LIVRE DEUXIEME
lia Cour du Bot.
Le comle de Warwick , le faiseur de rois.
Nos deux cavaliers pénétrèrent dans le Strand qui, grâces aux revenusd'une barrière de péage, formait alors une route assez pratiquable pour des gens à cheval. Comme nous Tavonsdit, cette longue avenue était bordée, le long de la rivière, de manoirs à demi fortifiés , tandis que de l'autre côté s'élevaient çà et là de plus humbles maisons, des villas de marchands entourées de vergers (•) et ornées, sur leur façade, de la fleurde-lys emblème des vaines victoires d'Azin-
(') Dès les premiers temps qui suivirent la conquête des Normands, les habitants de Londres montrèient un goût marqué pour les villas clianipètrcs. — Fitzstcphen : « de tous côtés en dehors des liudiourgs, sont les jardin» <■< et Icb verjjcrs des cilovens. »
court. Mais la plus grande partie de la route, vers le nord, s'étendait vierge encore de constructions, vers une suite de champs et de prairies arrosés par de nombreux ruisseaux qui mettaient en mouvement des moulins babillards. Sur la voie publique se dressait, haute et droite, la fameuse croix sous laquelle les juges ambulants siégeaient jadis (*) en dehors de Londres.
Là aussi, solitaire et sacrée, surgissait l'auberge des pèlerins pénitents qui venaient demander à la fontaine de saint Clément ses eaux citées pour leur cures miraculeuses; car, même du temps des Romains, mainte source cristalline et salutaire des alentours, était déjà vénérée par la crédulité des malades. Après être passés sous les sombres voûtes de la porte du Temple et de Lud, nos deux amis arrivèrent enfin à l'hôtellerie de Marmaduke dans le Chepe oriental. Le Nevile y trouva au grand complet les décorateurs de sa personne. Les modes plus simples, mais plus mâles qu'il avait apportées de sa province, furent remplacées par un accoutrement digne du parent du grand ministre d'une cour où la splendeur extravagante du eostume dépassait tout ce qu'on avait vu depuis Guillaume-
(*) Stowe.
le-Roiix. Son pourpoint était du drap le plus fin, étoile de semence de perles; au-dessus de l'encolure de ce vêtement, paraissait en partie sa chemise de linon, sans col et frangée d'or. Pardessus le pourpoint flottait une surtimique de taffetas cramoisi, tailladée et balafrée d'une infinité de franges. Sa toque de velours, aux bords retroussés par derrière et sur les côtés, s'étendait fort avant au-dessus de son front; ses chausses, (pièce d'habillement qui cumulait alors les fonctions des bas et des pantalons,) — étaient de drap blanc ; ses souliers, fort étroits, ornés de curieuses marqueteries sur le coup-de-pied, et attachés par des cordons de fils d'or, avaient une pointe de trois pouces de long, recourbée en haut comme celle d'un patin; son poignard pendait a une chaînette de vermeil, et sa ceinture renfermait une escarcelle de cuir avec des dessins en relief richement dorés. Quelque merveilleuse que cette toilette parût au Nevile, le tailleur lui affirma gravement qu'elle était loin d'approcher de la première mode; suivant lui, les souliers d'un noble jeune homme, déjà ordonné chevalier, auraient dépassé de trois pouces de plus, au moins, la longueur du pied; le plastron eût resplendi de pierreries, et la tunique eût étalé des fleurs de damas. Toutefois, les choses restant ce qu'elles étaient, Marmaduke fut
assez slupérait (lim costume qui lui Coûtait un bon tiers do son capital ; et jamais fiancée ne souleva son voile avec plus de pudique timidité que n'en éprouva notre jeune homme, quand, après avoir pris congé de son frère de lait et enrourché de nouveau son cheval, il se dirigea vers Warwick-Lane où demeurait le comte. Cependant les rues étroites fourmillaient de cavaliers dont l'accoutrement éclipsait le sien, les uns s'acheminant vers la Tour, les autres vers les palais de la Flete. Il n'y avait pas de voitures, et notre écuyer rencontra seulement deux de ces lourdes litières au fond desquelles les vieux prélats et les grandes dames dérobaient leur gr mdeur aux rayons du soleil. Mais de fréquentes éclaircies lui laissaient voir les barques et les bateaux qui encombraient la Tamise, principale voie de communication, à cette époque, pour toutes les classes, et surtout pour la noblesse. Heureusement les chemins étaient secs et assez propres, bien que çà et là des trous et des fondrières tendissent des pièges aux cavaliers inattentifs. Quant aux rues elles-mêmes, elles et lient bien faites pour désappointer un étranger qui y eût cherché de la splendeur; car quoique, de loin, le vieux Londres fût incomparablement plus pittoresque et plus imposant que le Londres de nos jours, tout voyageur n'eût
pu s'engager au milieu de ses dédales tortueux sans le proclamer la plus sale et la plus ignoble des capitales de la chrétienté; — des ruelles étrangement étroites s'enterraient sous des maisons dont les étages supérieurs, construits surtout de bois, se projetaient indécemment audessus d'un rez-de-chaussée de boue et de plâtre, — les boutiques étaient de pitoyables cahutes, et les apprentis, debout sur le seuil, tète nue, toque en main, et bordant les passages, comme idoles, (ainsi que le dit le vieil écrivain français, PcrltUy) entretenaient un éternel charivari avec leurs invitations criardes, variées de temps en temps par quelque bon mot ou lardon sur un passant grotesque, et par leurs bruyantes disputes entr'eux. — Toute la vénérable famille des cris de Londres était en pleine santé. A peine les oreilles de Marmaduke s'étaient-elies remises de Tattaque des « cosses de pois toutes chaudes Joutes bouillantes, qu'elles étaient assailsies par : le 6^aw maquereau, le^ipids de mouion, les pieds de mouton tout chauds » . Près des plus petites tavernes se tenaient les crieurs de pâtés de coq, de côtes de bœuf, et de bœuf tout chaud ; tandis que. mêlant leur voix dissonnante à ces dissonnances éhontées, gémissait la vielle, criaillait le flutet et glapissait la harpe, partout où les altérés s'arrêtaient
pour boire, où les oisifs s'arrêtaient pour bâiller aux corneilles (').
Au milieu de cette Babel, Marmaduke continua lentement son chemin, et arriva devant la somptueuse habitation où le grand baron d'Angleterre tenait sa cour.
En mettant pied à terre et en confiant son cheval au serviteur qu'Alwyn lui avait loué, Marmaduke s'arrêta un moment, frappé de cequi eût semblé tout naUrel a des yeux plus habitués au spectac'cdela métropole, du peu d'harmonie du magnifique édifice et de son misérable entourage. Il s'était moins aperçu de ce contraste, lorsqu'il s'était présenté chez le comte pour la première fois, à son arrivée à Londres, — car al )rs il était trop ahuri par le brouhaha général et par la nouveauté de la scène qui s'offr it à lui; mais en ce moment il lui semblait qu'il comprenait mieux Ihommage rendu à un grand seigneur, en embrassant d'un coup d'œil Ténorme distance que la richesse et le rang mettaient entre lui et ses semblables.
De chaque côté des ailes du manoir du comte, s'étendaient, nombreux et difformes, des hangars plutôt que des maisons, en vieux pla-
(') Voyez le Lyckpenny-London de Lydgate.
Iras ou en bois vermoulu; çà et là, se voyaient des lieux de réceptions publiques, remplis de la basse domesticité du puissant chef; et l'œil se reposait sur des groupes oisifs de robustes hommes d'armes, les uns à moitié couverts d'armures, les autres vêtus de grossières vestes de cuir, debout devant les portes de ces habitations; tandis que d'autres encore, semblables à des abeilles autour d'une ruche, entraient et sortaient avec un bourdonnement perpétuel.
L'extérieur du manoir de Warwick était de pierre grise, mais sombre, et présentait l'aspect formidable d'une demi-forteresse. Les fenêtres ou plutôt les meurtrières, qui donnaient sur la rue, étaient peu nombreuses et munies de forts barreaux; la voûte noire et massive de la grande porte s'enfonçait entre deux grosses tours carrées , et au-dessus de l'aîle intérieure s'élevait une autre tour octogone, plus haute, mais moins lourde, qui livrait au vent enfumé la bannière de l'ours blanc et du bâton péri. Quand Marmaduke arriva sous le portail, la herse était levée, et la cour carrée qu'il voyait devant lui. fourmillait de serviteurs personnels du comte, en vestes écarlates brodées aux armes de leur chef. Un homme de taille et de formes gigantesques, qui remplissait les fonctions de portier et était alors adossé au mur, sous le cintre, I. 12
s'avança (H , d un Ion assez {xjW, demanda au jeune visiteur son nom et ce qu'il voulait. En entendant le nom, il ôta sa toque, et fit un profond salut, puis il conduisit Marmaduke dans la première cour. Les deux corps de bâtiments à droite et à gauche de ce quadrangie étaient occupés par les offices et les chambres des dépendants du comte dont le nombre (car ils n'étaient pas moins de six cents, sans compter les domestiques et les autres serviteurs réguliers) attestait la pompe du dernier des barons anglais lors de ses séjours dans la Capitale. A cette époque, les grands n'étaient point, comme aujourd hui, dans l'habitude de reléguer hors de vue toutes les dépendances de leur maison. Ils mettaient leur orgueil à imposer au visiteur par l'étendue des logis de leur suite. Aussi les gens de Warwick, ceux-ci assis sur des bancs de pierre rangés le long des murs, ceux-là groupés dans le centre de la cour; d'autres étendus de tout leur long sur deux ex-pelouses dont le gazon avait disparu sous des pas trop fréquents, — en un mot, cette armée domestique frappa bien plus d'admiration le jeune Neville que ne l'avaient fait les costumes de satin des chevaliers et des seigneurs qui entouraient le seigneur de MontaguetNorthumberland, auPré-au-Jeux.
Cette légion, toutefois, paraissait soumise à une
sévère discipline, nul n'était ivre, ni tiirhulent; tous s'écarlèrent devant le jeune écuyer, et se refermant derrière lui, mornes, comme un troupeau sauvage, ils le suivirent des yeux, en silence, pour reprendre ensuite leurs indolents chuchottements.
Le Nevile ayant pénétré dans le corps de logis du fond, aperçut à sa droite la grande salle, séparée du passage par une dentelle de pierre , d'une si belle ciselure qu'elle accusait la main d'un architecte de la première dynastie normande. Cette salle était si vaste, que, bien qu'elle renfermât plus de cinquante personnes, cette foule était comme perdue dans son immensité. Parmi ces personnes étaient des écuyers ricliementcostumés et de bonne mine, qui jouaient aux dés ou aux échecsà un des bouts de la plus longue et de la plus basse des tables placées en bas de Testrade; d'autres causaient dans les sombres embrasures des fenêtres; quelques-uns allaient et venaient; d'autres étalent rassemblés autour d'un galet. A l'entrée de cette salle, le portier quitta Marmaduke, après avoir échangé quelques mots à voix basse, avec un gentilhomme dont la toilette était encore plus splendide que celle du Nevile, et qui, quoique de haute naissance, ne dédaignait pas de remplir les fonctions de chambellan ou d'introducteur chez le comte. Cet
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oilicier s •avançanl vers Mannaduko, lui dil en souriant :
— M()iiseign(3ur vous attend, monsieur, il a choisi cette heure pour vous recevoir, afin que l'aifluence des personnes qui demandent audience dans la matinée, ne vous empêchât pas de parvenir jusqu'à lui. Ayez la bonté de me suivre. Là-dessus, le gentilhomme précéda lentement le visiteur, s'arrètant de temps en temps pour échanger un mot amical avec les différentes personnes qui se trouvaient sur son passage; car Warwick, fort affable lui-même, inculquait par politique son urbanité à tous ceux qui le servaient. A Faiitre extrémité de la salle, une petite porte s'ouvrait dans une antichambre où il y avait une dizaine de pages , fils de chevaliers et de barons, groupés autour d'un vieux guerrier, placé à leur tête comme une espèce de précepteur, pour les instruire dans tous les devoirs de la chevalerie. Ayant fait signe à un de ces jeunes gens de sortir du cercle, le chambellan dit , en faisant une profonde révérence *. « Voulez-vous avoir la bonté , mon jeune seigneur, de conduire votre cousin, M. Marmaduke Nevile auprès du comte.» Le jeune gentilhomme regarda Marmaduke du haut de sa grandeur. Pardieu ! dit-il pétulamment , si un homme du Nord devait nourrir tous ses cousins, il ne tar-
derait pas à avoir une queue aussi longue que celle de mon oncle? le puissant comte. Allons, messire cousin, de ce côté-ci.
Et sans daigner même faire connaître au Nevile son nom et sa qualité, le jeune homme (qui n'était autre que le fils du seigneur de Montagu, l'unique héritier mâie des dignités de cette illustre famille, actuellement faisant apprentissage de chevalier parmi les pages de son oncle), passa devant Marmaduke , d'un air à s'attirer, s'ils eussent été en Westmoreland, un vigoureux soufflet de la main indignée de son cousin , qui était son aîné. 11 soulevaîa tapisserie à un des bouts de la chambre , et montant un large escalier, frappa doucement sur 4es panneaux d'une porte profondément enfoncée dans le mur*
« Entrez ! » dit une voix claire et forte, et immédiatement Marmaduke se trouva en présence du Faiseur de rois.
Il entendit son guide prononcer son nom, puis il le vit sourire malicieusement de son embarras momentané, fermer la porte et disparaître. Le comte de Warwick était assis près dune grande fenêtre donnant sur une cour intérieure qui communiquait avec la rivière. La chambre, peinte dans le sLyie d'Henri Ilï , était ornée de figures colossales représentant la bataille d'Has-
tiiigs, ou plulôt ( car il y avait plusieurs sujets séparés) , la conquête de l'Augleterre-saxonne. Au-dessus de chacune de ces figures , l'artiste, pour l'instruction des ignorants, avait eu la précaution de mettre une étiquette indiquant le nom et le sujet. Le plafond était sculpté, voûté et blasonné des plus riches dorures et couleurs. La cheminée (ornement moderne) s'élevait jusqu'au toit et représentait, en reliefs hardis et dorés , la signature de la grande charte. Le plancher était parsemé de joncs secs et d'herbes odoriférantes. L'ameublement était peu prodigué, mais riche. Les chaises, au nombre de quatre seulement , étaient basses de dossier et en ébène ciselé , avec des coussins de velours et des franges d'or massif. Un petit buffet, couvert d'un carpetz de cuir (tapis de cuir doré et peint, de grande valeur), renfermait d'élégants et curieux ornements d'argenterie de toutes sortes, incrustés de pierres précieuses; à côté de ce meuble , singulier contraste, étaient déposés , sur une table gothique fort simple , le bouclier, les gantelets et la hache de bataille du maître. Warwick, lui-même , assis devant un grand bureau, écrivait, mais lentement et avec difficulté ; et à l'approche de Nevile , il leva le doigt , en signe du désir qu'il avait de terminer sa tache, probablement peu conforme à ses goûts.
Marmaduke ne fut pas fâché d'avoir un instant à lui pour se remettre et examiner son parent.
Le comte était dans la force de l'âge; ses cheveux du plus beau noir, étalent courts, comme par dédain pour la mode efféminée du jour; ses tempes étaient dénudées par le continuel et long frottement de son casque, ce qui donnait à son front, naturellement élevé, encore plus de majestueuse ampleur. Son teint, quoique bruni par le soleil, était rayonnant de santé. Sa barbe fraîchement rasée, laissait ressortir, dans toute leur beauté, Tovale de sa figure et la coupe de sa mâchoire, si forte et si ferme qu'on lui eût cru des ressorts d'acier. Ses traits étaient prononcés et aquilins, comme ceux de la race normande; sa personne était plutôt maigre que grasse, mais il avait une poitrine prodigieusement développée que révélait dans toute sa largeur un court surtout rejeté en arrière, et sur laquelle se voyait un plastron non de velours coquet ou de sutin, mais d'acier poU comme un miroir et émaillé d'oï*. Après avoir achevé sa tâche, le comte se leva et fit signe à Marmaduke de s'asseoir sur un tabouret à côté de lui. Sa haute stature qui, en raison de la longueur de ses membres, ne para issait pas autant lorsqu'il était assis, fit tressaillir son hôte: tout grand quêtait Marmaduk(? lui-même, le comte le
dépassait encore de (') la moitié de la tête, majestueux et imposant comme un de ces paladins chantés par les poètes et les romanciers. Outre ce mâle avantage, des formes colossales se combinaient harmonieusement en lui à une souplesse pleine de grâce. En un mot, jamais peut-être plus splendide union de toutes les qualités extérieures que nous aimons à prêter aux héros des temps anciens, n'a ébloui les yeux ni frappé l'imagination. Mais l'impression produite par cette noble prestance n'était rien encore en comparaison de l'empire que cet illustre seigneur exerçait sur ses inférieurs par ses manières bienveillantes, ouvertes, exemptes de toute hauteur, cordiales, héroïques. Naturellement fort impressionable, Marmaduke, fut subjugué parles premiers mots du comte : «Soyez le bienvenu! » Tombant à genoux et baisant la main que Warwlck lui présentait, il s'écria : Noble parent, qu'il me soit permis de vivre et mourir à votre service ! En prenant des leçons du plus fin
(') Le portrait fort endommagé de Richard Nevile, comte de Warwick, qu'on trouve dans le Rous-RoU, conservé au lierald's collège, rend justice au moins à la hauteur et à la majesté de sa taille. — Le portrait d'Edouard IV est le seul, dans cette longue série, qui offre rien de comparable aux imposantes proportions du faiseur de rois.
courtisan, avant cette entrevue sî importante pour l'avancement de sa fortune, notre jeune homme se fût poussé mille fois moins avant dans les bonnes grâces du grand baron qu'il ne s'y poussa tout d'un coup par cet élan franc et soudain de véritable émotion; car Warwick était particulièrement sensible à l'admiration qu'il excitait , vain ou fler de cet hommage (peu importe lequel) reconnaissant, comme un enfant, de l'amitié qu'on lui témoignait, implacable comme une femme envers ceux qui l'avaient dédaigné ou insulté. Aux époques primitives, un sexe bien souvent possède le caractère de l'autre.
— Tu as le cœur bouillant et la vivacité de ton père, Marmaduke, dit Warwick en le relevant, et maintenant qu'il habite un monde meilleur , d'où, nous l'espérons, les hommes loyaux, purgés de leurs péchés, tournent leurs regards vers nous , qui serait ton ami, si ce n'était Richard Nevile? Allons, regarde-moi en face; oui, voilà bien la bonne figure de mon brave Guy, trait pour trait... à deux ou trois balafres près; — ce qui ne nuira pas à celle-ci aux yeux des jeunes filles! allons! ne rougis pas, tu sauras te faire balafrer toi aussi. Tu as une lettre de ton père?
— La voici, noble seigneur?
— Et pourquoi, dit le comte, en coupant le fil
de soie avec son poignard, pourquoi as-lu tant tardé à me la présenter? mais ai-je donc besoin de te demander cela? par le lemps qui court on a plus de défiance encore entre parents que n en prouve ce retard. Oui, voilà la griffe de sire Guy; respectable vieillard! comme moi, il était plus à l'aise une épée qu'une plume à la main ; et je ne l'en aimais que davantage.
Là-dessus, Warwick parcourut lentement les lignes dictées au prêtre par le défunt, puis lorsqu'il eut fini, il posa respectueusement la lettre sur son bureau, et inclinant la tète, il murmura quelque chose, un ave peut-être, pour son parent mort. — Bien, dit-il, en se rasseyant, et eji faisant signe à Marmaduke de l'imiter : je ne puis m'empécher de blâmer le parti que ton père a pris dans les guerres. Quel homme avec du sang normand dans les veines pourrait s'incliner et s'agenouiller devant cette ombre de roi, cet Henri de Windsor! quant à sa femme, elle ne connaissait pas plus le caractère et l'orgueil de nos Anglais, que je ne connais, moi, les chansons et les rondeaux du vieux René, son père. Guy Nevile ! ce bon Guy, combien de fois, dans mon enfance il m'apprit à frapper au casque avec la lance, au défaut du corselet avec Tépée. Il était habile au maniement des armes, ton digne ;;père ; mais moi, j'ai toujours été un mauvais élève ; et mon
bras, aujourd'hui môme, se fie plus à savigueur qu'à son adresse.
— J'ai ouï dire, noble comte, que la main la plus forte peut à peine lever votre hache-d'armes.
— Des fables ! folie ! répondit le comte en souriant. La voilà, va, lève-la.
Marmaduke s'approcha de la table, souleva et brandit, mais non sans quelque difficulté, cette arme formidable.
— Fort bien, par ma foi, mon cousin; pour s'en servir il faut moins de force que d habitude; aussi, vois-tu, lejeuneRicharddeGloucesterqui ne tirait pas à Tépaule, est parvenu à force d'exercice à manier la masse et la hache avec autant de facilité qu'un bouffon peut en avoir à manier son sabre de bois. Ah! crois-moi, Marmaduke, la maison d'York a du sang princier dans les veines, et s'il faut que nous ayons un roi, nous autres barons, au nom de Dieu, qu'il ne sorte pas de moins noble race. Mais parlons de toi, Marmaduke, quelles sont tes vues, que désires-tu?
— Faire partie de votre suite, nobleWarwick.
— Je te remercie, et t'agrée, jeune Nevile. Mais tu dois avoir appris que je suis sur le point de quitter l'Angleterre; et pendant mon absence ta jeunesse sans guide courrait des dan-
gers. Le comte s'arrêta un moment, ensuite il reprit : mon frère de Monlagu t'a reçu avec froideur, mais un mot de moi te gagnera ses bonnes grâces et sa faveur. Qu'en dis-tu? aimerais-tu à faire partie de ses gentilshommes? s'il en est ainsi, voici ce qu'il te faut pour réussir : une langue discrète, un œil vif, un chaperon et des souliers à la dernière mode, de l'aisance à cheval, du talent sur la guitare, une voix langoureuse pour roucouler des chansons d'amour, etc..
— Je ne possède aucun de ces avantages excepté l'habitude du cheval, mon gracieux seigneur ; je neveux pas être à charge à monseigneur de Montagu et Northumberîand.
— Vif et prompt ! non ! Jean de Montagu ne le conviendrait pas , pas plus que tu ne lui conviendrais; mais, où te placerjusqu à mon retour ? je n'en sais vraiment rien.
— Ne puis-je donc espérer faire partie de votre ambassade, noble comte?
Warwick fronça le sourcil et le regarda avec étonnement.
— Démon ambassade! tu as bien deTorguoil, en vérité ; mais cela sied au fils d'un soldat , à unNevile, je ne t'en blâme pas; seulement, je ne pourrais t'admettre dans ma suite, sans soulever mille inimitiés * . . contre moi, cela m "m-
— iSf) —
porte peu , mais aussi contre toi , ce qui ne serait pas sans conséquence. Ne sais-tu pas que parmi les gentilshommes que j'emmène avec moi , il en est à peine un seul qui ne soit pas au moins fils de pair ; et que j'ai déjà fait assez de mécontents par mes refus. Ah! une idée : j'oubliais mon docte frère, Tarchevèque d'York 5 sais-tu le latin , as-tu suivi les écoles?
— Pardieu ! monseigneur, dit le Nevile brusquement, je vois que ce qu'il me reste de mieux à faire est de repartir pour les prairies du Westmoreland, car je ne conviens pas plus à sa grâce l'archevêque qu'à monseigneur deiMontagu.
— Fort bien , dit sèchement le comte ; puisque tu n'as pas encore une position assez élevée pour faire partie de ma suite, ni assez de vernis pour que je t'attache à monseigneur de Northumberland , ni assez d'esprit et d'instruction pour l'archevêque, je vois, mon pauvre ami, qu'il ne me reste qu'à te placer comme gentilhomme de service auprès du roi. Tu ne seras pas aussi assuré de monter vite en grade et de garnir promptement ton escarcelle que si tu étais près de moi ou près de mes frères, mais tu seras moins envié, et après tout, c'est un assez bon début. Quelle heure est-il ? Oh ! voici l'horloge' de Nick Alwyn. Il m'affirme que les anglais surpasseront bientôt les Hollandais dans la fabrication de ces
bagatellesC;. lï^'iîis! nos robustes métayers se métaniorplioseiit chaque jour, de plus en plus en étiques artismts ! Dans une demi-heure je dois voir le roi dans son jardin, tu m'accompaj^meras. Marmaduke remercia le comte avec plus d'émotion que d'éloquence, et fut même sur le point de dire qu'il n'avait jamais osé espérer tant d'honneur ; mais depuis qu'il avait quitté le Westmoreland , il avait acquis assez de tact pour penser à deux lois avant de parler. Les jeunes nobles de cette époque se disputaient avec tant d'empressement l'honneur d'être admis au service de Warwick et même de ses frères , le comte passait tellement pour être l'arbitre absolu de toute fortune en Angleterre, qu'un emploi, même à la cour? était regardé comme bien inférieur à toute place qui faisait de Warwick un patron immédiat et un protecteur. Cette manière de voir était surtout générale chez les plus fiers et les plus anciens d'entre les gentilshommes , depuis qu'Edouard comblait de
(*) L'horlogerie semble avoir été introduite en Angleterre sous le règne d'Edouard III, époque à laquelle on fit venir de Deift trois horlogers liollandais. — L'usage des horloges dut prômptemcnt devenir populaire, car Chaucer en parle avec cette familiarité :« Son croassement « dans sa loge était plus impatientant qu'aucune horloge « d'abbaye. »
ses laveurs les parents de sa l'emme , et semblait ne plus tenir compte ni du rang, ni de la naissance dans le choix de ses favoris. Warwick avait donc raison de plaindre le jeune homme auquel il ne pouvait procurer rien de mieux qu'une place à la cour de son souverain.
Le comte amena ensuite Marmâduke à lui parler de sa première éducation , de son état de dépendance sous son frère , de ses aventures au tir de l'arc, de sa rencontre avec les brigands et même de son séjour chez Warner; mais notre jeune homme garda discrètement le silence sur Sybill. Tout en Técou tant, Warwick allait et venait dans sa chambre d'un pas nonchalant, s'arrêtant à chaque instant pour rire de la naïveté de son parent, ou pour jeter quelques fines remarques énoncées à dessein dans le patois du Westmoreland; car nul ne pourrait atteindre une popularité semblable à celle qui faisait l'orgueil ou la malédiction du grand baron sans savoir se familiarispr, descendre au niveau du commun, se faire banal, en un mot, dans les rapports insignifiants et les petites banalités de la vie. Ce charme, puissant chez les puissants, Warwick le possédait au suprême degré, et telle était la majesté naturelle et instinctive de sa tenue, tant de prestige entourait son nom , que chez lui cette bonhomie n'avait jamais rien de grossier ni de
guindé, el que tout ce qu'il Taisait était précisément ce qui lui seyait le mieux.
Marmaduke venait d'achever son récit, quand après un léger coup frappé àla porte, que Warwick n avait pas entendu, deux belles jeunes filles bondirent joyeusement dans la chambre, et, sans voir l'étranger , se j( tèrent au cou du comte avec toute l'affectueuse familiarité de l'enfance.
— Ah! mon père, dit l'aînée de ces deux jeunes personnes, pendant que Warwick caraissait tendrement ses cheveux, vous nous aviez promis de nous prendre dans votre barque, pour nous mener voir les divertissements sur la rivière , et maintenant il sera trop tard.
— Faites votre paix avec vos jeunes cousines, dit le comte, se tournant vers Marmaduke; car c'est vous qui leur avez volé une heure de plaisir. A'Oici Isabelle, ma fille aînée; et cette damoiselle aux joues pâles et aux regards langoureux, trop loyale pour une feuille de la rose rouge, c'est la dame Anne.
Les deux jeunes filles s'étaient échappées des bras de leur père, au premier mot adressé à Marmaduke, et leur physionomie avait perdu son expression caressante et enfantine, pour reprendre la réserve imposante avec laquelle elles avaient été habituées à se présenter de-
vaiil des élrangers. Toutefois, caIU- l'roide dignité n'avait rien de nouveau pour notre écnyer, et elle lintlmida beaucoup nioins que les boutades alternatives de gaîté et de tristesse de la pétulante Sybill; aussi leur adressa-t-il la parole avec une galanterie qui faisait honneur à son éducation, protestant; pour finir, qu'il aimerait mieux renoncer aux avantages que lui offrait la protection du comte auprès du roi, que de laisser de lui un souvenir défavorable et désobligeant à des personnes aussi belles, aussi charmantes.
Un sourire hautain effleura un instant la lèvre d'Isabelle Nevile ; mais la timide Anne rougit et s'abrita, toute confuse, derrière sa sœur. A cette époque ces deux jeunes filles , appelées par leur naissance au sort le plus brillant et réservées par le destin aux plus grandes infortunes, étaient dans toute la fraîcheur de la première jeunesse; mais la différence de leurs caractères se révélait déjà dans leur maintien et leur physionomie. Isabelle, grande et majestueuse, ressemblait à son père; comme lui, elle avait des traits aquilins, des cheveux noirs et un regard étincelant, tandis qu'Anne, plus petite et plus mignonne, d'une beauté moins saisissante, mais non moins séduisante, laissait émaner de son pale et transparant visage, de ses yeux de colombe, et de son
Iront caiididi* un par lum de douciiur et do Uîndresse mélancolique qui, joint à l'exquise harmonie de ses traits, ne pouvait manquer d'exciter l'intérêt quand sa sœur imposait l'admiration. Cependant Marmaduke n'obtint pas un seul mot de réponse à ses galanteries, et, à dire vrai, ni lui, ni le comte, ne semblaient en attendre; car ce dernier s'assit et attira Anne sur ses genoux; puis, tandis qulsabelle s'approchait avec une grâce pleine de dignité de la table qui portait Taccoutrement guerrier de son père et jouait d'un air distrait avec le panache noir de son casque, il dit au Nevile.
— Eh bien ! tu as assez fait connaissance avec ces vauriens de Lancastriens pour être dévoué aux Yorkistes. Je voudrais bien pouvoir en dire autant du roi lui-même qui commence à encombrer sa cour de cette venimeuse faction, pour plaire à madame ElizabethGray, néeMistress Wood ville, maintenant reine d'Angleterre ! Ah! ma noble Isabelle, tu aurais été bien plus digne de partager le trône que ton père a élevé.
Et à ces mots, les yeux du comte dardèrent un éclair de fierté farouche , qui révéla à Marmaduke lui-même , le secret des premiers germes, peut-être, de son mauvais vouloir contre Edouard IV.
Isabelle contracta légèrement ses belles le-
vres, mais sans rien dire. « Quant à toi, Anne, continua le comte, c'est bien dommage que les moines ne puissent pas se marier, tu aurais bien mieux convenu à quelque pacifique ecclésiastique qu'à un chevalier, bardé de fer. Par saint Georges, je ne te prierais pas de me boucler mon baudrier quand les chevaux de guerre hennissent, mais je confierais bien à Isabelle le soin d'attacher mon corselet.
— Mais, mon père, dit Anne d'une voix timide, si vous deviez partir pour vous exposer à des dangers, j'aurais du courage pour tout ce qui pourrait contribuer à vous en faire triompher.
— Ah ! c'est bien là ma fille, embrasse-moi I Tu ressembles maintenant à ta mère, oui, tu lui ressembles. Et je ne te gronderai plus la première fois que ta pitié traîtresse s'intéressera à Henri de Windsor.
— N'est-il donc pas digne de pitié? Couronne, femme, enfant, le bras puissant du comte, il a tout... tout perdu!
— Non, dit Isabelle vivement, non, ma bonne sœur Anne. Tu devrais rougir de parler ainsi; il a tout perdu parce qu'il n'avait ni le bras d'un chevalier, ni le cœur d'un homme. D'ailleurs, Marguerite d'Anjou ou ses bouchers, ont décapité le père de notre père.
— Que Dieu et saint Georges m'abandonnent, si
jamais j(î perds le souvenir de ces cheveux gris et ensanglantés, s'écria le comte, et repoussant un pou rudement la dame Anne, il marcha à grands pas dans la chambre, et s'arrêta vers la cheminée. Et cependant Edouard, le fils de ce Richard d'York, qui lut tué à côté de mon père, Edouard oublie, lui, il pardonne! et les favoris de Rivers le Lancastrien supplantent Richard de Warwick !
Le tour que venait de prendre la conversation ne pouvait être que fort désagréable pour le fils d'un homme qui avait combattu dans les rangs des Lancastriens à la bataille même dont il était question. Aussi Marmaduke se sentit-il mal à Taise, et se tournant vers la dame Anne, il dit avec la gravité de l'orgueil blessé : Je dois plus à monseigneur votre père que je ne pensais; sur quoi n'a-t-il pas dû fermer les yeux , pour ? ... .
— Non, non, interrompit Warwick qui l'avait entendu, non, tu es injuste envers moi ! ton père a été choqué de ces boucheries; ton père a tourné le dos à cet infâme drapeau, — ton père était d'une souche aussi ancienne et aussi noble que la mienne, tandis que les Wood villes ! . . Mais la colère m'emporte. Allons trouver le roi, il en est temps.
Warwick agita une sonnette qui était sur la table, et un gentilhomme de service étant en-
Iré, il lui dd de s'assurer si la barque étaitprôteî aiors, invitant du geste son parent à le suivre et Taisant un signe de lêle à ses filles, il prit sa toque empanachée , et s acliemina vers le jardin.
— Anne, dit Isabelle, quand les deux jeunes fllîes lurent restées seules, tu as fûché mon père; et il y avait de quoi! si on peu!; plaindre les Lancastriens, le comte de Warwick doit être condamné.
— Quel cœur dur! dit Anne, les yeux humides de larmes, je puis plaindre le malheur et la souffrance, sans blâmer ceux qu'un devoir sévère a forcés à en être les auteurs.
— Moi, pas î Tu plains et tu pardonnesjusqu'à confondre les amis avec les ennemis, l'amour avec la haine; je veux, comme mon père, savoir aimer et hair î
— Pourquoi es-tu si attachée à la rose blanche? dit, sinon avec malignité , au moins avec malice, la jeune fille un peu piquée; tu sais bien que le plus cher désir de mon père était de voir sa filie aînée devenir l'épouse du roi Edouard. Ne rends-tu pas le bien pour le mal, en ne trouvant rien de bien ni de beau hors de la maison d'York?
— Méchante Anne, répondit Isabelle, en souriant à demi, tes flèches ne m'atteignent pas; je n'étais encore qu'une enfant au maillot quand
le roi Edouard s'c^sl choisi uiier(3in(3. Mais fusséje blessée, car je puis avoir assez de vanité pour savoir ce que je vaux, à qui devrais-je m'en prendre? Non au roi, mais bien à la Lancas- Irienne qyi l'a ensorcelé.
Elle s'arrêta un moment , et détournant la tête, ajouta à voix basse : sais-tu, sœur Anne, si mon père a reçu ce matin la visite du duc de Clarence ?
— Ah! Isabelle, Isabelle!
— Ah ! sœur Anne, sœur Anne, voudrais-tu donc connaître tous mes secrets quand je ne les connais pas moi-même? et Isabelle, avec une vivacité badine qui rappelait son père, appuya ses mains sur la bouche de sa sœur qui riait.
Cependant, Warwick, après avoir marché pendant quelques instants d un air pensif dans le jardin, (car on honorait de ce nom le lieu où il se promenait, quoique ce ne fût qu'un terrain gazonné bordé d'arbres fruitiers et de rosiers blancs qui n'étaient pas encore en fleur), se tourna vers son parent et dit : Pardonne-moi, mon cousin ma brusque sortie contre la faction à la quelle appartenait ton brave père, mais quand tu auras passé quelque temps à la cour, tu verras où est la plaie. Certes, j'aime le roi! (ici sa figure sombre s'éclaircit,) je l'aime comme un roi, oui, et comme un fils; et qui ne l'aime-
rait pas ? courageux comme son épée, accompli et séduisant, gracieux comme un beau jour d'étù î d'ailleurs c'est moi qui l'ai placé sur son trône, et je m'honore en lui.
Le comte se redressa en prononçant ces dernières paroles et sa main se posa sur la garde de son poignard. Il reprit avec toute la franchise téméraire qui distinguait sa fougueuse nature de soldat : Dieu ne m'a pas donné de fils; Isabelle de W arwich eût été une épouse digne de Guillaume le Normand; et mon petit fils, s'il eût hérité de l'âme de son aieul , aurait gouverné du haut du trône d'Angleterre Tempirede Charlemagneî Mais il a plu à celui, devant qui un chevalier chrétien peut s'incliner sans honte, d'en ordonner autrement. Qu'il en soit ainsi. J'ai oublié mes justes prétentions, oublié mon sang, et j'ai conseillé au roi d'affermir son trône par une alliance avec Louis XL II a refusé la princesse Bona de Savoie, pour épouser la veuve Elisabeth Gray; — je m'en suis affligé pour lui, et je lui ai pardonné d'avoir méprisé mes conseils; à sa prière, je me suis joint aux courtisans de sa femme? j'ai travaillé à ramener à l'obéissance le mécontentement de nos fiers barons. Mais depuis, cette dame Woodville, que j'ai faite reine, si son mari l'a épousée, prétend me disputer le royaume à moi et aux miens.
car un Nevilc aujourd'hui doit baisser pavillon devant unWoodville. Il me faut voir écraser de dignilés,de litres, de caresses, non ces grands barons qu'il serait de bonne politique^, de détacher de Lancastre, non les Exeter, les Sommersets ; mais de misérables valets, la crasse des camps, des intrigants, traîtres à Henri comme à Edouard. Jeune homme, je me laisse emporter, Richard Nevile ne sait ni mentir ni dissimuler ses sentiments ; maisje parle à un parent, n'estce pas? tu entends, et tu ne répéteras pas.
— Je m'arracherais plutôt la langue!
— Assez! répliqua le comte, avec un sourire de satisfaction; à mon retour de France, je t'en dirai davantage. En attendant, sois courtois pour tous, rampant pour personne. Maintenant rendons-nous auprès du roi. Ce disant, il rejeta son surtout en arrière, abaissa sa toque sur son front et se dirigea vers les larges degrés au bas desquels cinquante rameurs, portant au dos leurécusson, l'attendaient dans une grande barque richement dorée à la proue et à la poupe et recouverte d'un dais de soie, brodé aux armes de la maison de Warwick. Au moment du départ, six musiciens, placés vers le gouvernail, firent entendre une marche lente et à demi orientale, qu* avait sans doute rapportée de Palestine quelque croisé du Temple.
Le roi Edouard IV,
La tour de Londres quoiqu'elle évoque plutôt des souvenirs sombres et sanglants que des idées de gaîté et de splendeur, était cependant, sous le règne d'Edouard IV, le séjour d'une cour galante et magnifique. Ce roi , si cher au peuple de Londres depuis le commencement jusqu'à la fin de son règne, en faisait sa principale résidence quand il habitait sa capitale, et alors ses anciennes salles et ses vieilles tours devenaient le théâtre de mainte fête, de mainte orgie. Tandis que la barque de Warwick s'approchait de ses murs massifs, la scène qui s'offrait aux regards était de nature à égayer ou à imposer suivant Thumeur du spectateur. La barque du roi, ainsi que maints autres bateaux
moins grands, réservés à l'usage des courtisans, étaient amarrés non loin de la porte de Saint-Thomas, appelée maintenant la porte du Traître, étalant gaîment leurs tendelets, leurs banderoles, leurs peintures et leurs dorures. — Sur la terrasse élevée au-dessus du mur crénelé de Tenceinte intérieure, se voyaient non-seulement des sentinelles, mais encore des dames et des seigneurs qui étaient venus y respirer le frais et dont les riches costumes de drap d'or brillaient par intervalles entre les tourelles. Audessus de la grosse Tour-Ronde^ appelée maintenant la Tour-Sanglante, flottait au vent la bannière royale. Près de la Tour-du-Lion, deux ou trois des gardiens de la ménagerie, portant la livrée du roi, conduisaient par une forte chaîne, l'immense ours blanc qui était une des gloires de la collection et pour qui Edouard et son frère Richard avaient une grande prédilection. Les shérifî's de Londres étaient tenus à fournir une corde et une chaîne pour cet affreux favori, chaque fois qu'il lui plaisait de prendre un bain ou de pêcher dans le fleuve. En ce moment, les abords du quai étaient encombrés de nombreux bateaux remplis de curieux ébahis qu'avaient attirés les ébats de maître Martin. — Warwick ! Warwick ! s'écrièrent ces badauds alors que la splendide barque cingla vers la for-
leresse, — le robuste comte, que Dieu le bénisse ! — Warwick, en signe de remerdment, agita sa toque empanachée, puis, après avoir adressé aux mentors de Tours, une plaisanterie sur le soin qu'ils prenaient de ses armoiries, sans oublier même un compliment amical pour leur pupile , il sauta sur la rive, suivi de son parent... Alors, cependant , il s'arrêta un moment, et une expression plus pensive passa sur ses traits, quand, en levant un regard insouciant du côté de Tétendard duroiEdouard, il aperçut la fenêtre delachambre oùle souverain de sa jeunesse, Henrj VI, gémissait prisonnier, presqu'à portée des joyeux retentissements des fêtes de son successeur. Se remettant bientôt, il traversa d'un pas rapide la vaste cour, franchit la Tour-Blanche et gagna le pavillon Royal. Là, il laissa son compagnon dans la grande salle au milieu d'un groupe d'écuyersetde gentilshommes auxquels il le présenta dans les règles comme son ami et parent ; après quoi le second chambellan l'introduisit (non sans quelques mots d'excuses sur Tabsence de son chef, le seigneur de Hastings, alors à la chasse au faucon), dans le petit jarain où Edouard fainéantait depuis midi jusqu'à l'heure du souper. A défaut de fleurs, des touffes brillantes et variées de beautés vivantes s'épanouissaient dans les allées et sur les pelouses de ce carré de
verdure; sous un de ces cloilres (ou galeries mauresques), alors Tort à la mode, le comte lut arrêté dans sa marche par un groupe de jeunes dames jouant aux quilles {'). L'une des joueuses, plus habile que toutes ses compagnes, venait en ce moment d'abattre la quille centrale ou couronnée, 1(3 roi des quilles, et cette dame n'était rien moins qu'Elisabeth, Tépouse d'Edouard, alors âgée de trente-six ans (six ans de plus que son époux), mais dont le teint transparent et délicat conservait encore à sa beauté la fraîcheur et l'éclat de la jeunesse. S'échappant de dessous une haute coiffure brodée de fleurs de lys et ceinte d'un léger diadème de perles, ses cheveux d'un jaune pale, tombaient si droits et si éclatants le long de ses épaules, presque jusqu'à ses genoux, qu'on les eût pris pour un manteau d'or; les rayures bleu et or de sa tunique attestaient son rang royal ; son corsage de satin bleu était bordé d'hermine, et dessinait les formes délicieuses d'un bras potelé sous ses manches collantes, ornées de semence de perles. La reine avait des traits droits et réguliers, mais qui eussent été assez insignifiants sans un air rusé plutôt qu'intelligent, — et la courbe élevée de
(*) Narration de Louis de Bruges , seigneur de Grauthuse, éditée par sir F.^Madden. Archéologie, 1856.
ses sourcils, jointe au léger abaissement des coins de sa bouche, donnait à sa physionomie quelque chose de méprisant et de dédaigneux.
— Monseigneur de Warwick, s'écria Elisabeth en montrant la quille abattue, que diraient mes ennemis, s'ils apprenaient que j'ai culbutéle roi?
— Ils se contenteraient de demander quel est celui de vos frères que votre grâce songe à mettre à sa place, répondit le hardi baron, incapable de retenir ce sarcasme.
La reine rougit et promena sur ses femmes cet œil indécis qui ne savait pas fixer, et dont le regard furtif et oblique avait grandement contribué à lui valoir sa réputation de fausseté égoïste ; elle sentit encore redoubler son dépit en voyant le sourire mal déguisé qu'avait excité la raillerie du comte.
— Non, monseigneur, dit-elle après un court silence, nous tenons trop à la paix de notre royaume pour nourrir une telle ambition; nous ne pourrions pas même nommer nos frères rois des quilles, sans désappointer les espérances d'unNevile.
Le comte, dédaignant de continuer cette guerre de paroles, répondit froidement : Les Nevile sont plus connus pour faire des ingrats que pour demander des faveurs... Je laisse votre altesse à ses quilles.
Sur ce, il s'éloigna pour s(î diriger vers le roi, qui, à demi couché sur un banc h l'autre extrémité du jardin, murmurait à Toreille d'une dame de fort doux propos, à en juger du moins par les yeux baissés et la rougeur de la belle.
— Mort Dieu, grommela le comte, qui était singulièrement exempt de la folie galante de son temps, et dont la pénétration était même souvent (moLSSéi) par son mépiis pour toutes les fadaises amoureuses, comme par exemple lorsqu'il porta plus tard un jugement si injuste sur les talents d'Edouard. — Mort Dieu, si une heure avant la bataille de Touton, quelque sorcier m'eût fait voir dans son miroir l'aspect que présente en ce moment le jardin delà Tour, cette mijaurée de reine et ce roi damoiseau, je n'aurais pas tué de ma main mon destrier noir, mon pauvre Malech , afin de vaincre ou mourir pour Edouard, comte de March.
— Mais, voyez, dit la dame en baissant les yeux sous les regards passionnés du roi , n'ètesvous pas honteux, monseigneur? — Voici l'austère comte qui vient vous gronder de vos infidélités à votre reine , qu'il aime tant.
— Pasque Dieu, comme dit mon cousin, Louis de France, s'écria le roi avec pétulance, je voudrais pouvoir n'endosser Warwick qu'en endossant mon armure. J'aimerais autant bai-
ser une belle bouche à travers ma visière que d'entendre le robuste comte me parler sans cesse de Touton, du roi Jean et du pauvre Edouard II , parce que je n'ai pas éternellement une cotte d'arme au dos. — Allons, éloignez-vous ma charmante, laissez-moi braver seul Tours blanc.
La dame inclina la tête , ramena sa capuche sur sa jSgure et, prenant un sentier opposé à celui que suivait Warwick, se rendit auprès de la reine qui, tant par calcul que par froideur, ne témoignait jamais la moindre jalousie ; tolérance à laquelle elle devait en grande partie l'empire qu'elle exerçait sur le caractère indolent du voluptueux Edouard.
Le roi se leva à l'approche de Warwick , et certes, il y avait quelque chose de fort bizarre dans le contraste de ces deux éminents personnages. Bien que le comte fût richement et même splendidement vêtu, comme à cette époque tout homme haut placé croyait le devoir à son rang et à lui-même , il avait un superbe dédain pour tous les écarts de la mode qui tendaient à empeser les mouvements ou à donner un air efféminé. Jamais de robes traînantes, jamais de souliers longs d'une demi-yard, jamais de pimpantes aiguillettes, de franges prétentieuses; même en temps de paix , le costume du baron avait un caractère à demi-martial.
Edouard au contraire qui, semblable en cela k tous les princes de la maison d'York, poussait jusqu'à la passion l'amour de la toilette, ne s'était pas contenté de remettre en vogue les modes les plus offéminées du temps de Guillaumc-1> lloux, mais il avait tout fait encore pour donner au vieux costume normand une physionomie presqu'orientale. Sa robe (vêtement de femme qui avait presque complètement remplacé dans la haute classe, non-seulement le manteau, mais encore le surtout), flottait jusqu*à ses talons, garnie d'hermine et brodée de fleurs de pourpre sur un fond de drap d'or. Pardessus ce vêtement il portait un camail d'hermine et un collier, ou plutôt un hausse-col de pierreries, non taillées, — ses jambes étaient il est vrai comprimées dans un maillot collant, mais les pans de sa robe, alors croisés sur le devant, en raison de la fraîcheur de la journée, cachaient cette partie du costume, la seule qui eût quelque chose de masculin. Ajoutez à cet accoutrement peu martial, une carnation dont la fraîcheur éblouissante eût fait pâlir les roses d'un teint de jeune ûlle, plus de longs cheveux d'un blond doré, parfumant toute Tatmosphère et tombant raides et droits sur les épaules ; et pourtant, en dépit de toute cette recherche eff"éminée, Edouard n'avait rien d^efféminé dans son
aspect; sa haute stature, ses larges épaules, ses traits mâles et caractérisés, à la coupe large et hardie, où se lisait toute l'énergique bravoure du soldat le plus impétueux après Warwick, et sans contredit du plus grand capitaine de son époque, tout cet ensemble enfin rachetait et faisait disparaître Taffèterie de sa toilette.
— Soyez le bienvenu, mon ami et cousin Warwick, dit Edouard, tandis que le comte fléchissait le genou. Votre frère, 1(î seigneur de Montagu, vient de nous quitter à l'instant; plût au ciel que notre cour eût autant d'attraits pour vous que pour lui.
— Mon cher et honoré souverain, répondit Warwick, dont lame affectueuse, malgré sa fougue emportée, était rarement à l'épreuve d'un mot affable et d'un sourire caressant du jeune roi , si je pouvais vous servir à la cour comme je le puis auprès du peuple, vous n'auriez pas lieu de reprocher à Richard de Warwick de ne pas être aussi bon courtisan que Jean de Montagu. Mais chacun sa tâche. Je pars demain pour Calais d'où je me rends auprès du roi Louis. Et certes, jamais envoyé n'a eu plus de chances d'être bien accueilli, qu'un ambassadeur autorisé à conclure une alliance qui doit valoir à un prince, digne de son bonheur, je l'espère, la
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main de la sœur du plus brave des souverains de la chrétienté.
— De la flatterie, mon cousin!... Epargnej^nous de grâce... quoiqu'à dire vrai, je vousaie provoqué en me plaignant de vos talents de courtisan ; — mais vous n avez étudié votre leçon qu'à moitié... mon bon Waiwick et il est heureux que Marguerite ne vous ait pas entendu; quoi, le prince de France ne doit-il pas être plus flatté d'obtenir une belle dame que d'acquérir pour beau-frère un heureux soldat !
— Sire, répondit en souriant Warwick, vous gavez que je suis un pauvre juge en matière de minois féminins, quoiqu'assez docte appréciateur de la valeur d'un bras de guerrier. — Madame Marguerite, en effet, est digne, par ses attraits, de devenir mère d'hommes de cœur.
— Et c'est-là tout ce que nous pouvons t'arracher, homme de fer. — Bien, il faut nous en contenter. — Et le roi appuyant sa main sur le bras du comte, continua en se promenant lentement sur la terrasse : Savez-vous Warwick que cette alliance avec la France, à laquelle vous nous avez poussé, déplaît horriblement à nos bons marchands de Londres.
— Mort-dieu, répliqua brusquement Warwick, qu'ont à faire les toques-plates avec le mariage de la soeur d'un roi? il leur convient
bien de venir fourrer leur sale grouin dans les alliances des Bourbons et des Plantagenels? — Vous les avez gâtés, monseigneur, — vous les avez gâtés par vos condescendances, — Henry IV, ne ravalait pas Sa Majesté à conférer avec le maire de sa cité; c'étaient les héros d'Azincourt et non des marchands de draps et d'épices qu'Henry V nommait chevaliers du bain.
— Ah! mes pauvres chevaliers du bain, s'écria gaîment Edouard, ne laisseras-tu donc jamais cette plaie se cicatriser en paix? N'avoueras-tu pas que ces hommes avaient leurs mérites?
— Leurs mérites... je ne les ai pas découverts, — à moins que ce ne soient peut-être la beauté et la jeunesse de leurs femmes.
— Tu es injuste envers moi, Warwick, dit însouciamment le roi, — dameCook était contrefaite... dame Philips était grand'mère, — dame Jocelyn était édentée; et dame Waer regardait de sept côtés à la fois, — mais tu oublies à quelle occasion nous nous sommes ainsi mis en frais de faveurs.., c'était la veille du couronnement d'Elisabeth... et il était sage de faire partager ses honneurs à la cité de Londres. D'ailleurs, reprit le roi d'un ton digneet sérieux, moi et ma dynastie nous devons beaucoup à Londres; quand tous les pairs d'Angleterre, hor-
h mis toi et tes amis, s'éloignaient de moi, Lon-
(Iros ni'ost toujours resiée fidùlo el dévouée. — Tu ne vois pas, mon pauvre Warwick, que ces bourgeois grandissent en puissance, à mesure que décroissent leurs supérieurs, les grands seigneurs. Si c'est l'épée qu'un roi doit charger de revendiquer ses droits, c'est d une industrie honorée et satisfaite qu'il doit faire son bouclier en temps de paix. Voilà de la diplomatie, de la vraie diplomatie Warwick; et Louis XI te répétera les mêmes vérités, toutes malsonnantes qu'elles sont à Toreilled'un guerrier.
Le comte s'inclina et répondit avec une grâce touchante : Avons, noble roi , de toujours gouverner comme vous l'entendrez ; à moi de défendre au prix de mon sang cela même que n'approuverait pas ma tête. Si vous doutez de l'opportunité de cette alHance, il est encore temps d'y renoncer. — Dites-moi de congédier masuite, ne me laissez pas traverser les mers. A moins que vous n'approuviez ce mariage, les liens que je nouerais ne seraient que des fils d'araignée.
— Non, reprit irrésolument Edouard , dans ces grandes questions , ta raison est plus vieille que la mienne; mais il en est qui disent que le comte de Charolols est un puissant seigneur, et que l'alliancede la Bourgogne serait plus avantageuse pour nos marchés et nos entrepôts.
— Alors, au nom de Dieu , concluez-la donc !
s'écria le comte en lançant un regard si farouclie, qu'Edouard changea de visage ; seulement , n'exigez pas que je travaille à un tel mariage. Le comte de Charolois me connaît pour être un de ses ennemis; — je rougirais de cacher qui j'aime et qui je hais. Ce sot orgueilleux m'a un jour manqué de respect à la cour de son père , et mon plus vif désir est de lui payer ma dette , ma hache-d'armes au poing. — Accordez la main de votre sœur à l'héritier de Bourgogne et pardonnez-moi de me retirer dans mon château de Middleham.
Edouard, blessé de cette réplique piquante, s'apprêtait à y répondre comme il convenait à la majesté royale, lorsque Warwick reprit d un ton plus posé: Réfléchissez bien, pourtant, que si Henry deWindsor est entre votre mains, sa cause revit en Marguerite et en son fils. Il n'est qu'une seule puissance en Europe qui puisse se rendre redoutable en appuyant les Lancastriens, cette puissance, c'est la France. Faites de Louis un ami et un allié, et vous donnez la paix à votre règne et à vos descendants ; — faites de Louis un ennemi et vous pouvez vous attendre à des conspirations, des stratagèmes, des trahisons, à des jours inquiets et à des nuits sans sommeil. — Vous avez déjà perdu une occasion de vous attacher ce prince remuant et rusé, en refusant
la main de la princesse Bona. Heureusement le mal peut encore être réparé; mais une alliance avec la Bourgogne est une guerre avec la France, guerre d'autant plus mortelle que Louis n'est pas homme à la déclarer, guerre de sourdes menées , qui vous donnera pour adversaires des espions, des acheteurs de conscience, des Ibmenteurs de discorde et de haine, jusqu'à ce qu'un mécontentement popupulaire ait mûri pour Edouard de Lanscastre le moment de débarquer sur vos côtes avec l'oriflamme et la rose rouge , avec des soldats français et des rebelles anglais. Attendrez-vous alors des secours de la Bourgogne? la Bourgogne aura assez à faire de disputer ses frontières aux griffes , toujours menaçahces, de l'infatigable Louis. Edouard, mon roi, mon élève dans l'art des armes , Edouard, mon bienaimé , mon lionoré souverain , pardonnez à Richard Nevile sa brusquerie, et que ses fautes ne ferment pas vos oreilles à ses conseils.
— Vous avez raison , comme toujours , — Boulevard de l'Angleterre, soutien de mon trône, dit avecentraînement le roi. — Partez pour la France et arrangez tout à votre guise.
Warwick s'inclina et baisa la main de son souverain.
— Et, dit il, avec un sourire mélancolique, quand je serai parti , mon suzerain ne se repen-
tira-t-il pas , ne doutera-l-il pas de moi , n*écoutera-t-il pas mes ennemis? ne se laissera-til pas entraîner de nouveau vers les bourgeois flamands par les soupirs de son maire et de ses marchands?
— Warwick, tu supposes à ton roi, un caractère bien peu royal.
— Non, mais cette gracieuse qualité de cédef aux conseils, qui soumet votre orgueil à votre esclave» tne fait souvent craindre que votre fermeté fléchisse, quand on s'adresse à votre cœur.
Et maintenant, mon bon souverain, pardonnez-moi un mot encore : Dieu me garde de me jeter à la traverse de vos faveurs princières ; le sourire d'un roi est un soleil qui doit rayonner sur tout le monde. Mais, songez-y bien, les barons d'Angleterre sont une faCe volontaire et hautaine; n'exaspérez pas les plus puissants dé tos pairs en oubliant trop leurs services passés, et en vous montrant trop prodigue de largesses pour des hommes nouveaux.
— C'est-Ià une allusion à la famille d'Elisabeth, interrompit Edouard en retirant sa main du bras de son ministre, mais soit dit une fois pour toutes, j'aimerais mieux en être réduit de nouveau à mon comté de March, avec le droit qu'a tout sujet d'honorei* qui il aime, que de porter lé sceptre et fât courorirte sans la pré^-
-^ 216 — rogative, qu'on ne saurait contester à tout roi d'anoblir la race et le sang de celle qu'il a jugée digne de son trône. Quant aux barons dont vous me menacez, je ne les bannis pas; — s'ils s'éloignent en grognant de ma cour, eh ! bien, laissez-les user en paix leur mauvaise humeur.
— Roi Edouard, dit Warwick d'un ton mécontent, des services éprouvés ne méritent pas un tel dédain; ce n'est pas parce qu'ils sont parents de la reine, que je regrette de voir comblés d'honneurs et de richesses, des hommes si nouvellement enraciaés au sol que les premières fanfares d'une trompette de guerre disperseraient aux vents leur semis d'hier. Ce qui m'afflige, c'est la préférence accordée à ceux qui ont combattu contre vous, sur les loyaux serviteurs dont le courage a bravé le billot du bourreau et les chances des batailles pour soutenir votre cause. Jetez les yeux sur votre cour, où sont les braves d'York et de Touton? retirés dans leurs châteaux, heurtés et mécontents; attendant encore leurs récompenses, entourés de leurs métayers et de leurs dépendants. Vous, rhérltier d'York, vous restez presque seul, abandonné de tout votre parti, sauf les Nevile, que leurs vieux compagnons d'armes accusent de défection et qu'un jour ou l'autre, votre cour cherchera à écarter et k faire disgracier; —
VOUS restez presque seul au milieu des favoris et des mignons de Lancastre. — N'est-il pas dangereux de prouver à votre noblesse, que c'est flétrissure de vous avoir servi; que c'est honneur et faveur d'avoir combattu contre vous.
— Assez parlé sur ce sujet, cousin, répliqua le roi en s'efforçant de garder sa fermeté, en cela nous ne pouvons tomber d'accord : prenez pour vous tous les autres privilèges de la royauté; concluez des traités et contractez des alliances ; faites la paix ou la guerre ; mais ne rognez pas ma plus douce prérogative, celle de donner et de pardonner. Et maintenant, voulezvous rester à souper avec nous? Les dames doivent s'impatienter d'un entretien qui leur enlève le plus noble chevalier qu'ait vu le monde, depuis que la table ronde a servi de bois de chauffage.
— Merci, mon suzerain; dit Warwick que des flatteries de ce genre étaient plus propres à irriter qu'à amadouer : j'ai encore bien des préparatifs à faire. Je cède votre hautesse à de plus séduisants conseillers.
Ce disant, il baisa la main du roi, et il s'apprêtait à se retirer lorsqu'il se souvint de son parent que de plus graves intérêts lui avaient fait oublier jusque-là. Puisque vous êtes si clément pour les Lancastriens, ajouta-t-il, puis-je réclamer une faveur pour un de mes homonymes.
un Nevile, dont le père s'est repenti d'avoir embrassé le parti de vos ennemis, pour un flls du sire Guy d'Arsdale.
— Ah ! dit le roi en souriant malicieusement, nous voyons avec grand plaisir qu'il est plus facile, pour le cœur chaleureux de notre cousin, de prêcher la sévérité à son roi, que de la mettre lui-même en pratique.
— Vous vous méprenez, sire, je ne demande pas que Marmaduke Nevile supplante ses supérieurs et ses aînés, je réclame seulement, pour lui, comme pour un jeune gentilhomme qui n'a pas pris part lui-même à la guerre et dont le père a regretté ses erreurs, que votre gracé daigne renforcer sa suite d'un ancien nom et d'un fidèle serviteur. Mais j'aurais dû me souvenir que le nom de Nevile était plus fait pour lui valoir un affront qu'une faveur.
— A-t-on jamais vu caractère aussi revêche? s'écria Edouard avec assez de raison; vraiment Warwick, tu prends aussi mal une plaisanterie qu'une femme une représentation. Je me charge de la fortune de ton parent ; tu dis que tu as des ennemis, je ne les aperçois pas, mais pour montrer ce que je pense d'eux, je fais de ton homonyme et client, un des gentilshommes de ma chambre. Quand Warwick trahira Edouard, qu'il songe que le poignard d'un parent de Warwick
est nuit et jour à portée du cœur d'Edouard. Si noble et si touchant était Taccent et l'air aveclesquelsces paroles avaient été prononcées, que le comte, complètement subjugué, leva des yeux humides sur son souverain.
— Edouard, lui dit-il, vous êtes un roi, un chevalier, un gentilhomme et un soldat ; et je crois vraiment que je ne vous aime jamais autant que lorsque je vous irrite par la pétulance de mon zèle.
Sans vouloir ajouter rien de plus, le comte s'éloigna, visiblement ému, et, saluant la reine et ses femmes avec plus de respect qu'il ne leur en avait encore témoigné, il quitta rapidement le jardin. Edouard le suivit d'un regard pensif; l'expression ouverte de sa physionomie s'éva-* nouit soudain, et il murmura avec la longue aspiration d'un homme qui secoue un lourd poids de son cœur:
— Il m'aime, oui, mais il ne veut permettre à personne autre de m'aimer ; il faut que cela finisse, je suis fatigué de cet esclavage.
Et se mêlant aux groupes des dames, il prêta Toreille en silence mais sans apparence de mécontentement, aux mots piquants que décochait la reine sur l'humeur impérieuse et emportée de rhomme au bras de fer qui avait construit son trône.
TIII.
L'antichambre.
Au moment où Warvick franchissait la porte de sortie du jardin, il frôla un jeune homme qu'on reconnaissait pour un prince du sang à son costume chamarré de rayures bleu et or; et qui, bien que beaucoup moins majestueux qu'Edouard, tenait assez de lui pour être regardé comme un fort bel homme. Toutefois, sa physionomie manquait de cet air franc et hardi qui donnait à celle du monarque un caractère si mâle et si héroïque. Ses traits étaient plus mignons, moins accentués, et un habile observateur eut deviné beaucoup de faiblesse et d'irrésolution dans ses yeux d'un bleu clair, et ses lèvres souriantes qui ne s'appuyaient jamais solidement l'une sur l'autre. Il ne portait
pas la longue robe, alors en si grande vogue; sa taille élancée se dessinait à son avantage sous un pourpoint collant qui lui descendait à mi-cuisse et dont le bas ainsi que l'encolure étaient garnis d'une bordure d'hermine. Les manches de ce vêtement étaient fendues de manière à laisser voir le blanc hnon de la chemise et, de plus, ornées d'aiguillettes et de rosaces d'or. Sur son bras gauche était jeté un petit mantelet de velours doublé de fourrures, assez semblable au dolman des hussards de nos jours. Son chapeau ou bonnet, haut de forme, et rappelant la tiare, était surmonté d'une seule plume blanche et son genoux était ceint de.la décoration de la Jarretière. Bien qu'un tel costume fût moins efféminé que celui d'Edouard, l'ensemble du personnage Tétait beaucoup plus, en raison, peut-être, des formes moins musculeuses de son corps et de son extrême jeunesse; car George, duc de Clarence, malgré la part qu'il prenait aux réjouissances et même aux intrigues de la cour, n'avait encore que 17 ans. Posant sur l'épaule du comte sa main resplendissante de joyaux, le jeune prince murmura d'une voix mystérieuse: Arrêtez, — j'ai un mot à vous dire à l'oreille, noble Warwick.
Le comte qui, après Edouard, préférait Clarence à tous les membres de la royale famille
et qui avait toujours trouvé ce dernier aussi docile que le roi était intraitable (quand on contrariait son humeur ou ses passions), le comte, dis-je, répondit par un sourire d'amitié à l'accueil du jeune prince et se laissa entraîner par lui, loin des groupes de seigneurs qui emplissaient l'appartement, vers les accoudoirs d'une vaste fenêtre à châssis. Tandis qu'ils conféraient ensemble, les courtisans s'entre regardaient et plus d'un coup-d'œil de haine et de crainte était dirigé sur le comte; car ces courtisans se composaient en grande partie de parents ou d'amis de la reine; et, bien qu'ils n'osassent pas afficher ouvertement la rancune dont ils payaient le dédain orgueilleux de Warwick, cependant ils caressaient l'espoir de le voir bientôt disgracié et humilié, s'inquiétant peu que l'état fût dévasté par la tempête, pourvu qu'elle déracinât le chêne géant qui leur cachait le soleil et arrêtait encore leur croissance. Il y avait bien, il est vrai, dans le nombre quelques hommes d'une plus forte trempe et d'une plus haute naissance, quelques rares vétérans du grand-père du roi ; lesquels se tenant à une distance hautaine de la foule, considéraient Warwick avecle même amour, la même vénération qu'avaient pour lui les métayers, les paysans et les artisans; car d^ns cette lutte toujours croissante mais sourde
de la bourgeoisie, la grande noblesse et la populace, comme on Ta vu souvent plus tard, étaient unies d'affections quoique mues par des vues toutes différentes; et la classe moyenne et marchande, parmi laquelle le penchant du comte pour les alliances françaises et son mépris pour le commerce avaient porté un grand coup à sa popularité, était seule à ne pas partager l'enthousiasme que le ministre au cœur de lion inspirait au reste de la nation. Il faut avouer néanmoins que l'élévation de la famille d'Elizabeth avait introduit à la cour une race beaucoup plus intelligente et plus éclairée que n'en avait nourri depuis longtemps un sol si peu propice; et dans ces disputes d'antichambre c'était l'orgueil de l'éducation et de l'esprit qui avait le plus beau rôle en face de l'orgueil de la naissance et des muscles.
Au nombre des ennemis du comte était un homme doué de toutes les qualités propres à en faire le chef d'un mouvement de réaction (qu'on nous passe l'expression), je veux parler d'Anthony Woodville, devenu seigneur de Scales par sa femme , et qui, en ce moment, se tenait debout au centre de l'appartement. Comme à l'approche d'un adversaire redoutable, les troupeaux se ressererrent lentement autour de leur guide, ainsi le j;)arti de la reine se groupait len-
lemenl et peu àpeu autour decetbomme remarquable, en voyant la présence prolongée de Warwick.
— Grand merci, dit le seigneur de Scales, d'un ton quelque peu affecté, la conjonction de l'ours et du jeune lion est un important présage sur lequel j'aimerais assez pouvoir consulter l'érudition d'un astrologue.
— On dit , remarqua un des courtisans , que le duc de Clarence tient en grande affection les domaines ou la personne de la dame Isabelle.
— Par ma foi , une assez belle fille , reprit Anthony, quoiqu'elle ait les traits un peu trop marqués , et un esprit tout à fait illettré , suivant toutes probalités; ce qui serait fâcheux, car Georges de Clarence a quelque goût pour les arts etla poésie ; mais, comme l'a dit Occlève : l'or, l'argent, les joyaux, les étoffes et le luxe, rendraient Georges amoureux d'une figure encore moins gracieuse que celle de dame Isabelle , tout grand qu'est son nez. — Je gagerais mon meilleur destrier contre le bidet d'un tailleur qu'elle ne sait ni lire ni même épeler.
— Entends-tu , ce perroquet , murmura le seigneur de Saint-John à l'oreille d'un de ses compagnons d'armes de Touton , les temps sontils tellement sens dessus dessous , que maître Anthony Woodville puisse décocher ses quoli-
bets de traiteaux contre Théritière de Salisbiiry et Warwick, en pleine antichambre royale.
— Et parler d'épeler et de lire, comme si c'étaient là des vertus cardinales! répondit son brusque compagnon; par Notre-Dame, j'ai chez moi deux jolies filles, qui ne trouveront jamais de maris, je suppose, vu qu'elles savent seulement filer et être chas tes... deux talents qui ne fleurissent plus , pour les damoiselles, sous la rose blanche.
Pendant ce temps, Warwick et Clarence, sans se douter ou se soucier de l'attention qu'ils excitaient, continuaient à causer avec plus de chaleur encore que jamais.
— Non, Georges, non dit le comte , qui en sa qualité de descendant de Jean de Gaunt et d'allié de la famille royale, conservait, en petit comité, une familiarité toute paternelle avec les princes d York, bien que, dans les occasions d'apparat, il témoignât scrupuleusement sa déférence pour leur rang; non, Georges, calme ta fougue, pour Tamour de ton frère et de l'Angleterre. Je suis aussi peiné que toi d'apprendre que la reine ne daigne pas même t'épargner dans son aigreur fiéleuse; mais il y a là, crois-moi, un charme qui doit se rompre tôt ou tard> et rendre à lui-même notre royal Edouard.
*- Un charme, dit Clarence! pensez-vous
donc que sa mère Jaccïuetla ait ensorcelé le roi. Une allusion à de tels sortilèges , sortie de votre bouche, et répandue dans le peuple, éveillerait bientôt le même orage qui a enlevé Eléonore Cobham de la couche du ducHumphrey, pour la traîner dans les rues de Londres, vêtue d'une chemise de pénitente.
— Vraiment, dit avec indififérence le comte, je laisse de si graves questions aux prélats et aux prêtres. Le charme dont je parle est celui qu'exerce un beau visage sur un cœur inflammable ; et Edouard n'est pas assez constant pour que cette fascination ne finisse pas par s'user.
— Je regrette beaucoup , noble cousin , que vous quittiez la cour dans ces circonstances ; le cœur de la reine est pour la Bourgogne, la haine de la cité est pour la France ; et une fois quevous serez parti , je crains que le roi , à force d'être importuné , ne se décide à marier ma sœur au comte de Charolois.
— Oh ! s'écria Warwick , avec une imprécation qui retentit jusqu'au bout de l'appartement et fit tressaillir tous ceux qui l'entendirent. — Mais, s'apercevant de son indiscrétion, il baissa la voix et murmura sourdement, en serrant prèsqu'avec rage le bras du prince.
— Si Edouard était capable de déshonorer
ainsi mon ambassade, de se jouer à ce point de ma bonne loi, de mon dévouement ; de me traîner ainsi dans la boue aux yeux de la chrétienté; alors, moi, moi — Il s'arrêta, et lâchant le bras du prince , il ajouta , d'une voix altérée : je laisserais à ses maîtresses, à sa femme et à ces poupées de soie dont il fait des pairs, ce qui est facile , mais dont il ne saurait faire des hommes , la tâche de défendre son trône contre le petits-fils d'Henry V. Mais tes craintes, ton zèle , ton amour pour moi , très-cher prince et cousin, te rendent injuste envers l'honneur royal et la loyauté chevaleresque d'Edouard. Je pars avec la certitude que, par cette alliance avec la France, j'enlève à la maison de Limcastre tout espoir de recouvrer ce royaume.
— Mais, neserait-ilpassage devoir masœur Marguerite ? elle est altière et elle pense que vous pourriez au moins prendre la peinede lui demander son consentement, et de l'entretenir des bonnes qualités de son futur seigneur et maître.
— Les filles d'York seraient-elles déjà gâtées à ce point, par les manières et les principes d'une cour où, je ne puis , que Dieu me damne ! distinguer un homme d'une femme ? N'est-ce pas assez pour votre sœur de donner la paix à toute l'Angleterre et d'affermir le trône de son
frorci? N\ st-ce pas assez pour elle d'épouser le fils irnii roi (lesamdant de Charlemagne et de saint Louis rFaul-il que j'aille, toque en main, lui roucouler les avantages physiques de l'époux que lui a choisi sa famille, lui jurer que les cheveux de son fiancé sont aussi longs que ceux d'Edouard^ et qu'il salue avec toute la grâce de maître Anthony Woodville ? — Charge-toi de lui débiter cela , mon gentil Clarence , si tel est ton bon plaisir ; — tout ce que Warwick pourrait lui dire, ne saurait qu'irriter son oreille, si elle est telle que tu la représentes.
Le duc de Clarence parut hésiter un moment, puis il dit , en rougissant légèrement :
— Alors , si c est seulement aux parents d'une demoiselle qu'il appartient de disposer de sa main, puis-je espérer de vous une réponse gracieuse quand la dame Isabelle?....
— George, interrompitWarwick avec un sourire affectueux et paternel, — quand nous aurons mis l'Angleterre à l'abri de tout danger, le fils de Richard d'York ne pourra rien demander en vain à Warwick. Hélas! ajouta-t-il tristement, ton père et le mien ont mêlé leur sang et ont été unis dans la mort; et je pense qu'ils nous souriront du haut du ciel quand une génération plus heureuse cimentera par un mariage cette union sanglante.
Sans attendre de réponse, le comte s'éloigna soudain, jeta sa toque sur sa tête et poussa droit au milieu des courtisans qui continuaient à chuchoter. Ceux-ci s'écartèrent en s'inclinant profondément, devant sa marche hautaine, mais à peine eurent-ils vu son panache disparaître sous la voûte de la porte, qu'ils éclatèrent en un concert d'exclamations indignées et de railleries sarcastiques sur son manque de savoir vivre.
Tandis que cette scène se passait dans les appartements intérieurs du palais, Marmaduke avec la franchise et Tentrain qui appartenaient à sa jeunesse et à son éducation, s'était promptement acquis une grande popularité parmi ses nouveaux amis, et il riait haut et fort avec un groupe de jeunes gens, près d'une table de galet alors que reparut Warv^ick.
Bien que le comte fût tellement détesté par les courtisans de première classe, il était encore le favori des chevaliers et des gentilshommes moins haut placés qui occupaient à la cour les postes secondaires ; et avec eux, de fait, ses manières si arrogantes pour ses ennemis, reprenaient l'aisance familière d'un chef idolâtré. II fut charmé de voir le chemin qu'avait fait son protégé, et soulevant sa toque pour saluer d'un signe de tête le groupe des jeunes gens, il dit en appuyant son bras sur Tépaule de Marmaduke :
— IVIcrci, et grand merci à vous, chevaliers et gentilshommes, pour l'accueil courtois que vous venez de faire au jeune fils d'un vieil ami. Notre roi a daigné l'admettre à la cour dont vous êtes l'ornement. Ah 1 maître Falconer, et comment se porte ton digne oncle ? jamais plus brave chevalier n'a foulé la terre! Quel est ce jeune gentilhomme là-bas? un nouveau visage et un mâle visage sur mon ame ! — daignez me le présenter, s'il vous plaît! Le fils d'unSaville! Messire, à mon retour, ne soyez pas le seul des Saville qui s'éloigne de notre table au manoir de Warwick. Maître Dacre, rappelez-moi à madame votre mère ; elle et moi nous avons maintes fois dansé ensemble dans le bon vieux temps; nous revivons tous dans nos enfants. — Bonne fortune messieurs. Marmaduke, suivez-moi aux offices, vous logez au Palais, vous êtes gentilhomme de service du plus gracieux, et, si Dieu prête vie à Warwick, du plus puissant des souverains de TEurope. Je verrai Montagu chez moi ; il vous instruira de vos devoirs, et vous indemnisera de toutes les discourtoisies du Préaux-Jeux.
LIVIIE TROISIEME.
Daii!<» lequel llii^itoire passe de la Cour du Roi à la cellule du ^aTant,
El relaie les périls auxquels s'expose un philosophe en se mêlant des
affaires du monde
Le Sage solitaire el la Vierge solitaire.
Tandis que Marmaduke Nevile débutait ainsi dans une cour qui, bien que moins intelligente et moins raffinée que celles des époques plus récentes, était encore plus propre à éblouir l'imagination, à aiguiser l'esprit et à charmer les sens (car autour du trône d'Edouard, la chevalerie était dans toute sa splendeur ; Tintrigue toujours en jeu , le plaisir éternellement l'aîle au vent) ; Sybill avait amplement le loisir, dans sa solitude, de réfléchir aux incidents qui avaient précédé le départ de son hôte. — Bien qu'elle eût repoussé l'amour de Marmaduke, le ton du jeune écuyer, si prompt à changer ; ses paroles incohérentes, sa confusion, son brusque adieu suivant de si
près sa déclaralion; n'avaient pu manquer de froisser en elle cet orgueil d(î femme qui ne s'endort jamais tant que la pudeur n'est pas morte. Toutefois, c'était là une des moindres causes de la profonde humiliation sous laquelle elle fléchissait ; le brocard significatif que lui avait lancé la chanson des tymbestères la blessait au vif; le sourire calme et indifférent avec lequel l'étranger l'avait regardée ; la beauté de la dame qu'il accompagnait, éveillaient en elle un mélange de sentiments confus et contradictoires, mais dont le plus poignant était peutêtre celui de la jalousie.
Au milieu de son trouble, les questions qu'elle s'adressait la faisaient tressaillir d'effroi ; si elle avait vraiment permis à ses pensées de s'arrêter trop tendrement sur un homme dont un abyme la séparait à jamais, que pouvait lui faire l'indifférence de cet homme? rien ; et pourtant elle eût donné des mondes pour chasser de son souvenir ce sourire insouciant.
Fuyant enfin devant la tyrannie de ces sentiments tous nouveaux pour elle, elle vint à jeter les yeux sur l'escarcelle qu'Alwyn lui avait fait remettre par la vieille Madge ; cette vue lui rendit le souvenir de son père, la douce joie d'avoir subvenu à ses besoins : elle serra le petit trésor, bien décidée à le consacrer entièrement
à Warner, et, après avoir lavé ses yeux pour qu'il n y vit nulle trace de chagrin qui pût Taffliger^ elle gagna d'un pas distrait la chambre du savant.
L'ardente vivacité de la jeunesse regarde comme quelque chose de merveilleux et de surnaturel cette vie en dedans de la vie que développe et nourrit la passion de la science, passion bien plus exclusive et bien plus puissante que l'amour ; passion qui ne réclame pas de sympa^ thie, et qui s'isole au milieu de ses rêveries et de ses œuvres comme un Dieu au milieu de ses créations.
Le philosophe, lui aussi, avait éprouvé une vive affliction depuis sa dernière entrevue avec sa fille. Dans son orgueil, il avait voulu rendre Marmaduke témoin des opérations mystérieuses de sa machine qui, le matin même, avait paru naître à la vie, et, après le départ du jeune homme, en faisant seul son expérience, il s'était hélas aperçu que de nouveaux progrès n'avaient servi qu'à le jeter dans de nouvelles difficultés. Il avait fait le plus grand pas dans la création gigantesque des temps modernes, et il se trouvait arrêté par l'obstacle qui mit si longtemps en défaut le puissant Génie de notre époque. Le cylindre était là, là était la bouilloire, et pourtant, quoi qu'il fit, la vapeur refusait de fàife
fonctionner le cylindre. Et maintenant, patient comme l'araignée qui reconstruit sa toile brisée, il s'occupait ardemment à fabriquer un nouveau cylindre avec d'autres matériaux, — C'est étrange, se disait-il, fort étrange que la chaleur du moteur ne favorise pas le mouvement, — Et buttant ainsi près de la vérité, il travaillait sur de nouveaux frais.
Cependant Sybill s'était assise sur un amas de fagots, dans un coin, et paraissait fort occupée à tracer des caractères sur le sol poudreux avec la pointe de sa pantouffle. Si fraîche, si belle, si jeune, au milieu de cette atmosphère enfumée, et de cette scène étrange, en face de cet homme usé, un poète Teut prise pour la plus jeune des grâces descendue dans la forge de Mulciber.
Le savant continuait à travailler, la jeune filie à renouer ses rêveries, et Tombre du soir s'étendait peu à peu sur eux; la forge et le modèle se reposaient et le silence n'était interrompu que par le grincement de la lime d'Adam, ou par les exclamations de complaisance qui échappaient parfois à son enthousiasme. Ainsi, loin du fracas, du faste et des niaiseries du monde extérieur, même à cette époque turbulante et demi barbare, se développaient et travaillaient dans risolément ( Tun dédaigné et ignoré, l'autre maudit et abhorré), les deux moteurs de tout
ce qui fait la vie morale des êtres d'élite de tous les siècles: rimagination rêveuse de la femme et le génie actif de Thomme.
Maître Adam Warner devient avare, et se conduit d'une manière
honteuse.
Pendant deux ou trois jours, rien ne vînt troubler la monotonie extérieure de l'existence de la famille du Reclus. En apparence tout était rentré dans l'ordre accoutumé. Mais on n'entendait plus Sybill chanter dans l'escalier en montant auprès de son père. Bien qu'elle lui tînt cOà^pagnie aussi régulièrement qu'auparavant, sa jeune vivacité n'avait plus de ces mouvements pétulants, de ces folâtres babillages qui, par le passé, impatientaient si souvent notre savant, distrait de ses graves méditations. Les soucis, les inquiétudes du lendemain qui absorbaient d'ordinaire une si grande partie des journées de Sybill, lui avaient depuis peu
fait trêve, car le prix des manuscrits vendus par Alwyn était suffisant pour défrayer leurs modestes besoins pendant bien des mois. — Adam de plus en plus abîmé dans ses études, n'avait pas l'air de s'apercevoir du surcroit d'abondance de sa table, non plus que de l'achat de plusieurs petits objets d'ameublement, inconnus chez lui depuis bien des années. Il dit seulement un matin : C'est étrange mon enfant, à mesure qu'il prend de la vie (et il montrait son modèle), il semble, aux yeux de mon imagination pourvoir de plus en plus au bien-être qu'il nous procurera un jour en réalité. Je ne sais, mais, la nuit dernière, j'ai trouvé ma couche merveilleusement mœlleuse, et les couvertures m'ont fait l'effet d'être plus chaudes qu'à l'ordinaire, car je ne me suis pas réveillé glacé.
— Àh ! pensa sa fille en souriant à travers ses yeux humides, tant que mes soins pourront éloigner quelques cailloux de son sentier désolé, comment me plaindrais-je?
Leur isolement était maintenant parfois interrompu par les visites de Nicholas Alwyn. Le jeune orfèvre avait quelques notions de mathématiques élémentaires; de plus il n'était pas sans disposition pour les inventions mécaniques et il se plaisait à construire des horloges, quoiqu'un tel travail fût en dehors de sa profession.
Le désir de profll(;r des connaissances du savant servait de prétexte à son assiduité; mais Warner était tellement livré, corps et ame, à ses élucubrations qu'il ne s'occupait que fort peu de l'éducation de son nouvel ami. Néanmoins, Alwyn était satisfait, car il voyait Sybill, il la voyait sous la face la plus séduisante de son caractère, fille tendre, patiente, dévouée ; et ces vertus domestiques touchaient de plus en plus son honnête cœur d'Anglais. Mais toujours gauche et gêné , il ne trahissait rien de ses sentiments; il était rare qu'il adressât la parole à Sybill, et quand il le faisait c'était toujours avec une contrainte cérémonieuse. Ne se doutant nullement de sa conquête, la jeune filte n'était guère moins indifférente à ses visites qu'Adam Warner, luimême.
Mais tout d*un coup les yeux et l'esprit d'Adam s'éveillèrent de leur long sommeil; tout d'un coup il flaira l'or, forcé qu'il était d'interrompre ses travaux, faute de pouvoir se procurer, avec ce qui lui restait du cadeau de Marmaduke, les précieux matériaux dont il avait besoin. Il était sorti un soir, à l'insu de Sybill, et il avait dépensé, au profit de son modèle, ses deux derniers marcs, mais en vain. Le mécanisme était, il est vrai, complet en lui-même ; car l'inventeur avait triomphé de la difficulté qui un
instant l'avait arrêté ; mais Adam avait compliqué son idée primitive en ajoutant à son invention de nouvelles pièces destinées à démontrer d'une manière palpable la puissance de son mobile. Afin de convaincre les ignorants, il était nécessaire à cette époque de leur mettre sous les yeux non-seulement le principe de la machine, mais encore quelques-uns de ses effets ; en d'autres termes, de leur faire voir un moulin tournant sans le secours de Teauou du vent, un véhicule mis en mouvement sans l'aide d'aucune force étrangère, par le fait seul de son moteur. — Or, ce projet complémentaire avait fait surgir devant lui de nouveaux obstacles. Pour le malheur de la science, non-seulement les livres et les instruments étaient fort chers alors, mais les savants, encore éblouis par les pompeuses illusions de Falchimie, supposaient à l'or vierge ainsi qu'à diverses pierres précieuses des vertus toutes particulières, même pour les opérations pratiques les plus simples. — Un anneau de la chaîne de procédés que suivait Adam lui avait fait défaut, il s'était trouvé à court d'imagination, forcé d'arrêter son travail, et en parcourant le docte manuscrit, — hélas, perdu pour nous, dans lequel certains docteurs Allemands avaient cherché à exphquer les suggestions, grosses de conséquences, de Roger Bacon, il 1. i6
était tombé sur un passage où il était dit que l'axe d'un certain rouage devait être de diamant. Or, il se trouvait que le mécanisme d'Adam, malgré sa complication dont la science moderne a démontré rinutilité, n'avait nul besoin de la roue en question, ni à plus forte raison du diamant absent; il se trouvait aussi que rintelligence de notre savant, extraordinairement lucide en ces matières, quoique fort obtuse dans la vie réelle, ne pouvait combiner au' cune opération mathématique à l'aide de laquelle l'agence de l'essieu de diamant pût en rien remédier à la difficulté qui l'avait arrêté; et pourtant, en dépit de toutes ces raisons concluantes, le maudit diamant commença à lui trotter en tête, à Tobséder sans cesse ; sur ce point, l'autorité Allemande était si positive, et elle avait si souvent dit vrai ! — Et ce n'était pas tout, il ne s'agissait pas d'un diamant vulgaire... il en fallait un qui eût été doué, par certains charmes, de propriétés exceptionnelles; ce diamant devait être exposé pendant un nombre fixé d'heures aux rayons de la pleine lune; puis il était nécessaire de le laver dans un élixir primitif et merveilleux, dans la composition duquel entrait une assez grande quantité de l'or le plus pur. Ce joyau était destiné à être pour la machine, ce que Tameest pour le corpS; un prin-
cipe glorieux et pénétrant de vie et d'activité. Telles étaient les rêveries qui obscurcissaient le berceau de la science, et Adam, malgré sa raison, son érudition positive, n'était qu'un des enfants géants de Taurore. Les phrases magnifiques et les promesses solennelles du mystique Allemand s emparèrent de son imagination. Nuit et jour, qu'il veillât ou dormît, le diamant brillait à ses yeux sous les rayons silencieux de la pleine-lune; et, pendant ce temps tout était arrêté; — au dernier pas de sa découverte, il était frappé de paralysie. Alors appelant de tous ses désirs, le vil métal qui lui était nécessaire pour acheter la précieuse pierrerie et les ingrédients de son élixir, il s'aperçut soudain que l'argent avait été à Tanivre autour de lui, qu'il avait dormi sur mu) couche moelleuse, et vécu somptueusement. — Il fut saisi d'une sainte colère. Comment Syblll avait-elle osé lui dérober son trésor, gaspiller pour le corps de boue ce qui eût pu profiter à Tesprit éternel? Sous l'ardeur inquiète et tourmentée du savant, sous son dévouement sublime à son idée fixe, se cachait, à l'insu de son cœur simple et tendre, une cruauté insatiable. Le spectre de fer, son modèle, avait tout englouti, comme un Moloch, sa santé, sa vie, son amour, et il ouvrait maintenant la gueule pour dévorer son enfant. Adam se leva de sa
couche, — le jour comnKMiçait h poindre, — il endossa sa robe de chambre; il s'achemina à grands pas vers la pièce où dormait sa fille; — le pûle crépuscule glissait à travers la misérable fenêtre sans rideaux; mais Adam ne remarqua pas même que la pauvre enfant, qui avait provoqué sa colère en meublant la chambre qu'il occupait lui-même, n'avait rien dépensé pour rendre la sienne moins inhabitable et moins triste.
Un bahut et deux escabeaux vermoulus , une paillasse à terre , sur laquelle reposait Sybill , ses pauvres vêtements soigneusement plies à côté de son grabat , c'était là tout ce qu'éclairaient les rayons du matin. Rien, rien, si ce n'est cet air indicible d'ordre et de propreté que répand autour d'elle une ame virginale déjeune fille , même dans le plus vil réduit ; rien , pour distinguer de la chaumière habitée par la fille du plus bas mercenaire , la chambre de celle dont Tenfance s'était passée au milieu des cours ! Mais lui, lui, qui avait jeté dans le gouffre de son idée fixe, la fortune de son père et celle de son enfant , il ne vit rien de cette pénurie oublieuse d'elle-même ; car le diamant dansait devant ses yeux. Il s'approcha du lit; quel contraste entre cette couche de paysan étendue entre quatre murs nuds, avec la beauté délicate
et enchanteresse de la jeune dormeuse ! — Les couvertures, insuffisantes, laissaient en partie à découvert un cou de neige, une épaule arrondie; la figure reposait sur le bras avec une grâce enfantine , les joues étaient légèrement colorées, et les lèvres s'épanouissaient en un sourire, car
pendant son sommeil, la vierge rêvait Un
doux rêve ! — C'était un spectacle à toucher le cœur d'un père, à changer ses battements en prières silencieuses; — pourtant, n'accusez pas Adam de dureté, ne le traitez pas d'homme dénaturé parce qu'il n'éprouva pas alors ce qu'eussent ressenti des cœurs plus durs que le sien ; — car le père ne vivait pas alors en lui » l'homme même n'était plus ; comme son modèle, il n'était rien qu'une machine de fer ; sa vie, c'était son idée fixe.
— Sus, sus, enfant, dit-il d'une voix sourde, où est l'or que tu m'as caché ; éveille-toi et avoue-moi tout.
Si brusquement arrachée à son beau rêve , Sybill tressaillit et aperçut le visage avide et hagard de son père; — étrange et indéfinissable était l'expression de cette physionomie: elle n'était ni menaçante , ni irritée , ni même sévère ; les yeux regardaient dans le vide , les traits étaient tendus et pourtant une animation intense et égarée éclairait et pénétrait cet en-
semble, c était la figure d'un somnambule. Dans le premier trouble de sou réveil, Sybill crut en effet que tel était Tétat de son père ; mais l'impatience avec laquelle il lui secouait le bras en ouvrant convulsivement sa main restée libre et en répétant : Tor, Sybill, Tor! Pourquoi me T astu caché ? la convainquirent promptement que Tesprit de Warner était sous le coup de la maladie qui faisait à la lois toute sa faiblesse et sa force.
— Mon père, dit-elle d'une voix pitoyable, ne voulez-vous pas vous laisser les moyens de soutenir votre force et votre santé jusqu'à la réalisation de vos espérances? Ah! mon père! c'est pour vous seul que votre Sybill a mis de côté ses faibles gains.
— L'or, répéta machinalement Adam, mais d'un ton plus doux... tout, tout ce que tu as.,, comment te l'es-tu procuré? parle?
— Par le travail de ces mains : Ah!... ne me regardez pas avec cet air sévère.
— Toi, toi qui n'as pour ayeux que des chevaliers, toi travailler! dit Adam, dans les yeux duquel flamboyait son vieux instinct de gentilhomme, tu as eu tort.
— Ne travaillez-vous pas, vous aussi?
— Oui, mais pour tout un monde. . . L'or, l'or. Sybill se leva, et jetant pudiquement sur ses
épaules le vieux manteau qui couvrait sa paillasse, elle alla ouvrir un bahut, y prit l'escarcelle et la tendit à son père.
— Si tel est votre bon plaisir, recevez-le donc, et que Dieu le fasse prospérer entre vos mains.
Avant que les serres d'Adam eussent pu s'abattre sur le trésor, une main brusque le saisit à l'épaule, l'escarcelle fut arrachée à Sybill, et le corps décharné et à demi nu de la vieille Madge s'interposa entre le père et l'enfant.
— Eh, messire, dit-elle de sa voix criarde et fêlée, j'ai bien pensé, quand j'ai entendu votre porte s'ouvrir et vos pas précipités retentir sur rescalier,que vous n'aviez pas de bonnes œuvres en tête. Fi, mon maître, fi ! Je me suis cramponnée à vous quand tous vous jetaient la pierre, et quand la faim au dedans et les insultes au dehors étaient mon unique salaire ; car je vous avais toujours regardé comme un homme bon et généreux, bien qu'à peu près fou. Mais voler ainsi votre pauvre enfant, la laisser mourir d'inanition et de douleur, — non, non, halte-là ! Nous autres vieilles gens, nous sommes faits à cela. Mais la jeunesse, c'est différent. Jetez les yeux autour de vous. Je me rappelle encore ce qu'était cette chambre lors de votre arrivée dans la demeure de vos pères. Vierge du ciel ! il y avait là un beau lit, chaia-
dément drapé de damas de soie. Ces murs de pierres (Haicnt garnis d'une tapisserie de Flandre, que la reine Marguerite avait donnée à Madame pour son mariage... et il fallait voir comme c'était merveilleux, avec ces histoires de la bible qui réjouissaient les yeux et édifiaient les bons chrétiens. Eh, mcssire, ne vous souvenez-vous pas du digne chevalier aux chausses écarlates, qui s'appelait Maître Adam comme vous, et de sa femme, madame Eve, avec sa pimpante tunique bleue et son corsage garni de é?ntelles. Et maintenant, maintenant jetez les yeux autour de vous et voyez à quoi vous avez réduit votre enfant.
— Chut, chut, Marguerite, fit Sybill, tandis que Warner contemplait la vieille servante avec un trouble évident, mêlé d'une honte naissante, promenant ses regards autour de la chambre et poussant de temps en temps de profonds soupirs étouffés.
— Mais moi, je ne veux pas me taire poursuivit Madge, je veux dire ce que j'ai à dire; car je vous aime tous deux, et j'aimais aussi ma pauvre maîtresse qui est morte et défunte. Ah! messire, vous avez raison de gémir, cela vous fait du bienfiet maintenant que notre douce demoiselle est grande,maintenantque vous devriez songer à amasser une dot pour elle, car pas de
mariage où il n'y a pas de quoi faire bouillir le pot! maintenant vous lui arrachez le peu qu'elle a gagné à la sueur de son front, à elle! oh! honte à votre cœur !.. . et pourquoi, pourquoi, messire? — pour que les voisins mettent le feu à votre maison, et que les enfants...
— ^ Silence femme, cria Adam d'une voix tonnante, silence, sortez!
Et il accompagna ces mots d'un geste si imposant que Madge, réduite au silence, quitta la chambre en jetant sur Sybill un regard de compassion. Adam demeura un instant immobile; mais quand il sentit les bras de son enfant s'enlacer à son cou; quand il entendit sa voix , luttant contre des larmes, le conjurer de ne pas faire attention aux folies de la vieille domestique, le prier de prendre tout, tout ; lui répéter qu'il serait facile de regagner plus encore , la glace de sa philosophie se fondit tout d'un coup; l'homme se réveilla en lui, et étreignant Sybill sur son cœur, il couvrit de baisers ses joues, son front et ses mains, en balbutiant : Non, non, pardonne-moi, pardonne à la cruauté de ton père... à force de penser il faut que j'aie perdu la raison... oui, oui, je suis vraiment tombé en démence. Pauvre enfant, pauvre Sybill — et il se mit à lui caresser les joues avec une pitié enfantine et déchirante : — pauvre enfant comme
tu es pûle, — si frêle, si délicate! et cette chambre, — et ton isolément, et... ah! ma vie a été pour toi une malédiction et pourtant je voulais la léguer comme un bienfait à tout l'univers.
— Mon père, mon père bien-aimé, ne parlez pas ainsij — Vous me brisez le cœur. . . Voici, voici... prenez cet or; ou plutôt, car il ne faut pas que vous vous exposiez de nouveau aux insultes, laissez-moi remployer à acheter ce dont vous avez besoin. Apprenez-moi, avec confiance, sans...
— Non , non , s'écria Adam , avec cette énergie qui cherche à s'effrayer elle-même, — je ne voudrais pas pour toutes les merveilles accomplies par la science, je ne voudrais pas charger mon ame de cette infamie. Dépense cet or pour toi, garnis cette chambre, achète-toi des vêtements, tout ce qui t'est nécessaire... je le veux... je l'ordonne... Et écoutemoi bien : une autre fois, s'il t'arrivede gagner encore de l'argent, cache-le à ma vue, cachele soigneusement, — les désirs des hommes sont d'infâmes tentateurs. Je ne/un'étais pas encore aperçu, en m'adonnant à la sagesse, que j'avais un vice... Je m 'éveil! ^t c'est pour trouver en moi un avare et un voleur.
Là-dessus il s'enfuit et gagna sa chambre dont il verrouilla la porte.
Un étrange visiteur. — Tous les âges de l'iiumanité enfantent leurs
humanitaires.
Sybill , dont le noble cœur saignait pour son père , et qui se reprochait maintenant de lui avoir caché son petit pécule , se hâta de s'habiller pour monter auprès de lui , et chercher à adoucir les pénibles émotions que l'honnête rudesse de Madge avait éveillée en lui. Mais avant qu'elle eût achevé sa toilette , elle entendit frapper lourdement à la porte du dehors ; la voix chevrotante de Madge répondit à une autre voix sonore et vibr qte , et bientôt la vieille domestique gravit l'escalier conduisant au laboratoire de Warner» sn'mç d un homme que Sybill reconnut à l'instant, car il n'était pas facile à oublier, pour le prolecteur qui avait sauvé la mai-
son des fureurs de la populace. — Elle se recula vivement, alors qu'il passa devant sa chambre, et elle attendit , slupétaite et quelque peu alarmée , le retour de Madge. Cette vénérable personne, après avoir décidé, non sans peine, le philosophe à ouvrir sa porte et à recevoir l'étranger, redescendit l'escalier et marcha droit à la chambre de sa jeune maîtresse...
— De la gaîté, de la gaîté, ma chère enfant, dit la vieille femme... J'espère que nous allons avoir des jours meilleurs ; car le digne homme que je viens d'introduire m'a assuré qu'il venait dire à maître Warner des choses qui tourneraient fort à son profit. Et c'est un fameux personnage que ce Robin ! — Vous avez vu comment il a empêché les mécréants de brûler la maison !
— Quoi ! vous connaissez cet homme Madge? Que fait-il ? qui est-il ?
Madge prit une mine embarrassée :
— C'est là plus que je saurais vous en dire , ma douce maîtresse. Mais quoiqu'il ne soit dans le quartier que depuis quelques semaines, tout le monde le respecte et en fait grand cas. On dit qu'il est riche et bon ; il fait beaucoup de bien aux pauvres.
Tandis que Sybill écoutait les explications de Madge , l'étranger, qui avait soigneusement refermé derrière lui h porte du laboratoire, adres-
sait ainsi la parole au savant, après l'avoir examiné silencieusement pendant quelques instants :
— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés , Adam Warner, nous avions tous deux , sur le dos , des sacs d'écoliers; regardez-moi bien.
— En vérité, répondit languissamment le philosophe, encore sous le coup del'abattement que lui avait laissé sa scène avec Sybill , — je ne puis me rappeler vos traits ; et il ne me semble pas probable que nous ayons été camarades d'études, vu que mes cheveux sont gris et qu'on me dit vieux, tandis que vous, vous êtes encore dans toute la verdeur de l'âge.
— Pourtant , reprit l'étranger , il n'y a guère entre nous que quelques deux ans de différence. Alors que tu dévorais des textes arides et que tu débitais du latin à l'aune, ne te souvient-t-il pas d'avoir connu un certain vaurien, nommé Robert Hilyard qui mettait sans cesse le trouble dans la classe , et qui, finalement, se fit bannir de ce monde d'enfants , comme plus tard, on Ta banni du monde des hommes, pour avoir poussé le faible à résister au fort.
— Ah ! s'écria Adam , dont le visage s'éclaira d'une lueur de plaisir; — serais-tu vraiment ce querelleur , ce batailleur , ce séditieux au cœur si franc, à l'ame si courageuse.
— i>54 — ce Koburt Hilyard de mon enfance? Ah! ah! celaient là de joyeux temps... Je n*en ai plus connu de semblables.
Les vieux compagnons d'étude se serrèrent cordialement la main.
— Le monde n'a pas trop bien traité ta personne ni ton escarcelle, j'en ai peur, mon pauvre Adam , dit Hilyard ; tu peux à peine avoir cinquante ans , mais tes doctes études les ont fait peser sur ton dos comme soixante , tandis que moi , bien que toujours au milieu des fatigues , sans cesse remuant et m'agitant, me passant de dîner et vivant dans la crainte de la potence, je suis encore aussi robuste et aussi plein de santé que lejouroù jetuai mon premier daim dans la forêt du roi et où j'embrassai la jolie fille du forestier. — Et pourtant, Adam, si ce qu'on m'a dit de tes occupations est vrai , il paraîtrait que toi et moi nous avons travaillé dans le même but : toi à rendre le monde autre qu*il n'est , et moi
— Quoi ! as-tu sucé, toi aussi, le lait amer de la philosophie , toi , Rob le batailleur?
— Je ne sais si cela se nomme de la philosophie; mais pardieu, Edouard d'York l'appellerait de la rébellion ; — ce qui revient presqu'au même, car l'une et l'autre font la guerre à l'ordre établi, répondit Hilyard avec plus de
profondeur que n'en promettaient ses manières insouciantes. — Il s'arrêta , et appuyant sa large main sur l'épaule de Warner, il reprit :
— Tu es pauvre, Adam.
— Bien pauvre, bien pauvre.
— Ta philosophie fait-elle fi de Tor?
— Que peut la philosophie sans or ? Elle est un dragon dévorant , et For est sa pâture.
— Malgré ta douceur , tu as toujours été un garçon sans peur, pour peu que ta tête s'échauffât ; braverais-tu bien quelques dangers en vue d'une forte récompense?
— Ma vie brave le mépris des hommes, les tenaillements de la faim et peut-être le poteau et le bûcher. Le soldat ne brave pas autant de dangers que le savant dans un siècle d'ignorance.
— Bravo , c'est bien là l'air calme d'un héros et tes paroles me touchent; écoute-moi, tu étais dans l'habitude, alors qu'Henry de Windsor était roi d'Angleterre, de conférer avec lui sur de doctes matières. Il est maintenant prisonnier à la Tour ; mais ses geôliers lui permettent encore de recevoir de pieux moines et d inoffensifs savants. Je te demande de te présenter auprès de lui, et en échange de cette démarche, je suis chargé, par des hommes plus riche que moi, de te faire tenir vingt bonnes pièces d'or.
•— Vingt pièces d'or, une mine, un pactole! s'écria Adam dans un transport d'irrésistible joie, vingt pièces d'or, ô véritable ami! mon œuvre verra donc enfin le jour.
— Mais écoute-moi, Adam, car je ne veux pas te tromper, cette visite a ses dangers. Il faut d'abord que tu t'assures si 1' esprit du roi Henry (car il est roi encore quoi qu'un usurpateur porte sa couronne), est sain et lucide. Tu sais qu'il est sujet à de sombres accès de démence ; mais si, comme ses amis l'espèrent, tu le trouves en possession de sa raison, de ses facultés, tu lui remettras certains papiers que tu me rapporteras revêtus de sa signature. — En cas de succès, sache que tu peux servir à restituer à la maison de Lancastre, la pourpre et le trône: que tu auras pour protecteurs dans tes études, des princes et des comtes; que ta fortune et ta réputation seront faites. — Si tu échoues, si on te surprend, Edouard d'York ne sait pas pardonner : — ton salaire sera l'arbre le plus proche et la plus forte corde .
— Robert, dit Adam qui avait prèle à ces paroles une atlention extraordinaire; — tu agis franchement avec moi, comme un homme doit agir avec un homme. Je suis peu au fait des stratagèmes et de la politique, des guerres, et des souverains; et; à cela près que le roi Henry^
quoique lort ignorant en mathématiques , et plus porté pour les alchimistes que pour les chercheurs de solides vérités, s'est montré gracieux deux ou trois fois à mon égard, je ne saurais, entre ces quatre murs, avoir de préférence pour le règne d'un Henry ou celui d'un Edouard; mais j'ai un roi qui règne dans mon cœur et, hélas, il m'accable de lourdes taxes et de rudes fardeaux.
— Je comprends, dit le visiteur, tu manques d'argent pour acheter des livres et des instruments, et ton souverain à toi, c'est ta triste passion.— Tu affronteras le péril?
— Oui, dit Adam, j'aimerais mieux aller cher* cher ce dont j'ai besoin dans l'antre du lion que de faire ce que j'ai failli faire aujourd'hui.
— De queî crime veux-tu parler? mon pauvre pliilosophe, dit Robin en souriant.
— Ma fille se fatigue à gagner du pain pour elle, et pour mo^ du superflu... et j'ai cherché à la voler, mon vieux camarade ! Ah, ah ! qu'importent cordes et gibets à celui qui est tenaillé par de telles tentations.
Une larme mouilla l'œil gris du brusque étranger.
— Ah ! Adam, dit-il tristement, l'homme ne lit au fond de son cœur qu'à la lueur du flambeau que tient le squelette de la pauvreté ; mai»
toi, ouvrier de la science, tu as les mêmes intérêts que le pauvre qui pioche et qui bêche. Quoique d'étranges circonstances aient fait de moi le serviteur et l'émissaire de Marguerite, ne va pas croire que je ne sois que le valet des grands. — Tu sais, peut-être, reprit il après un court silence, que ma race remonte plus haut que celle de ces nobles Normands qui s'enorgueillissent des brigands, leurs aïeux. Notre famille est issue du fameux Thane saxon, à qui sa main ouverte et prodigue valut le nom d'Hildegardis (*). Il va sans dire que nous avons été bien abaissés, avec notre nation, sous ces Barons normands; nous n'en avons pas moins continué à être appelés gentilshommes et ordonnés chevaliers. Mais moi , en devenant homme, je me sentis plus Saxon que gentilhomme , et comme sorti d'une race sujette et vassale , je fus seulement un enfant du peuple saxon. Mon père, ainsi que toi, était un penseur, un érudit. J'ose t'avouer, à toi , qu'il était Lollard , et , chez ces hardis ennemis des vices du clergé , la religion s'allie à un esprit d'indépendance qui demande pourquoi le peuple
(*) H'ddegardis en vieux allemand, une personne d'un caractère noble ou généreux. Baronetage de Woltan, article, HiLYARD ou Hildyard de Patlringlon.
devrait être éternellement le jouet et la proie des seigneurs et des grands. J'étais fort jeune encore que mon père , redoutant la roue et le fagot en Angleterre , se réfugia dans la ville anséatique de Lubeck. Là, j'appris de graves vérités : comment on conquiert et maintient sa liberté. Plus tard je visitai les républiques d'Italie , et je cherchai à m'expliquer pourquoi elles étaient si avancées dans tous les arts et toutes les industries de la vie civilisée, tandis que les habitants plus braves de la France et de l'Angleterre, paraissaient des sauvages auprès des bourgeois florentins ; que dis-je, des vignerons lombards. — Je vis que, lors même que ces républiques étaient victimées par quelque tyran ou podesta , leurs populations conservaient des droits et énonçaient des pensées qui les faisaient plus grandes et plus libres encore que les communes d'Angleterre après toutes leurs guerres tant vantées. — Je revins dans mon pays , et je m'établis dans le Nord , comme les francs-tenanciers mes ancêtres. Les vastes domaines de mes pères étaient échus à la branche aînée de notre famille , et formaient un fiel' seigneurial pour le sire Robert Hilyard, qui , plus tard , périt à Touton pour les Lançastriens; mais j'avais amassé de l'or dans les pays étrangers , et j'acquis une ferme près du
château de Middleharn du seigneur de Warwick. La guerre éclata entre York et Lancastre. Le comte de Warwick convoqua ses vassaux , et moi entre autres, puisque je vivais sur ses terres. — Je me présentai devant le grand comte, et je lui dis hardiment, à lui que les communes regardaient comme leur ami et comme ieiinemi de tout abus, que la guerre à laquelle il m'appelait à prendre part, ne me semblait qu'une lutte de seigneurs ambitieux , et que je ne voyais pas quel avantage en reviendrait aux communes, quelque fût le vainqueur. Le comte m'écouta et daigna raisonner avec moi ; puis , quand il vit qu'il ne m'avait pas convaincu, il me laissa libre d'agir à ma guise , car c'est un noble chef, et j'admirai jusqu'à l'orgueilleux emportement avec lequel il s'écria : Warwick ne veut pas du bras quand il n'a pas le cœur ! Plus tard , j'ai été à même de lui payer ma dette, et de lui prouver que la souris peut ronger les lacs du lion. — Mais revenons à moi. Je quittai donc le pays , — car, près d'un si grand homme, je me défiais de ma résolution ; et je me fixai dans le voisinage d'York. Ainsi donc, Adam, tandis que tous les environs étaient hérissés de piques et d'espadons , tandis que mon cousin et homonyme gagnait des lauriers et perdait du sang , moi , moi ton ami le batailleur , je vi-
vais eu paix avec ma femme et mes enl'ants ; car j'étais alors marié, et ma femme et mes enfants m'étaient eliers. Mais, quoique loin des camps , j'étais toujours en mouvement , car mes paroles enflammaient les cœurs des paysans, et la plupart d'entre eux, malgré leur ignorance, partageaient mes opinions. Un jour que j'étais allé à York pour vendre mon blé , il arriva au village un jeune capitaine, un enfant, Edouard, comte de March, qui levait des recrues. Tu m 'écoutes avec toute ton attention , Adam ? Eh b'en donc, les paysans s'éloignaient des troupes et des bannières, répondant aux beaux mots de pays et de gloire : Robin Hilyard nous dit que nous n'avons rien à gagner que des horicns ; laissez-nous à nos bêches et à nos charrues. ..Oh ! Adam, cet enfant, ce capitaine, le comte de March, maintenant le roi Edouard, se contenta de répondre : ce Robin Hilyard doit être un homme de sens ; montrez-moi sa demeure. Us lui désignèrent mes meules de paille, mes granges, ma maison; et , en moins de cinq minutes , tout était incend c. — Dites à ce manant , à son retour , que c'est ainsi qu'Edouard de March , bon pour ses amis et terrible pour ses ennemis , récompense le lâche qui détache de leur chef les gens du Yorkshire.— Et à la lueur des poutres enflammées, en face
de la foule pâle et silencieuse, il partit pour la bataille qui devait lui livrer le trône.
Hilyard s'interrompit , et terrible à voir était la souffrance empreinte sur ses traits.
'— Je revins pour trouver un monceau de cendres, — pour trouver ma femme en démence... pour trouver mon enfant... — mon fils, grand Dieu ! effrayé par les torches et les soldats , il avait couru se tapir dans un coin ; — on n'avait pu le découvrir que trop tard, quand ses cris , partant des ruines croulantes, arrivèrent aux oreilles de sa mère, — et son cadavre calciné, broyé, sanglant, gisait sur le sein de sa mère!
Adam se leva; — son aspect était méconnaissable ; le savant voûté avait fait place au descendant des chevaliers ; et , se redressant de toute sa hauteur , il semblait chercher de la main la garde d'une épée. — Il poussa une malédiction étouffée ; et Hilyard , de cette voix sourde et basse qui trahit une profonde émotion , continua ainsi son récit :
— Bénie soit la mère du Christ , la mère de Tenfant mort , mourut elle aussi ; et moi je restai seul , sans femme , sans enfant , réduit à la misère. Je déclarai la guerre au monde entier. — Mon vieil amour pour la liberté , le seul qu'on m'eût laissé , devint un crime. Je m'enfonçai sous l'ombre des forets ; je fus un
chef de brigands sans pitié , oh ! oui , sans nulle pitié , pour tout capitaine Yorkiste , pour tout chevalier éperonné, pour tout seigneur; mais les pauvres , les Saxons mes compatriotes, ils avaient souffert , — et ils n'avaient rien à craindre. — Un soir... tu connais cette histoire, — tout ménestrel de village la chante en s' accompagnant de sa viole , — une femme majestueuse , une fugitive poursuivie traversa ma route. Elle conduisait par la main un enfant plus jeune d'un an ou deux que celui qu'on m'avait assassiné. — Ami , me dit d'une voix ferme l'étrangère, sauvez le fils de votre roi ; je suis Marguerite, reine d'Angleterre... Jeles sauvai tous deux ; depuis lors le chef de brigands, le franc républicain , le fils du LoUard , devint l'ami de la reine. Devant moi s'offrait au moins Toccasion de me venger de l'infâme meurtrier. Maintenant vois-tu pourquoi je viens te trouver, pourquoi je te pousse au milieu des dangers ? — N'avance pas si tu veux ; la colère m'échauffe le sang; il se peut que tous les rois depuis Saiil ne vaillent pas une vie de savant. Et pourtant, continua Hilyard avec plus de calme, il me semble que quiconque travaille à quoi que ce soit , a les mêmes intérêts que le peuple. Cet usurpateur d'York , cet homme sanguinaire , ce roi femmelette avec
ses prostituées et ses ivrognes !.. mais son existence seule suce la vie des enfants du travail ! Par les guerres civiles et les séditions , par les luttes qui demandent les bras du peuple, le peuple gagnera enfin ce qui lui revicîut.
— J'irai, dit Adam, en s'acheminant vers la porte.
Hilyard le saisit par le bras; — Mais quoi! ami, tu n'as pas même les documents qu'il s'agit de faire signer ; et comment t'introduiraistu dans la prison? Prête-moi toute ton attenti3n... ou plutôt, ajouta le conspirateur, en remarquant l'air distrait du pauvre Warner, — laisse-moi dire un mot à ta fille... les femmes ont du tact, de la finesse, elles sont bonnes pour marcher en éclaireurs en tête des hommes. Adam , Adam î tu retombes dans tes rêveries, — et il secoua rudement le bras du philosophe.
— Je t'écoute , répondit Warner avec une humble douceur.
— Avant tout, reprit Hilyard, il te faut l'autorisation de voir le roi Henry, — pour l'obtenir, on doit s'adresser, ou au gouverneur de la Tour, le seigneur de Worcester, homme cruel, qui pourrait fort bien la refuser. . . ou au chambellan d'Edouard, le lord Hastings, seigneur bon et humain, qui l'accordera volontiers. Que ta fille ignore le but de ta visite ; persuade-lui que tu
— 2G5 — désires seulement voir le roi pour en donner des nouvelles à Marguerite ; qu'elle ne sache pas qu'il y a sous jeu des intrigues et des dangers, — de la sorte , son ignorance ser j pour elle une garantie de sûreté. — Mais charge-la d'aller demander au lord-chambellan, au nom d'un docte clerc, la permission de rendre visite au docte prisonnier, pour... ah!.,, une bonne idée, cette étrange machine est sans doute l'invention dont parlent tes voisins, — qu'elle te serve de prétexte... laisse croire que tu veux seulement expliquer au prisonnier ton mécanisme pour le distraire ; me comprends-tu , Adam?
— Oh ! le roi Henry verra mon modèle... et quand il sera sur le trône. . .
— Il protégera le savant , interrompit Hil^ard. Bien , bien , attends-moi ici, je vais causer avec ta fille.
Repoussant doucement Adam, il ouvrit la porte ; et, ayant descendu Tescalier, il trouva Sybill dans l'embrasure de la vaste fenêtre.
L'anxiété qu'avait causée à celle-ci la visite d'Hilyard , lut prompte à se calmer, dès qu'il lui eût appris qu'il était un camarade d'études de son père, et qu'il était venu renouer avec lui sa vieille amitié. Quand elle l'entendit parler en termes touchants de l'exil de la reine et de
son fils, de leur désir bien naturel d ôlre mis au courant de la santé du roi, son cœur ai niant, oubliant l'insolence hautaine de sa royale maîtresse, s'ouvrit à toute la généreuse sympathie que désirait éveiller le conspirateur. — Voilà qu'il s'offre une occasion d'apprendre en quel état est le pauvre captif, ajouta Hilyard. Il a ouï parler des travaux de votre père et il désire le questionner lui-même sur leur nature. On admet auprès de lui, avec l'autorisation du lordchambellan, les savants avec lesquels il se plaisait à s'entretenir. Voulez-vous contribuer pour votre part à Toeuvre de charité, en allant demander la permission voulue au seigneur de Hastings. Vous savez que votre père a de fréquentes distractions, il pourrait oublier qu'Henry de Windsor n'est plus sur le trône , et lui donner le titre de roi en présence du lord-chambellan : " — bévue que la loi qualifie de haute trahison.
— Certes , dit vivement Sybill , si mon père est décidé à visiter le pauvre prisonnier, je suis prête à aller trouver pour lui le seigneur de Hastings. Mais au nom de la vieille amitié qui vous unissait h lui, au nom de votre salut, n'attirez pas au milieu des dangers un être si simple et si confiant.
— Il n'y a pas de dangers , interrompit Hilyard, si vous vous chargez d'obtenir la permis-
sion. — Je dirai plus — une récompense Tattend, une récompense qui, non-seulement le tirera de la misère , mais lui sauvera encore la
— La vie !
— Eh oui , ne voyez-vous pas qu'Adam Warner meurt lentement, non de la faim du corps, mais de celle de l'ame. — Il lui faut de l'or pour que ses travaux puissent récolter leur salaire ; si cet or lui manque, le chagrin le minera jusqu'à le tuer.
— Hélas ! hélas ! c'est trop vrai !
— Cet or dont il est affamé, il le gagnera honorablement. Ce n'est pas tout. Vous verrez le seigneur de Hastings : il est moins érudit peutêtre que Worcester, qu'Anthony Woodville, mais il a l'esprit vaste et profond ; tout le monde le vante, excepté les parents de la reine. Il aime les savants, il est bon pour le malheur, il rit des superstitions de la foule. Vous le verrez et vous pourrez l'intéresser au sort et au génie de votre père.
— Votre voix a l'accent de la franchise et je veux me fier à vous, répondit Sybill. Quand doisje me présenter chez ce seigneur ?
— Aujourd'hui si vous le voulez. Il habile la Tour, et reçoit, dit-on, tous ceux qui rédament ses services ou son appui.
— Soil d()J:C, aujourd'hui, répondit froidement Sybill. llilyard ;\dmira un instant sa physionomie si noble d ns sa jeune résignation, dans sa douce fermeté ; puis après avoir murmuré : que Dieu soit avec vous, nous nous reverrons demain ; il descendit l'escalier et sortit.
Parvenu dans la rue, il sentit son cœur se déchirer : s'il arrivait malheur à cette douce brebis , au père de cette pauvre enfant, ce serait un pesant remords pour mon ame. Mais non, chassons ces idées. Dieu ne peut pas permettre que le sanguinaire Edouard triomphe encore longtemps. Sur ce vaste échiquier de vengeances et de grands intérêts, il faut pousser les hommes de droite et de gauche comme des pions et cuirasser son ame contre les chances du jeu.
Sybill monta auprès de son père. Déjà les pensées du savant étaient rétournées à son modèle ; il vivait d'avance de la vie que Tor promis devait donner à son idée encore muette. Il est vrai que les appendices ingénieux qu'il avait voulu joindre à sa machine pour convaincre la raison et frapper l'imagination, n'étaient "pas encore achevés ( faute du diamant arrosé des rayons de la lune ), mais pourtant le moteur, complet en lui-même, avait de quoi exciter la curiosité et mériter des encouragements à l'inventeur.
'-■>-' r — SGQ- Aussi le philosophe, transporté d'espérances, préparait-il soigneusement son modèle à paraître devant un homme qui avait porté et pouvaitporter encore une couronne. Mais avec toute la finesse astucieuse et innocente qui distingue souvent les enthousiastes, ces sublimes habitants des frontières de la folie et de l'inspiration, Adam, au milieu de son ivresse, ne laissa rien deviner à sa fille des dangers qu'il allait courir, de la correspondancedont il devait être l'intermédiaire. Mais qui sait? peut-être avait-il oublié tout cela? Jamais le valeureux Warwick lui-même, au milieu des batailles, ne s'inquiéta aussi peu des périls que ce paisible savant, dans les rêveries de son cabinet solitaire. — Aussi sa fille oubliât-elle ses craintes et sa défiance. Ne voyant plus dans la visite projetéequ'une distraction pour le sombre désespoir d'Adam, une chance de succès pour ses espérances, elle revêtit son costume de fête, s'enveloppa de sa capuche et sortit accompagnée de Madge. Près du manoir d'York, en face du Sanctuaire et du palais de Westminster, les deux femmes prirent un bateau qui les déposa sur les degrés de la Tour.