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Fuile et terreur.
Le roi Edouard faisait grand honneur au festin, et SyblU était assise dans la chambre de son père, plongée dans ses pensées d'amour, à côté du philosophe absorbé par les travaux de la science. L'Eureka était à peu près achevée, elle allait sortir de ses ruines, plus parfaite, plus complètement finie que jamais. La jeune fille et le savant semblaient tous deux près d'atteindre l'objet de tous leurs vœux, l'une, Tautel sympathique de l'amour, l'autre le temple solitaire de la gloire.
La soirée s'avançait, — la nuit vint, l'obscurité s'épaissit. Le banquet du roi Edouard était terminé, mais dans sa chambre parfumée le vin brillait encore dans des coupes d'or. On vint lui
annoncer que le sire Marmaduke Nevile, arrivant de la résidence du Comte, sollicitait de lui une audience. Le Roi abîmé dans une profonde rêverie, la remit avec impatience au lendemain matin.
— Demain ! dit le gentilhomme de service, le sire Marmaduke m'a chargé de dire à Votre Grâce, dans la crainte que l'heure ava'ncée ne fût un obstacle à son admission, que le seigneur de Warwick devait venir la visiter en personne. Je crains, Sire, qu'il ne s'agisse de quelque chose de grave, car les écuyers et les gentilshommes de la suite de la dame Anne, ont ordre de l'accompagner demain à Calais.
— Demain ! demain ! répéta le Roi ; — c'est bien messire, vous pouvez vous retirer.
Anne (que Sybill avait instruite de Tintérèt témoigné par le Roi à Warner) venait de voir Marmaduke et d'apprendre les nouveaux dangers qui menaçaient le trône et le pays. Les Lancastriens avaient donc pris ouvertement les armes pour le prince qu'elle aimait, et contre la puissance de son père !
La dame Anne s'assit en silence, et se mit à réfléchir tristement; puis elle s'agenouilla devant son cruciflx. (
Le sire Mamaduke Nevile descendit dans la cour, où trois ou quatre gentilshommes affairé
et curieux, qui n'étaient pas encore couchés, le prirent par le bras et le prièrent de leur apprendre quel orage s'amassait dans le ciel.
Lanuit est devenue de plus en plus noire ; — • il n y a plus de vin dans le gobelet du roi Edouard ; — le roi Edouard a quitté sa chambre,
— et Sybill, après avoir vainement supplié son père de suspendre sa tâche, essuyé sous un baiser la sueur du front de Warner, et va se retirer dans sa chambre. Déjà elle se dirige vers le seuil, quand tout à coup elle entend au loin un faible cri, un cri de femme, puis le bruit d'une porte fermée violemment. Cette voix c'est la voix de la dame Anne ! Sybill franchit le seuil,
— elle est dans le corridor, — à travers les arceaux brille la clarté d'une belle lune d'hiver,— une forte gelée rend l'air pur et serein. Tout-àcoup la porte située à l'autre extrémité du passage s'ouvre au grand large, une forme humaine s'élance dans le corridor, passe près de Sybill, s'arrête et revient sur ses pas. — O Sybill ! s'écrie la dame Anne d'une voix remplie d'horreur , sauvez-moi ! secourez-moi ! oh î juste ciel! le Roiî...
Epouvantée, tremblante, sans réfléchir, Sybill introduisit Anne dans la pièce qu'elle venait de quitter ; — comme elles entraient dans cet
asile , au moment où Anne s'affaissait sur le m. 7
plancher, l'éclat d'un vêlement de drap d'or brilla à travers Tobscunlé de l'atmosphère, et Edouard, couvert encore de la robe royale sous laquelle il avait ébloui tous les yeux à la fête, se présenta dans la chambre ; sa noble physionomie était bouleversée par les passions, et le vin avait empourpré son teint d'ordinaire assez clair. A son entrée, Anne se releva et courut à Warner qui dans une muette stupeur avait abandonné son travail et se tenait debout devant l'Euréka , dont s'échappait une noire et rapide fumée tandis que travaillant et mugissant , roulaient incessamment ses rouages féeriques. (')
— Messire, s'écria Anne, en se cramponnant convulsivement à lui, vous êtes père ! par l'ame de votre enfant, protégez la fille du seigneur de Warvi^ick !
Ramené à la réalité par ces paroles, le pauvre savant enveloppa de ses bras celle qui l'implorait ainsi, et lui dit en levant la tête avec dignité : — ton nom, ta jeunesse, ton sexe te pro^ tégent.
(•) L'aimable lecteur daignera sans doute se souvenir que le modèle compliqué de maître Warner n'avait que fort peu de ressemblance avec le modèle des machines à vapeur de nos jours, et qu'il était d'ordinaire muni de mécanismes complémentaires servant à mieux révéler le principe dont il était destiné à montrer l'application.
— Laisse celte jeune dame, vil sorcier, s'écria le Roi , c'est moi qui suis son protecteur. Venez, Anne, ma gentille Anne , ma charmante dame. — Vous vous êtes méprise ! ne donnez pas à ces natures basses un prétexte pour supposer des choses qui vous feraient rougir. Permettez à votre Roi et à votre cousin de vous reconduire à votre appartement.
Il essaya, quoique avec douceur, de détacher les bras que la jeune fille tenait étroitement enlacés au vieillard ; mais Anne, sans faire attention à lui, sans l'écouter, en proie à une terreur qui semblait ébranler tout son être, et égarer sa raison, continuait à invoquer le nom de son père, de son illustre père, qui veillait à cette heure pour sauver le trône chancelant du ravisseur déçu.
Edouard avait conservé assez de raison pour craindre que quelque retardataire, ou quelque sentinelle de la cour extérieure n'entendît les cris qu'il excitait de plus en plus en cherchant à les apaiser. Grinçant les dents et perdant toute patience, il dit à Adam : — Vous me connaissez, Adam : — Je suis votre Roi. Puisque la dame Anne dans son égarement, préfère votre assistance à 11 mienne, aidez-là à rentrer dans son appartement ; et toi, jeune fille, prête-lui aussi le secours de ton bras. Cet antre de sorcier n'est
^ 92 — pas un asile convenable pour une dame d'un rang aussi illustre que notre cousine.
— Non, non; ne me faites pas sortir d'ici, maître Warner, — cet homme, — ce Roi — ne me livrez pas à sa, k sa.,.
— Prenez garde s'écria le Roi.
Ce fut alors seulement que lame simple d'Adam commença à comprendre la cause de la frayeur de la dame Anne, cause que Sybill ne soupçonnait toujours pas, quoiqu'elle se tînt toute tremblante aux côtés de son amie, se serrant contre son père.
— Ne craignez rien , jeune flUe , dit Adam Warner, en posant une main sur les cheveux épars qui inondaient sa poitrine ; quoique je sois vieux et faible. Dieu et ses anges sont partout où la vertu tremble et résiste. Monseigneur et Roi, votre scepke n'étend pas sa puissance jusque sur les âmes.
— Vieux radoteur, tais-toi! dit Edouard en portant la main à son poignard.
Sybill vit ce mouvement, et se jeta instinctivement entre son père et le Prince. Ce corps frèlii, ces yeux si purs, si assurés, ces traits à la fois nobles et délicats, rappelèrent à Edouard la terreur qui l'avait saisi lors de sa première tentative criminelle ; la même terreur s'empara de lui de nouveau. H recula.
— Je ne veux faire de mal à personne, dit-il, presque avec soumission, et si je suis assez malheureux pour que ma présence effarouche ma dame Anne, je vais me retirer, vous priant, demoiselle, de prendre soin d'elle et de la reconduire dans son appartement quand elle le jugera à propos. Maintenant je vous ordonne, à vous vieillard et à vous jeune fille, de vous tenir un instant à l'écart, pour que je puisse dire un mot en particulier à madame Anne.
Sur ce il s'avança gracieusement vers la fille de Warwick, et lui prit la main ; mais la pauvre jeune dame, prompte à la lui arracher, quitta Adam Warner, s'élança vers la croisée, l'ouvrit, et voyant dans la cour quelques silhouettes indistinctes , appela au secours, d'une voix si déchirante d'agonie morale, qu'Edouard en fut frappé de remords et même de terreur. -
— Hélas, murmura-t-il , elle ne veut pas m'écouter, son esprit est égaré, quel délire a été le mien ! — Pardon, pardon, Anne, oh ! pardon.
Adam Warner posa sa main sur le bras du Roi, et il éloigna l'impérieux despote aussi facilement qu'une nourrice entraine un enfant docile.
— Roi, dit le digne vieillard, puisse Dieu vous pardonner, car si vous vous êtes rendu coupable du moindre outrage envers cette noble
dame, votre péché n'est pas moins inique que celui de David.
— Elle est pure, elle est pure, je le jure, dit humblement le Roi ; Anne dites seulement que vous me pardonnez.
Anne ne répondit point; ses yeux étaient fixes, ses lèvres disjointes; elle paraissait aussi insensible qu'un cadavre , muette et glacée par son indicible terreur. Tout-à-coup on entendit des pas dans le corridor ; la porte s'ouvrit et Marmaduke Nevile entra brusquement.
— Je suis sûr d'avoir entendu la voix de ma jeune maîtresse, dit-il ! j'en suis sur. Mais que vois-je? pardon Sire ! — et il s'agenouilla.
La vue de Marmaduke dissipa soudain la stupeur et l'humiliation repentante qui avaient comme paralysé le caractère fougueux du Roi.
En redevenant maître de lui, il retrouva son astuce accoutumée.
— L'étrange et fantastique invention de notre habile ouvrier, dit Edouard, en montrant TEuréka, a tellement effrayé notre belle cousine que sa raison en a presque été troublée ; et par Saint-George, c'est assez naturel! allez, sire Marmaduke, nous confierons pour Tinstant la dame Anne aux bons soins de maîtresse Sybill. Damoiselle, rappelez- vous ma recommandation. Venez Monsieur, continua-t-il en
entraînant Marmaduke étonné hors de la chambre. — Mais à peine eut-il vu le chevalier descendre Tescalier et gagner la cour, qu'il revint sur ses pas, et dit sévèrement, à voix basse : — Faites-y bien attention, maître Warner, et vous, Sybill ; si jamais l'un de vous laissait échapper un seul mot sur ce que votre malheureuse destinée vous a fait voir et entendre... songez que les Rois ne connaissent qu'un moyen de punir la médisance, et qu'une seule garantie pour s'assurer du silence ; ne badinez pas avec la mort !
Il ferma la porte, et regagna son appartement. Les parfums orientaux que l'on brûlait chez les grands, alourdissaient encore de leurs émanations fiévreuses l'atmosphère de la chambre royale. Edouard s'assit , et s'efforça de recueillir ses esprits, et d'examiner le danger auquel il s'était exposé. La résistance et l'effroi de la dame Anne avaient complètement étouffé dans son cœur la coupable passion qui l'emplissait auparavant; de telles émotions chez une nature comme la sienne, sont promptes à s'user. Ce qu'il éprouvait surtout, c'était un vif sentiment de repentir et de honte. Mais lorsqu'il secoua les sensations auxquelles les caractères légers cherchent toujours à échapper, l'image du comte au regard sévère, se dressa
devant lui, et la crainte succéda à l'humilité ; cette crainte cependant, quoique bien fondée , ne pouvait être de longue durée dans un caractère essentiellement contempteur de tout danger. Avant le matin, Anne aurait évidemment repris ses sens. Une ame si noble abjurerait, à la voix delà raison, son ressentiment, ou redouterait tout au moins, de dévoiler à son fougueux père un secret qui, s'il était connu , arroserait le sol de l'Angleterre du sang de tant de braves. Quelle femme voudrait être une cause de guerre et d'effusion de sang? et cela, pour un mal non accompli, pour une tentative restée sans résultat ? Il verrait Anne avant que le Comte eût pu la voir, il apaiserait sa colère, il obtiendrait son silence ! Quant à Warner et à Sybill, ils n'oseraient pas parler; et s'ils le faisaient, la bouche qui accuse un Roi ne tarde pas à se démentir elle-même, partout où il y a un chevalet pour mettre la vérité à la torture, et où le bourreau est le seul juge entre un sujet et une tête couronné !
En raisonnant ainsi, son esprit envisagea la solitude. Pendant ce temps, Marmaduke était redescendu dans la cour, où, comme nous l'avons dit, il avait été retenu par quelques-uns des gentilshommes de service du Roi, qui, instruits qu il était porteur d'importants messages
de la part du Comte, n'avaient pas voulu se coucher avant de savoir si les progrès de la nouvelle révolte promettaient de mettre bientôt à contribution la lame de leur épée. Marmaduke qui n'était pas lâché de se donner une certaine importance, avait volontiers satisfait leur curiosité, autant que possible, et il était sur le point de se retirer chez lui, quand le cri de la dame Anne lui avait fait franchir la porte de l'escalier conduisant à l'appartement d'Adam, porte qui heureusement n'était pas fermée. A son retour, il eut à répondre à de nouvelles questions ; quand il eut expliqué en peu de mots que maître Warner avait choisi cette heure indue pour effrayer des femmes avec une machine qui vomissait de la fumée et mugissait piteusement, les gentilshommes se réparèrent pour gagner leur couche. Marmaduke se disposait à en faire autant, lorsque, venant à jeter un dernier regard vers la croisée, il vit une blanche main briller au clair de la lune , et lui faire signe de monter.
Le chevalier se signa, monta l'escalier non sans quelque répugnance, et rentra dans l'antre du sorcier.
La dame Anne avait quelque peu repris ses esprits, ou du moins un calme étrange et presque effrayant s'était emparé de son ame, et
avait changé la douceur docile de son caractère en une résolution, aveugle et inébranlable, de fuir, s'il était possible , ce palais maudit. Quand Marniaduke se présenta, elle vint au-devant de lui , et posant convulsivement sa main sur le bras du chevalier, elle lui dit :
— Par le nom que vous portez, par votre attachement pour mon père, aidez-moi à sortir de l'enceinte de ces murs.
Marmaduke stupéfait la regarda fixement sans répondre.
— Me refusez-vous, messire ? dit Anne presque sévèrement.
— Ma dame et maîtresse, répondit Marmaduke, je suis votre serviteur en toutes choses. Sortir de l'enceinte de ces murs! du palais! mais les portes sont fermées. Et que dirait monseigneur, si la nuit...
— Si la nuit! répéta Anne d'une voix sourde; et s'interrompant tout à coup , elle partit d'un éclat de rire qui avait quelque chose de terrible. Puis, revenant soudain à elle-même, elle ouvrit la porte ; — je fuirai donc seule , dit-elle , me confiant à Dieu et à Notre- Dame!...
Sybill s'élança pour l'arrêter; Marmaduke s'approcha d'Adam et lui dit tout bas :
— Pauvre dame , son esprit est-il dérangé ?
l'avez-vous réellement si fort effrayée par vos sortilèges et vos sorcelleries ?
— Chut ! répondit le vieillard ; et il murmura quelques mots à l'oreille du Nevile.
A peine le chevalier eut-il entendu les paroles du savant, que ses joues devinrent pâles; — ses yeux lancèrent des éclairs : La fille du grand Comte, s'écria-t-il , infamie! horreur! elle a raison ! — Il s'éloigna de Warner , s'approcha de la dame Anne qui cherchait encore à écarter Sybill , et s'agenouillant devant elle, il lui dit d'une voix agitée à la fois par la sympathie et l'indignation :
— Madame, vous avez raison. Il peut paraître étrange qu'une personne de votre sexe et de votre qualité quitte ces lieux seule avec moi ; mais enfin j'ai le cœur d'un homme et l'honneur d'un chevalier. Confiez-moi votre sûreté, noble jeune fille, et je vous conduirai près de votre père, fallût-il vous tailler un passage à travers le cœur de ce roi perfide.
Anne ne parut pas très-bien comprendre ces paroles, mais elle sourit quand le Nevile s'agenouilla, et elle lui tendit sa main. La responsabilité qu'il assumait stimula tout ce que le jeune chevalier avait d'intelligence. En portant à ses lèvres la main qu'on lui tendait, il sentit à son propre doigt une bague, celle qui lui avait été
confiée par Alwyn, le sceau du Roi, devant lequel toute porte devait s'ouvrir. Il poussa un cri de joie, détacha son long manteau , et priant Anne de s'en envelopper, ramena le capuchon sur sa tête. Il allait lui faire franchir le seuil de la chambre, quand il s'arrêta tout à coup.
— Hélas! dit-il en se tournant vers Sybill, quand même nous pourrions sortir de laïour, nous ne trouverons pas de batelier sur le fleuve. Le chemin par les rues est sombre et dangereux, infesté de voleurs de nuit.
— En vérité, dit Warner, à présent le péril est passé ; que cette noble demoiselle attende ici le jour. Le Uoi n'osera pas...
— N'osera pas? interrompit Marmaduke, hélas ! vous ne connaissez pas le roi Edouard !
A ce nom, la dame Anne frissonna, ouvrit la porte, et descendit rapidement l'escalier; Sybill et Marmaduke la suivirent,
— Ecoutez, messire Marmaduke , dit Sybill, près de la Tour est la maison d'une noble dame, de la dame de Longueville, où madame Anne peut demeurer en toute sûreté, tandis que vous vous rendrez auprès du seigneur de Warwick. Je vais vous accompagner, si vous pouvez nous faire sortir toutes les deux du palais.
— Brave demoiselle , dit Marmaduke avec émotion, et votre propre sûreté? et la colère du
Roi! — Non, d'ailleurs une troisième personne, et surtout votre habillement trop apparent , éveilleraient les soupçons du portier. Dépeignezmoi cotte maison.
— La troisième à gauche , sur le bord du fleuve, avec un portique à arceau et une fleur de lis sculptée en relief sur les murs.
— La nuit n'est pas tellement sombre que je ne puisse la trouver. Dieu vous garde, ma gentille maîtresse.
En parlant ainsi, ils avaient rejoint la dame Anne. Sybill persistait dans son désir d'accompagner son amie ; mais les représentations de Marmaduke, qui lui fit sentir que la vie même de son père serait compromise si Edouard venait à apprendre qu'elle eût prêté les mains à la fuite d'Anne, finirent par l'emporter. Le chevalier et sa compagne arrivèrent à la porte de sortie.
— Holà ! holà, maître portier crla-t-il en frappant à la porte avec le pommeau de s \ dague jusqu'à ce que le gardien l'eût entrouverte avec défiance; — nous sommes chargés d'un message important pour le comte de Warwlck, voici le sceau du Roi, ouvrez.
Le gardien tout endormi, regarda la bague, et la porte s'ouvrit. Bientôt les deux jeunes gens furent hors de la forteresse, et ils hâtèrent le pas.
— Du courage, noble dame, vous êtes en su-
reté, et vous serez vengée, dit Marmaduke en voyant que la démarche d'Anne devenait chancelante.
Mais la réaction s'opérait; la jeune fille avait fait appel à toute son énergie pour fuir et regagner sa liberté, le but atteint, la force tomba ; elle laissa pencher sa tête, murmura quelques mots incohérents, et perdit connaissance. Marmaduke s'arrêta dans une horrible perplexité. Mais soudain, ô bonheur, une lumière à quelques pas de lui ! cette maison, c'était la troisième sur le bord de la rivière, la seule qui eût un porche en arceau, tel que Tavait dépeint Sybill. Il souleva son saint et léger fardeau dans ses bras vigoureux, il s'avança vers la porte : à son grand étonnement, elle était ouverte. Un flambeau brûlait dans l'escalier, il entendit à l'étage supérieur des chuchotements confus et un bruit de pas amortis s'empressant de côté et d'autre. Toujours chargé du corps inanimé de sa compagne, il monta l'escalier et entra dans une chambre, où il vit, à la lueur d'une pâle lampe, deux ou trois personnes assemblées autour d'un lit placé dans une alcôve. Comme il s'arrêtait sur le seuil, un homme d'un maintien grave s'avança vers lui.
— Que cherchez-vous ?
— La dame de Longueville
— Chut I
— Qui me demande, dit une voix faible partant de derrière les rideaux?
— Mon nom est Nevile, répondit Marmaduke avec un laconisme qui allait droit au but, mistress Sybill Warner m'a indiqué cette maison, où je viens réclamer un asile d'une heure pour ma compagne , madame Anne , fille du comte de Warwick.
Marmaduke remit son précieux fardeau à une vieille femme, la garde-malade, qui s'empressa de relever le capuchon, et de réchauffer les pâles et froides mains de la jeune fille , puis le chevalier s'approcha deTalcôve. la dame de Longueville était sur son lit de mort. Une maladie de deux jours Tavait mise aux portes du tombeau ; mais il y avait dans son regard et dans tout son aspect une animation fébrile et surnaturelle ; et sa voix était claire et perçante, quand elle demanda :
— Comment se fait il que la fille de Warwick le Yorkiste, vienne chercher un refuge dans la maison de la Lancastrienne à qui les Yorkistes ont arraché ses biens et ses enfants?
— Jurez par votre espoir en Jésus-Christ que vous veillerez sur elle et la protégerez jusqu'à ce que j'aie été prévenir le Comte ; alors je vous répondrai.
— Etranger, mon nom est Longueville, ma naissance est noble, ces garanties d'hospitalité et de sincérité sont plus fortes que de vains serments. Parle.
— Eh bien donc, sachez, — murmura le chevalier après avoir écarté les assistants, — sachez que la fille du Comte fuit le déshonneur qui Ta menacée dans le palais du Roi , et qtie l'infâme qui l'a insultée n'est autre que le Roi.
Avant que la mourante eût le temps de répondre, Anne, ranimée par les soins de la garde expérimentée, s'élança tout-à-coup vers l'alcôve , et s'agenouillant au bord du lit, s'écria avec exaltation :
— Sauvez-moi! — cachez »-moi! — sauvezmoi!
— Allez chercher le Comte , dont la main droite a détruit ma maison, et le trône de son souverain légitime; allez! je vivrai jusqu'à son arrivée! dit la veuve dont on avait tué les enfants ; — et un sauvage éclair de triomphe brilla sur ses traits hagards.
TIII.
Autour du lit de mort de la Lancastrienne.
Le soleil levant brillait , à travers des nuages gris, sur une petite troupe d'hommes armés, groupés, autour d'une litière couverte, devant la porte de la maison occupée par la dame de Longueville. Dans la chambre mortuaire, le comte de Warwick, aussi pâle que la mourante, se tenait debout à côté du lit , soutenant sa fille , qui , calme maintenant , s'appuyait sur son sein, les yeux fermés • les cils encore humides de larmes.
— Oui , oui , oui ! dit la noble Lancastrienne , vous autres , hommes de révolutions et de colère, il est juste que vous recueilliez ce que vous avez semé. Le voilà donc ce roi au profit duquel vous avez détrôné le pieux Henry ! le voilà donc cet m 8
homme pour lequel vous avez répandu le plus pur sang de l'Angleterre ! Ah ! ah ! ah ! .... Du haut du ciel où vous êtes, ô mon mari, ô mes fils martyrs ! jetez les yeux sur cette chambre; la fille de votre plus cruel ennemi se réfugie près de ce foyer solitaire , près du lit de mort de la veuve impuissante , pour y échapper à l'indigne usurpateur que cet ennemi a placé sur le trône.
— Epargnez-moi, balbutia Warwick d'une voix sourde et les dents serrées.
La chambre avait été évacuée , et, à l'exception d'Anne , à peine assez remise pour avoir conscience de ce qui se passait , le docteur Godard ( l'homme grave qui avait adressé le premier la parole à Marmaduke, et qui n'était autre que le prêtre appelé auprès de la malade ) était le seul témoin de cette terrible entrevue.
— Silence , ma fille ! dit le ministre de paix en levant son crucifix. Calmez-vous , et ramenez votre ame à de plus saintes pensées.
La Dame écarta avec impatience le Prêtre; et , saisissant de sa main flétrie et tremblante le bras robuste du comte > elle lui dit d'une voix qui s'efforçait d'étouffer les râlements de l'agonie :
— Mais toi, toi, tu supporteras cette indignité I Toi , le prince des barons anglais , tu ne verras pas de déshonneur dans ce fétide amour
du plus vil des rois qu'ait eus F Angleterre!..;' Vous autres , Yorkistes , vous avez des âmes de valets , et non des cœurs d'hommes et de pères.
— Par le symbole dont tu détournes la tête , femme, s'écria le comte en laissant éclater toute sa fureur , qu'avait jusqu'alors contenue la présence de la mort ; par Celui devant qui je me suis agenouillé soir et matin , pour le remercier de l'innocence et de la vertu de cette enfant, je jure de tirer de ce mécréant que j'ai fait roi une vengeance telle, qu'elle vivra dans les fastes de l'Angleterre jusqu'au jour du jugement dernier.
— Mon père , dit Anne, que la véhémence du comte venait d'arracher à sa torpeur, mon père, ne songez plus au passé.... Menez-moi vers ma mère; j'ai besoin de me sentir pressée dans les bras de ma mère.
— Eloignez-vous, quittez cette mourante, sire comte , mon fils, dit Godard. Moi aussi , je suis Lancastrien; moi aussi, je donnerais ma vie pour le saint roi Henri : mais je frémis , à cette heure de mort , d'entendre ces lèvres livides , qui devraient implorer le pardon du Ciel, vous exciter à la vengeance.
A ce mot de vengeance , la dame de Longueville 5 en qui la vie s'éteignait rapidement , sembla se ranimer et cria d'une voix perçante :
— Vengeance I tu as juré vengeance contre
Edouard d'York, seigneur de Warwick. Tu Tas juré, dans la chambre mortuaire, à l'oreille d'une mourante qui va bientôt redire ton serment aux héros morts de cent batailles. Ah ! le soleil s'est levé. Prêtre, Godard, votre bras; soutenez-moi... soulevez-moi... portez-moi près de la fenêtre... hâtez- vous ! hâtez-vous!... Je voudrais voir encore une fois mon roi... Vite! vite ! ... Et puis, ensuite. . . j'écouterai vos prières.
Le prêtre , partagé entre le blâme et la pitié, transporta la mourante auprès de la croisée ; elle lui fit signe de l'ouvrir, et il obéit. Le soleil, à peine au-dessus de Thorizon, inondait de ses rayons la Tamise , dorait la sombre forteresse de la Tour, et faisait scintiller la fenêtre de la prison d'Henri.
— Voyez, voyez là-bas ! c'est lui, c'est mon roi ÎIci, monseigneur ! ici, comte rebelle!... Contemplez votre souverain.... repentez-vous , et vengeance!
' ' Et , de sa main livide , la Lancastrienne désigna la tour de Wakefield. Le comte aperçut dans un vague éloignement un visage pâle et vénérable, bien promptement reconnu malgré la distance. La mourante fixa ses yeux vitreux sur le redoutable baron si cruellement outragé ; puis ses bras retombèrent inertes, sa figure sembla se pétrifier, le dernier souffle de vie râla
dans sa gorge et s'enfuit... et ses yeux vitreux restaient encore fixés sur les traits livides du comte, et Warwick entendait toujours retentir à ses oreilles , répété par les mille échos de son cœur , le mot qui avait fait oublier la prière à la pécheresse, et emporté avec lui son âme, le mot : vengeance !