‹ Le dernier des barons (volume 3)Chapitre 6 sur 12 · CA · texte numérisé non relu

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Tame. Mon frère, sous prétexte que j'étais trop jeune, ne voulut pas que je quittasse le manoir, et j'eus à supporter ses caprices jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, époque à laquelle je perdis patience ; lui ayant donc vendu ma faible portion d'héritage, changeant comme toi de mauvaises terres en beaux et bons nobles, je me joignis à quelques cavaliers qui se rendaient à Londres, et c'est hier seulement que j'y suis descendu ;k Thôtellerie de maître Sackbut, dans Eastchepe. Ce matin, je me suis présenté chez monseigneur de Warw^ick, mais il était alors auprès du: roi; et, apprenant qu'on se réjouissait ici, je suis venu pour tuer le temps... Un mot du seigneuir de Montagu, que saint-Dunstan confonde ! m'a fait penser qu'un tour d'adresse à l'arc, ne nuirait pas, comme préface, à ma lettre pour le ^frand comte; mais pardieu! j'ai compté sans mon hôte, à ce qu'il paraît, et en voulant trop brusquer la fortune, je l'ai mise en fuite.

Et il raconta les détails de son entrevue avec Montagu. l^iicholas Alwyn qui l'avait écouté d'un air pensif, reprit ainsi la parole :

— Le comte de Warwick est une noble et généreuse nature, un peu emporté il est vrai, mais incapable de rancune si ce n'est contre ceux dont il se croit insulté ou calomnié. Il est

flatté d'être regardé comme im protecteur, surtout par ceux de son sang et de son nom; la lettre de votre père touchera la bonne corde et vous ne pouvez mieux faire que des la remettre en l'accompagnant du simple réc;it de ce qui s'est passé. Un jeune partisan comme vous, n'est pas à dédaigner. Du reste il faut laisser au seigneur de Warwick, le soin de v ous rapatrier avec son frère. Maintenant avant d' aller plus loin, permettez-moi de vous dema nder franchement si vous aimez assez la maisor i d'York, pour que rien ne puisse jamais vous pousser à tourner votre épée contre elle?... 1 îépondezmoi comme je vous parle, à voix basse .5; les sommeliers sont de dangereux espioi is.

Afin que justice soit rendue à Marmaduke Nevile, nous nous trouvons forcée ; de fa ire précéder sa réponse de quelques rc îmarqu es pour lesquelles nous réclamons toute 1 l'attenl ion du lecteur. — Ce que nous nomm< ons patriotisme était chose fort peu connue en ( îes j( )urs où la passion, l'orgueil et l'intérêt d écid; aient seuls des actions des hommes, sans av ^oir < été mitigés et modifiés par la réflexion et 1 'édu< îation, non plus que par cette fusion des diver ses classes qui caractérisait les petits éta ts de l'antiquité, et distingue les civilisations me iderne s. Quoi que les droits de la maison d'York: Jusseï nt évidem-

ment antérieurs, généalogiquettïëiît î)ârlaht , à ceux de la maison de Lancastre , cependant la longue possession du pouvoir^par cette dernière, ainsi que le génie d'Henry IV et les vertus d'Henry V , eût complètement fait oublier les prétentions surannées des Yorkistes , pour peu qu'Henry VI eût possédé quelques-unes des qualités requises à cette époque. — Quoi qu'il en fût, on s'était égaré dans les contestation, les chicanes et les généalogies ; la sainteté du nom roy^l avait été affaiblie par Tincertitude des droits mutuels des prétendants et les guerres des deux roses rivales n'étaient, à proprement parler, que des chocs de factions exaspérées, où chacun, uniquement préoccupé de lui-même, s'inquiétait fort peu de considérations sociales et publiques.

Aussi, les désertions d'un camp à l'autre étaient-elles devenues si communes, même parmi les plus puissants seigneurs, qu'il ne s'y attachait presqu'aucun discrédit ; — tout capitaine ou tout chevalier se croyait complètement autorisé par un affront personnel, à changer de bannière. Il y aurait donc absurdité à attendre des acteurs de ces luttes, les principes d'honneur et de fidélité à un parti une fois embrassé, qu'ont fait naître, plus tard, l'unité des nations, le développement d'une opinion générale, indépen*

— Godante des passions particulières, et surtout, l'intelligence elle sentiment plus distincts d'une moralité nationale. — Encore isolés, les individus n'acceptaient pour guides que leurs impulsions individuelles; mais, si on ne retrouvait pas en eux les vertus réfléchies et homogènes de ceux qui agissent seulement par grandes masses, ils étaient également exempts de leur vile hypocrisie et de leurs vices spécieux.

On ne peut guère citer que deux exceptions à cet individualisme de mobile et de conduite. — En premier lieu, nous voulons parler de la tendance générale de la classe moyenne, surtout à Londres, à rattacher de grands intérêts politiques à la suprématie de la maison plus populaire d'York. Les communes, au Parlement, avaient fait de l'opposition contre Henry VI, comme le prouvent les lois qu'elles lui arrachèrent, et ce fut un parti tout populaire et industriel, qui arriva au pouvoir avec le rci Edouard. Il est vrai qu'Edouard était, quant à lui, suffisamment arbitraire ; mais il faisait pour le commerce ce que réclamaient les préjugés des marchands, et d'ailleurs, on a toujours vu les partis les plus démocrates, faire d'aussi grandes concessions que leurs antagonistes, en faveur du despotisme exercé contre leurs en-nemis.

Le second mouvement indépendant des haines de chef à chef et des ambitions seigneuriales, fut encore un élément plus puissant de succès pour la maison d York. Une immense partie de l'Angleterre détestait l'église romaine et partageait les doctrines des Lollards; suivant l'évaluation d'un ancien écrivain, ces derniers formaient, durant le siècle précédent, une moitié de la population ; bien que comprimée et réduite au silence par la crainte, leur secte n'en continua pas moins à exister, et ce fut elle qui, nonseulement, ébranla le papisme, sous Henry VIII, mais qui renversa encore le trône, par ses héritiers directs, les Puritains, sous Charles 1". Il était impossible que ces hommes ne fussent pas exaspérés par la persécution obstinée de la maison de Lancastre, et sans se demander s'il» tireraient profit delà résurrection de la dynastie d'York , ils devaient par esprit de vengeance, se rallier autour des ennemis de leurs oppresseurs.

Ces deux faits importants, complètement en dehors d'une politique égoïste, et que l'histoire n'a pas daigné constater, suffisent pour élever les guerres des deux roses bien au-dessus de ces grands duels féodaux, avec lesquels on est tenté de les confondre. Mais la grande et la petite noblesse ne se souciaient et ne se doutaient

— Wi — guère de ces questions populaires et religieuses (*); l'ambition et l'intérêt, comme nous Tavons dit, les mettaient seuls en mouvement, et elles ne ferraillaient que pour le plus grand honneur et profit de telle ou telle famille.

— Vraiment, dit Marmaduke, avec un air d'embarras, je n'ai encore que fort peu d'obligations à la maison d'York; où je trouverai un ïioble bienfaiteur, un chef sage et brave, là je croirai bon d'offrir mes services.

r— Bien parlé, reprit Alwyn avec un sourire k demi railleur. — Je vous ai fait cette question, parce que (rapprochez-vous un peu) parce qu'il y a dans notre cité plus d'une bonne tête, qui pense que Warwick ne tient au roi que par des liens moins solides qu'un cable de vaisseau. Donc, si vous vous attachez au comte

(*) Entr'autres faits servant à prouver l'égoisme de l'époque , un des plus frappants est peut-être la conduite de John Mowbray, le grand duc de Norfolk, qui devint soudain un partisan déclaré de son vieil ennemi politique, le comte d'Oxford, dès que ce dernier arriva au pouvoir, pendant la courte restauration d'Henry YI. John Paston, dont la famille avait été fort en butte aux persécutions du duc, dit avec assez de bonne humeur: Le duc et la duchesse (de Norfolk) sollicitent auprès de lui (lo seigneur d'Oxford) avec autant d'humilité que j'en ai mis dans nies sollicitations envers eux.

Lettres de Paston, CCCIl.

VOUS le charmerez bien plus, peut-être, en faisant sonner haut votre dévouement à sa per-^ sonne, qu'en lui parlant de votre zèle pour les intérêts du roi Edouard. Moins on a d* argent dans sa bourse, plus il faut avoir de miel sur la langue. Vous me comprenez; un seul mot en dit autant pour un enfant du Westmoreland ou du Yorkshlre qu'un long sermon pour un homme du midi. Encore une recommandation et j'ai uni : vous avez bon cœur mon cher frère de lait, mais il ne convient pas, dans votre intérêt, qu'on vous voie de nouveau en compagnie du chef d'atelier de l'orfèvre. Si vous avez jamais besoin de moi, envoyez-moi chercher à la tombée de la nuit; on me trouvera chez maître Heyford, dans le Chepe; au cas, ajouta prudemment Nicholas, au cas où vous prospéreriez à la cour et où vous seriez à même de recommander mon patron, qui est bien le meilleur orfèvre de la cité, faites-le, je vous prie; il se peut que cela me serve lorsque je m'établirai, ce qui ne tardera pas.

— Quoi! vous envoyer chercher de nuit, vous, mon frère de lait, comme si je rougissais de vous.

— Bah! bah! maître Marmaduke, si vous ne rougissez pas de me connaître , moi j'aurais honte de me montrer avec un brillant muguet

commo vous. Mais vraiment, on dirait, dans le Chepe, que Nick Alwyn court à sa ruine. Non, non, les oiseaux d'un plumage doivent se tenir à distance de ceux qui muent des plumes d'une autre couleur. Aussi, messire, c'est là ma dernière poignée de main. Mais un instant : êtes-vous à même de regagner votre hôtellerie?

— Oui, oui, ne craignez rien, répondit Marmaduke, mais je ne vois pas pourquoi vous ne m'accompagneriez pas, pour cette foiS; du moins.

— Non, non, mieux vaut le contraire; après nos prouesses d'aujourd'hui, on ne peut manquer de babiller sur notre compte; et nous rencontrerions trop de gens qui connaîtraient ma longue figure. Que Dieu vous ait en sa garde et tenez-moi au courant de vos succès.

Là-dessus Nicholas Alwyn se leva et partit, trop bien appris pour avancer, en compagnie d'un supérieur, la proposition de payer son écot. A peine avait- il fait quelques pas qu'il rebroussa chemin pour accoster de nouveau l'écuyer.

— J'ai réfléchi, maître Ne vile, que les nobles d'orque j'ai eu la bonne fortune de gagner, seraient mieux placés dans votre escarcelle que dans la mienne, J'ai des gains sûrs et peu de

dépenses. Mais un gentilhomme ne gagne rien et doit toujours avoir l'argent à la main , ainsi....

— Frère, dit fièrement Marmaduke, un gentilhomme n'emprunte jamais, sinon aux Juifs et à intérêts ; d'ailleurs, moi aussi j'ai ma profession : ce qu'est pour vous votre échoppe, mon épée Test pour moi. Que Dieu vous accompagne, comptez sur moi, si jamais je puis vous être utile !

— Ces jeunes rejetons d'une vieille souche ont tous le diable au corps, murmura Alwyn en s'éloignant. Comme s'il y avait du déshonneur à emprunter quelques nobles, sans couper la gorge au prêteur. Après tout, j'ai là de quoi m'acheter une chaîne d'or pour le temps où je serai Alderman de Londres! Hem! ainsi va le monde : les joujous du chevalier deviennent les insignes de l'Alderman^ tant mieux !

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