût-il instruit comme Satan, ne peut s attendre à devenir abbé ou évêque, sans un coup de bonheur tout particulier. Le roi quoi qu'il soit, doit être trop à sec, à la suite de toutes ces guerres, pour avoir bien des terres

OU (le l'or à donner à ses lavoris ; d'ailleurs, sa petite noblesse jette un regard de convoitise sur le teoiporel de l'Eglise; et l'Eglise ainsi que le roi veulent s'étayer du bon vouloir de la petite noblesse. Ce n'est pas tout, il court par le monde bon nombre d'opinions avancées ; la maison de Lancastre a perdu du terrain par ses bûchers et ses persécutions ; on n'ose pas résister, mais on thésaurise le souvenir d'un grand-père grillé et d'un petit cousin rôti : — de semblables souvenirs ont fait grand tort aux Henrys, et, un jour ou l'autre, ils finiront par ébranler la sainte Eglise elle-même. Les Lollards se cachent, mais le lollardisme ne mourra jamais. Il est une nouvelle classe qui se développe vigoureusement, et où on peut aller loin avec un peu de science mêlé d'une dose raisonnable d'activité et de bon jsens. De l'importance et beaucoup d'espèces sonnantes, voilà ce qu'il te faut: — pars pour Londres, mon garçon, et fais-toi marchand. Londres commence à disposer de la couronne, et les marchands, à désigner à Londres la tête sur laquelle elle doit la poser. En conséquence, romps ta piste,, tourne le dos au cloître et prends le chemin de l'échoppe. — Voilà ce que me dit mon oncle ; le lendemain il avait rendu Tame. On buvait au couvent de meilleur vin clairet que

celui-ci, je dois l'avouer, mais quelle pierre n'a pas son défaut?

— Fort bien... seulement, si vous vous étiez dégoûté du froc pour des motifs que je ne prétends pas juger, mais qui semblent fort mauvais à ma pauvre raison, vu que l'Eglise est aussi puissante que jamais, et que le roi Edouard n'est pas ami des Lollards et que votre oncle, luimême, était un sous-prieur...

— S'il eût été le fils d'un baron, il serait devenu cardinal, interrompit Nicholas, car sa tête était la plus solide qu'ait jamais produit le Nord; mais je vous laisse achever, — vous vouliez dire sans doute, que mon père était un gros métayer et que j'aurais pu embrasser sa professiout

— Vous y êtes, maître Nicholas.

— Bah, mon garçon, — j'en demande pardon à votre rang, maître Nevile, mais un métayer est né métayer et meurt métayer ; je préfère mourir lord-maire de Londres : voilà pourquoi j'ai demandé la bénédiction de ma mère, plus la permission de partir, et l'on a vendu quelques vieux arpents pour m' aider à m'acheminer vers 1^ robe rouge en passant, comme de droit, par le noviciat de la toque plate; j'ai déjà pris mes grades, et je ne porte plus le bleu; je suis chef d'atelier de mon maître, et mon maître devien*? âra shériff de Londres.

— C'est dommage, dit le Nevile en hochant la tête, vous avez toujours été robuste et brave ; vous auriez fait un excellent soldat.

— Grand merci, maître Marmaduke, mais je laisse les coups d'estoc et de taille aux gentilshommes. J'ai assez goûté de la vie d'un vassal de grand seigneur; il va à pied sans autres armes que son bouclier et son sabre ou son arc et son carquois, tandis que monseigneur le chevalier siège à cheval, couvert de pied en cap d'une bonne armure sur laquelle les flèches rebondissent comme une pierre sur un arbre... Si le vassal n'est pas haché menu comme chair à pâté, il revient au pays, pour n'y retrouver qu'un monceau de cendres et une poignée d'arpents de terre dévastés et aussi nuds qu'un pâturage banal. Puis, monseigneur le chevalier le remercie de sa valeur ; monseigneur le chevaher obtient du roi une concession ou une riche héritière pour son fils, et notre ami le manant n'a d'autres ressources que de métamorphoser sa hache et son sabre en socs de charrue ; non, non, il n'y a ni liberté, ni sûreté, ni avancement pour celui qui n'a pas droit aux éperons d'or, si ce n'est dans la corporation de ses égaux; et c'est à Londres qu'est la place d'un pur saxon comme Nicholas Alwyn.

Tandis que le jeune artisan exprimait ainsi les

sentiments, déjà en fermentation dans les masses, et qui préparaient lentement, en-dessous des luttes orageuses, seules enregistrées par la plume superficielle de Ihistoire, cette grande révolution, mère denos sociétés modernes, cette formation graduelle d'une classe moyenne dont l'existence constitutionnelle se révéla pour la première fois, sous Henry VII, tandis que Nicholas, dis-je, exprimant ces sentiments, Marmaduke Nevile, déplorant et méprisant au fond de son cœur les opinions de son frère de lait, regardait sa flèche d'argent, et jouait machinalement avec son poignard.

— Et pourtant, vous avez encore en vous assez de la nature du robuste métayer et du brave homme d'armes, pour avoir prétendu à cette babiole, et cassé une demi-douzaine de tètes avec notre bâton à deux bouts.

— C'est vrai, dit Nicholas, vous ne devez pas oublier que, tant qu'à présent, nous ne gommes encore qu'entre la peau et la selle, moitié marchand, moitié homme d'armes; le vieux levain veut se faire jour : il est difficile d'apprendre au chat à battre le beurre, comme on dit dans le nord. Mais ce n'est pas tout: pour prospérer, il faut d'abord se faire respecter de ceux qu'on doit coudoyer plus tard, et c'est bonne politique que de prouver à ces écervelés, que Nick

Alwyn, malgré sa raideur et ses habitudes rangées, est fait du vieux métal anglais et sait mordre au besoin; c'est de plus, une utile leçon pour les grands seigneurs, au cas où ils seraient tentés d'appuyer trop fort le pied sur nos corporations. Mais assez parlé de moi. Garçon, un second pôt de vin clairet. Maintenant, messire, me permettez-vous de vous demander où vous en êtes, vous-même? j'ai bien remarqué, quoique je ne vous en aie encore rien dit, que monseigneur de Montagu vous avait fait très-froide mine ; je connais quelque peu ces grands personnages, tout petit que je suis : — un chien n'est pas un mauvais guide, dans la ville à travers laquelle il trotte tous les jours.

— Mon cher frère de lait, dit le Nevile, vous avez toujours eu plus de cervelle que moi, ce qui est fort heureux, puisque vous renoncez au casque d'acier, qui nous revient comme compensation, à nous autres gentilshommes et soldats, dont la tète n*a pas de cervelle à perdre ; aussi suis-je tout disposé à profiter de vos conseils, sachez donc que quoique mon père, le sire Guy, ait d'abord embrassé, à l'instigation de son chef, le comte de Westmoreland, et du seigneur de Nevile, le parti du roi Henry...

— Chut, chut... d'Henry de Windsor!

— D'Henry de Windsor soit! cependant,

comme il était lié de parenté avec les Warwick et les Salisbury, il ne s'est enrôlé sous ce drapeau qu'avec hésitation et répugnance, bien plus dans l'espoir d'un accord ultérieur entre les deux partis, (accord rendu fort probable par la modération du duc d'York) que par haine pour les ennemis de la maison de Lancastre. Mais quand, àla bataille d'York, Marguerite d'Anjou et ses généraux souillèrent leur victoire par des cruautés qui devaient fermer la porte à toute conciliation; quand le jeune fils du duc fut égorgé, tout prisonnier qu'il était, et de sangfroid; quand on décapita, sans jugement, le parent de mon père, le comte de Salisbury; quand le cadavre du brave et bon duc, mort sur le champ de bataille, fut outrageusement exposé sur les portes d'York, à la honte de la royauté et de la chevalerie, comme le corps infâme d'un voleur de grands chemins ; alors, mon père indigné, dit adieu à Tarmée, et ne quitta plus la selle qu'il n'eût regagné son manoir d'Arsdale. Sa mort et sa retraite opportune le mirent à Tabri de la proscription lancée contre les seigneurs de Westmoreland et de Nevile, et mon frère aîné, grâces à ce qu'il a accepté roffre de pardon du roi, et juré fidélité à Edouard, vit en sûreté, sinon avec éclat, sur ;>es terres. Tu ^a'i^, mon ami, qu'uiî ca4et ii'a

pas une position trop brillante sous le toit paternel. Peut-être, dans des temps plus tranquilles, aurais-je plié mon orgueil à ma destinée, fait chasser les chiens et le faucon de mon père, rempli l'emploi de garde sur ses domaines, et attendu en paix, la mort. Mais pour un jeune homme élevé au milieu des propos excitants des chevaliers et des capitaines, accoutumé à voir la valeur et la fortune conduire aux honneurs, et nourri depuis peu par les ménestrels errants, du récit des merveilles de la cour d'Edouard, une si humble existence devint bientôt insupportable. Mon père à son lit de mort, comme ton oncle, m'encouragea peu à marcher sur ses traces. « Je vois, me dit-il ,que le roi Henry a la main trop douce pour contenir ses barons, et Marguerite est trop farouche, pour se concilier les communes; — il n'y a de chances de paix, que dans le triomphe de la maison d'York, ainsi donc, que les erreurs de ton père ne t'empêchent pas de faire ton chemin, » et là-dessus, il chargea son confesseur, — car il n'était pas un homme de plume, le digne chevalier, — d écrire une lettre à son illustre parent, le comte de Warwick, pour me recommander à sa protection. 11 apposa sa croix et son sceau à la missive que j'ai maintenant chez moi, et le jour même il rendit

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