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Mal advient au rai des champs dans les ratières de la ville.
Il est rare que la même personne ait à la fois l'organe delà localité et celui de la réflectivité. Réfléchir à des sujets sérieux et faire attention aux particularités de la route qu'on suit, sont deux choses presqu'incompatibles. Marmaduke Nevile, habitué dès son enfance à courir les forêts, possédait au plus haut point l'utile faculté de bien regarder où il posait le pied et de graver dans sa mémoire la topographie des lieux qu'il traversait; aussi, quelqu'embrouillé que fût un sentier, il lui suffisait d'ordinaire de l'avoir parcouru une fois pour qu'il fût à même de le reconnaître, au retour, sans se tromper.
En cette circonstance; cependant, son instinct
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habituel lui fit défaut. Tout absorbé par le souvenir des mémorables événements de la journée, il s'abima dans de si profondes réflexions sur la nouvelle route où s'enggeait sa destinée, qu'il oublia de s'occuper de celle que devait suivre son corps. Après avoir marché droit devant lui, comme un somnambule^ pendant quelque temps, il s'arrêta soudain surpris et peu rassuré de se trouver fourvoyé au milieu d'un dédale de ruelles dont la physionomie ne lui rappelait nullement le chemin qu'il avait pris pour se rendre au Pré-aux-Jeux. La nuit était venue, mais l'obscurité était faiblement éclairée par une lune pâle et voilée de brume, et au ciel scintillaient quelques étoiles qui disparaissaient de temps en temps derrière d'épais nuages, gros de pluie.
Aucune lanterne n'illuminait les pas de notre promeneur attardé ; toutes les maisons étaient fermées ; la plupart de leurs habitants dormaient déjà, et les faubourgs n'avaient pas, comme la cité, leurs crieurs de nuit répétant d'une voix somnolente : « Pendez dehors vog lumières. >»
Les passants que le jeune étranger avait d'abord rencontrés par petits groupes, lui semblaient, tant il avait peu de conscience de la fuite du temps, s'être soudain éclip^ comme
par cnchantomenl, cl il errait seul dans des lieux lolaleiiienl inconnus [)i;ni lui, seirl cl poursuivi pay le làcheux souveniî' que les alentours de la cité passaient pour èiiv ini\ slés de mauvais sujels et de l)andils, que la cv^ss ilion des guerres civiles avait déchaînés contre la société, sans leur laisser d'autres ressources que la rapine et le pillage. Comme il est facile de le deviner, la plupart de ces détrousseurs de passants avaient figuré dans les rangs du parti vaincu et l'écusson porté par Marmaduke ne pou« vait qu'ajouter un nouveau danger à ceux qui eussent menacé tout autre individu égaré à cette heure ; car bien que plusieurs d'entre les Nevile eussent embrassé la cause de Lancastre, cet écusson n'en était pas moins regardé comme un symbole de dévouement à la maison régnante. Aussi notre gentil écuyer, se rappelant en ce moment les admonitions dont l'avait gratifié son hôtelier à son départ de l'auberge, jugea-t-il prudent de rabattre le capuchon de son manteau sur l'ornement d'argent de son chapeau ; occupé de ce soin, il n'entendit pas s'approcher un homme qui venait de déboucher d'une petite rue, et? avant qu'il se fut douté de rien, une main s'abattit lourdement sur son épaule. 11 tressaillit et se retourna. Devant lui était un personnage dont la mine et le costume
n'étaient pas de nature à le rassurer, surtout «près une salutation si peu courtoise. Marmadukc tira son poignard.
— Que me veux-tu ? dcnianda-t-il.
— Je veux ta bourse et ton poignard, répondit l'inconnu.
— Viens donc les prendre, s'écria le Nevile, sans se douter qu'il prononçait là une réponse fameuse dans l'histoire classique; et il se rejeta en arrière pour se mettre en garde.
L'étranger leva lentement une espèce de massue grossière, que terminait une boule de plomb hérissée de fortes pointes de fer.
— Aurais-tu la folie, dit-il, de te battre pour de telles bagatelles?
— Es-tu habitué à trouver des Anglais disposés à se laisser dépouiller sans rendre coup pour coup, répliqua Marmaduke... Ta massue ne me fait pas peur!
L'étranger recula prudemment de quelques pas et porta un sifllet à ses lèvres. L'écuyer s'étant élancé sur lui, il para habilement le coup de poignard avec son assommoir ; et, si le jeune homme n'eut été fort leste à battre en retraite, on eut eu à chanter un requiem pour Marmaduke Nevile. Tout sain et sauf qu'il était encore, notre écuyer éprouva un violent batte-
ment de cœur en sentant passer sur sa joue le vent de la redoutable massue. Avant qu'il eût pu revenir à l'attaque, il fut tout à coup saisi par derrière, et les bras de deux hommes s'enlacèrent autour de lui. Parvenant à échapper à leur étreinte, il fit de nouveau usage de son arme, mais la lame du poignard glissa impuissante sur le dur coUetin de son premier antagoniste. L'instant d'après son bras retomba inerte et profondément lacéré... La massue s'abattit sur sa tète... la lune, les étoiles, tourbillonnèrent à ses yeux, puis il ne vit plus rien... 11 était tombé sans connaissance. Ses assaillants procédaient déjà méthodiquement à le dépouiller, lorsque l'un d'eux, apercevant son écusson d'argent, s'écria avec un jurement :
— Un Nevile ! Ce corbeau là du moins ne croassera plus.
Et plaçant la tète du jeune homme sur ses genoux, il dégaina lentement un long couteau de chasse ; mais au moment même où il s'apprêtait à s'en servir, une main robuste saisit son bras, et un homme qui s'était silencieusement approché des bandits, lui dit d'un ton sévère : Lève-toi et va-t-en tu ne fais plus
partie de notre confrérie; nous n'admettons pas d'assassins parmi nous.
Le bandit stupéfait leva la tète.
— Kobin! le capitaine!... vous ici, balbutia-t-îl.
— Il faudrait que je fusse partout, à ce que je vois, si je voulais sauver tes pareils de la potence. Qu'est-ce là? Une flèche d'argent! — Le jeune archer ! Hum ... .
— Un Nevile, grommela l'assassin.
•— Raison de plus pour qu'on épargne sa vie. Ne sais-tu pas que Richard de Warwick, le grand Nevile , a toujours bien traité les communes. Arrière, te dis-je! et va-t-en.
Ces dernières paroles avaient été prononcées d'une voix sonore et terrible.
Le bandit se leva, et disparut sans mot dire.
Voyez-vous, mes maîtres, reprit Robin en se tournant vers les autres voleurs, des soldats doivent piller les pays ennemis, et tant qu'York sera sur le trône, l'Angleterre sera pour nous un pays ennemi. Volez donc et détroussez les passants, tant qu'il vous plaira; mais quiconque tuera sera tué. Vous me connaissez.
Les bandits restèrent la tête basse, confondus et silencieux.
— Il vivra, dit Robin après s'être penché sur le jeune homme... déjà même il commence à revenir à lui. Il trouvera asile dans l'une ou l'autre de ces maisons ; vous autres, hâtez- vous de décamper et gare la potence.
En sortant de son évanouissement, quelques minutes plus tard, Marmaduke éprouva d'abord une sensation d'élourdissement et de l'roid glacial. Après blende vains elîorts, il parvint enfin à se soulever de terre. 11 était seul et à l'endroit où il était resté étendu, la terre était rouge d'un sang déjà coagulé. S'étant traîné à quelques pas de là, il aperçut de la lumière à une fenêtre.
Tantôt rampant, tantôt tombant, il gagna péniblement la maison isolée où brûlait ce fanal d'espérance. Arrivé près de la porte, il s'aJDfaissa lourdement sur les degrés do pierre. En vain s'efforça-t-il d'appeler à haute voix; il ne put proférer que de sourds râlements, et bientôt il s'évanouit de nouveau.
Son sauveur que nous avons entendu appeler du nom de Robin, sortit alors de l'ombre d'un mur d'où il avait épié les mouvements du blessé. S'étant approché de la porte de la maison, il cria d'une voix claire et perçante :
— Ouvrez, pour l'amour du Christ, ouvrez !
Une tête se pencha en dehors de la fenêtre, la lumière disparut, une demi-minute encore et la porte s'ouvrit. Robin s'esquiva rapidement en murmurant :
— La vie d'un jeune homme doit avoir du prix pour lui. Cependant s'il se fût agi d'un
^ 77 — grand seigneur, je me serais peu inquiété, je crois, d'empôcher que le peuple eût un tyran de moins,
Marmaduke fut long à recouvrer ses sens; ses yeux en s'ouvrant, se détournèrent de l'éclat d'une lumière qu'une femme approchait de sa figure.
— Il revient à lui, mon père, il vivra... dit la jeune fille.
— Oui, il vivra, mon enfant, répondit une voix grave.
Et le jeune homme murmura comme en rêve :
— Sainte Vierge, soyez bénie, qu'il est doux de vivre.
La chambre où avait été déposé le blessé, offrait plutôt les restes et les débris d'une splendeur passée, que les preuves d'une riche aisance chez ceux qui Ihabitaient. Le plafond était élevé, et des traces de peintures flétries, mais autrefois très-éclatantes, blasonnaient ses cartouches et ses stalactites de bois. Les murs avaient été autrefois coloriés, (caries tapisseries étaient alors fort rares) (') mais le temps et l'hu-
(*) M. Hallams, dans son histoire du moyen âge, chapitre 9, deuxième partie, semble douter que les maisons des grands aient été ornées de tentures dès le règne d'Edouard IV. Mais, de nombreux, documents authentiques réfutent les doutes du savant historien ; la narra-
midilé en avaient à demi effacé les teintes. Le bois du lit sur lequel reposait le jeune écuyer, était curieusement ciselé ; orné, à la tête, d'une effigie delà Vierge, et enveloppé de draperies où étaient représentées de grandes figures bibliques, avec des costumes du temps de Richard Il ; un Salomon, chaussé de souliers à bec recourbé, et un Goliath, couvert d'une armure de croisé, tournant vers le blessé leurs figures rébarbatives. A côté du lit, se tenait un personnage de moyen âge, en réalité, mais que sa figure pâle, coupée de rides profondes, et sa longue barbe grisonnante, eussent fait prendre pour un vieillard. Toutefois, il y avait dans son aspect, quelque chose de saisissant; son front était haut et large; mais le derrière de sa tête semblait attester, par sa petitesse disproportion du seigneur de Graulliuse (éditée par sir F. Madden), parle des tentures de drap d'or qui décoraient les appartements dans lesquels Edouard IV reçut ce seigneur, ainsi que des tentures de soie blanche et de lin, de la chambre qu'il occupait à Windsor; — bien antérieurement à cette époque (pour ne rien dire de la tapisserie de Bayeux), une ordoi.nance émise sous Edouard 111, en 1544, prescrivit une enquête, relativement au mystère de la fabrication des tapisseries, et M. Britton remarque, dans son dictionnaire d'architecture et d'archéologie, article tapisserie, que dès 1598, il est fait mention des célèbres tapisseries ^u château de Warwick.
tionnée, que l'intelligence, en lui, n'était pas assez équilibrée par les qualités animales, pour qu'il eût l'énergie de caractère qui est le secret du succès dans la vie; ses yeux étaient noirs, doux et brillants, mais rêveurs et égarés ; dans sa jeunesse, il avait dû avoir les traits beaux et réguliers, mais ses jouQS creuses et ses tempes amaigries donnaient alors à leurs contours, quelque chose de sec et d'anguleux. Le haut de sa personne était noble de formes ; — un cou allongé et des épaules assez larges et bien tombantes, rendaient son port à la fois digne et gracieux; mais il était prématurément voûté, et ses jambes, maigres et faibles, comme le sont d'ordinaire celles des hommes qui marchent peu, semblaient en contradiction avec sa poitrine amplement développée , et surtout avec son vaste front; du reste, son costume était tout-àfait en harmonie avec l'ameublement de l'appartement ; — si les étoffes dont il se composait étaient de celles que portaient les gentilshommes, elles étaient râpées jusqu'à la corde, et marquetées d'un nombre infini de taches; quant à sa barbe, (ornement tout-à-fait supprimé par les jeunes gens sous Edouard IV, mais toujours soigneusement tenu et parfumé parles vieux gentilshommes qui y étaient demeurés fidèles ) ~ elle était fort ébouriffée et
s'éparpillait en mille spirales crépues et enimôlées comme celles qu'on remarque dans les statues des vieux sages de la Grèce.
En face de lui, de l'autre côté du lit, était agenouillée une jeune fille d'environ seize ans, et d'une figure ravissante de délicatesse et d'expression. Elle était de moyenne taille : sous rétofî'e indiscrète de ses manches collantes, ses bras révélaient les contours arrondis et potelés de la jeune femme, tandis que sa figure avait encore la candeur, Tinnocence et la fraîcheur veloutée de l'enfance. Elle ressemblait beaucoup à son père ; c'était bien les mêmes lèvres finement arquées, le même front, les mêmes yeux d un bleu noir, frangés de longs cils, et peutêtre la ressemblance était-elle rendue plus frappante encore, par Texpression commune de douce pitié qui se peignait sur leurs deux visages.
— Mon père, — le voilà qui s'affaisse de nouveau, dit la jeune fille.
— Sybill, répondit son compagnon, en posant le doigt sur une des lignes d'un manuscrit qu'il tenait ouvert : la science dit qu'un malade en cet état doit être saigné et qu'il faut lui envelopper le bras d'un bandage; — mais, en vérité, nous manquons du nécessaire pour cela.
— Non, mon père, dit la jeune fille, et elle se
dépouilla en rougissant, du plus gracieux ornement de sa toilette, de sa fine gorgeretto de linon qu'elle avait peut-être contemplée le matin même avec un sourire de plaisir : — cela pourra servir de bandage, ajouta-t-elle.
— Mais le livre, reprit le père avec un air de perplexité, le livre ne nous enseigne pas comment il faut user de la lancette. Il est facile de dire : fais ceci, fais cela... Mais pour le faire, il faudrait déjà Tavoir fait. — Et cela n'est pas du domaine de mon expérience.
Fort heureusement, peut-être, pour Marmaduke, entra eii ce moment, une vieille femme, Tunique domestique delamaison,qui avait trouvé en ces temps de trouble, mainte occasion d'apprendre à soigner les têtes fêlées et les bras lacérés. Traitant avec le plus grand dédain la savante autorité invoquée par son maître, elle se contenta de bander le bras, et d'appliquer un ertiplâtre sur la blessure de la tête ; après quoi, ayant pris sur elle de répondre de la guérison du malade, elle força le père et la fille à se retirer, et s'installa elle-même au chevet du lit.
— Ah! si c'eût été tout autre mécanisme que celui du vil corps humain!... murmura le savant comme pour se relever à ses propres yeux. Et rentrant en grâce avec lui-même, il promena orgueilleusement ses regards autour de lui.
Bonlieur à l'oisif, raallieur au travailleur!
De même que la providence tempère le vent pour la brebis tondue, ainsi donnait-elle probablement aux crânes de cette époque une épaisseur proportionnée aux taloches auxquelles ils étaient exposés, l'un portant Triutre. Toutefois ce fut à grand peine que Marmaduke se remit des suites du coup qu'il avait reçu sur le siège de la raison, coup qui, de nos jours, eût snlli pour assommer un bœuf. Mais enfin, la nature, sans parler de la science médicale de Madge, triompha en lui de cette horrible secousse et il s'éveilla un beau matin en pleine possession des facultés que le ciel lui avait départies. Il était alors seul, et ce fat avec un étonnement bien naturel qu'il promena ses yeux grand ouverts autour de la chambre in-
connue où il reposait. Peu à peu il assembla et renoua ses vagues souvenirs, commençant par le commencement, et clairement convaincu au moins qu'il avait été lui-même gravement blessé , et rudement contusionné ; puis il se rappela la lumière solitaire de la haute fenêtre, et le porche d une vaste maison en ruines; mais arrivée là, sa mémoire perdit toute trace distincte du passé et s'arrêta en face d'un long rêve fiévreux. A travers cette vision confuse lui apparaissait un vieillard, à longue barbe , qui s'associait désagréablement pour lui à des souvenirs de souffrances; puis, il entrevoyait un gracieux visage de jeune fille dont les regards exprimaient une tendre inquiétude ; mais cette charmante figure elle-même, ne lui causait aucune impression de plaisir; elle évoquait en lui des apparitions presque fantastiques et infernales; elle faisait danser devant ses yeux des tymbestères et des sorcières , retentir à ses oreilles des paroles de mauvais augure ; enfin elle lui parlait de charmes, de diableries et de malheur. Fatigué de ce cauchemar, il voulut sauter à bas de son lit, mais il fut fort stupéfait de sentir ses jambes plier et se dérober sous lui. Une aiguière et un bassin étaient là, et après s'être lavé il se sentit un peu moins étourdi. Ayant cherché des yeux ses vêtements, il les
aperçut sur une chaise, à l'exception de son manteau, de son poignard, de son chapeau et de sa ceinture ; et, en se retournant, dans l'espoir de les découvrir ailleurs, il se trouva face à face d'un miroir d'acier. Il tressaillit comme s'il eût aperçu son ombre. Etait-il bien possible que son mâle visage se fût ainsi métamorphosé en une pâle et languissante figure de demoiselle? Avec tout Torgueil (ne dites pas la fatuité), qui voyait dans les soins de toilette l'attribut distinct des gens de qualité , notre écuyer s'efforça de mettre en ordre les boucles emmêlées de sa chevelure, dont une grande partie avait été impitoyablement rasée au-dessus d'un endroit qu'il trouva extraordinairement sensible au toucher. Peu satisfait de lui-même et maugréant, à part lui, contre l'absence de toute essence, il venait à peine d'achever la toilette de sa tête, quand il vit la porte s'ouvrir et livrer passage à la gracieuse apparition de son rêve.
La jeune fille poussa un cri de surprise et d'alarme en apercevant le malade sur pieds, et tout costumé; déjà elle se disposait à se retirer, lorsque le Nevile, s'avançant vers elle, lui prit galamment la main.
— Ma belle demoiselle, dit-il, si, comme je n'en doute pas, c'est à vos bons soins que je dois
ma guérison, ne vous dérobez pas à mes remercîments. Que Notre-Dame de Walsingham vous bénisse et vous récompense.
— Messire, répondit Sybill en retirant doucement sa main, nos soins n'ont payé que bien pauvrement la généreuse protection que vous m'avez accordée.
— A vous? ah, excussez-moi. Comment ai-je pu être aussi sot? Maintenant, je me rappelle parfaitement vos traits; et j'ai peut-être mérité ma mésaventure en vous abandonnant si peu galamment. A peine m'aviez vous quitté que j'en sentais déjà des remords.
Une légère rougeur, suivie d'un sourire pensif, le sourire de quelqu'un qui caresse un agréable souvenir, glissa sur la peau transpa-» rente de Sybill , tandis que le jeune écuyer lui adressait ces paroles , avec la grâce d'un gentilhomme instruit dès son enfance à servir Dieu et les dames.
Après un court silence , elle répondit , sans lever les yeux : -—Vraiment, messire... vous aviez assez fait pour moi; d'ailleurs, je n'ai plus été molestée. Mais je vais appeler votre garde-malade , — car c'est à notre servante, et non à nous, que vous devez vos remerciments; et il est bon qu'elle vous voie , pour vous donner les médicaments dont vous avez besoin.
— Pardon , ma belle demoiselle , ce n'est pas précisément de médicaments que je suis affamé et altéré; et si vous étiez assez charitable pour me procurer une tranche de gigot ou une corne de pâté, avec une coupe de vin ou d'ale, il me semble que cela me ferait beaucoup plus de bien que toutes les potions du monde ; je me sens pardieu aussi faible et aussi ahuri que si je n'avais pas goûté un morceau de pain depuis huit jours.
— Je suis charmée de vous voir en si bonne disposition, répondit Sybill... Veuillez patienter seulement un moment , je vais consulter votre médecin.
Ce disant, elle sortit de l'appartement, et après avoir descendu lentement Tescalier, elle pénétra dans un sombre réduit , plus semblable à une cave qu'à une pièce habitable. C'était là que se tenait l'unique servante de la maison. Le temps, qui se plait à faire subir ses caprices à la toilette des hautes classes , respecte beaucoup plus l'habillement du pauvre ; sauf la grossièreté de la serge qui le composait, le costume de Madge avait beaucoup d analogie avec celui que portait encore , dans le siècle dernier , plus d'une domestique primitive des comtés du nord.
La figure maigre et ratatinée de la vieille femme rayonna de plaisir, lorsqu'elle entrevit ,
à travers l'obscurité humide , la forme élégante de sa jeune maîtresse.
— Ah ! Madge , dit Sybill avec un soupir, c'est triste chose que d'être pauvres.
— Hélas ! oui , du moins pour des personnes de votre rang, mademoiselle ; — car, quant à nous, peu importe; mais cela me fait Sc^igner le cœur de vous voir enfermée dans cette masure, et, ce qui est pis encore, forcée de sortir avec ce vieux corsage et cette capuche ; vous , la petite-fille d'un chevalier ! vous , qui avez joué sur les genoux d'une reine , et qui auriez pu avoir une si belle position, pour peu que votre père se fût occupé des choses de ce monde. Mais la patience est un bon palefroi qui nous mène loin. — Et quand notre maîire aura fini son travail , il n'y a pas de doute que le roi , — puisqu'il faut ainsi appeler cet homme qui est sur le trône , — le récompensera largement de ses peines ; — mais , je vous prie , mon enfant , ne demeurez pas ici, — Tair qu'on y respire n'est pas bon pour votre jeune poitrine... — Quel motif vous amène auprès de la vieille Madge?
— L'étranger est guéri, et...
— ' Oui , oui , vous pouvez m'en croire, j'en ai sauvé de plus malades que lui. 11 lui faut une cuillerée de bouillon, j'y ai pensé; vous voyez que je n'ai pas eu besoin de diner... La vieillesse
peut se passer dcman<^er...j'ai loul laissé dans le pôt pour lui ; le bouillon sera bon.
— Ma pauvre Madge , que Dieu le récompense de tout ce que lu souffres pour nous. Mais il a demandé — ( et ici Sybill détourna la lêtc , en soupirant , pour ne pas avoir à affronter la consternation de la bonne Madge) , il a demandé... de la viande et du vin.
— Hélas, mon Dieu ! Et comment se les procurer!... Ce n'estpas à dire pourtant que cela lui ferait du mal. — Du vin ! — Et ce vieil avare de la taverne du Chêne, ce maître Sancroft, qui ne veut plus nous faire crédit d'un denier !..
— Ah! j'oubliais, — nous pouvonsencore tirer quelque chose de ma vieille guitare ! — Allons, Madge , mets vite ton chaperon , tandis que moi, je vais la chercher.
— Mais, mademoiselle... c'est là votre unique distraction, quand vous êtes seule, pendant les longs jours d'été.
— Je trouverai encore plus de plaisir à me souvenir qu'elle m*a aidée à satisfaire les besoins de 1 hôte de mon père.
Et Sybill , vive comme un oiseau , s'enfuit de la cuisine , où elle reparut bientôt avec sa guitare, qu'elle donna à Madge, en lui recommandant de lui rapporter du meilleur vin. Sur ce , elle s'élança de nouveau dans l'escalier, et
s'étant arrêtée un moment à la porte de Marmadiikc, qu'elle entendit se traîner de long en large avec impatience, elle monta plus haut encore , jusqu'à la chambre de son père , qui occupait le sommet d'une tour carrée et toute lézardée.
La pièce était si dénuée d'ornements et de meubles qu'on l'eût prise volontiers pour une excavation pratiquée au milieu des vieilles pierres dont la maison était construite. La seule fenêtre qui l'éclairât, donnait sur la rue, et était vitrée , luxe inconnu à toutes les autres croisées de l'habitation ; mais elle était si étroite, enchâssée dans des murs si épais , et munie de carreaux si ternes, que le soleil tamisait à peine sur le sol une faible lueur. D'un côté se voyait une grosse fournaise , et d'un autre, un grossier laboratoire ; çà et là étaient disséminées de bizarres pièces de mécanisme; sur des rayons reposaient divers manuscrits; et un immense parler de charbon emplissait un des coins de la chambre. Dans cette demeure , habitée par la misère , l'argent dépensé en combustible, même au cœur de l'été, eût,|à lui seul, suffi pour procurer à ses hôtes une heureuse aisance , mais ni Sybill, ni Madge ne s'étaient jamais plaintes de voir toutes les ressources de la famille dévorées par le besoin vital d'un homme qui s'était fait une
existence à part. Avant tout , il fallait songer au charbon; la science était plus impérieuse que la faim môme.
Adam Warner était , en effet , un homme de génie ; et le génie , dans un siècle où on ne sait pas l'apprécier, est la plus terrible malédiction que puisse infliger la main de fer du destin. Bien qu'il ne fût pas exempt des illusions contagieuses qui poussèrent tant de savants à chercher la pierre philosophale et le grand élixir, il ne s'était pas adonné à la poursuite de ces chimères ruineuses, faute d'avoir les moyens d'y subvenir; et dès sa jeunesse , alors qu'il lui restait encore quelques débris de la fortune de ses riches ancêtres , il avait consacré ses veilles à l'étude moins décevante et moins coûteuse des mathématiqueSi qui déjà commençaient à fixer Tattention des érudits, mais que le peuple continuait à regarder comme une branche de la science occulte. Ses travaux l'avaient conduit à des découvertes également utiles et sublimes. Pour y arriver, nul besoin de dire qu'il avait dû étendre fort loin le cercle de ses connaissances ; car , à cette époque , où on ne se partageait pas les spécialités , et où les savants avaient peu de communication entr'eux , il fallait que chaque novateur cumulât toutes les sciences nécessaires à ses expériences collatérales.
En appliquant les mathématiques au développement du commerce et de la civilisation, Adam Warner avait donc été forcé de faire marcher de front, avec ses principales préoccupations, non seulement l'étude des langues, mais encore celle des arts mécaniques les plus fatigants; et la chimie, elle aussi, avait été appelée à l'aide de plusieurs de ses recherches. Peu à peu la tyrannie que le génie d'un homme exerce sur sa vie, l'avait isolé de tous les objets extérieurs. Quoiqu'il eût tendrement aimé sa femme, c'était lui qui avait ruiné sa santé et brisé son cœur en dissipant la fortune de la famille a acheter des manuscrits, alors fort chers, et en négligeant tout ce qui ne se rattachait pas à l'espoir de devenir le bienfaiteur du monde. Heureusement il ne s'était pas aperçu du triste état de sa compagne, jusqu'à ce que la mort y eût mis un terme ; et, en la perdant, il n'avait pas compris que lui seul Tavait tuée, car elle n'avait jamais vécu qu'en lui, et son amour respectueux l'avait toujours empêchée de se plaindre. Sans doute, si elle eût prévu le sort réservé à sa fille, elle aurait adressé au père les remontrances qu'elle n'osait pas faire à l'époux ; mais elle ne s'était jamais inquiétée de l'avenir de Sybill. Française de naissance, elle avait passé sa jeunesse au service de Marguerite d'Anjou, et alors qu'elle
avait épousé Warner, cette reine hautaine, aussi généreuse envers ses amis qu'impitoyable envers ses ennemis, lui avait promis d'assurer un sort aux enfants qui naîtraient de son mariage.
A rage de huit ans (c'est-à-dire huit ans avant l'époque où s'ouvre notre récit et deux ans avant la bataille de Touton qui avait livré le trône à Edouard), Sybill avait été admise au nombre des jeunes filles ou plutôt des enfants qui, suivant la coutume du jour, faisaient partie de la maison de la Reine ; et c'était avant que Marguerite eût été forcée de la congédier, qu'elle avait perdu sa mère. Cette dernière était donc morte avec la conviction que sa fille avait un noble avenir en perspective, et peut-être même avait-elle emporté avec elle l'espérance que son mari, qui avait su s'attirer les bonnes grâces du protecteur, duc de Gloucester, le prince le plus éclairé de son temps, devait bientôt, enfin, voir ses travaux récompensés par les faveurs royales.
Du reste, c'était là une illusion bien naturelle, car Henry VI, à la suite d'un de ces accès qui passaient pour de l'idiotisme, avait daigné, pour se distraire, converser plusieurs fois avec notre philosophe. Il est vrai que dans le principe, il avait eu seulement pour but de s'assurer si Warner était réellement coupable des
éludes impies qu'onlui attribuait; mais plus tard, s'étant convaincu de l'orthodoxie du savant, il avait paru s'intéresser à lui, moins peut-être en raison de ses travaux qu'à cause de son existence en dehors de la réalité qui lui donnait une triste ressemblance avec son souverain. La pauvre femme sentait que, tant que la maison de Lancastre serait sur le trône, son mari n'aurait rien à redouter des préjugés féroces du peuple, et que la bonne reine ne laisserait pas mourir de faim un homme qui se ruinait à chercher les moyens de rendre service à son pays : et ces pensées consolantes avaient adouci les derniers instants de la moribonde.
Un an après sa mort , tout était bouleversé à la cour : des hommes armés avaient remplacé les jeunes filles , et Sybill fut renvoyée chez son père avec une bourse pleine de pièces d'or, qui devaient bientôt être converties en manuscrits. C'était donc dans la demeure délabrée du savant qu'elle avait grandi, comme une fleur au milieu des ruines, loin de toute compagne de son âge , toujours seule et condamnée à se souvenir du luxe d'une cour, en face de la pénurie d'une masure qu'envahissaient chaque jour davantage le dénuement et la faim. — Mais elle avait pour soutien la noblesse d'un cœur aimant, et elle sut se résigner.
Tout enfant , die avait appris , chose rare alors, à lire el à écrire; plus lard, Marguerite, qui n'avait pas oublié, dans le Nord, les mœurs brillantes de la cour de son père , n'avait pas négligé l'éducation de sa protégée. La musique, qui seule pouvait calmer la mélancolie du roi, avait été enseignée à Sybill; l'art d'enluminer les missels, et celui de broder au métier étaient aussi au nombre de ses talents ; et grâce à ces deux dernières ressources , elle avait pu , de temps en temps , contribuer au soutien de la famille dont elle était devenue la véritable tête, malgré sa jeunesse. — Mais depuis peu, c'est-àdire depuis plusieurs semaines, ces deux sources de gain avaient complètement tari pour elle, car, la paix permettant aux voisins de se mêler des affaires des autres , les mauvais bruits , répandus sur le compte de Warner, s'étaient réveillés avec plus de malveillance que jamais. Son nom inspirait l'horreur^ la lumière solitaire qu'on voyait briller jusqu'à minuit , à sa fenêtre , contrairement aux habitudes générales , et l'épaisse fumée qui s'échappait de sa fournaise, été comme hiver, scandalisaient la religion des alentours. Voyant, à leur grand dépit, que le roi et l'église n'intervenaient pas pour les protéger, et incapables eux-mêmes de risquer aucune accusation contre le philosophe (car les
vaches du voisinage s'ol)stinai(înt à s'engraisser), leshabitanls de son quartier en vinrent unanimement à la pieuse résolution de prendre par famine celui qu'ils ne pouvaient pas faire brûler vif. Comment acheter les diableries de la fille du sorcier? un missel enluminé par de telles mains, une broderie travaillée sur un tel métier , devaient être aussi funestes que la lecture à rebours du Pater ; et un matin queSybill était sortie, comme d'habitude, pour vendre son travail du mois , elle se vit chassée , de porte en porte , avec des malédictions.
Quoique douce , notre jeune fille ne manquait pas d'une certaine force d'ame. — Si elle avait hérité du dévouement résigné de sa mère, elle y joignait l'énergie calme et obstinée de son père. —Peut-être ne sentait-elle pas toute la grandeur des travaux de Warner, mais elle croyait du moins à leur succès final , et cette croyance la réconciliait avec tout sacrifice momentané. Les préjugés acharnés, et l'ignorance cruelle qui s'attaquaient même à la vie de son père et à la sienne, remplissaient son cœur de désolation, et peut-être même de mépris pour ses persécuteurs. Mais la faim commandait; Adam touchait au port ; et elle s'était décidée à s'offrir en spectacle aux oisifs du Pré-aux-Jeux, dans un de ces élans de fierté qui trouvent la
force de braver l'opinion au fond du dédain qu'ils ont pour elle. Au moment où Sybill pénétra dans le laboratoire du savant , celui-ci contemplait avec orgueil, le modèle d'une machine qui lui avait coûté bien des années de travail, mais qu'il voyait, maintenant, à la veille d'atteindre une entière perfection.
— Oui, oui, murmura-t-il, combien ils vont me bénir ! Ce que Roger Bacon avait seulement entrevu, moi je l'aurai accompli. Cette découverte changera la face du monde; ce sera pour les siècles futurs une source de richesses.
— Mon père, dit la douce voix de Sybill, mon pauvre père, vous n'avez pas goûté un seul morceau de pain de toute la journée.
Warner se retourna :
— Mon enfant, s'écria-t-il, en montrant du doigt la machine, quelques jours encore et cela vivra, patience! patience!
— Et qui n'aurait pas de patience avec vous et pour vous, mon père, dit Sybill avec enthousiasme? Qu'est donc ie courage du soldat ou du chevalierj comparé au vôtre? Ce sont des statues de fer, et vous, la poitrine découverte, vous affrontez des dangers plus terribles que la pointe des épées ou des lances, et tout cela....
— Cela, — pour travailler à la grandeur de TAngleterre!
— Hélas ! qu'a fait l Angleterre pour mériter tant de dévoûment ? Le peuple, plus féroce que ses chefs, réclame à grands cris, le bûcher, la potence et la prison, pour tous ceux qui cherchent à l'éclairer. Souvenez-vous de la mort de Bolingbroke (')... C'était mi sorcier! 0 mon père, un sorcier, parce que ses occupations étaient les vôtres.
Adam Warner considéra sa fille avec plus d'attention qu'il n'en avait jamais accordé à aucune créature vivante.
— Mon enfant, reprit-il enfin, d'un ton de reproche, que je n'aie jamais à te dire : 0 créature de peu de foi ! — là, où il n'y a pas eu de martyrs, il n'y a pas eu de héros.
— Mon père, ne me regardez pas avec cet œil sévère, — oui, vous avez raison, — vous finirez par triompher.
Et prenant soudain une expression de tendresse caressante, elle ajouta : — mais, vous allez descendre, mon père; vous avez assez travaillé pour ce matin. — Nous aurons dans quelques minutes un petit régal à vous offrir. — Et puis, l'étranger est enfin sur pied et il est
(*) Mathématicien condamné et pendu, comme complice des sorcelleries d'Éléonore Cobhani, femme d'Humphrey, duc de Gloucester. Son contemporain William Wyrcester fait grand éloge de son érudition. U 7
impatient de vous voir pour vous remercier.
— Bien, bien... je te suis, Sybill, dit le philosophe en s'atlardant pour jeter un regard de regret sur son travail, — puis il sortit lentement de la chambre avec sa fllle.
— Mais vous ne songez pas à vous présenter sous ce costume, devant notre hôte, devant un gentilhomme de votre rang, murmura Sybill en descendant l'escalier. — Oh non... votre fille est trop fiôre, — vous le savez, — trop fière de son père.
Le savant, absorbé par ses rêveries, se laissa machinalement conduire dans sa chambre à coucher; Si les grands seigneurs et les riches marchands étalaient alors un luxe plus somptueux, peut-être, quà notre époque, les petits gentilshommes dépensaient en vêtements d'apparat et en frais de table la totalité de leurs revenus, d'ordinaire fort modiques; dans leur Intérieur, ils se résignaient à des privations qui révolteraient de nos jours même une domestique. La plupart du temps, leurs demeures, quelque spacieuses qu'elles fussent, ne se composaient guère que de pièces de service; les appartements réservés à leur usage y étaient fort peu nombreux, et on y trouvait rarement plus de trois lits, qui étaient couchés sur les testaments comme des articles de grande valeur.
Le kcteur ne s'étonnera donc pas d'apprendre que Warner ne possédait qu'un seul de ces meubles, celui-là même qui avait été cédé à l'étranger.Quantàlui, notre philosophe dormait sur une paillasse, posée, à terre, sans autre couverture qu'un morceau de serge grossière et un vieux manteau. — Soit dit en passant, sa fille n'était guère mieux traitée. — Ajoutez à cette couche un vieux bahut vermoulu, flanqué d'escabeaux de chêne, et vous connaîtrez tout l'ameublement de la pièce ou plutôt du cachot où dormait Warner.
A peine entrée dans ce réduit, Sybill tira du bahut une robe de velours brun, que le sire Armine, le père d'Adam, avait soigneusement notée sur son testament comme une partie importante de ce qu'il transmettait à son fils; déjà même lors de ce legs, ce vêtement était quelque peu fané, mais il était fait d'une étoffe réservée aux gentilshommes (*) et de plus il était garni de fourrure et muni d'une agraffe d'or. Après avoir déposé cette relique sur un escabeau, Sybill tendit à son père une aiguière, et soutint elle-même le bassin tandis que le vieillard lavait avec la docilité d'un enfant ses mains et sa face noircies de fumée.
f) Les lois somptuaires ne permettaient qu'aux chevaliers le port du velours.
C'était chose louchante de voir la fille se faire le bon ange , la protectrice en quelque sorte du père, et cela, non parce que son intelligence à lui était au-dessous des exigences de ia vie, mais bien parce qu'elle leur était trop supérieure. — Quand le savant, revêtu de sa robe de velours et la barbe soigneusement peignée^ s'achemina vers la chambre de Marmaduke, Sybill eût vraiment eu lieu d'être flère de son aspect majestueux. Sa vanité de jeune fille frémit de plaisir en remarquant la surprise de récuyer et le ton respectueux avec lequel il adressa à Warner ses salutations et ses remerciements. La robe de velours avait fait son effet. Les manières du blessé, changeant tout-à-coup à l'égard de Sybill^ devinrent moins franches et moins affables, mais plus réservées et plus cérémonieuses; et, quand Madge vint annoncer que le repas était servi, ce fut en rougissant, au souvenir sans doute de sa conduite sur le Pré-aux- Jeux, qu'il tendit la main à la demoiselle pour la conduire dans la salle.
Cette pièce, qu'une légère cloison séparait du vestibule, était longue et basse ; une vieille table de chêne, fort étroite et à laquelle eussent pu s'asseoir trente personnes, s'étendait le long d'une estrade élevée sur les dalles du sol. Du
reste, il n'y avait pas de cheminée, cas assez fréquent dans les maisons de cette époque où l'on se contentait généralement d'un brasier. Quant à des chaises, on n'en voyait nulle trace ; la seule dont s'enorgueillît la maison était celle de la chambre de Marmaduke; mais en leur lieu et place trois escabeaux de chêne avaient été cérémonieusement avancés auprès de la table. — Marmaduke conduisit Sybill vers l'un d'eux, et s'assit lui-même, en gardant un silence fort contraire à ses habitudes.
— Vous excuserez, j'espère, notre maigre chère, dit le philosophe, que la vue inaccoutumée d'un chapon froid, d'un pâté et d'un flacon de vin, avait soudain ramené à ses façons courtoises d'autrefois, sans que, toutefois, son esprit songeât, chemin faisant, à s'étonner de la présence mystérieuse d'un menu si somptueux. Sybill n'est encore qu'une bien jeune ménagère, et moi-même je m'occupe de science et n'ai que peu de besoins.
— Vraiment, répondit Marmaduke qui retrouvait sa langue en attaquant le pâté..., le plus difficile ne trouverait rien à redire à tout ce que je vois ; ma belle demoiselle, vos lèvres délicates ne dédaigneront pas, je l'espère, de me faire raison d'une coupe de vin. A vous aussi mon digne seigneur, et grand merci. 11 paraît
que rien irévcillc l'appôtit comme mie maladie, A ce propos veuillez m'apprendre, je vous prie, depuis quand je vous dois l'hospitalité. Par ma foi, ce pâté a un fumet délicieux; si ce n'est pas de la venaison, c'est mieux encore. Mais pour en revenir à ce que je disais, je suis fort intrigué de savoir combien il s'est passé de temps depuis mon démêlé avec les voleurs.
— Ce sont donc des voleurs qui vous ont si cruellement assailli? demanda Sybill.
— Sans doutOc... mais comme je le faisais remarquer à messire votre père, le nombre d'heures, de jours, de mois et même d*années qui se sont écoulés depuis ma mésaventure, est pour moi une énigme insoluble.
Maître Warner sourit et se décida à parler en voyant qu'on attendait de lui une réponse.
— Mais en vérité, jeune homme, je crains d'avoir aussi mauvaise mémoire que vous. Ce n'est pas hier que vous êtes arrivé, ni avanthier, mais.... Sibyll, mon enfant, depuis quand ce jeune gentilhomme est il notre hôte ? •
— Depuis cinq jours, répondit Sybill.
— Si longtemps! et penser, que je suis resté gisant comme une poutre sur le bord du chemin, tandis que d autres gagnaient la grande route en jouant du mors et de l'éperon. Je vous en prie^ messire, quelles sont les nouvelles du
jour? le grand comte deWarwick n'a pas quitté Londres, la Cour est encore à la Tour?
Le pauvre Adam, dont lame était auprès de son modèle, parut grandement embarrassé par cette question :
— Le roi, dit-il en s'inclinant , que Dieu sauve sa tête honorée, le roi, je le crains, n'est pas sorti de la Tour depuis sa malheureuse détention; mais il s'en inquiète peu, Monsieur, il s'en inquiète peu; ses pensées n'habitent pas ce monde.
Cette imprudence, échappée à la distraction du savant, arracha à Sybill une faible exclamation d'effroi ; posant sa main sur le bras du jeune homme, avec une confiance touchante, elle murmura à son oreille : — Vous ne répéterez pas ces paroles. Monsieur !— Mon père ne vit que dans ses études ; il n a jamais connu qu'un seul roi. ^
Marmaduke montra du doigt la salière :
— Un homme de cœur trahit-il jamais son hôte, dit-il en relevant sa mâle figure.
Il y eut un moment de silence. Le jeune homme se leva.
— Je regrette, reprit-il, d'être forcé de vous quitter... Maintenant en plein jour, il faudrait que je fusse aveugle pour ne pas retrouver ma route.
— lOi —
Ces parolCh> tirèrent Adiim de ses méditations; car dès qu'on s'adressait à son bon cœur, ses travaux et se» mathématiques étaient soudain oubliés.
— Non, jeune homme, dit-il, \ous n'êtes pas encore eu état de nous quitter... vous n'êtes pas hors de danger; — la fatigue amènerait la fièvre. Celsus recommande le repos, — il faut consentir à rester encore un jour ou deux avec nous.
— Pouvez-vous m'apprendre , reprit avec hésitation le Nevile, à quelle distance nous sommes de la porte du Temple; ou du point le plus rapproché du fleuve.
— A deux milles au moins, répondit Sybill.
— Deux milles! et, maintenant j'y songe, je n'ai pas un accoutrement convenable. Ces sacripans m'ont volé mon manteau, mon chapeau et ma dague; et ne m'ont pas laissé un seul groat pour les remplacer. Vraiment donc, puisque vous m'autorisez à mettre encore à contribution votre hospitalité, je ne vous répondrai pas par un refus, pourvu, mon digne hôte, que vous permettiez à un de vos gens de passer chez un certain maître Heyford, orfèvre, dans le Chèpe, pour prier son chef d'atelier, Nicholas Alwyn , de venir me voir. Je pourrai le charger de m'envoyer les effets que
j'ai laissés à mon hôtellerie, et il m*apprcndra en même temps plusieurs choses dont il importe que je sois instruit.
— Certainement. — Sybill dis à Simon ou à Jonas de se mettre aux ordres de notre hôte.
Simon ou Jonas! le pauvre Adam oubliait complètement que Simon et Jonas avaient quitté la maison depuis six ans. Comment ne pas se croire aux beaux jours de son passé, eil contemplant le chapon, le vin et la robe de velours garnie de fourrures ?
Sybill souriant et soupirantà la fois^ sortit pour se consulter avec son grand conseiller, Magde, sur le moyen d'exécuter les ordres du jeune homme et d'approvisionner la table pour le repas du soir. Mais le résultat de cette entrevue fut beaucoup plus heureux qu'elle ne l'espérait. Les instruments de musique avaient alors une grande valeur, et sa guitare, présent d'une reine, avait été vendue assez cher pour suffire décemment aux dépenses de plusieurs jours; d'un autre côté, la vieille Magde, enivrée par la perspective de tant de splendeur culinaire, consentit de bon cœur à porter le message à Nicliolas Alwyn.
Quand Sybill, la démarche légère et le cœur encore plus léger, regagna la salle, elle fut à peine surprise de n'y plus trouver que son hôte.
— iO() ~
A peine avait-elle été sortie que son père avait commencé à trahir une grande agitation. Il ne répondait aux questions de Marmaduke que par des monosyllabi^s distraits et décousus, — et enfin, voyant son hôte occupé à considérer quelques vieilles armures pendues à la muraille, il s'était furtivement éclipsé pour aller revoir son modèle.
Marmaduke qui, le dos tourné, ne s'était pas aperçu de sa disparition, faisait parade de son érudition militaire pour la plus grande édification desonhôte. — Certes, messire, disait-il, cette espèce de casque, qui n'est plus portée maintenant, avait bien son mérite ; la visière est moins ouverte aux flèches; mais quant à ces cottes-demailles, elles convenaient seulement, — telle est du moins mon humble opinion, — à des hommes comme les croisés, qui avaient affaire à des ennemis uniquement armés de dards et de cimeterres. Elles ne seraient qu'une pauvre défense contre des masses et des haches-d'armes ; toutefois elles étaient légères, et on pourrait encore s'en servir avec avantage, dans quelques cas, surtout contre l'infanterie, — n'ètes-vous pas de cet avis?
Il se retourna et aperçut la fine physionomie de Sybill.
— Excusez-moi, dit-il avec un air un peu
confus, mais votre père était ici, il n'y a qu'un instant.
— Ses matinées sont consacrées au travail, répondit la jeune fille, et il vous prie de pardonner son manque de courtoisie. Maintenant, si vous désirez prendre l'air, nous avons un petit jardin sur le derrière.
Ce disant, elle tît passer le Nevile dans un cabinet attenant à la salle, petite pièce adoptée par elle, et qui donnait sur une large pelouse, mal tenue, entourée de murailles élevées, et précédée par une terrasse qu'une balustrade de pierre basse et de sculpture gothique séparait du gazon.
Sur Taccoudoir, somnolait un paon solitaire ; mais, dès que Sybill et l'étranger parurent sur le seuil delà porte, il s'éveilla soudain, descendit de son perchoir et fit la roue au soleil avec une fierté qui n'était pas sans rapport avec tout le mal que se donnait sa maîtresse pour faire figure aux yeux de l'écuyer. Sybill lui jeta du pain qu'elle avait pris tout exprès sur la table , mais l'crgueilleux oiseau, bien qu'affamé, dédaigna de manger avant d'avoir suffisamment étalé son luxe.
— Pauvre vaniteux, murmura la jeune fille, ton plumage te reste en dépit des revers de fortune.
— Comme le nom d'un brave chevalier, dit Marmaduke qui l'avait entendue.
— Vous songez à suivre la carrière des armes?
— Certainement, je suis un Nevile.
— N'y a-t-il donc pas d'autre gloire à acquérir que celle du guerrier?
— Aucune du moins que je sache et dont je me soucie.
— Quoi, pensez-vous donc que ce ne soit rien que d'être un ménestrel qui charme, — un savant qui éclaire ?
— Quant aux savants, certes, je respecte notre sainte mère l'Eglise qui, dit-on, produit seule cette espèce de merveille sans danger pour le salut de l'ame, et cela uniquement dans la personne des plus hauts prélats et dignitaires ; quant aux ménestrels, je les aime, je combattrais pour eux, je leur ferais l'aumône de mon dernier penny ; mais il vaut mieux accomplir des prouesses que de les chanter.
Sybill sourit et ce sourire déplut à demi à l'étranger ; cependant la fougue du jeune homme avait son charme.
Peu à peu, tandis qu'ils se promenaient de long en large sur la terrasse, leur conversation coula plus libre et plus familière, car Marmaduke, comme la plupart des jeunes gens, était plein de lui-même et se complaisait dans le doux
^ 109 — égoïsme d'une gatté franche et sans souci. Il raconta à sa jeune amie d'un jour, sa naissance, son histoire, ses espérances et ses craintes; et, en retour, elle répondit à ses questions en lui apprenant quelques détails sur elle-même, sur les revers de son père causés par des études coûteuses, sur son propre séjour à la cour de Marguerite, enfin sur l'isolement, sinon sur la gène et les souffrances dans lesquels se consumait sa jeunesse. Ainsi conversaient-ils en marchant côte à côte; tous deux si jeunes, si beaux, si isolés dans le monde , qui n'eût trouvé un charme indicible à les voir ainsi échanger leurs confidences et à songer que leurs deux cœurs pourraient bientôt se confondre pour n'en plus faire qu'un. Mais bien que Sybill prêtât l'oreille aux épanchements de son compagnon avec un intérêt qui n'était pas exempt d'une certaine sympathie, elle ne pouvait s'empêcher de le comparer, dans le secret de ses pensées, à un être à peine entrevu, dont son ame écoutait encore la voix avec ivresse. D'ailleurs, son intelligence vive et cultivée lui révélait trop clairement, chezMarmaduke, une éducation rétrécie et cette expérience bornée qui est à la fois la folie et le bonheur de la jeunesse.
D'un autre côté, l'admiration du Nevile était étrangement mêlée de surprise et même d'effroi.
— IJO —
Celte jeune fille avec sa ligure enfauliae et sa conversation si^rieuse était pour lui quelque chose (le si nouveau ; le langage de sa compagne dépassait tout ce qu'il avait jamais entendu ; jamais expressions aussi choisies, diction aussi coulante n'avaient frappé ses oreilles; étaitce au séjour que Sybill avait fait à la cour, ou à l'influence du savant auteur de ses jours, qu'il devait attribuer ce prodige?
— Votre père, ma belle demoiselle, dit-il toutà-coup, votre père est donc un grand érudit ; il sait sans doute le latin aussi bien que l'anglais.
— Quoi ! mais il n'est pas de prêtre de campagne qui ne prétende savoir le latin , dit Sybill en souriant; mon père est un des six hommes vivants qui ont étudié le grec et l'hébreu.
— Juste ciel! s'écria Marmaduke en se signant, et il vous a enseigné ces langues?
— Non, je connais seulement ma langue et le français ; ma mère était française.
— Bénie soit Notre-Dame la vierge! reprit Marmaduke en respirant plus à l'aise, car j'ai entendu dire à mon père et à mon oncle que le français était un parler fort séant à des gentilshommes, surtout à des gentilshommes issus, comme les Nevile, d'une souche Normande, mm Mais cette Marguerite d'Anjou, l'aimiez- Yous beaucoup , ma belle deuioiselle Sybill?
— Marguerite imposait le respect, mais elle permettait àpeineàses inférieurs del'aimer; quoique gracieuse et avenante, quand il lui plaisait, elle ne rétait guère que pour ceux qu'elle désirait s'attacher; peu lui importait le cœur, si la main et la tête ne pouvaient lui rendre service. Mais la pauvre reine ! qui oserait Ten blâmer? Sa nature était aigrie; et quand, plus tard, j'ai appris comment elle avait été trahie par un grand nombre de ceux en qui elle avait confiance, je me suis reproché -de
— Ne plus être à ses côtés, acheva le Nevile avec toute la générosité d'un soldat gentilhomme.
— Non, pas précisément, mais d'avoir plus d'une fois murmuré de son humeur brusque et emportée. A ses côtés, dites-vous? Hélas! j'ai des devoirs plus sacrés à remplir ici ; mon père est tout pour moiencemonde; vous ne savez pas, maître Nevile , combien il est flatteur pour le faible de penser qu'il peut protéger quelqu'un. — Mais , assez parlé de moi ; vous allez offrir vos services au robuste comte , vous entrerez à la cour, vous gagnerez les éperons d'or et vous combattrez avec le bras , laissant les autres intriguer avec la tête.
— Elle me dit ma bonne fortune , murmura Marmaduke, en se signant de nouveau; les
éperons d'or, je vous remercie , mademoiselle Sybill. — Est-ce sur le champ de bataille que je serai ordonné chevalier, et par quelles mains?
Sybill tourna son œil étincelant vers son interlocuteur , et , voyant sa mine sérieuse , elle partit d'un éclat de rire.
— Quoi , pensez- vous, maître Nevile que je puisse lire votre destinée sans mon crible et mes gros ciseaux?
— Ils sont donc essentiels , mademoiselle Sybill , dit le Nevile avec une naïveté bouffonne ; je croyais que vous autres doctes demoiselles , vous étiez à même, à l'inspection de la main om du mais vous vous moquez de moi.
— Vraiment, répondit Sybill, j'ai le droit d'être quelque peu en colère. — Mais puisque vous voulez voir en moi une sorcière, ajoutât-elle d'une voix touchante, tout ce que je puis vous prédire sur votre avenir, m'est révélé par ce que j'ai appris sur votre passé. Yous avez le cœur bon et généreux, le parler franc et courtois; avec ces qualités on s'acquiert amour et honneur; — à moins qu'on y joigne des talents qui changent tout en fiel, et qui attirent au lieu de rhonneur la persécution, et la haine au lieu de l'amour?
— Et ces talents, demanda le Nevile?
— Sont ceux de mon père, répliqua la jeune
fille dont la physionomie mobile s'était soud in
attristée.
La conversation s'allanguit et Marmaduke, plus affaibli par sa perte de sang qu'il ne Teût cru possible, regagna sa chambre pour y goûter un peu de repos.
Maître Marraaduke Nevile tremble pour le salut de son hôte et die son hôtesse.
Avant le souper, qui fut servi à six heures, Nicholas Alwyn arriva à la maison que lui avait indiquée la vieille Madge. Marmàduke, à la suite d'un profond sommeil, peu flatteur pour Sybill, s'était rendu à la grand'salle dans l'espoir d'y rencontrer son hôte et sa fille, mais n'y ayant trouvé personne, il était entré dans le cabinet voisin où brûlait une chandelle solitaire, mélancoliquement fichée dans un chandelier rouillé. Là, debout, près de la porte qui s'ouvrait sur le jardin, il s'amusait à examiner le paon, lorsque son ami, introduit par Madge, lui frappa sur l'épaule;
— Eh bien, maître Nevile ! — Ah! par Saint- Thomas, que vous est-il arrivé? Ge bras em-
maillotté, ces cheveux rasés, celte figure blême! Qu'est-ce à dire? — Mon digne frère de lait, votre sang Westmorelandais est, à ce qu'il me paraît, trop bouillant pour Gockaigne.
— S'il en est ainsi, il y a dans cette ville assez de brigands tout prêts à faire écouler le trop plein de mes veines, répondit Marmaduke qui eut bientôt raconté brièvement son histoire.
Son récit achevé, le brave artisan se reprocha de l'avoir laissé regagner seul sa demeure.
— Les faubourgs pullulent de semblables mécréants , dit-il ; il y a plus de dangers à se promener la nuit autour de Londres que dans les vallées les plus écartées de la verte Sherwocd, — tant pis pour l'honneur de la Cité. Si je deviens jamais lord-maire, je veillerai un peu mieux à cela. Mais nos guerres civiles font évaluer à bas prix la vie d'un homme; et les grands seigneurs tiennent merveilleusement peu de compte du sang et des membres des passants. Mais si la guerre fait les voleurs, la paix les pend. Patience, attendons seulement, que je sois à la tête des affaires.
— Grand merci, Nicholas, répondit le Nevile; mais que malheur m'advienne si je demande jamais protection à des sheriiïs ou à un maire. Un homme qui ne sait pas défendre sa vie avec son bras droit, mérite bien qu'on la lui esca-
— HG —
mote; et quantàmoi, j'aurai fort mauvaise idée de l'époque où un anglais s'en remettra plus aux lois qu'à son épée, du soin de le protéger. Mais passons îa-dcssus. Dites-moi, je vous prie, si monseigneur deWarwick est encore à Londres. — Certainement, j'ai pu en jugerpar les hôtelleries qui fourmillent de ses armoiries et par les immenses troupeaux de bœufs qu'on conduit aux boucheries. C'est une honte pour l'Etat que de voir un sujet si puissant, et cela Ine présage rien de bon pour notre pays. Le comte prépare l'ambassade la plus magnifique qui ait jamais franchi la mer salée. — Je voudrais que ce ne fut pas pour la France, car nos intérêts sont d'un autre côté. — Mais il faut que vous vous reposiez ici , pendant quelques jours encore, pour reprendre vos forces et votre corpulence; car je ne vous conseillerais pas de vous présenter, avec ce visage de craie, devant un homme qui apprécie surtout ses semblables par leurs muscles et leur volume. De plus, vous ferez bien d'envoyer chercher le tailleur pour vous faire habiller à la mode. Ce serait un grand pas de fait vers votre avancement que d'être admis dans la suite du comte; et plus vos plumes seront brillantes, plus vous aurez de chances de voler haut. Ainsi donc, puisqu'on vous traite si amicalement sous ce toit, demeurez-y en paix pendant quelque temps encore.
Je vous enverrai le mercier, le drapier et le tailleur, pour amuser votre impatience ; comme ces dignes particuliers sont fort goulus, mon gentil et cher maître Nevile, puis-je, sans vous offenser, m'informer de létat de vos finances.
— J'ai de l'argent à Thôtellerie ; vous m'obligeriez en m'envoyant mes malles. — Quant au reste, vos conseils me plaisent et je les suivrai.
— Bien, répondit Nicholas. Hum! vous me semblez tombé dans une pauvre maison; chez un gentilhomme ruiné, si j'en juge par ces misérables débris.
— Je souhaiterais que ce fût là le pis de l'histoire, répondit solennellement et à voix basse Marmaduke Nevile.
Et il relata à Nicholas son aventure sur le Pré-aux-Jeux , les avis des tymbestères, la redoutable érudition de son hôte et ses étranges occupations. Quant à Sybill il était évidemment porté à attribuer à un sortilège l'admiration qu'elle lui avait inspirée malgré lui ; car, ditil, quoique je sois loin de nier sa beauté, on trouve bien des joues plus fraîches encore et bien des tailles plus hautes, d'une bonne main que la sienne.
Nicholas l'écouta d'abord avec cette expression de finesse railleuse qui caractérisait son intelligente physionomie , mais son attention devint
plus sérieuse avant que Marmaduke eut cessé de parler.
— Quant à cette jeune fille, dit-il en souriant et en hochant la tête , ce ne sont pas toujours les plus belles qui nous charment le plus. Tandis que la jolie Margot s'en va courir les fêtes en quête d'un galant, la noire Gothon prend le chemin de l'église. — Croyez-moi, c'est vous donner un conseil beaucoup plus raisonnable que ceux des tymbestères, que de vous recommander, en dépit de votre langage indifférent , de vous mettre en garde contre les attraits de votre gracieuse hôtesse ; car, en vérité , mon cher frère de lait , l'amour doit être pour vous un marche-pied et non un obstacle à votre avancement; réservez votre cœur pour quelque belle à l'escarcelle bien garnie , que le comte se chargera peut-être de vous procurer. L'amour et les pois crus font une mauvaise soupe. — Mais le père ! je me souviens maintenant que je l'ai entendu citer par mon ami , maître Caxton le mercier, comme un homme profondément versé dans les mathématiques. Je serais enchanté de le voir; avec votre permission, et s'il m'en prie, je resterai à souper ici. Mais qu'est cela? continua Nicholas en prenant un des manuscrits enluminés par Sybill , par mon sang ! voilà qui est merveilleusement colorié.
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Le livre était encore entre ses mains , que Sybili parut dans le cabinet. Nicholas fixa sur elle de grands yeux en s'inclinant avec cet embarras guindé et de mauvaise grâce, qui empêchait souvent de rendre justice à son intelligence forte et lucide.
— La première figure de femme , murmura-» t-il , sur laquelle j'aie trouvé l'empreinte d'une raison virile, et par la sainte-croix, quel sourire!
— Est-ce là votre ami, maître Nevile , dit Sybill? il est le bien-venu ; mais est-il bien civil et courtois, maître Nelwyn?...
— Alwyn, s'il vous plait, ma belle demoiselle, interrompit Nicholas, — un humble nom, mais un vrai nom saxon ; — ce que n'est pas celui de Nelwyn , je pense.
— Excusez-moi , maître Alwyn , mais puis-je vous pardonner aussi facilement d'avoir examiné mon ouvrage sans ma permission?
— Votre ouvrage , ma gracieuse maîtresse ! s'écria Nicholas , mais c'est fait de main de maître; monseigneur de Scales et le comte de Worcester lui-même , n'ont rien de plus admirable dans leurs collections.
— Bien , je vous pardonne maintenant , en considération de votre compliment, et je vous prie , au nom de mon père , de rester à souper avec votre ami-
Nicholas s'inclina profondément et continua à considérer le livre avec une admiration tellement marquée , que Marmaduke crut devoir demander grâce pour son enthousiasme ; mais il y avait dans cette admiration quelque chose qui relevait l'esprit abattu de Sybill , quelque chose qui lui rendait l'espérance , quand l'espérance Tavait presqu'abandonnée ; et elle se montra si vive, si folâtre, si charmante ; elle laissa un si libre cours à la gaité naturelle qu'elle devait à son sang français et à l'exemple desjeunes françaises de la cour de Marguerite, que Nicholas Alwyn affirma, à part lui, n'avoir jamais rencontré de femme aussi irrésistible. Le souper servi, Madge vint convoquer les convives, et Sybill se retira pour aller appeler son père.
— Et bien, que pensez-vous de la demoiselle, murmura Marmaduke?
— Mais , répondit pensivement Alwyn , je la plains et je l'admire. — Il y a en elle l'étoffe de vingt beautés de cour. Je ne sais trop si une honnête jeune fille peut retirer rien de bonde tant d'esprit et de perfection.
— C'est-là exactement mon opinion, dit Marmaduke , — et les deux jeunes gens gardèrent le silence jusqu'à ce que Sybill reparût avec son père.
Au grand ëtonnement du Nevile» Nicholas
Alwyn, dont il était porté à railler les manières empesées, réussit bientôt à tirer le philosophe de sa léthargie, et à absorber l'attention de Sybill... Bien pius indicible encore fut la surprise du jeune gentilhomme quand il vit que son ami ne paraissait pas étranger aux sciences abstraites et mystiques dont s'occupait Adam.
— Quoi, dit Warner, vous connaissez mon docte et digne ami maître Caxlon, — il a vu à l'étranger de bien grandes choses.
— Et des choses, dit Alwyn, qui réduiront de beaucoup la valeur des manuscrits si somptueusement enluminés par cette belle demoiselle. Il espère enseigner avant peu aux Anglais l'art de produire cinquante, cent, et même cinq cents exemplaires du même ouvrage, en moins de temps qu'il n'en faut à un scribe pour écrire deux ou trois fois vingt pages.
— Vraiment, dit Marmaduke avec un sourire de pitié, le pauvre homme doit être quelque peu en démence ; car je suis d'avis que c'est la rareté de ces curiosités qui en fait le prix ; et qui donc se soucierait d'un livre, si cinq cents personnes pouvaient s'en procurer d'absolument semblables; — soit dit, en admettant comme parole d'évangile, les vanteries et forfanteries de votre ami, maître Nicholas ! cinq cents exemplaires! Par Notre-Dame, à peine trouverait-on
dans la joyeuse Angleterre cinq cents bénets disposés à échanger de bons nobles d'or contre de vieux chiffons souillés, maintenant surtout que les arcs et les armures sont si chers.
— Jeune gentilhomme, dit Adam d'un ton de reproche, il me semble que tu fais tort à notre siècle et à notre patrie, auxquels est réservé, si on nous laisse un peu de paix et de liberté, l'honneur d'enfanter de grandes découvertes. Certes, maître Alwyn, ajouta-t-il en se tournant vers l'orfèvre, les promesses de maître Caxton peuvent facilement se réaliser; à ce que m'a dit un docte flamand, il y a déjà bien des années, l'art dont parle notre ami est pratiqué depuis nombre de siècles chez un peuple éloigné que connaissent les Vénitiens (*). Mais pensez- vous que ceux qui gouvernent l'état soient bien jaloux d'encourager de telles découvertes ?
—Mon maître sert le seigneur de Hastings, le chambellan du roi, et ce noble personnage a souvent daigné converser avec moi : j'ai donc pu juger de l'amour qu'il porte aux arts et aux sciences, et j'oserais affirmer que tout ce qui contribuerait à rendre les hommes plus sages aurait son approbation et son appui auprès du roi.
(*) Les Chinois.
— Bravo, bravo I s'écria Adam en se frottant les mains, mon invention ne périra pas.
— Et cette invention?
— Offre le moyen de multiplier les exemplaires des livres, sans le secours delà main des hommes, d'accomplir les travaux mécaniques sans apprentis et sans ouvriers, de faire marcher les chariots et les voitures sans chevaux, de diriger les vaisseaux sans voiles, de.... mais, hélas, elle est encore incomplète... et faute d'argent, je ne pourrai la perfectionner.
Sybill tenait ses yeux fixés sur Alwyn, dont elle avait déjà deviné rintelligence; et elle remarquait avec un vif plaisir la profonde attention qu'il prêtait aux discours d'Adam. — De la physionomie intelligente de l'orfèvre, son regard s'étant reporté sur la franche et honnête figure du Nevile, elle trouva le contraste si saisissant qu'elle ne put retenir un éclat de rire, bien que, le moment d'après, elle dût sentir son cœur se briser de douleur. — Le digne Marmaduke était en train de porter sa coupe à ses lèvres lors de l'élan enthousiaste de Warner; soudain sa coupe s'arrêta à mi-chemin, sa bouche et ses yeux s'ouvrirent au grand large, la consternation se peignit sur ses traits ; et, en entendant le joyeux rire de Sybill, il repoussa son escabeau le plus loin d'elle qu'il lui fut possible.
— Hélas, vous êtes bien sûr maintenant que mon père est sorcier? dit la jeune fille frappée du regard de pitié et d'effroi qu'il fixait sur elle.
— Pardieu, répondit-il, ne l'a-t-il pas confessé lui-même, n'a-t-il pas parlé de chariots sans chevaux, de vaisseaux sans voiles? et ne sont-cepas là des diableries, comme les jongleurs nous en racontent dans leurs histoires sur Merlin. Ma gentille demoiselle, ajouta-t-il d'une voix émue, en se rapprochant d'elle, vous êtes jeune et je vous dois beaucoup. — Veillez bien sur vous même. De telles merveilles et sorcelleries sont chose trop grave pour prêter à rire.
— Oh, répondit Sybill en se levant, j'ai bien peur que vous ne disiez que trop vrai. Comment espérer que le peuple se montre plus sage que vous, que sa rudesse soit plus bienveillante dans ses jugements que votre cœur bienveillant!
Sa voix lente et mélancohque émut le jeune homme, et il se leva, lui aussi, pour la suivre au parloir, tandis que Warner et l'orfèvre continuaient leur conversation. Alwyn n'avait p is détaché ses regards de Sybill, mais quant au philosophe, il ne parut nullement remarquer la disparition des deux convives. Cependant le chef d'atelier avait de temps en temps l'air distrait
— 125 --^ et il réussit bientôt à entraîner son hôte dans le cabinet.
Quand Nicholas se disposa enfin à se retirer, il tira Sybill à l'écart.
— Ma belle maîtresse, dit-il, avec hésitation, excusez ma franchise un peu brusque, mais les personnes de votre qualité ne sont pas toujours au-dessus des services des petits comme moi. Si vous désiriez vendre ces manuscrits enluminés, non seulement je pourrais vous trouver un noble acheteur, dans la personne du seigneur de Scales ou du seigneur de Hastings, savant non moins distingué, mais encore il serait possible que j'eusse ainsi l'occasion de procurer à votre père un patron puissant ; et de nos jours, le savant doit se glisser sous le mantelet du chevalier.
— Maître Alwyn, dit Sybill, contenant à grand peine ses larmes; c'est pour venir en aide à mon père que j'ai fait ce travail. Nous sommes pauvres et sans amis. Prenez ces manuscrits, vendez-les à votre guise ; et que Dieu et sainte Marie vous récompensent,
— Votre père est un grand homme , dit Alwyn, après un court silence.
— Mais s'il sortait dans les rues, on le lapiderait, répondit Sybill avec un calme plein d'amertume.
En ce moment, Adam Warner, entraîné par
la surexcitation expansive que lui avait causée la rencontre d'un esprit moins antipathique au sien qu'il n'en avait trouvé depuis longtemps, s'approcha du Nevile pour lui adresser la parole; mais celui-ci, évitant avec empressement le magicien, se tourna vers son ami :
-^ N'avez-vous pas d'autre arme que votre gourdin, mon cher frère de lait? je tremble pour votre sûreté.
— Les voleurs nous attaquent rarement, nous autres artisans, et je connais mieux que vous ma route. Je trouverai un bateau près du manoir d'York ; ainsi donc, bonne nuit et prompte guérison, mon honoré frère de lait. •— Je vous enverrai demain le tailleur et les autres marchands.
— Et en même temps, murmura Marmaduke à l'oreille de son ami qu'il avait reconduit jusqu'à la porte, faites-moi tenir un bréviaire pour que je puisse réciter un Ave ou deux. Le vieux barbon ne me laisse pas l'ameen repos. — Déplus, achetez-moi une belle et bonne guitare pour la demoiselle. Elle est trop fière pour recevoir de l'argent, et je soupçonne, par le ciel, que notre magicien serait à même, pour peu qu'il en eût la fantaisie, de changer mes chausses en nobles d'or.
Aussitôt qu'Alwyn fut parti, Madge apporta»
sur un plateau, les derniers rafraîchissements du soir qu'on nommait alors les vins et qui consistaient en hyppocras épicé et en confitures. — Le Nevile fit grand honneurlàl'hypocras, mais sans rompre par un seul mot son silence solennel.
La bastonnade, pour quiconque veut être plus sage que son siècle.
Le lendemain matin, quand Marmaduke descendit à la salle à manger, Madge l'accosta sur le seuil pour lui annjncer que Sybill était indisposée et que, maître Warner n'étant jamais visible avant midi, il était prié de déjeuner seul. Le mot seul sonnait fort mal aux oreilles d'un animal aussi sociable que le Nevile ; et, partant, il fit en sorte de retenir auprès de lui la vieille servante qui, sans parler de Taffection qu'un médecin porte toujours à ses malades en voie de guérison, était encore assez Temme pour se laisser séduire par une belle tête et par un ton de franchise et de bonne humeur. Désirant éclairer sa curiosité, Marmaduke amena la conversation sur Warner et sa fille, sujet fort
— i2f> propre à délier la langue de la vieille servante. Bientôt il lut instruit du dénuement de la famille et de la vente de la guitare. Tandis que son bon cœur s'efforçait activement de découvrir quelque moyen de reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue, sans blesser l'orgueil de son hôte, l'arrivée de ses malles ainsi que la visite du tailleur et du mercier ouvrit un nouveau cours à ses pensées.
Peser le mérite réciproque des robes et des surtouts, choisir entre les souliers carrés et les souliers pointus ne fut pas mince affaire; mais, dès que les marchands se furent retirés, lame généreuse du jeune homme revint de nouveau à la pénurie de son hôte. Déposant ses marcs sur la table du petit parloir, il se mit à les compter scrupuleusement ; puis, ayant mis de côté la somme qu'il destinait à Warner, il la considéra en murmurant :
— Mais comment lui faire accepter cet or ? je sais par moi-même, ce que doit éprouver un gentilhomme auquel on veut faire l'aumône; j'aurais mieux aimé recevoir un coup du bâton d'Alwyn que de l'entendre m'offrir son escarcelle, le mal appris, le généreux ami qu'il est. Réfléchissons bien..
11 réfléchissait encore, que la porte s'cuvrit
doucement, et Warner, abîmé dans ses médita- I. 9
ti(3ns entra sans bruit, dans l'intention de gagner le jardin où il avait coutume de promener Ses rêveries chaque fois qu'il avait un grand problême à résoudre. L'or répandu sur la table, frappa ses regards et le tira soudain de son abstraction. Que d'instruments précieux, que de doctes manuscrits on pourrait acheter avec cet or! Le philosophe marcha droit à la table et posa la main sur une des piles d'argent qui y étaient étalées. Marmaduke le contempla la bouche béante.
— Jeune homme, qu'as-tu besoin de tant d'or, s'écria pétulamment Adam d'un ton de reproche? cache-le, cache-le ! ne laisse jamais voir de Tor au pauvre ! Cela le tenterait! cela le tenterait!
Et le philosophe détournant brusquement les yeux, s*achemina vers le jardin. Marmaduke se leva et se plaça devant lui.
— Mon digne hôte, dit-il, vous avez raison; qu'ai-je besoin de tout cet or? le seul or qu'un jeurelomme doive ambitionner est celui des éperons de chevalier. Si, sans vous offenser, je pouvais.... c'est-à-dire.... hem ! Je veux dire., non je ne le dirai jamais. Mais je crois que mon père devait quatre marcs au vôtre, et il m'a ordonné de les rembourser. Voici, messire.
Et il tendit les pièces brillantes au philosophe
dont la main se referma sur elles comme les mâchoires du poisson se referment sur l'appal du pêcheur. Marmaduke tressaillit en lui entendant pousser un éclat de rire qui, à ses oreilles, avait quelque chose d'étrange, de surnaturel.
— Tout cela pour moi, s'écria Adam, — pour moi! non, non, pas pour moi.... pour mon œuvre, — je l'accepte, messire... je vous le rendrai avec usure. Revenez me trouver dans un an, à pareil jour, alors que ce monde sera un monde nouveau et qu'Adam Warner sera.... ah! ah! 0 mon Dieu, je te remercie.
Se retournant brusquement, le philosophe franchit la salle, ouvrit la porte d'entrée et s'élança dans la rue.
— Par Notre-Dame, dit Marmaduke, revenant lentement de sa surprise, je n'avais nul besoin de me mettre la tête à la torture. Le vieux gentilhomme prend mon or d'aussi bonne grâce que si c'était le sein de sa mère, — par le ciel, le rire de mon hôte est chose diabolique.
Après ce soliloque, il serra prudemment le reste de son or et ferma ses malles.
Le jeune homme ne tarda pas à se sentir fatigué de sa propre compagnie. Sybill ne se montrait toujours pas. La sombre nudité delà vieille salle et la tristesse inculte du jardin déteignaient
sur son humeur. Impatient enfin d'entrevoir au moins le monde extérieur, il grimpa sur un escabeau et parvint à élever ses yeux à la hauteur de la croisée d'osier de la salle. Mais le dehors n'offrait guère plus d'animation que le dedans ; tout paraissait si désolé dans le voisinage; les boutiques étaient pauvres et rares, la rue presque déserte. — Tout à coup, cependant, le Nevile entendit des cris, ou plutôt des huées dans le' lointain ; ayant tourné ses regards du côté d'où elles partaient, il aperçut un homme sortant d'une ruelle, en face de la fenêtre, avec un gros sac sous un bras et plusieurs livres sous l'autre.
A ses trousses étaient une troupe d'enfants déguenillés qui glapissaient et hurlaient à qui mieux mieux : « le sorcier, le sorcier, ah I ah ! le vieux parent du diable ! » Ces cris parurent réveiller les alentours de leur torpeur. Aux fenêtres et sur le seuil de chaque maison, se montrèrent des figures envieuses; et de nombreux gosiers d'hommes et de femmes soutinrent de leur voix de basse, le fausset aigu du chœur des gamins : « le sorcier, le sorcier ; il est sorti de jour ! »
Le personnage, ainsi stigmatisé, continuait à se rapprocher de la maison en regardant de côté et d'autre avec un air de vive perplexité.
—Ses lèvres frémissaient convulsivement et sa figure était fort pâle, mais il n'ouvrait pas la bouche. Les enfants, le voyant au moment d'atteindre son asile, redoublèrent d'impudence, et lui barrèrent le passage. Ceux-ci le menacèrent du geste, ceux-là le tirèrent par sa robe, d'autres allèrent jusqu'à le frapper ; et l'un d'eux même, plus hardi que ses compagnons, lui sauta à la barbe. A ce dernier outrage, Adam Warner, car c'était lui, rompit enfln le silence; mais si doux était son caractère, que ce fut avec un accent de compassion bien plus que de reproche, qu'il dit à Tenfant !
— Fi, petit méchant ! j'ai bien peur que tu n'aies une vieillesse peu honorée , toi qui insultes ainsi la mienne,
Cette longanimité ne servit qu'à attiser l'audace de ses persécuteurs, qui recrutant à chaque instant des renforts, formèrent devant lui une barrière formidable ; s'apercevant qu'il ne pouvait s'ouvrir un passage, sans avoir recours à des mesures violentes , le pauvre érudit s'arrêta, et jeta sur la cohue un regard plein de douce dignité :
— Qu'est-ce que cela signifie, mes enfants? Quel mal vous ai-je fait?
— Le sorcier! le sorcierl fut la seule réponse qu'il reçut.
Adam haussa les (épaules et se porta si brusquement en avant , qu'un des plus petits lutins de la bande , frais espiègle d'environ huit ans , aux cheveux tout bouclés, se heurta contre lui et tomba ; aussitôt tous les autres prirent la fuite ; mais au lieu de tirer profit de sa victoire, le pauvre homme s'arrêta de nouveau , et jeia son précieux fardeau pour relever l'enfant. A l'aspect de leur compagnon pressé dans les bras du sorcier, petits et grands poussèrent un cri d'horreur. Il va jeter un sort au pauvre Tim ! s'écria-t-onde toute part.
— Mon enfant , mon enfant, hurla une femme à l'une des fenêtres, lâchez mon enfant.
De son côté, le petit garçon ne se faisait pas faute de ruer et de glapir, tandis que le savant, penchant vers lui sa noble figure, lui demandait tendrement : Tu n'es pas blessé, mon enfant? pauvre ami , penses-tu donc que je veuille te faire du mal ?
Il parlait encore qu'une grêle de projectiles , mottes de terre , boue , bâtons , tuiles et cailloux, l'assaillit de tous côtés. Une pierre l'atteignit à l'épaule : alors ses traits changèrent d'expression; de son œil calme jaillit un regard irrité ; il déposa Tenfant à terre ; et, set ournant vers les personnes d'âge accoudées aux fenêtres, il dit, d'une voix sonore : Vous élevez mal vos
— iùh —
enfants. Puis il ramassa son sac et ses livres, poussa un soupir en remarquant qu'ils étaient souillés de boue, les essuya de sa longue manche> et, trop orgueilleux pour trahir de la crainte, se dirigea lentement vers sa maison. Heureusement Sybill, qui avait entendu les clameurs , se trouva prête à ouvrir à son père , et à refermer la porte sur la cohue qui se ruait à sa poursuite. La bande poussa un hurlement de colère, et aux enfants se joignirent des ennemis plus formidables; de toutes les maisons adjacentes , s'élançaient, avec des imprécations et des blasphèmes, armés du premier objet qui leur était tombé sous la main , les habitants furieux du quartier, bien résolus à assiéger la forteresse du sorcier pour tirer vengeance de la malédiction terrible qu'il avait murmurée , nul n'en doutait, sur le corps et les membres du pauvre Tim.
De son observatoire , maître Marmaduke Nevile avait été témoin de tout ce qui s'était passé, et bien qu'indigné de la brutalité de la populace, il ne s'en était nullement émerveillé. — Si des hommes, nés gentilshomm es , se décident à lire des livres diaboliques, et à devenir sorciers, ma foi, il est tout naturel qu'ils récoltent ce qu'ils ont semé ; — telles étaient les réflexions logiques qui traversaient l'esprit de notre habile penseur; maisdèsqu'il vit accourir lesparents des enfants,
dès que les pierres commencèrent à pleuvoir à travers les cbûssis d'osier des fenêtres, et que les menaces d'incendier la maison du sorcier qui jetait des sorts aux petits innocîînts, retentirent plus bruyantes et plus forcenées, alors Marmaduke sentit s'émouvoir sa chevalerie, et ouvrant, non sans peine, le guichet rouillé de la croisée, il cria à la foule : « Honte à vous , mes concitoyens , honte à vous , qui attaquez ainsi , en plein jour, une paisible habitation ! Vous traitez mon hôte de sorcier ; quant à moi , voici ce que je puis dire en sa faveur : J'avais été dépouillé et blessé, il y a quelque jours, dans le voisinage, et ce n'est que dans cette maison que j'ai trouvé asile et bons soins. »
L'apparition inattendue de la belle tête de Marmaduke, et le timbre ferme et mâle de sa voix vibrante produisirent, pour le momentf assez d'effet sur les assiégeants ; mais l'un de ceux-ci, robuste boulanger, s'écria soudain : Ne faites pas attention à lui, c'est un farfadet, un esprit; ces marchands de diableries sont capables de vous en cuire une douzaine, en un tour de main, aussi habilement que je tire mes miches du four.
Cette apostrophe rendit à la foule toute sa rage; au même instant, un homme à la mine farouche, le père de l'enfant ensorcelé, suivi de
a femme qui pleurait et gesticulait'comme une
uric, se précipita hors de sa maison, lesbras nus
isqu'à répaule, et brandissant une torche allu-
lée. Alors les cris de mettez le feu à la porte,
rûlez le sorcier y sortirent de toutes les bouches.
Le danger était imminent; plusieurs desassié-
eants empilaient déjà de la paille et des fagots
outre la porte, et Marmaduke commençait à
' roire qu'il ne restait plus à son bote et à Sy-
ill d'autre chance de salut que de s'enfuir
ar une sortie de derrière, lorsque tout-à-coup,
vit un homme, vêtu à peu près comme un
étayer, et armé d'un formidable gourdin,
carier la foule de ses épaules herculéennes, et
; postant sur le seuil, brandir d'un air ména-
mt sa massue en s'écriant : Qu'est-ce à dire,
unom du diable? voulez-vous donc vous faire
3ndre comme des émeutiers? pensez- vous
je le roi Edouard soit d'aussi facile composi-
3n que l'était le roi Henry, et qu'il permette à
3rsonne autre que lui de mettre ainsi le feu
IX maisons? J'ose dire qu'au fond vous avez
'son, mais par le sang de saint Thomas, je
sse la tête du premier qui fait un pas.... et
la pour sauver les autres.
— Robin, Robin, s'écrièrent plusieurs voix;
st notre bon ami Robin. Ecoutez Robin, il
it toujours ce qu'il dit.
— Oui, je sais ce que je dis, répéta l'orateur, et vous avez lieu de vous Ger à moi. Si j'étais le maître, le monde serait renversé sens dessus dessous, afin que le pauvre peuple fût plus près du soleil ; mais voici Tavis que j'ai à vous donner : N'allez jamais contre la loi, tant que la loi est trop forte. Ce serait triste chose que de voir cinquante beaux garçons se dandiner au-dessus d'une potence pour avoir brûlé un vieux sorcier. Or donc, qu'on décampe au plus vite ; et que ceux qui en ont les moyens, s'en viennent causer tranquillement en face d'un pot d'ale, chez maître Sancroft, notre digne hôtelier, car on ne travaillera pas beaucoup, je crois, après s'être ainsi échauffé le sang.
Cette allocution fut accueillie par des cris d'approbation. Le père de l'enfant ensorcelé mit le pied sur sa torche, le boulanger secoua en Tair son bonnet blanc, les enfants déguenillés glapirent : « à Robin, à Robin, » et en moins de deux minutes le terrain fut complètement vidé. Marmaduke qui, malgré son ignorance en fait de livres, n'apportait pas moins beaucoup de tact dans les choses de la vie réelle, ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid et l'habileté de l'homme à la massue. Tout danger étant passé, il quitta la croisée pour se mettre à la recherche de ses hôtes. Ayant gravi l'escalier,
il les trouva sur le palier, près de sa chambre, à langle de lembrasure d'une immense fenêtre en saillie. Adam était appuyé, les bras croisés, contre le mur, et Sybill, le tenant embrassé, lui adressait les paroles les plus douces et les plus consolantes que pouvait lui suggérer sa tendresse.
— Non ma fille, dit le vieillard, en secouant tristement la tête, je n'aurai plus jamais le cœur de me remettre à ces études, jamais, jamais! Je puis braver la colère d'un roi, je puis prendre en pitié la malice dun prêtre; — mais trouver les enfants, la jeune race pour laquelle je me suis voué, je t'ai vouée, à la pauvreté, les trouver ainsi, ainsi...
Et il s'interrompit, car la voix lui manquait, et de grosses larmes ruisselaient sur ses joues.
— Venez, maître Nevile, venez relever le courage de mon père, s'écria Sybill, venez lui dire que quiconque est au-dessus de la foule, qu'il soit roi ou savant, doit apprendre à mépriser les huées qui poursuivent le mérite. Mon père, mon père, ils ont lancé de la boue et des pierres à ton roi quand il traversait les rues de Londres. Tu n*es pas le seul homme que Tignorance du monde ait méconnu.
— Mon respectable hôte, s'écria Marmaduke, certes, je ne pourrais, sans manquer de
franchise, vous dire que, suivant moi, un gentilhomme de naissance et de qualité, ait raison de se montrer au soleil un paquet de livres sous le bras; mais quant à celte ignoble populace, quant à ces manants, qui sifflent un jour ce qu'ils applaudissent le lendemain, je crois du devoir de tout chrétien et de tout homme de bonne maison, de les regarder comme la boue des rues. De braves soldats ne voient pas de déshonneur à être frappés par de vils rustres. Si c'étaient des chevaliers et des gentilshommes qui vous eussent insulté, vous auriez lieu d'en être désespéré; — mais une tourbe de vauriens sans aveu, et d'enfants braillards! — bah! . ce n'est là que matière à rire de pitié.
Ces arguments, et ces distinctions philosophiques ne parurent pas faire grand effet sur Adam; toutefois, il sourit gracieusement à son hôte et, sa pâleur se colorant d'une teinte de rougeur, il répondit d'une voix lente et triste : — Je n'ai que ce que je mérite, excellent jeune homme; car c'était bas et sordide à moi de te prendre ton or ! Mais tu ne sais pas quelle fièvre brûle le cerveau d'un homme qui sent que, la fortune aidant, il pourrait accomplir de grandes choses, de si grandes choses!.... d'ailleurs, j'espérais me libérer avec usure. Maintenant mon délire s'est dissipé et moi, qui me regardais il n'y a qu'une
heure comme un géant de sagesse, j'en suis venu à n'être plus à mes yeux qu'un fou et un aveugle. — Mon enfant, je me sens bien faible, j'ai besoin de repos.
Là-dessus, le pauvre philosophe gagna sa chambre en s'appuyant sur le bras de sa fille.
Marmaduke redescendit dans la salle où il fut bientôt rejoint par Sybill qui lui annonça que son père s'était couché pour recouvrer un peu de calme.
— Il est bien dur, dit-elle , avec un sourire amer, il est bien dur d'être réprouvé et maudit par le monde, uniquement parce qu'on a cherché à être plus sage que lui.
— Ma jeune et belle demoiselle , répondit le Nevile , il est heureux pour vous que votre sexe vous empêche de suivre les traces de votre père, sans cela , je vous dirais de prendre conseil de sa triste destinée.
Après un court silence , Sybill reprit en rougissant :
— Vous avez été bien généreux pour mon père, ne le jugez pas mal ; il donnerait son dernier groat à un mendiant ; mais quand sa passion de savant et d'inventeur s'empare de lui , vous le croiriez pis qu'un avare. — C'est un excès de noblesse , qui souvent lui donne une apparence de bassesse.
— Oh I répondit Marmadake touché par les larmes et le profond soupir qui avaient accompagné ces paroles, j'ai entendu dire à l'oncle de Nick Alwyn , qui était un docte moine , qu'il ne pouvait se résigner à demander au ciel d'être délivré de toute tentation, vu qu'il eût ainsi perdu l'occasion d'escamoter quelque livre d'importance ; du reste , ajouta-t-il , vous oubliez tout ce que je dois à l'hospitalité de maître Warner.
Ce disant , il prit la main delà jeune fille avec une cordialité toute fraternelle ; mais le contact de cette main douce et fine qui s'abandonnait à la sienne, fit courir un frisson jusqu'à son cœur, et de nouveau la figure de Sybill lui parut merveilleusement belle.
Suivit un long silence que la fille du savant fut la première à interrompre. Elle ramena la conversation sur les projets d'avenir de Marraa-^ duke ; et il eût été facile , pour un observateur plus profond , de s'apercevoir que sous sa simplicité et sa douceur, se cachait un filon de dangereuse ambition. Elle se plaisait à se rappeler la vie de cour de son enfance, bien que sa jeunesse eût paru y renoncer sans regret ; comme la plupart des riches réduits à la misère, Sybill cherchait une triste consolation dans sa vanité ; jamais elle n'oubliait qu'elle était bien née. Mais
Marmaduke ne vit que de l'intérêt pour lui, dans ce qui était purement de Tambition , et il sentit redoubler les battements de son cœur, en contemplant la physionomie pensive et attristée que sa compagne tournait vers lui.
Après une heure ainsi passée, Sybill, quittant son hôte, remonta dans la chambre de son père. Elle le trouva marchant de long en large, et se parlant à lui-même.
— Viens ici , ma fille , dit-il en se retournant vivement, j'ai accepté quatre marcs de ce jeune homme , parce qu'il me manquait des livres et des instruments ; il m'en reste deux , hâte-toi de les lui rendre.
— Mon père , il ne voudra jamais les reprendre ; ne craignez rien, vous vous acquitterez un jour de cette dette.
— Reporte-les lui, te dis-je , et s'il refuse , et bien... achète-toi des colifichets et des parures, ou qu'on mange et qu'on boive ici ! La vie estelle bonne à autre chose?.. Ah! ah! ris donc, mon enfant, ris donc.
Il y avait quelque chose d'étrangement saisissant dans cette gaîté sardonique du désespoir; Hélas! qui ne le plaindrait pas, ce pauvre cœur pétri d'innocence et de simplicité , cet être victime de son dévouement, qui s'était jeté sur de l'or avec la rapacité d'un usurier; qui, sans son-
gerau dénuement de son enfant, l'avait dépensé au profit d'une idée fixe , et que les outrages de ses semblables venaient de blesser au vif, en dépit de la philosophie et de l'abnégation de son génie. — Bien terrible est le duel d'un homme contre son siècle. Dans l'intérêt de la postérité , Adam Warner avait crucifié sa vie, et les enfants le couvraient de boue quand il se montrait dans les rues. Sybill fondit en larmes.
— Non, mon père, non, sanglota-t-elle, en repoussant l'argent, — mourons de faim tous deux, s'il le faut , mais ne perdez pas courage : Dieu et les hommes vous rendront enfin justice.
— Ah! dit l'enthousiaste désillusionné, toute mon anie n'est qu'une vaste plaie; — il me semble que je ne pourrai plus aimer personne. Sors, laisse-moi seul; sors, te dis-je.
Et le pauvre savant, d'ordinaire si doux et si calme, frappa du pied la terre daos sa rage impuissante.
Sybill se retira en sanglotant, le cœur près de se briser.
Adam continua pendant quelques minutes encore à se promener de long en large en se parlant à lui-même. Enfin il s'approcha de son modèle, premier jet d'une invention colossale, fruit d'une science qui n'avait rien de chimérique, œuvre Titanesque qui, une fois perfec-
lionnée, devait creuser la limite de l'ai cion et du nouveau monde, métamorphoser l'industrie, donner une nouvelle impulsion à l'avenir et bouleverser les vieux principes. S'arrêtant devant son travail, il lui adressa la parole comme s'il eût du en être compris : — Mes cheveux étaient noirs et ma démarche ferme et assurée, quand, dans le silence de la nuit, une grande pensée traversa mon esprit, la pensée de faire de la matière Tesclave géant de l'inteHigence; c'est de cette pensée que tu as été conçu : ô toi qui n'es pas encore né après vingt-cinq années de labeur. Mes coffres étaient pleins alors et mon nom honoré; les riches me respectaient et les pauvres m'aimaient; qu'es-tu donc? un démon envoyé pour me pousser à ma ruine, ou un Dieu descendu pour m'élever au-dessus delà terre? Je suis vieux avant l'âge, mes cheveux blanchissent, mon corps se voûte, ma fortune est dissipée, mon nom est flétri ; — et tout cela, muette idole de fer, tout cela pour toi ! J'avais une femme que j'adorais, — elle est morte, et j'ai oublié sa perte dans l'espoir de te voir vivre. J'ai une fille encore; cette fille.... que D'eu et Notre-Dame mêle pardonnent! j'ai moins d'amour pour elle que je n'en avais pour toi... Et maintenant...
Le vieillard s'interrompit brusquement ; et u 10
croisant ses bras, il loisa du regard le squelette de Ter comme un ennemi de chair et d'os. A côté de lui gisait un maillet de forgeron, — un seul coup pouvait anéantir le fruit de tant d'années de travail; un seul coup: — mais le cœur manqua au vieillard et le marteau s'échappa de ses mains.
— Oui, oui, murmura-t-il, c'est vrai, c'est vrai; toi qui as tout anéanti pour moi, si je t'anéantissais, que me resterait-il? C'est un crime d'assassiner un homme, c'est un plus grand crime d'assassiner la pensée qui est la vie de l'homme. Allons je te pardonne.
Et pendant tout le jour et toute la nuit, l'enthousiaste travailla dans son atelier, et le lendemain, tout souvenir des huées et des outrages de la populace s'était complètement effacé de son esprit. Le modèle commençait à remuer, la vie planait déjà sur ses rouages ; le martyr de lascience avait oublié le monde, pour qui, joyeux et désespéré, il se fatiguait sans relâche.
TIII.
Maître Mïirmaduke Nevile courtise et est effarouché.
Durant deux ou trois jours, Marmaduke et Sybill eurent nécessairement des rapports fort intimes. Une telle familiarité entre un jeune homme et une jeune fille était chose très-rare à cette époque, où, excepté peut-être à la cour dissolue d Edouard, les demoiselles de bonne maison ne voyaient guère que les personnes de leur sexe. Marmaduke, déjà plus qu'à demi guéri des suites de ses blessures et condamné à une espèce d'emprisonnement, sans autre ressource que la société de Sybill, ne put se cuirasser contre les séductions physiques et morales d'une créature aussi charmante. Quant à la pauvre jeune fille, où trouver la perfection? son cœur et son intelligence étaient un curieux mélange de maintes qualités contradictoires. Un instant elle avait la
simplicicité cl la gaîté folâtre de Tenfance; puis, soudain, un nuage ternissait sa physionomie rayonnante et de ses lèvres sortaient des lambeaux de cette philosophie amère et glaciale que les persécutions et la cruauté du monde lui avaient déjà enseignée. Son caractère n'était pas encore formé ; un peu de bonheur eût fait épanouir en elle une riche floraison de bonté ; mais la souffrance qui aiguise toujours l'intelligence peut aussi aigrir le cœur. Son ame était si chaste et si pure, qu'elle ignorait même la nature de l'admiration qu'elle inspirait ; toutefois l'admiration la charmait comme elle charme plus d'un enfant; — Sybill était donc coquette, seulement sa coquetterie était celle d'une petite fille et non d'une femme. — Du reste, son innocence elle-même donnait à ses manières un abandon, une familiarité, un je ne sais quoi de caressant qui était bien fait pour tourner la tête à de plus sag(îs que maître Nevile. Elle était d'autant plus irrésistible qu'elle ne ressentait encore rien qui ressemblât aux premiers tressaillements d'un premier amour ; l'étranger lui plaisait; elle avait confiance en lui ; la galanterie avec laquelle il la traitait, la grandissait à ses propres yeux; elle était toute joyeuse de jouir de la société, si nouvelle pour elle, d'un beau jeune homme de son âge. — Mais c'était là tout. Elle avait une intelligence
tellement supérieure à celle de son ami, qu'elle se sentait comme plus vieille que lui ; et dans leurs causeries, ses lèvres rosées lui administraient plus d'un grave sermon.
Sur le palier, près de la chambre de Marmaduke, était, comme nous l'avons dit, une immense fenêtre en saillie; elle n'était vitrée que dans le dessus, et cela fort imparfaitement ; quant à sa partie inférieure on la fermait de nuit, ou pendant le mauvais temps, avec de grossiers volets. L'embrasure de la croisée formait donc une espèce de balcon, d'où la vue s'étendait sur tous les alentours mais à travers lequel, par compensation, les passants pouvaient voir ce qui se passait sur le palier.
Chaque fois que Marmaduke était délaissé de Sybill et rassasié du paon, c'était la qu'il aimait surtout à venir tuer le temps. La rue il est vrai était d'ordinaire déserte, mais il apercevait les clochers et les tours de Londres, et c'était quelque chose.
Un matin que Marmaduke était dans son observatoire favori, Sybill vint l'y rejoindre en quittant la chambre de son père.
— Et peut-on savoir, dit-elle avec un sourire malin, peut-on savoir le sujet de vos profondes méditations?. . la garniture de votre tunique, sans doute, ou peut-être la longueur de vos souliers?
— Non , répondit gravement le Nevile ; bien que de telles pensées aient leur importance pour un gentilhomme qui n'aimerait pas à s'exposer, par son ignorance de l'étiquette des cours, aux risées de ses égaux, €e n'était pas là ce qui m'occupait, j'étais à songer....
— A ces boule-dogues qui se disputent un os, avouez- le !
— Par Notre-Dame je ne les avais pas même aperçus; — mais, ce sont de courageux animaux, sur mon ame. Ah ! ah ! voyez-vous comme ils se toisent l'un l'autre, l'œil fixe, la queue droite, et les griffes en l'air. — Voici que le plus petit se met à courir autour du gros qui n'est pas un lambin, savez-vous, et qui se retourne, prompt comme l'éclair, pour n'être pas altaqué à rimproviste. — Ah , c'est là un noble bond* — Bravo, mes maîtres, — bravo, en avant! un beau spectacle. Cela réchauffe le sang; — le petit le tient par la gorge.
— Hélas, dit Sybill en détournant la tête, comment pouvez-vous trouver du plaisir à voir de pauvres bêtes se mettre en lambeaux pour un os.
— Par Saint-Dunstan , qu'importe la cause d'une querelle, tant qu'hommes ou chiens se comportent bravement, et sentent, comme de droit, ce qu'exige l'honneur ! Voyez, le plus gros
est de nouveau sur pieds. Maudit soit le boucher qui les met en fuite. Lesstupides manants ne comprennent pas tout ce qu'une bataille a de charme pour un chien et un gentilhomme ; car le chien, remarquez-le bien, n'a rien en lui du manant. Il est gentilhomme de pied en cape; courageux en face de tout égal et de tout étranger, pitoyable et patient pour le petit et le faible, fidèle à la pauvreté et au malheur quand il aime, féroce et implacable dans ses haines, et méprisant les voleurs, les vagabonds et la canaille tout autant qu'aucun des éperons d'or de la cour du roi Edouard. — Oh! certes, le meilleur gentilhomme, c'est le meilleur chien.
— Vous êtes, aujourd'hui, en humeur de faire de la morale, et je ne saurais comment vous réfuter, répliqua Sybill, tandis que les deux lutteurs se retiraient en grognant et qu'un petit roquet noir, qui jusques-là était resté spectateur oisif et inaperçu du combat, sur le seuil d'une hôtellerie, quittait lentement la porte et happait l'os de discorde; — mais que dites-vous maintenant ? Voyez ! le roquet, avec sa patience, a réussi à s'emparer de la proie des gentilshommes boule-dogues; — est-ce ainsi que va le monde?
— Pardieu! s'il va de la sorte, c'est un vilain monde, bien dégénéré, depuis nos pères les
Normands. Mais ces Saxons reprennent le dessus, et la yard du boutiquier est plus puissante, j'en v'i peur, pendant ces jours de vacances, que la masse ou la hache-d'armes.
Ici leNevlle s'arrêta et poussa un soupir, puis il reprit en chaiogeant de sujet : Celte demeure a dû être, dans son temps, un imposant manoir. Il ne reste plus qu'une des ailes du quadrangle, mais il est facile de voir la place où s'élevaient les trois autres.
— Vous pouvez en voir les pierres et les débris dans les échoppes du boucher et du boulanger, là vis-à-vis, répliqua Sybill.
— Oui, dit le NevilC; les dépouilles de la noblesse commencent à faire la richesse des manants.
— Il n'y aurait pas à s'en affliger, s'ils avaient des égards pour notre indigence; mais ils détestent les riches déchus, sur la ruine desquels ils s'élèvent; et, esclaves des puissants, ils se font les tyrans des pauvres.
La voix désolée de Sybill, Taspect désolé du manoir en ruines, le souvenir de la guitare brisée et des insultes des tymbestères, tout enfin concourut à attendrir le Nevile jusqu'aux larmes.
— Ah ! s'écria-t-il soudain en rougissant, ah I ma belle demoiselle, veuille le ciel que je puisse
acquérir un peu d'or et d'importance au milieu du ces tours sur lesquelles le soleil brille si joyeusement. Veuille le ciel qu'il en soit ainsi ; non pour moi ! mais pour que j'aie quelque chose de plus qu'un cœur sincère et un nom sans tache à mettre à yos pieds ! ô Sybill, par cette main, par rame de mon père, je vous aime, Sybill ! ne vous l'ai-je pas encore dit? et bien sachez-le maintenant, Sybill, je vous aime.
Tout en parlant, il serrait la main de son amie dans les siennes, et la Jeune fille ne la lui retirait pas; bientôt, cependant, elle se dégagea de son étreinte, et tournant sur lui ses yeux pleins d'une étrange tristesse :
— Je vous remercie, dit-elle, je vous remercie de l'honneur que vous me faites, et je serai aussi franche que vous l'avez été. Je l'avouerai, moi qui n'ai jamais connu de la vie qu'amertume et souffrances, j'ai caressé le désir d'avoir un frère qui vous ressemblât; et, comme pour un frère, je puis prier et avoir de l'amitié pour vous ; mais ne me demandez rien déplus, Marmaduke : j'ai à poursuivre, ici-bas, un but qui me défend tout autre amour !
— Avez-vous trop d'ambition pour accepter un homme qui a encore à gagner ses éperons d'or I
— Non certes, — mais écoutez-moi: — Les leçons de ma mère et mon propre cœur ont fait
de mon père l'unique objet de mes pensées sur la terre. Je vis pour le protéger, l'honorer, le
soutenir par mon travail; et quant au reste
j'ai des vues que vous ne sauriez comprendre, une ambition que vous ne sauriez partager. — Vraiment, ajouta-t-elle gaîment, que dirait votre grave ami, maître Alwyn, s'il venait à apprendre que vous faites la cour à la fille du sorcier ?
— Par ma foi, vous êtes une vraie journée d'avril, du soleil et des nuages tout à la fois. — Si c'est parce que je n'ai pas pâli sur des livres, ou, pour d'autres motifs de cette espèce^ que vous me dédaignez, — par la Vierge, je deviendrai savant, pour vos beaux yeux, et...
Il venait de saisir la main de Sybill avec l'ardeur passionnée d'une nature trop impétueuse pour se laisser décourager par le premier non d'une vierge, quand, tout-à-coup, un glapissement bizarre, un éclat de rire criard, accompagnés d'un flot de musique discordante, partirent du dehors et firent tressaillir la jeune fille et son compagnon : tous deux baissèrent la tête... Devant eux, entrelaçant leurs danses indécentes, étalant leurs oripeaux chamarrés de clinquants, secouant au-dessus de leurs têtes leurs bras nus et leur tambourin, les tymbestères venaient d'envahir la rue.
— Ah! ah! cria leur reine... voyez-vous le jeune galant, et sa maîtresse la sorcière; le sortilège a fait son effet. — Vilenie est honnêteté. Vilenie est honnêteté, — et le diable tirera sa part du jeu.
Ces créatures, dont les vieux chroniqueurs attestent la licence effrénée, se montraient rarement seules en public; elles se mêlaient aux parties de plaisir et aux réjouissances pompeuses des grands, rapprochant ainsi les deux extrêmes de la vie, le vice grotesque dans son odieuse nudité, et l'immoralité revêtue des dehors splendides de la fortune et de la grandeur. Cette fois elles servaient de hérauts à une noble cavalcade de belles dames et de seigneurs, qui se rendaient au parc de Marybone pour s'y livrer au plaisir de la chasse au faucon. Les vêtements magnifiques du cortège et la majestueuse dignité avec laquelle il se développait, formaient un contraste frappant avec les gestes désordonnés et la gaîté frénétique des tymbestères. Celles-ci sautaient dt tournoyaient autour des chevaux> tendant leurs instruments pour demander largesse, et c'était avec des rires et de malins propos qu'elles répondaient aux rebuffades ou aux regards de dédain qui les éconduisaient.
Tout à coup, tandis que la procession défilait
SOUS la fenêtre, Sybill poussa une faible exclamation et s'efforça de retirer sa main de celle du Nevile. — Ses yeux s'attachèrent à un cavalier marchant de quelque pas en arrière des autres, et fort occupé d'une dame qui, bien qu'au delà du printempsde la jeunesse, ne remportait pas moins sur toutes ses compagnes par la beauté de ses traits et la grâce de son maintien aussi bien que par le riche équipement de son palefroi. Le seigneur leva la tête et fixa un long regard sur Sybill qui pâlit et rougit tour-àtour. De la jeune fille son œil glissa rapidement surMarmaduke; un demi sourire effleura ses lèvres pâles, il souleva légèrement sa toque empanachée, salua gravement Sybill, et, se retournant vers sa compagne, parut répondre à des questions qu'elle venait de lui adresser, probablement sur l'objet de sa courtoisie, car elle leva vers Sybill ses yeux hautains et pénétrants; qu'elle rabaissa ensuite assez dédaigneusement après les explications du cavalier.
Cette reconnaissance n'échappa pas au coupd'œil de lynx des tymbestères; et leur reine, saississant audacieusement la rêne du seigneur, cria d'une voix assez perçante pour être entendue du balcon : Largesses, noble seigneur, largesses pour l'amour de la dame qui vous est la plus chère. A ces mots, la belle amazone détourna
la tête, et le seigneur, après l'avoir observée un instant sans mot dire, jeta quelque menue monnaie dans le tambourin.
— Ah ! ah ! cria la tymbestère en étendant son long bras nu du côté de Sybill et en bondissant vers le balcon.
La tourterelle voudrait s'accoupler au-dessus de son rang, El elle s'en va voltiger autour du bec du faucon. Mais mortel pour la tourterelle est l'amour du faucon, Et bien tranchant est le baiser du bec du faucon.
Avant que cessât ce chant barbare, Sybill s'était éclipsée de la fenêtre et la cavalcade elle-même avait disparu. Les tymbestères, sans daigner s'inquiéter de Marmaduke, coururent exercer ailleurs leur discordant métier , et le Nevile murmura en se signant dévotement : Que Jésus nous protège... ces feux-follets de l'enfer sont suffisants pour dessécher le sang dans les veines d'un chrétien... La peste les étouffe, avec leurs tournements sans fin et leurs sauts de côté, qui feraient croire qu'elles ont à leurs trousses le manche à balai du diable... cela ne présage rien de bon. Par la Messe ! elles ont effarouché la demoiselle, et je n'en suis pas fâché ; elles ne m'ont pas mis en humeur de jouer le rôle du sir Launval.
Ses méditations furent interrompues par Tap-
parition soudaine de Nicholas Alwyn monté sur un'petit palefroi et suivi d'un robuste valet, également à cheval et conduisant par la bride un coursier richement caparaçonné. Quelques secondes plus tard, Marmaduke avait ouvert la porte, et introduisait son ami dans la salle.
zz.
Maître Marmaduke Nevile quitte la maison du sorcier pour se lancer dans le grand monde.
— Je suis enchanté, dit Nicholas, de vous retrouver en si belle santé, car je suis porteur de bonnes nouvelles, Quoiqu'absent, je ne vous ai pas oublié, et le hasard a voulu que je fusse chargé de porter hier à monseigneur de Warwick des boucles et autres babioles qu'il emporte comme cadeaux et comme échantillons de Torfèvrerie anglaise. Ces objets n'étaient pas trop mal travaillés, surtout un collier dont le...
— Epargnez-moi vos détails d'atelier et arrivons au but, interrompit brusquement Marmaduke.
~ Excusez-moi, maître Nevile, je ne vous
— IGO —
interromps pas quand vous me parlez de cuirasses et de corselets : que tout savetier le soit jusqu'au bout. — Mais, au fait, comme vous le dites. Le grand comte, tout en examinant mon travail, car le collier était en grande partie de moi, eut la bonté de parler gracieusement de mon habileté à l'arc, dont on lui avait touché quelques mots ; puis, il m'entretint de vous dont monseigneur de Montagu lui avait déjà fait une mention peu flatteuse. Quand je l'eus mis quelque peu au courant de vos qualités et de vos goûts; quand surtout je vins à lui parler de votre désir d'entrer à son service, son front contracté s'épanouit tout-à-coup, et il me pria de vous dire de venir le voir cet après-midi, afin qu'il pût vous juger de ses propres yeux. J'ai donc ordonné aux marchands de tenir prêt, à votre hôtellerie, tout votre attirail et vos colifichets, et j'ai déplus pris à vos gages un valet de pied et des chevaux, pour que vous fissiez convenable figure. Hâtez- vous, l'occasion et les grands n'attendent personne ; tirez donc de vos malles ce qu'il vous faut pour le moment, et j'enverrai un colporteur prendre le reste avant le coucher du soleil.
— Mais la guitare de la demoiselle?
— J'en ai acheté une qui vous fera honneur. Et Nicholas déchargea le groom d'une boite
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renfermant une guitare dont le travail et les ornements charmèrent le Nevile.
— Elle vient de chez le marchand de musique de monseigneur le prince de Gloucester; et le duc, quoique fort jeune encore, n'en est pas moins un juge très expert pour tout ce qui touche au bel art (*). — Ainsi donc, dépêchons-nous et partons.
Marmaduke remonta dans sa chambre; et Âlwyn, après un moment de réflexion, chercha des yeux la clochette portative qui servait alors de moyen de communication entre les maîtres et les domestiques; ne découvrant pas ce meuble nécessaire, il appela Madge d'une voix assez vibrante pour s'en faire entendre au fond de sa retraite souterraine, et à l'arrivée de la vieille servante, il la pria d'aller chercher Sybill.
Réponse lui fut faite que Sybill était indisposée et ne pouvait le recevoir. Alwyn parut déconcerté de cette nouvelle; mais tirant de sa ceinture une petite escarcelle richement brodée, il pria Madge de la remettre à sa jeune mal-
{•) Quant aux goûts musicaux de Richard 111 et à la protection accordée par lui aux musiciens et aux ménestrels, voyez le portrait que Sharon Turner a tracé de ce prince dans son histoire d'Angleterre, vol. iv, pag. 6G; — peut-être, l'appréciation est-elle un peu partiale, mais elle révèle une profonde connaissance du cœur humain.
liesse, en rinibrinant que celait \h le fruit Ae la commission dont elle lavait honoré.
— C'est par Iropétrange, dit-il en arpentant la salle, par trop étrange que la pauvre enfant se soit tellement emparée de mes pensées. Après tout, elle ferait une mauvaise femmo pour un homme po.itii* comme moi. Fi, cct(e pensée sent son artisan de dix lieues à la ronde! N'ai-jc pas rapporté de plus frais sentiments des pelouses de mon village? Ne serait-il pas bien doux de travailler pour elle, et de m'élever avec elle? Et ces jeunes filles de la Cité... si niaises, si vides decervelle... autant épouser une poupée. Sybill! suis-je donc fou à lier? qu'ai-je à faire avec les jeunes filles et le mariage? Hem? Cela m intrigue de savoir ce que Marmaduke pense encore d'elle et ce qu'elle pense de lui.
Pendant ce temps le Nevile, après s'être hâté de réparer sa toilette et de tirer son argent de ses malles, avait appelé la vieille Madge pour lui faire ses largesses et Tavait priée de le conduire auprès de Warner auquel il voulait faire ses adieux.
Ce fut d'un pas assez timide qu'il suivit la vieille femme, qui ne cessait de murmurer des remerciemens et des bénédictions ; et sa main n'était pas très assurée, quand il frappa pour la première fois à la porte du sanctuaire du savant.
— 1G5 ~ Pas de réponse! — Eli messii(\ il faut entrer, dit Madge, vous auriez beau tirer une bombarde sous ses oreilles, il ne se douterait de rien. Et joignant le geste à la recommandation, elle poussa la porte qu'elle referma aussitôt derrière Marmaduke. La pièce était pleine d une fumée épaisse à travers laquelle la lumière éclatante du charbon allumé brillait comme l'œil d'un cyclope; un son faible, mais haletant, cadencé, et continu, comme celui d'un marteau de fée, arriva aux oreilles du jeune homme.
Lors même que son regard se fut accoutumé à Talmosphère nuageuse, Une parvint pas davantage k découvrir d'où provenait ce bruit étrange. Adam Warner était debout au milieu de la chambre, les bras croisés, et l'œil fixé sur un objet placé à quelque distance de lui et que Marmaduke ne put exactement distinguer. Le Nevile prit courage et s'approcha. — Mon digne hôte, dit-:l, je vous remercie de votre hospitalité et de votre bonté ; je vous demande pardon de vous déranger dans vos évocat... hem... dans vos... vos travaux... et je viens vous dire adieu.
Adam s3 retourna d'un air ahuri, égaré, comme s'il eût à peine reconnu son visiteur. Enfin, la mémoire lui revint et, souriant gracieusement : Bon jeune homme, dit-il, c'est de grand
cœur que j'ai l'ait pour vous le peu que j'ai pu l'aire. Peut-être, un temps viendra t il où ceux qui entreront sous le toit d'Adam Warner y trouveront moins pauvre chère et moins de dénuement. . . Car voyez-vous, s'écria-t-il avec un élan d'irrésistible enthousiasme et en saisissant le bras du Nevile, tandis qu'à travers la fumée et la crasse qui souillaient sa figure, rayonnait l'ame ardente d'un inventeur triomphant : voyez-vous, depuis que vous avez mis le pied dans cette maison, j'ai presque résolu un de mes plus grands problèmes. — Approchez ici.
Et il entraîna Télranger stupéfait vers son modèle, son Eurêka, comme il l'avait amoureusement nommé. Alors le Nevile s'aperçut que c'était du fond de cette machine que s'échappait le bruit qui l'avait si fort intrigué. L'objet lui parut hideux, informe, monstrueux : un serpent 1 enveloppait de ses replis, et dressait en l'air sa tête menaçante, dont la gueule vomissait des flots de fumée noirâtre mêlés de gouttes d'eau; au centre du mécanisme, une petite colonne également de fer s'élevait et retombait régulièrement, et dans les flancs du monstre, semblaient bruire le mouvement et la vie.
— Le Syracusain demandait un pouce de terrain en dehors de la terre pour remuer la terre, ait Adam ; moi je suis dans le monde et avec
— 165 -icette machine je remuerai un jour le monde.
— Sainte Vierge, balbutia Marmaduke, je vous prie, mon redoutable seigneur, de bien réfléchir avant de prendre de semblables libertés avec l'habitation qui intéresse si fort tous les enfants de nos mères. Daignez considérer que si, en remuant le monde, vous alliez faire quelque bévue , ce serait. . .
— Maintenant restez-là et faites bien attention, répliqua Adam qui n'avait pas entendu un seul mot de la judicieuse exhortation du Nevile.
— Pardonnez-moi, mon terrible gentilhomme, s'écria Marmaduke, en battant en retraite jusqu'à la porte; mais j'ai ouï dire que les diables faisaient un fort mauvais parti aux profanes qui se permettaient d'épier leurs secrets. Tandis qu'il parlait ainsi, la fumée jaillit plus épaisse, les marteaux fantastiques haletèrent péniblement, et la colonne de fer s'éleva pour retomber et retomba pour s'élever avec ses gémissements chagrins. Le cœur du jeune homme s'affaissa jusqu'à la plante de ses pieds.
— A vrai dire, balbutia-t-il, je ne suis qu'un ignare en ces matières; — je vous souhaite tout succès compatible avec le salut d'un chrétien, et de plus je vous dis humblement adieu; et, ajouta-t-il à voix basse..* je prie le Seigneur de vous pardonner. Amen.
— Ifîf) —
Marmaduke franchit alors la porte et s'éloigna aussi rapidement que possible de la chambre fatale.
En descendant l'escalier, il respira plus à Taise : — Avant d'appeler ce barbon mon père, ou sa fille ma femme, puissé-je sentir les marteaux des lutins et des esprits qu'il tient à la tor *ture dans cette vilaine prison, battre une marche mortuaire sur mon corps. De par Dieu, les tymbestères m'ont interrompu à point. On dit que ces sorciers ont toujours de belles filles dont l'amour ne porte pas bonheur.
La porte de la chambre de Sybill s'ouvrit et la jeune fliie parut devant lui sur le seuil; son teint était fort paie, et ses yeux attestaient des larmes récentes. Il y eut de part et d'autres un court silence qu'elle fut la première à rompre :
— Ainsi donc, au dire de Madge, vous allez nous quitter.
— Oui, ma gentille demoiselle... Je, je., c'està-dire mon seigneur de Warvick m'a fait appeler; je vous souhaite et je demande au ciel pour vous toutes ses bénédictions, et... et si jamais j'étais à même de vous rendre service... ce serait... je veux dire.... vraiment, ma langue me fait défaut. . mais mon cœur... c'est-à-dire., adieu... jeune fille., plût à Dieu que vous eussiez un moins docte père. . . et que les saints, surtout
— Uïï —
saint-Antoine dont le malin esprit avait une peur si horrible... vous aient en leur sainte et (ligne garde.
Après cette allocution bizarre et incohérente, Marmaduke laissa la jeuae fille sur le seuil de sa chambre, et gagna précipitamment la salie. Ayant tiré Alwyn de sa rêverie, et remis la guitare à Madge en lui recommandant de l'offrir à Sybill de sa part et avec ses compliments et salutations, il s'élança dans la rue et sauta vivement sur son coursier, tandis que son ami, plus calme et plus minutieux, enfourchait son palefroi avec toute la lenteur et les précautions voulues. La fraîche brisa de printemps qui se jouait dans sa chevelure, et les courbettes flatteuses du bel animal qui car^collait sous lui, eurent bientôt rendu au Nevile toute la vigueur élastique, la gaîté de bonne santé, et l'humeur ex~ pansivequi étaient naturelles à son esprit. Lïmage de Sybill et de son étrange père s'effacèrent de son ame comme l'ombre d'un cauchemar fiévreux.