LIVRE NEUVIEME
ïïje» peir«écnté« et le» exilés.
Comment le grand Baron devint un grand rebelle.
Hilyard était encore endormi dans la chambre qui lui avait été assignée pour prison , quand une rude secousse le tira en sursaut de son sommeil. Il ouvrit les yeux : devant lui était Warwick , le visage si sombre, si menaçant, que le hardi Lancastrien dit involontairement : Vous venez me chercher pour me livrer au bourreau : je suis prêt.
— Chut!... tu hais Edouard d'York?
— Dût-ce être ma dernière parole , oui , je le hais.
— Tends-moi ta main, nous sommes amis... Ne tourne pas vers moi ces grands yeux ahuris, ne me fais pas de questions. Cette nuit a soulevé contre Edouard un rebelle de plus, dans la per-
- no -
sonne de Richard de Nevile. Un cheval t'attend à la porte du château; porte à franc ètrier cette lettre au jeune sire Richard Welies. Dis-lui de ne pas perdre courage, dis-lui de tenir bon : car, avant qu'il se soit écoulé bien des jours , le seigneur de Warwick , et peut-être aussi le duc de Clarence , uniront leurs forces aux siennes. Fais bien attention : je ne dis pas que je suis pour Henri de Lancastre , je dis seulement que je suis contre Edouard d'York. Adieu î et à notre prochaine rencontre, béni soit le bras qui s'ouvrira le premier un passage jusqu'au cœur du tyran.
Sans plus de paroles , Warwick sortit de la chambre. Au premier abord, Hilyard ne put en croire ses sens ; mais , en s'habillant à la hâte , il réfléchit aux causes de dissentions qui existaient patemment depuis longtemps entre Edouard et Warwick, et il se réjouit de Taccomphssement de la prophétie qu'il avait de longue date hasardée avec tant de perspicacité. Descendant Tescalier, il gagna la porte devant laquelle Marmaduke l'attendait, avec un domestiqne tenant par la bride une haquenée , dont les formes et la race promettaient à la fois force et rapidité.
— En selle , maître Robin , dit Marmaduke , je ne m'attendais guère à chevaucher jamais en ami à vos côtés. En selle, nous avons la même route h suivre jusqu'à quelques milles
de Londres. Vous vous rendez dans le comté de Lincoln , moi dans celui d'Hertford.
— Et tous deux dans le même but? demanda Hilyard en eniourchant sa monture et en piquant des deux.
— Oui.
— Le seigneur de Warwick s est donc enfin détaché du roi?
— Enfin!
— Pour longtemps?
— Jusqu'à la mort.
—C'est bien ! je n'en demande pas davantage.
Un bruit de chevaux au galop fit tourner la tête au Franc-tenancier ; et il vit une troupe de cavaliers , armés jusqu'aux dents, déboucher du manoir du comte et se ranger à la suite de Marmaduke.
Pendant ce temps, Warwick était enfermé avec Montagu. Tout courtisan et tout attaché à Edouard qu'était ce dernier, il était fort susceptible pour tout ce qui tenait à l'honneur de sa maison ; et Tindignation que lui causait le mortel outrage fait à sa nièce , s'exprimait encore avec plus de fougue que celle du Comte lui-même.
— Oh! s'écriait-il, juger digne de son trône une Elisabeth Woodville , et voir dans Anne Nevile une femme digne seulement d'être sa courtisanne !
. — ilG — — Oui, dit le Comte avec un calme d'autant plus terrible qu'il contrastait étrangement avec la violence que provoquaient cliez lui les causes les plus légères. Oui, tu l'as dit, mais ne te laisse pas emporter... Sois maître de toi... Froid, froid comme le fer et aussi dur que lui. Maintenant il ne s'agit pas de tempêter, de menacer, il faut user de ruse... Jamais jusqu'ici je fi'avais connu la ruse... Tu as raison, l'honnêteté est une politique de niais. Plût au ciel que j'eusse su cela une heure seulement avant que la nouvelle me parvînt. J'ai déjà renvoyé nos amis dans leurs différents districts , avec mission de défendre le trône d'Edouard... Il est encore roi... roi, pour quelques instants de plus... Oui, la nuit dernière, je les congédiais, à l'heure même, au moment même, où... O mon Dieu! envoyezmoi la patience. Il s'interrompit et ajouta d'une voix sourde et basse... Pourtant, pourtant... que les instants sont longs !... qu'ils sont longs ! Avant le coucher du soleil , Edouard , je l'espère, sera tombé en mon pouvoir.
— Comment cela?
— Il se rend aujourd'hui au château du More.., Ce qui est arrivé ne l'empêchera pas d'y aller. Il comptera sur l'Archevêque pour faire sa paix avec moi... Les prêtres ne sont pas pères. J'ai donné mes ordres à Marmaduke Nevile ;
cent hommes armés , qui marcheraient contre Satan en personne , sur un mot de moi , entoureront le manoir et saisiront Thôte de mon frère.
— Mais ensuite?... qui donc, si Edouard... je n'ose pas prononcer ce mot... qui donc lui succéderait ?
— Clarence est Théritier mâle.
■— Mais comment faire envisager au peuple... proclamer?...
— Tu dis yrai... C'est bien là la difficulté !... J'y ai songé déjà. . . J'ai songé à tout. . . Mon esprit semble avoir traversé des mondes depuis le lever du soleil... C'est vrai... Tout soulèvement, pour réussir, doit avoir une cause que la foule puisse comprendre. Néanmoins, toi Montagu, toi tu as un langage plus insinuant que le mien, vas trouver nos amis, ceux qui haïssent Edouard, parleleur, sonde-les.
— Et dévoilerai-je l'infamie d'Edouard?
— Juste ciel!... y penses-tu? Toi, toi, un Monlhermer, un Montagu, trompeter aux oreilles de l'Angleterre Toutrage fait à un gentilhomme, à un baron anglais, le déshonneur de son foyer î Alimenter la crapule des jongleurs de chansons et de rondeaux sur la honte virginale d'Anne Nevile, faire chanter dans les rues comment le roi Edouard s'est glissé pendant la
nuit dans sa chambre , comment il a cherché à la séduire, à la violenter, comment il a juré... Dieu du ^ciel 1 que n*ai-je sa gorge sous cette main. Non , frère, non , il est de ces affronts dont on ne peut se plaindre , des tumeurs du cœur dont on n'est soulagé que quand il coule du sang.
Tandis que cette conférence avait lieu entre les deux frères , Edouard était frappé de stupeur et de consternation à la nouvelle qu'on n'avait pu trouver la dame Anne dans ses appartements. Aussitôt il fit appeler Adam Warner, qui lui raconta , sans lui rien cacher, comment la jeune fille s'était enfuie de la Tour. Le Roi congédia brusquement le savant, après avoir murmuré des malédictions et de vagues menaces. Puis, sentant la nécessité d'inventer quelque conte plausible , pour expliquer aux yeux de la Cour la brusque disparition d'Anne , il comprit que la personne la plus propre à combiner et à répandre une telle histoire était la Reine. Sur le champ, donc, il se rendit vers elle pour mettre son projet à exécution. Toutefois il adoucit assez son récit pour ne faire de son péché qu un péché véniel. A l'en croire , il était échauffé par le vin , il s'était promené dans le corridor pour prendre le frais ; il avait aperçu la silhouette d'une femme, mais sans la reconnaître ; et quelques mots de ga-
lanterie, il n'eût trop su dire lesquels, avaient été mal interprétés. En s'apercevant à qui il s'adressait, il s'était efforcé de calmer la colère ou l'effroi de la dame Anne; mais celle-ci, se méprenant encore sur ses intentions , s'était réfugiée dans la chambre de Warner ; il l'y avait suivie, et depuis elle s'était enfuie du Palais. Telle fut l'histoire qu'il débita d'un ton léger, le sourire sur les lèvres , mais qu'il termina par une grave énumération des dangers auxquels son imprudence pouvait l'exposer.
Quoi que ressentît au fond du cœur Elisabeth et quelle interprétation qu'elle donnât à cette confidence , elle n'en agit pas moins avec sa réserve accoutumée ; et , feignant, après quelques tendres reproches , d'ajouter une pleine foi à la relation de son époux, elle s'offrit à prévenir tout scandai, en répandant le bruit que le comte (dissuadé de venir chercher lui-même sa fille par de nouveaux rapports sur les mouvements des séditieux, qui pouvaient le forcer à quitter Londres dès la pointe du jour), avait chargé Marmaduke de la ramener à son hôtel. A quel excès que se fût porté le Roi pour pousser Anne à une fuite aussi brusque , la Reine comprenait, avec la vive pénétration de son sexe , que l'orgueilleux Comte ne redouterait pas moins qu'Edouard d'ébruiter une insulte que la calomnie
— 1^0 — pourrait fort bien ériger en un déshonneur consommé ; et, qu'en conséquence, toute fable inventée par elle ne serait jamais contredite par Warwick. De plus, en dépit de sa haine contre le Comte et de son désir de voir rompus à jamais les liens qui unissaient Edouard à son ministre, elle ne pouvait manquer, comme reine , comme épouse et comme femme , de souhaiter que la rupture eût une cause plus honorable pour Edouard et moins odieuse aux yeux du peuple ; aussi recommanda-t-elle instamment au Roi de se rendre aussitôt au More, comme il avait été convenu , et de ne rien épargner, de ne reculer devant aucune humiliation, aucune protestation de repentir, pour s'assurer la médiation de l'Archevêque. Quelque peu rassuré par celte entrevue et ces conseils, le Roi , après avoir embrassé Elisabeth avec une reconnaissance affectueuse, regagna sa chambre pour faire ses apprêts de départ. Mais alors, se souvenant qu'Adam et Sybill possédaient son secret, il résolut soudain de les bannir de la Tour. Un instant il songea au donjon de la forteresse. . . à la corde du bourreau ; mais sa conscience en ce moment était accablée sous un lourd fardeau; humilié à ses propres yeux, énervé par un sentiment de honte, il recula devant un nouveau crime; d'ailleurs, il sentit bientôt que le témoignage d'un sorcier
conspué et abhorré n'aurait plus nul poids, du moment où il perdrait l'influence d'emprunt qu'il devait à la protection royale. Ayant donc donné des ordres pour qu'un bateau se tînt prêt au bas de la porte Suint-Thomas , il envoya chercher de nouveau le philosophe et lui dit :
— Maître Warner, les artisans de Londres crient si haut contre votre invention, qui menace de diminuer la main-d'œuvre et d'afl'amer le pauvre , les matelots sur les quais sont si exaspérés par votre projet de faire marcher les vaisseaux sans rameurs , que je me vois forcé » comme il est du devoir d'un bon roi , de céder à la voix de mon peuple. Retournez donc chez vous ; la Reine remercie votre fille de ses services ; emmenez-la avec vous. Un bateau vous attend au bas de l'embarcadère ; on vous escortera jusqu à votre demeure. Regardez tout ce qui s'est passé dans ces murs comme un rêve , un rêve qui tue si on le révèle , mais qui, si on l'oublie, n'a nulle importance.
Sans attendre de réponse , le Roi appela un de ses gentilshommes et lui donna ses instructions relativement au digne savant et à sa fille : cela fait, il manda en sa présence le portier de la Tour. Ayant appris de lui qu'il était seul instruit de la fuite de la fille du Comte ; et, croyant plus
prudent de ne laisser la bride sur le cou à aucun m 9
être capable de faire des commentaires sur la fable qu'il avait fabriquée, il condamna le pauvre homme, à son indicible élonnement, à un emprisonnement de trois mois, pour s'être présenté devant lui avec des chausses mal-* propres. Une heure plus tard , le Roi , suivi d'une faible escorte , s'acheminait vers le château du More.
L'Archevêque avait, suivant ses promesses, réuni dans son château les plus puissants d'entre les seigneurs mécontents, et son éloquence avait produit tant d'effet sur eux, qu'Edouard, en entrant dans la salle, fut accueilli avec le plus grand respect et la joie la plus loyale. Après les pre\Tiières politesses, le prélat, conformément àTusage, conduisit son hôte royal dans une chambre où on lui avait préparé un bain et une collation.
Edouard profita de l'occasion pour faire sa confidence; mais tant adoucie qu'eût été la réalité , ce qu'il avouait était plus que suffisant pour plonger son auditeur dans une profonde consternation. L'échafaudage d'espérances, sur lequel l'ambitieux prélat s'était déjà vu escaladant le trône papal , semblait soudain s'écrouler en poussière. Le roi et le comte étaient tous deux également nécessaires à ses projets : aussi mit-^il dans ses remontrances une onction plus
que pastorale. Mais Edouard confessa si humblement sa faute , que le prélat dérida à la fin son front, et lui promit de transmettre au Comte ses protestations de repentir.
— Il n'y a pas une heure à perdre, dit-il; la seule personne à même de calmer son courroux, c'est la mère de Votre Altesse, notre noble parente. Permettez-moi de lui expédier une lettre , pour la prier d'aller trouver le comte... En outre, je vais écrire à mon frère par le même courrier.
— Faites comme vous l'entendrez, dit Edouard en se dépouillant de son surtout et en trempant ses mains dans une aiguière pleine d'eau parfumée. Je n'aurai pas de repos avant d'avoir pu m'agenouiller devant la dame Anne, et d'avoir obtenu son pardon.
A peine le prélat s était -il retiré, que le sire John de Radcliffe (') , un des chevaliers de l'escorte du roi, pénétra pale et trembknt dans l'appartement.
(') Plus tard seigneur de Fitzwalter. Voir Lingard, note, vol. 111, p. 507, édit. in-4", pour la véritable date à assigner à celte visite du roi au palais du More. — Nous avons adopté l'opinion de cet historien en plaçant cette visite avant la révolte du Comte, et avant le carême, contrairement à ce que pense Sharon Turner, qui la reporte après celle révolte, c'est-à-dire, après Pâques, sur l'autorité des fragments de llearne, 502; autorité que contredisent 1( s ev; aements subséquents.
— Sire ! murmura-t-il , je crains que quelque trahison infernale ne se trame contre vous. J'ai vu briller des armes au milieu des arbres , sous cette tour ; je me suis glissé dans le fourré, et j'ai compté non moins de cent hommes, sous les ordres du sire Marmaduke Nevile, le parent du comte de Warwick.
— Ah ! dit le roi en changeant de vis<age , la vengeance du Comte est-elle si prompte à éclater?
— Et, reprit Radcliffe, j'ai entendu le sire Marmaduke dire à ses hommes : « La porte de la tour du jardin n'est pas gardée : attendez le signal. » Fuyez, Sire! Écoutez!... des cliquetis d'armes.
Le roi s'approcha de la fenêtre. Le jour tombait, le feuillage s'épaississait et s'assombrissait autour des murs de la tour. Edouard vit sortir de l'ombre un homme armé , puis un second , puis un troisième.
— Vous avez raison , Radcliffe ! Fuir, mais comment?
— Par ici, Sire.... Au bout du passage par lequel je suis venu , un escalier conduit à une porte s'ouvrant sur la cour intérieure ; là vous attend un cheval. Daignez, par précaution, prendre mon chapeau et mon mantelet.
Le roi adopta ce conseil , suivit Radcliffe à
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pas furtifs, gagna la porte, enfourcha le cheval, et, plongeant au milieu d'une foule assemblée près de la poterne, galoppa seul et bride abattue, à travers prés et champs, monts et vaux, sans être poursuivi par aucun ennemi humain , mais aiguillonné par cet autre ennemi qui monte en croupe derrière le cavalier. Ainsi s'enfuit-il jusqu'au milieu de la nuit , et il ne s'arrêta que devant le château royal de Windsor.
Bien des choses en peu de mots.
Les événements qui suivirent la fuite du roi furent rapides et saisissants. Les Barons rassemblés au More se séparèrent courroucés de la défiance apparente d'Edouard. L'Archevêque fut informé de la véritable cause de la disparition du Roi par un de ses serviteurs, qui avait découvert Tembûche de Marmaduke ; mais il était trop bien avisé pour révéler une circonstance qui eût attiré des soupçons sur lui. Il partit pour Londres, et s'adjoignit la médiation de la duchesse d'York ().
Le comte accueillit leurs tentatives de conci-
(*) Lingard. — Pour les dates, voir Fabyan, 657.
liation avec une froideur farouche et menaçante ; puis il se rendit brusquement à Warwick , emmenant avec lui la dame Anne. Le jour même de son arrivée, il fut rejoint par le du3 et la duchesse de Clarence.
La rébellion du comté de Lincoln prenant chaque jour plus de gravité, Edouard fit un coup de maître en sommant publiquement Clarence et Warwick de l'aider à la comprimer : s'ils refusaient , c'était sur eux que devait retomber tout l'odieux de la première aggression. Clarence , cédant moins à sa sympathie pour le baron outragé qu'à son ambition sans cesse stimulée par l'orgueil d'une femme qu'il craignait et idolâtrait à la fois , embrassa de corps et d'ame la querelle de Warwick , qui lui promettait le renversement d'Edouard et sa propre accession au trône ; mais aucun des seigneurs sondés par Montagu ne voulut favoriser la déposition d'un frère au profit de l'autre. Quoique populaire , Clarence était trop jeune pour être respecté. Si le comte eût aspiré au trône , il eût trouvé nombre de partisans prêts à l'appuyer ; mais comme il s'était prononcé formellement contre toute tentative de ce genre, il ne pouvait y avoir que deux partis en Angleterre, l'un pour Edouard IV , et l'autre pour Henri VL
Le seigneur do Montagu s'était rendu au châ-
teau de Warwick , pour communiquer à celui-ci les résultats de sa diplomatie. Le Comte qui , de franc et cordial , était devenu sinistre et concentré, l'écouta dans un sombre silence.
— Et maintenant, dit Montagu avec l'émotion généreuse d'un homme vivement touché dans ses instincts les plus nobles, si vous vous décidez à la guerre contre Edouard, quoique rien ne soit mûr et qu'une défaite semble probable, vous me trouverez tout disposé à renoncer à mes espérances d'ambition, à la main de la fille du Roi pour mon fils, — afin de venger rhonneur de notre nom commun. J'avoue que j'ai eu tant d'affection pour Edouard , que je vous prierais de vous contenir encore , si je ne me défiais pas de moi; si je ne craignais pas que, durant ce délai, il ne réussit à me fasciner encore. Toutefois, je dois tout à votre bras et à votre grande ame, et il sufiît que vous soyez déterminé à frapper, pour que je sois prêt à partager votre péril.
Le Comte détourna la tête et serra la main de son frère.
— 11 me semble que notre père t'entend du fond de sa tombe , dit-il solennellement ; puis suivit un long silence. Enfin Warwick reprit : Retourne à Londres, feins de ne prendre aucune part à mes actes, quels qu'ils soient; si j'échoue.
à quoi bon l'entraîner dans ma ruine? Et pourtant, crois-moi, je n'ai plus ni fougue, ni tém*érite. Dès qu'on prend à cœur un grand projet, on devient soudain prudent. Quand un trône sera renversé dans la poussière, quand de la croix de saint Paul une voix retentira jusqu'à Carlisle, et au Bout du pays, proclamant l'expiration du règne d'Edouard IV, alors seulement, Montagu, je réclamerai Taide et l'alliance que tu m'offres; — mais pas avant.
Cependant le Roi, tourmenté du besoin de s'étourdir, marcha en personne contre les rebelles. Rendu cruel par ses craintes, il fit décapiter, au mépris de tout honneur royal, le seigneur de Welles et le sire Thomas Dymoke, ses otages ; et somma de se rendre le chef des révoltés , messire Robert de Welles. — Réponse lui fut faite que le sire Robert de Welles ne voulait pas se fier à la perfidie de Thomme qui avait assassiné son père. — Sur ce, Edouard se dirigea vers Erpingham , remporta sur les rebelles une victoire signalée et couronna son triomphe par une série d'odieuses barbaries dont l'exécution fut confiée au docte et farouche comte de Worcester, le boucher de l'Angleterre (*). Avec toute
(*) Stowe, chronique de Warkworth. — Cont. Croyl. Le seigneur de Worcester fit empaler Glapham (un des écuyers du seigneur de Warwick), et dix-neuf autres pri-
la promptitude énergique, et l'admirable stratégie dont il flt toujours preuve à la guerre, il s'ouvrit ensuite une route sanglante jusqu'aux forces que Warwick et Clarence (quoiqu'ils
sonniers, gentilshommes et métayers. L'horreur inspirée par ce spectacle et la haine universelle qu'il souleva contre WorcesterjHOUS portent à croire que ces malheureuses victimes avaient encore assez de vie pour ressentir les tortures de ce supplice, bien qu'il semble que préalablement on les eût éventrées et en partie pendues; car, à cette époque, c'était chose trop ordinaire de mutiler les cadavres des rebelles, pour que des outrages faits à des corps morts pussent exciter l'indignation qui accueillit la sentence prononcée par Worcester. C'est en vain que plusieurs écrivains ont cherché à laver de la tache de cruauté la mémoire du docte seigneur, en faisant des amplifications de rhétorique sur l'improbabilité de supposer des instincts sanguinaires à un homme voué au culte des belles-lettres. La philosophie de ce plaidoyer est foncièrement erronée. Aux époques d'ignorance, l'humanité est loin d'être une conséquence nécessaire du développement de l'intelligence ; tout au contraire, le savant apprend trop souvent à regarder les ignorants, c'est-à-dire, les masses, comme des êtres d'un autre limon. L'histoire est grosse de faits à l'appui de cette vérité : témoins les tyrans philosophes de la Grèce, l'intelligence profonde et cruelle des Borgia de l'Italie. Richard III et Henry YIII étaient tous deux fort instruits pour leur temps. — Mais dans le cas de Tiptoft, seigneur de Worcester, les preuves de sa cruauté ne sont pas moins évidentes que celles de son érudition. Le témoignage seul de l'historien de Croyland est une accusation incontestable. Le sobriquet
n'eussent pas encore levé Tétendard de la révolte) avaient réunies dans l'intention de se joindre aux rebelles taillés en pièces. Aussitôt il envoya son héraut, le roi d'armes de la jaretière, sommer le comte et le duc de paraître devant lui avant un certain jour. Le délai expiré, il les proclama traîtres et promit une récompense à quiconque s'emparerait de leur personne (*).
Si soudaine avait été la rupture de Warwick, si rapides avaient été les mouvements du Roi, que le Comte n'avait pas eu le temps de prendre ses mesures, d'assembler ses vasseaux, de consolider ses plans. Lui-même, le jour où Edouard avait payé ses services d'une si hideuse ingratitude, avait, par ses préparatifs, peuplé le pays d'armées, prêtes à agir contre lui. Tandis qu'il n'avait à sa disposition qu'une faible troupe rassemblée à la hâte dans le seul comté de Warwick, la marche d'Edouard venait de lui couper la route des provinces où son nom était le plus
de bouclier y donné par la nation à Worcester, suffit pour ne nous permettre aucun doute. Les masses se trompent souvent, il est vrai ; mais on ne saurait trop les accuser d'erreur dans les jugements qu'elles portent sur la cruauté ou l'humanité d'un homme devant le tribunal duquel elles ont comparu.
(*) Mille livres (sterling) en argent, ou des terres d'un rapport de 100 1. par an, récompense immense pour l'époque.
aimé, où sa trompette pouvait faire sortir de terre des armées. — Déçu, dans l'espoir qu'il fondait sur le secours de son puissant, mais égoïste beau-frère, le seigneur de Stanley, il ne voulut pas hasarder sa vie dans la crainte de perdre sa vengeance, qui lui était devenue plus chère que Texistence. — Le Roi poussait toujours en avant ; et le jour où ses troupes entrèrent à Exeter, Warwick, accompagné des femmes de sa famille, de Clarence et d'une petite escorte, s'embarqua à Dartmouth pour Calais. Ce fut tandis que les vaisseaux étaient à l'ancre devant cette dernière ville, qu'Isabelle accoucha de son premier né. Vaucîerc, le député du Comte, fit tirer sur la petite flotille. Alors Warwick cingla versla Normandie, captura, chemin faisant, quelques bâtiments flamands, pour braver son ancien ennemi, le duc de Bourgogne, et débarqua à Harfleur, où l'amiral de France le reçut lui et ses compagnons , avec les honneurs royaux. D'Harfleur enfin il se rendit à la cour de Louis XI à Amboise.
— Le danger est à jamais passé, dit le Roi Edouard en soulevant sa coupe fumeuse, la révolte a perdu sa tête , maintenant je règne seul, et pour la première fois je puis dire que je suis vraiment roi (*).
(*) On prétend généralement que Warwick et Clarence,
avant de quitter TAnglcterre, s'emparèrent d'Anthony Woodville ainsi que du seigneur d'Audley, et qu'ils condamnèrent à mort leurs deux prisonniers, qui, dit-on, furent sauvés par un gentilhomme du comté de Dorcet. Carie dont l'histoire , malgré ses graves erreurs , vaut bien la peine d'être lue par ceux qu'intéresse le caractère de Warwick, Carie, disons-nous, oi'i're ce passage : « Le Comte avait trop de magnanimité pour les faire exécuter sur-le-champ, suivant la coutume de l'époque^, et il se contenta de les enfermer dans le château de Wardour, d'où ils furent bientôt tirés par John Thornhill, gentilhomme du comté de Dorcet. » — • Cependant toute cette histoire est complètement contredite par la chronique de Warkworth (p. 9, édition de M. Halliwell) ; suivant cette dernière autorité, Anthony Woodville était alors à la tête d'une flotte, en croisière dans la Manche pour arrêter les vaisseaux de Warwick. La chronique attribue au seigneur de Scales l'honneur d'avoir dispersé ou capturé tous les bâtiments du Comte, à l'exception de celui qui le portait lui-même et sa famille; mais ce succès est tout à fait apocryphe, comme le dénionlre incontestablement la prise authentique des vaisseaux flamands par le Comte, après son départ de Calais pour les côtes de Normandie; car il est évident qu'il n'eût pu accomplir cet exploit avec un seul navire. Il est fort probable que l'histoire de la capture d'Anthony Woodville et de sa prétendue condamnalion à mort à cette époque, a pris origine dans une mésaventure a lui arrivée bien des années auparavant, en 1459: Anthony Woodville et le seigneur de Rivers, son père, tombèrent alors entre les mains d'Edouard (comte de 3Iarch) de Warwick et de Salisbury ; et ils s'en tirèrent avec une bonne semonce sur le langage insolent que des enfants de (jrcdïns de leur espèce, et de petits écuyers comme eux, s'étaient permis contre des "personnes du, sang royal.
L« complot de Vhôlellerie.— La jeune iille elle savantdans leurs foycra.
Le pays n'était pas encore pacifié, et les par-* tisans, soit de Henry, soit du Comte, continuaient à se soulever çà et là, quoique la vigueur extraordinaire, non-seulement d'Edouard, mais encore de Gloucester et de Hastings, les empêchât de s'unir en une seule armée; quand, un matin, peu après les événements rapportés cidessus, l'hôtellerie de maître Sancroft, au faubourg de Marybone, s'emplit d'une fouîe bigarrée de chalands et de buveurs.
Une dixaine de soldats, arrivés en triomphe du camp royal, entouraient une table assez agréablement placée dans la profonde embrasure de la fenêtre , et , au milieu d'eux , étaient
assises environ autant de femmes fort étrangement costumées. Elles étaient toutes jeunes encore , et deux d'entre elles môme à peine sorties de l'enfance ; mais la jeunesse ne se lisait plus sur leurs traits durs et sinistres : l'incarnat était remplacé par le fard , leurs fronts étaient déjà ridés et leurs formes n avaient rien de cette grâce souple et arrondie des premières années. Vivant surtout en plein air , habituées dès l'enfance à une activité sans repos, elles avaient des muscles anguleux et saillants , des traits où se retrouvaient une rudesse et une audace toutes masculines. Chez elles , la santé elle-même était plus dégoûtante que la maladie ; le vice avait marqué de son sceau ces figures de bronze ; dans ces yeux n'avaient jamais brillé les larmes delà pitié , ou des tendres chagrins de jeune fille ; à ces fronts n'étaient jamais montées les rougeurs pudiques; leur voix même démentait leur sexe par son timbre rauque et guttural, leur rire était bruyant et criard. Plusieurs d'entre elles ne manquaient pas d'une certaine beauté , mais c'était une beauté toute de traits , revêtue d'une expression hideuse de vulgarité , mélange d'astuce, d'effronterie et de hbertinage. Dépouillées de leur nature de femme par les plus honteux des vices de la femme , sans passions par suite de l'abus prématuré des passions , elles
se dressaient entre les deux sexes comme de monstrueuses anomalies , formées de toutes les dépravations de l'un et de l'autre sexe. Ces créatures semblaient arriver d'une longue excursion , car leurs souliers et le bas de leurs robes étaient couverts de boue et de poussière , leur teint couperosé , et les veines de leurs bras rudes et hâlés , gonflées par la fatigue. Chacune avait près d'elle, à terre, un tambourin, chacune d'elles portait à sa ceinture un long couteau revêtu de sa gaine ; et les lames faisaient bien de rester cachées , car il n'en était pas une , non pas même celle du poignard de cette enfant de quinze ans, qui ne fût tachée de sang humain.
La présence des soldats tout frais débarqués des champs de bataille , avait naturellement attiré à l'hôtellerie plusieurs oisifs du faubourg , et ceux-ci , debout autour de la table , buvaient à pleines oreilles les forfanteries des enfants de Bellone. Assis à Técart devant une petite table, mais prêtant évidemment une grande attention aux nouvelles débitées autour de lui , un moine caressait gravement un immense pot de bierre mousseuse , et jetait de temps en temps , chaque fois qu'il levait son capuchon pour boire , des regards de convoitise sur lune des tymbestères.
— Mais, dit un troupier, qui était le beau parleur de la bande, il fallait voir détaler les sacripants, quand le roi Edouard s'est mis lui-même à la tête de la charge. Sur mon âme ! on eût dit d'un chat dans un terrier de lapins. Il était facile de s'apercevoir, parbleu ! que le comte de Warwick n'était pas là ; ses hommes du moins se battent comme des démons.
— Mais reprit un soldat , il y avait un grand gaillard , qui s'est rudement montré , et qui , sans moi et mes camarades , se serait ouvert un passage jusqu'au Roi.
— Oui, oui!... c'est l'exacte vérité. Son Altesse nous doit la vie , et nous méritions d'être faits chevaliers; mais il n'y a plus de reconnaissance par le temps qui court.
— Et quel était ce fougueux guerrier? demanda un des auditeurs , partisan secret de la révolte.
— Mais, à ce qu'on dit, c'était un certain Robin de Redesdale, le même qui livra bataille à monseigneur de Montagu devant York.
— Notre Robin, s'écrièrent plusieurs voix... oui, il a toujours été un fameux luron, le pauvre Robin.
— Votre Robin, le pauvre i?o6m / manants , cria le principal troupier, prenez garde... Que voulez- vous dire avec votre Robin ?
— Mais.... messire le soldat , dit humbloment un boucher en se graltant la lête, sauf voire respect et celui du Roi, ce maître Robin a demeuré pendant quelque temps dans le hameau , et c'était un bon voisin et une langue bien pendue par dessus le marché. Vous rappelez- vous, camarades , ajouta-t-il vivement , empressé de détourner la conversation , vous rappelez-vous comme il nous a fait lâcher prise le jour où nous voulions brûler Adam Warner, le vieux magicien , dans sa tanière là-bas ? Quel autre eût pu en faire autant?... Mais si nous avions su que Robin était un ennemi du bon roi Edouard, nous l'aurions rôti lui-même avec le sorcier.
Une tymbestère , dont le bras était pass é utour du cou d'un soldat , leva la tète à ces derniers mots , et suivit de Tœil la direction de la main du Boucher qui indiquait la demeure croulante d'Adam Warner.
— Est-ce là la maison que vous vouliez incendier, demanda-t elle ?
— Oui , mais Robin nous assura que le Roi ne manquerait pas de faire pendre ceux qui lui voleraient son privilège de brûler les nécroinanciens ; et vraiment , ma foi , une semaine ou deux plus tard , le vieux Adam Warner était nommé sorcier en chef de Son Altesse le Roi.
£n entendant le nom de Warner, le Moine
avait légèrement tressailli; et maintenant, abaissant complètement son capuchon sur ses traits , il approcha son escabeau du groupe des soldats. ^
— Oui , s'écria Tartisandont le jeune fils avait été la cause innocente du mémorable assaut livré à la demeure du savant ; oui , et , une fois là, comment a-t-il employé son temps? N'a-t-il pas inventé une horrible machine pour affamer le pauvre? une machine qui devait faire, avec l'aide du diable, tout ce qu'il y a à faire en Angleterre : de sorte que , quand un gentilhomme aurait eu besoin d'une cotte d'armes ou d'une tunique de drap , quand sa femme aurait voulu de l'estame deNorwich, quand il aurait fallu une charrue ou un chariot à un métayer, ou bien un pot ou un chaudron à sa femme , ils auraient dû aller, non chez Tarmurier, le drapier, le ar ron ou le forgeron, mais tout droit chez maître Warner qui , zist et zest , vous aurait mis à Tœuvre ses lutins, et qui, en un clin-d'œil, aurait tiré de sa brasserie de vapeur et de charbon, cotte d*armes , tunique, etc.. Oh! j'en ai assez entendu raconter sur le Sorcier par mon frère , qui travaille dans le Chepe pour maître Stokton îe mercier.... et maître Stokton était un des honorables députés devant lesquels le nécromancien a eu le front de se pavaner de son invention,
-;- C'est vrai , dit brusquement le Moine.
— Oui, révérend père, dit l'artisan en ôlant son bonnet.
Des murmures de colère et de haine partirent du groupe des nouvellistes , mais les soldats se tournèrent insouciamment vers leurs compagnes; suivit un court silence , pendant lequel les curieux se penchèrent involontairement sur la table , pour entrevoir, à travers la fenêtre , la retraite du satanesque oppresseur du pauvre peuple.
— Voyez , dit le boulanger, il sort encore une colonne de fumée du toit de sa maison; j'ai ouï dire qu'il était de retour. La vieille Magde, sa servante, m'a acheté la semaine passée, je crois, des gâteaux. Il ne lui faut rien moins à cette heure que la plus fine farine!... Toutefois justice est justice, et....
— De retour ! s'écria l'impétueux artisan. Le hibou s'est tenu caché dans son trou. Sans la faveur du roi dont il jouit, nous verrions bientôt si le vieux Sorcier aimerait, lui aussi, à avoir le feu et Teau ligués contre lui.
— Assieds-toi , mon petit ange , dit une des jeunes tymbestères au bouillant orateur,
Viens me baiser, mon chéri, Je trafique en chauds baisers.
•— Arrière ! dit l'artisan d'un ton bourru , en
repoussant le bras séducteur de la musicienne. Arrière ! je n'ai ni amour ni denier pour toi et tes semblables. Fi! une enfant de ton âge ! quelques bonnes sanglades sur tes épaules seraient un vrai service d'ami.
Les yeux de la jeune fille étincelèrent de rage ; elle porta instinctivement la main à son couteau , et se tournant vers le soldat assis à son côté , elle lui dit : Vous l'entendez , et vous ne bougez pas !
— Tonnerre et malédiction ! hurla le soldat... un peu plus de respect envers le sexe , manant ! Si je ne te brise pas ta caboche d'idiot avec la poignée de mon sabre, c'est seulement parce que Red Grisell est de taille à régler elle-même ses comptes avec vingt vauriens comme toi. Ces braves jeunes filles nous ont suivis à la guerre ; le roi Edouard ne jette son holà sur les amourettes de personne. Allons, parle pour toi-même , Grisell , combien de grands gaillards as-tu guéris de leurs blessures après la bataille de Losecote ( tourne casaque) ?
— Seulement quatre, Hal, répondit l'imperturbable tymbestère en montrant ses dents brillantes avec une grimace de jeune tigresse ; mais l'un était un capitaine.... une autre fois je me comporterai mieux. C'était, tu sais, ma première bataille.
— id2 —
Les plus timides des auditeurs reculèrent en échangeant un regard d'horreur. L'artisan reprit : Je ne cherche querelle à personne; je suis un homme sans façon qui ya droit son chemin, j'ai femme et enfants , et je suis bon mari et bon père. Si j'ai une dent contre le nécromancien, c'est parce qu'il a jeté un sort à mon pauvre Trim. Voyez plutôt.
Et, saisissant un jeune garçon aux yeux bleus, qui se cramponnait à lui, il lui retroussa sa manche et montra aux spectateurs son bras flétri et décharné, où se voyait une large c'catrice.
— Mais c'est de ma faute si ça m'est arrivé... dit l'enfant d'une voix douce.
Le bon père souffletta son fils pour lui imposer silence; après quoi il reprit: — Vous savez, voisins, le jour où l'infernal Sorcier enleva cet enfant dans ses bras ; et bien, trois semaines après, à pareil jour, tandis que le pauvre petit était comme un agneau auprès du feu, le chaudron de la ménagère s'est renversé sur lui, sans rime ni raison, et son bras a été tellement brûlé qu'il s'est tout ratatiné, comme une feuille sèche. Si ce n'est pas là un sort, à quoi bon avoir des lois contre les sorcelleries ?
— C'est vrai, c'est vrai; grommela le chœur des oisifs.
L'enfant, qui avait supporté sans murmurer l'éloquente rebuffade de son père, se hasarda de nouveau à remarquer : L'eau bouillante a aussi échaudé le chat gris... et, pourtant, papa, maître Warner ne l'avait jamais ensorcelle, lui.
— 11 prend son parti ! vous l'entendez, ce petit idiot^ il prend le parti du vieux nécromancien, Ca prouve bien qu'il est vraiment ensorcelé.... mais je me charge de le désensorceller à force d'étrivières, oui je m'en charge. — Et l'artisan leva de nouveau son redoutable bras; mais cette fois l'enfant n'attendit pas le coup; il se fauflla sous le tablier du boucher,] gagna la porte et disparut. — Et il apprend à nos enfants à nous sauter à la tête, ajouta le père d'une voix piteuse.
Les voisins soupirèrent de commisération.
— Oh 1 s'écria-t-il en grinçant des dents et en montrant le poing à la maison du savant.... je le dis encore, si le roi ne protégeait pas ce vil sorcier, je débarrasserais le pays de ses diableries, avant que le diable son maître, eût le temps d'accourir à sa défense.
— Le Roi ne se soucie pas plus que d'un fétu de paille, de maître Warner et de son invention, dit une voix rude et sonore. Toutes les têtes se tournèrent et l'on aperçut le Moine debout
au milieu du cercle. — Ignorez-vous, mes entants, que le Roi a fait jeter ce misérable à la porte du palais, pour avoir ensorcelé le comte de Warwick et le seigneur de Clarence, au point de les pousser à se tourner contre leur propre sang, contre son Altesse. — Mais manus malorum brise suos ossos, c'est à dire que les poings des méchants ne rompent que leurs propres os. — Vous avez tous entendu parler du moine Bungey, mes enfants ?
— Oui, oui, répondirent à la fois deux ou trois voix, un sorcier, c'est vrai, et un puissant sorcier, mais il n'a jamais fait de mal au piiuvre peuple, quoiqu'on prétende qu'il ait fabriqué une curieuse image du Comte et que. . ,
— Bah! bah!... interrompit le Moine, Bungey n'a fait que tenter de désensorceler le seigneur de Warwick, à qui ce mécréant, là-bas, avait jeté un sort. Pauvre Bungey, il aime les pauvres, lui ; et dès qu'il s'est aperçu que maître Adam travaillaità leur ruine, il n'arien épargné, je vous rassure, pour déjouer son iniquité Oh! comme il a jeûné et veillé ! combien de fois il s'est battu, des ongles et des dents, avec le diable en personne, pour s'emparer de l'invention infernale de cet Adam. Si jamais cette machine tombait entre ses mains, il saurait bien, lui, en faire un bon usage, je vous le jure ; il enverrait
la pluie à vos épis verts et le soleil à vos épis mûrs. — Mais le diable a d'abord été le plus fort ; et le roi Edouard, ensorcelé lui-même pour le moment, aurait fait pendre le moine Bungey, pour s'être attaqué au vieux Adam, si le moine Bungey n'avait pas crié trois fois : presto perpranxenon, et s'il ne s'était pas changé en oiseau afin de s'envoler par la fenêtre. Aussitôt que maître Warner se trouva maître du terrain, il chargea sa fille d'ensorceler le seigneur de Hastings ; et il excita le frère contre le frère, et il poussa le Roi et le seigneur Georges à se prendre aux cheveux, et il souleva la révolte et le diable seul sait où il se serait arrêté, si votre ami, le moine Bungey, qui, quoique sorcier comme vous le dites, ne Test que dans votre intérêt, et est par-dessus le marché un saint prêtre, n'eût pas, à Taide d'un bon esprit qu'il évoqua dans l'île de ïartarie, désenchanté le Roi et fait voir à son esprit , comme dans un songe, tout ce que cet infâme Warner complottait contre sa couronne et son peuple; là-dessus son Altesse renvoya maître Adam et sa fille dans leur nid, et b ittit les ennemis du royaume, avec le moine Burney. Ainsi donc, si vous avez à cœur de mettre vos enfants à l'abri de la malice et des sortilèges, à l'œuvre et courage ! mais gardez-yous de toucher au monstre de fer du
Viel Adam. Malheur à vous si vous le détruisiez. — Apporlez-le, en bon élat, au moine Bungey, que vous trouverez installé de nouveau au palais; et les gages des journaliers seront plus forts d'un denier par jour, pendant les dix années à venir.
Sur ce, le Moine jeta le prix de sa consommation sur la table et se dirigea majestueusement vers la porte.
— Si je pouvais vous croire ! dit le père de Tim en arrêtant le Moine par sa robe.
— Vous le pouvez, vous le pouvez, — cria la principale des tymbestères en s'élançant de dessus les genoux d'un soldat, — car c'est le moine Bungey lui-même.
Il y eut un mouvement général d'étonnement et de terreur.
— Oui, Le moine Bungey lui-même, répéta l'impudent imposteur, tu dis vrai, et il se rend maintenant h la Tour, pour murmurer à l'oreille du Roi des charmes salutaires, des charmes destinés à combattre les enchantements malins et à faire baisser le prix de la bière. Tax voubis^ cum.
Et après cette salutation plus bienveillante que savante, le moine sortit de l'auberge. La reine des Tymbestères sauta sur la table, mit le pied sur Tépaule d'un soldat et franchit d'un
bond la fenêtre. Elle tronva le Moine sur le point d'enfourcher une mule qu'il avait attachée à un pieu à côté de la porte.
— FiîGraulSkellet, fi,Graul, dit le sorcier, respectez ma robe. 11 ne convient pas qu'on nous voie ensemble dans la rue en plein jour. Tiens, voici un groat. Vade execràbilis.., c'est-à-dire, adieu.. . ma charmante friponne.
— Un mot, mon père, un mot, — désirezvous que le viellard soit rôti, noyé ou coupé en morceaux. Il a aussi une fille qui a cherché un jour à nous couper l'herbe sous les dents avec sa guitare... alors elle n'avait qu'une camisole d'étoffe si grossière, que je ne me serais pas baissée pour la ramasser. Mais depuis je Tai vue vêtue de taffetas et de linon , avec un grand seigneur pour galant; et Graul Skellet. n'aime pas à voir celles qui ont porté de Tétamine, se promener en costume de satin et de linon; Graul Skellet n'aime pas les mijaurées qui ont des seigneurs pour galants et qui s'éloignent de Graul et de ses sœurs, comme on se tient au large d'un lépreux.
— Au diable, répondit impatiemment le Moine, je n'ai rien à dire contre la fille. — Une belle enfant... ma foi, — mais qui est au-delà de la portée de mes baisers. Et quant au père, je ne désire pas sa mort... c'est-à-dire pas précisé-
ment, — mais il me faut sa machine. Qu'on le laisse en paix, si on peut la lui enlever sans lui faire de mal, sinon... le modèle à tout prix. — rends-moi ce service.
— Et tu m'enseigneras ton dernier tour de cartes et ton grand secret pour faire glisser des fantômes sur le mur.
— Apporte-moi le modèle en bon état, et je t'enseignerai bien d'autres choses encore , Graul ; la chandelle du mort et le charme du lésard, et je te donnerai en outre en présent la coiffe de la parricide, cette coiffe dont tu m'as si souvent supplié de te faire cadeau. Hein ! tu as dans ta bande une fillette qui me plait fort avec son œil clignottant. — Mais va et obéis moi, le travail avant le plaisir, le benedicite avant le repas.
La tymbestère inclina la tète, fit claquer ses doigts, et fredonnant une refrain qui n'était pas un psaume, rentra dans l'hôtellerie par la porte.
Ce court entretien donne assez bien la mesure des rapports intéressés de part et d'autre, qui existaient entre le conjurateur et les Tymbestères. En sa qualité de jongleur et de charlatan le Moine avait vécu sur un pied d'intimité avec les mères de nos bacchantes, et depuis son élévation spirituelle et temporelle, il n'avait pas renié
une ancienne liaison qui lui rendait de grands services auprès du peuple ; car on était sûr de rencontrer ces filles du vice partout où s'ébattait la gaîté, partout où l'on frappait dans Tombre. En temps de paix elles fréquentaient les auberges et les fêtes populaires ; en temps de guerre , elles suivaient les camps et rodaient la nuit sur les champs de bataille pour achever les blessés et dépouiller les morts; et de la sorte, dans les fêtes, les camps et les auberges, elles pouvaient répandre la réputation du moine Bungey, et faire sonner haut sa science terrible et son amour pour les communes, ce n'était pas tout, Conjurateur et Tymbestères étaient également diseurs de bonne-aventure; et ils pouvaient échanger entr'eux leur expérience et leurs observations. Les tymbestères apprenaient ainsi les secrets de la noblesse et des courtisans ; et le conjurateur , ceux des artisans et des ouvriers.
Ne soupçonnant rien des terribles projets de leurs voisins, Sybill et Warner respiraient les tièdes brises du printemps naissant, dans leur petit jardin. Le philosophe avait été beaucoup moins affecté de sa disgrâce qu'on n'eût*' pu s'y attendre; sans doute la perte de la faveur royale rejettait bien loin, peut-être au delà de sa vie, toute application pratique de sa théorie bien
aimée; et pourtant, l'explique qui voudra, sa théorie, elle-même, le consolait de ce malheur. Au pis, il pourrait toujours trouver quelque disciple, plus fortuné que lui, à qui il léguerait son secret, et qui, tandis que lui-même ne serait plus que poussière, apprendrait au monde à révérer son nom. — D'ailleurs il était maître de son temps ; souverain seigneur d'une maison, en ruines il est vrai, mais enfin d'une maison n'appartenant qu'à lui; il était libre de corps et de pensée ; aussi avait-il la démarche plus légère et l'esprit moins préoccupé, tandis qu'il arpentait son étroit jardin , que le jour où, consumé par la fièvre de la crainte et de l'espérance, il se disposait à faire Texpérience de son principe, en face du préjugé et de l'ignorance,
— Mon enfant, dit le sage, il y avait longtemps que je ne m'étais aperça comme aujourd'hui, de la différence des saisons. — Je sens que nous respirons l'air du doux printemps. Mes jours de jeunesse me reviennent comme des songes et je croirais presque que ta mère est encore à mescôtés.
Sybill serra la main de son père ; et un soupir mélancolique fit frémir ses lèvres rosées. — Elle aussi sentait la douce influence de la jeune année, et pourtant c'était d'une rêverie triste et inquiète que l'avaient tirée les paroles de sou père. La solitude est prodigue envers la vieil-
lesse et l'expérience désillusionnée ; mais pour la jeunesse et Timagination amoureuse, elle n'a rien qui puisse compenser les agitations et les émotions du monde. En rentrant dans la vieille maison, en jetant les yeux sur ces murs sombres, nus, décrépits, sur ce jardin négligé, envahi par les mauvaises herbes, Sybill avait comme tressailli d'effroi. Son ambition était-elle donc condamnée de nouveau à son ancienne abjection? Ses belles visions, ses espérances de remonter à la fortune de ses ancêtres et de réhabiliter la réputation de son père, devaient-elles s' abîmer dans ce bourbier de misère ; papillons aux ailes dorées refoulés de nouveau dans le suaire de leur crysalide. — L'immense distance qui la séparait de Hastings, neTavaitpas frappée aussi vivement à la cour ; mais ici, les murs euxmêmes la proclamaient sans cesse à ses oreilles. Edouard, lors du renvoi des témoins inquiétants de sa tentative coupable, avait ordonné qu'ils fussend reconduits chez eux par les chemins les moins fréquentés; afin que leur départ ne donnât lieu à aucun commentaire. — Sybill et son père étaient entrés par la porte du jardin sans avoir été aperçus des voisins. La vieille Madge les accueillit avec consternation; car elle avait été dans l'habitude de visiter Sybill au palais une fois par semaine , et elle avait pu ainsi pénétrer
quelques-uns des secrets de son cœur. — Elle avait conçu les plus belles espérances pour l'avenir de sa jeune maîtresse et maintenant elle la voyait de nouveau condamnée au travail et à la pénurie. Les gardes chargés d'escorter le Savant, avaient reçu d'Edouard l'ordre de lui laisser quelques pièces d'or. La bourse repoussée par Adam avait été secrètement acceptée par Madge, qui sut en dépenser le contenu avec sagesse. C'était là tout l'avoir de la famille. Quant à Sybill, ce n'était ni au travail, ni à la misère qu'elle songeait ; elle ne pensait qu'à Hastings ; vers Hastings absent s'envolait incessamment sa pensée ardente, passionnée, confiante. Oh! oui, disait-elle, Hastings viendra me trouver, il viendra ; mes malheurs seront un titre de plus à son amour ! Hastings ne vint pas, et elle ne tarda pas à apprendre la cause de son absence : la guerre menaçait le pays ; il était à son poste à la tète des armées. Oh ! comme elle couvrait du bouclier de la prière cette poitrine bien-aimée. Et maintenant que le vieillard parlait du fortuné printemps la fête des amants, la jeune fille disait, en soupirant, à son cœur affligé : l'univers a son soleil, où est le mien?
Le paon s'approcha de ses malheureux maîtres et étala son plumage aux rayons du soleil. Alors Sybill se rappela le jour où elle s'était pro-
menée avec Marmaduke dans ce même jardin, le jour où il lui avait parlé de sa jeunesse, de son ambition, de ses hautes espérances, tandis qu'elle, silencieuse et pensive, elle se disait : si le monde pouvait s'ouvrir pour moi comme pour lui, moi aussi j'ai de l'ambition, et elle atteindrait son but. — Maintenant quel contraste entre leurs deux existences, entre le jeune homme et la jeune fille ; lui, enrichi, honoré, aujourd'hui peut-être en danger ou en exil, mais demain libre de marcher de nouveau à pas de géant dans sa carrière; lui, ayant pour patrie le monde qui appartient toujours aux cœurs braves et aux noms sans tache; — elle au contraire, elle, la femme, emprisonnée de nouveau dans le vieux manoir, entourée du mépris de tous, impuissante à se venger, incapable de fuir. Pourquoi cette différence? Sybill sentait la supériorité de son intelligence, de son ame, de sa nature. Pourquoi cette différence ? A l'homme, le triomphe; à la femme, la défaite. On a dit malheur à rhomme qui devance son siècle, mais on peut dire malheur, dans tous les siècles, à la femme qui a du génie et de l'ambition.
Le père et la fille rentrèrent au logis. Le jour baissait. Adam gagna sa chambre laborieuse, Sybill se rendit auprès de la servante solitaire.
— Quelles nouvelles , oh quelles nouvelles? III. Il
la guerre, dis-tu, est terminée; le grand Comte et sa gentille fllle sont en sûreté sur les mers ; mais Hastings! oh Ilastings, que sais-tu sur lui?
— Ma toute belle, ma gentille dame, je n'ai que de bonnes nouvelles à vous apprendre. J'ai vu un soldat qui a servi sous le Seigneur de Hastings en personne , nous avons causé un instant. Monseigneur de Hastings n*a pas reçu la moindre blessure; il est à Londres. Mais on dit que l'un de ses corps de troupes est cantonné dans le faubourg et on parle d'un soulèvement dans le comté d'Hertford.
— Quand donc la paix reviendra-t-elle pour l'Angleterre et pour moi f soupira Sybill.
IT
La Justice du monde el la Sagesse de nos ancêtres.
I.a nuit venait de commencer, et Sybill écoutait encore ou peut-être paraissait écouter sans l'entendre le babil consolateur de la vénérable servante. Elles étaient toutes les deux dans la petite chambre attenante à la grande salle, et, pour toute lumière, elles n'avaient que la lueur terne et confuse des premières étoiles, dont le rayonnement glissait à travers la porte ouverte du jardin. Le paon, la tête sous son aile, était perché sur la balustrade, et la chanson du rossignol, s'échappant des bouquets d'arbres qui parsemaient le sol du côté du parc 3e Mary-Bone, traversait, suave et lointaine, les champs purs de l'air. On respirait le parfum et la fraîcheur du printemps, dans la rosée, dans la suave haleine
de rherbe et de la feuille naissante, au milieu du calme de la nature toujours éveillée, on pouvait suivre, minute par minute, entendre et voir, pour ainsi dire, la croissance bienfaisante d'avril préparant déjà les fleurs de mai.
Tout à coup, Madge jeta un cri d'alarme, et montra du doigt le mur qui faisait face à la chambre. Sybill arrachée à sa rêverie, releva la tête et aperçut une forme indécise, assez semblable à la silhouette d'un nain, debout sur la muraille croulante. L'apparition sauta lestement dans le jardin et les deux femmes se rassurèrent un peu en voyant un jeune garçon marcher sur rherbe, à pas de loup, et s'approcher de la porte ouverte. Hola! enfant, dit Madge, en se levant, que voulez-vous ?
— Chut î la vieille, chut ! ah ! la jeune maîtresse, c'est bien. Chut ! vous dis-je. — Le petit garçon entra dans la chambre: j'arrive à temps pour vous sauver. Dans une demi-heure, votre maison sera forcée, envahie, peut-être incendiée; tous les petits garçons du voisinage battent déjà des mains, rien qu'à la pensée de ce feu de joie. Mon père et ses voisins s'apprêtent. Ecoutez, écoutez!... non!... ce n'est que le vent. Les tymbestères doivent donner le signal. Au premier tintement de leurs clochettes, la foule se rassemblera. Fuyez à toutes jambes si
VOUS tenez à la vie, vous et le vieillard; et ne dites jamais que c'est le pauvre Tim qui vous a donné cet avis ; car mon père me tuerait à force de coups. Vous pouvez encore traverser le jardin et gagner les champs. Hâtez- vous.
-— Je vais trouver mon maître, s'écria Madge en s'élançant hors de la chambre.
L'enfant prit dans l'obscurité la main de Sybill: — Mademoiselle, si sa seigneurie est vraiment un sorcier, tâchez de l'empêcher de punir mon père, ma mère, le pauvre Tim ou sa petite sœur, quoique Tim ait été méchant une fois et qu'il ait hué maître Warner. Je l'ai revu, bien souvent, bien souvent, dans mon sommeil, avec sa figure bienveillante, avec l'air de bonté qu'il avait en se penchant sur moi, pendant que je regimbais, que je criais et que lui, le pauvre gentilhomme, me disait : Crois- tu donc que je veuille te faire du mal? mais il me pardonnera maintenant, n'est-ce pas ? Lorsqu'il m'arriva de renverser sur moi le chaudron d'eau bouillante, et que les autres me dirent : c'est le sorcier qui est cause de tout cela; eh bien I mon cœur me faisait plus souffrir que mon bras. Mais ils me frappent et ils répètent que je suis possédé du diable , quand je ne veux pas dire que lechaudron s'est renversé tout seul. Oh ces tymbestèresî les avez-vous jamais vues,
mademoiselle? elles me font peur. Si vous saviez, comme elles excitent, contre vous, tout le voisinage ? Et leur rire, il fait dresser les cheveux sur la tête ! mais vous fuirez et vous remercierez Tim. Oh ! moi aussi, je rirai bien, quand ils trouveront la vieille maison déserte.
— Sois béni de Dieu! sois béni, enfant ! s'écria Sybill en sanglottant; et pressant l'enfant entre ses bras , elle le couvrit de baisers , les joues baignées de larmes.
Une lumière parut sur le seuil. Madge , une chandelle à la main , entra avec Warner qui avait mis son manteau et son chapeau à la hâte. — Qu'y a-t-il, dit le pauvre savant? Est-ce possible? Y a-t-iltant de cruauté dans Tespèce humaine? Quai-je fait, malheureux que je suis, qu'ai-je fait pour mériter un pareil traitement ?
— Venez, mon père, venez vite, dit Sybill séchant ses larmes et retrouvant, à Taspect du vieillard , toute son énergie et tout son courage. Etendez seulement la main sur la tète de cet enfant, et bénissez-le : car c'est lui qui vient de nous sauver, de la mort peut-être.
L'enfant eut un moment de frayeur à la vue de celte longue barbe tournée vers lui 3 mais dès qu'il reconnut ce regard doux et tendre, la superstition fit place dans son ame à un pieux sentiment de gratitude et de respect. Le vieillard
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posa ses mains décharnées sur les blonds cheveux de son jeune sauveur, et murmura d'une voix tremblante :
— Que Dieu protège ta jeunesse î que Dieu rende ton âge mûr honorable ! que Dieu donne à ta viellesse des enl*ants qui aient un cœur semblable au tien!
Cette prière était à peine achevée, que le son des tambours de basque et de leurs clochettes agitées retentit dans la rue ; trois fois ce bruit se fit entendre, et trois fois des hurlements féroces roulèrent, en échos prolongés, de maison en maison.
— Fuyez, fuyez! s'écria Tim pâle de terreur.
— Mais Eurêka, mon espoir, l'enfant de mon esprit ! s'écria tout à coup Adam, en s'arrêtant sur le seuil.
— Allons, allons ! dit Magde en le poussant. Eurêka est trop lourde , vous ne pourriez la soulever. Pensez à votre propre chair, à votre propre sang , à votre fille, à sa mère défunte ! sauvez la vie de Sybill , si vous ne tenez point à la vôtre.
— Va, Sybill, va, fuis avec Madge... moi, je veux rester. Qu'importe ma vie ! elle n'était que la servante d'une idée. Le maître mort, l'esclave doit mourir.
— Mon père , à moins que vous ne veniez avec moi; je ne bougerai point. Votre sort sera le
mien; je partagerai \otre fuite ou votre mort. Une minute de plus , ô Dieu de miséricorde ! Encore ces hurlements ! nous sommes perdus tous deux.
— Allez , Maître , allez. Ils se soucient peu de votre machine de fer ; le fer est insensible : ils n'y toucheront pas. Ne chargez pas votre amc du meurtre de votre fille.
— Sybill, Sybill, pardonne-moi! viens, dit Warner, dont cet appel avait éveillé la conscience.
Madge et l'enfant prirent les devants en courant. La vieille femme débarra la porte du jardin; Sybill et son père sortirent. Devant eux s'étendait la calme solitude des champs. L'enfant sauta , baisa les joues pâles de Sybill , bondit à travers le gazon et disparut.
— Dépêche-toi 5 Magde; viens, cria Sybill.
— Non, dit la vieille femme en se rejetant en arrière , ils n'ont pas de rancune contre moi. Je suis trop vieille , je ne ferais que vous embarrasser ; je reste donc , et peut-èlre parviendraije à sauver la maison, les biens et la précieuse invention de mon pauvre maître. Pas un mot de plus : vous le savez, son cœur se briserait s'il n'y avait personne pour garder le fruit de ses veilles.
A ces mots , la fidèle servante glissa dans l'es-
carcelle queSybill portait à sa ceinture, les quelques pièces d'or qui lui restaient encore ; puis elle ferma et barra la porte, avant que ses maîtres eussent eu le temps de la retenir.
— C'est une bassesse de l'abandonner, dit le savant.
La noble Sybill ne pouvait contredire son père. Ils entendirent dans l'éloignement un bruit de pas , et tout-à-coup une lumière rougeâtre se refléta sur l'azur des cieux, une lumière qui jaillissait de mille torches enflammées.
— Le sorcier ! le sorcier î mort au sorcier qui veut afl'amer les pauvres gens ! hurlèrent plusieurs voix accueillies par un hourrah féroce.
Adam demeura immobile. Sybill se serra contre lui.
— Le sorcier et sa fille ! glapit une voix perçante , la voix de Graul la tymbestère.
Adam se tourna vers si fille : Fuis , mon enfant : c'est à toi, maintenant, qu'ils en veulent. Viens, viens, viens ! Et, la prenant parla main, il l'entraîna à travers les champs, le long de la haie ; et leurs ombres couraient capricieuses et bizarres sur la pelouse argentée par les astres. Toutes les pensées, toutes les inquiétudes du père s'étaient concentrées sur la vie de sa fille. Ils se reposèrent enfin, épuisés, hors d'haleine. Les cris avaient cessé de retentir dans le loin-
tain ; leurs yeux se portèrent du côté de la maison qu'ils venaient d'abandonner. Us s'attendaient k voir l'horizon teint des flammes destinées à la consumer : mais tout était sombre , ou plutôt nulle lumière sacrilège ne profanait la majesté du ciel, où brillaient seulement les pures étoiles et la lune levée depuis peu.
— Il est impossible qu'ils fassent du mal à la pauvre vieille ; elle n'est pas vouée à la science, et la haine des hommes ne s'est pas appesantie sur ses cheveux gris , dit Warner.
— Vous avez raison, mon père. En ne nous trouvant pas , cette foule cruelle s'est sans doute dispersée ; mais peut-être se sont-ils mis à notre poursuite. Appuyez-vous sur moi ; je suis jeune et robuste. Encore un effort, et nous serons en sûreté sous les ombrages du parc.
Ces dernières paroles étaient à peine tombées des lèvres de Sybill, qu'elle et son père virent, sur le sentier qu'ils venaient de quitter, la lueur des torches, et entendirent la foule acharnée à les traquer ; mais ils n'étaient plus qu'à peu de distance du fourré dont les arbres avaient déjà leurs premières feuilles pour les protéger. Ils redoublèrent encore de vitesse. Les daims, éveillés en sursaut au milieu des épaisses fougères, dressaient la tète et les contemplaient sans effroi ; les lièvres folâtres dans les vertes
allées, n'interrompaient point leurs ébats nocturnes , au bruit des pas inoffensifs du père et de reniant ; et lorsque enfin, arrivés sous l'ombrage du parc, ils s'assirent sur les racines moussues d'un chêne séculaire , ils entendirent au-dessus de leurs têtes le chant mélancolique des rossignols qui semblaient leur souhaiter la bienvenue. Ils étaient sauvés.
Mais, dans leur maison, de farouches visages apparaissaient à la lueur des torches. La foule , incapable d'enfoncer la porte d'entrée, escalada le mur , pénétra par les treillages des fenêtres de la grande salle, et, se répandant de chambre en chambre , cria de ses mille voix : mort au sorcier ! Au milieu des haillons de tous ces hommes, étincelait le clinquant des oripeaux fanés des tymbestères. C'était là une scène comme il en fallait à ces démons femelles ; elles étaient bien dans leur royaume, l'orgie semblait faite pour elles : des violences et des cruautés, l'ivresse des passions déchaînées, des cris sauvages d'hommes furieux, la soif du sang , tel est l'élément des éternelles furies de la populace, quel que soit leur nom, quelle que soit l'époque qu'elles souillent , des femmes dégradées qui n'ont plus*rien conservé de la femme.
Les portes étaient ouvertes l'une après l'autre, au milieu des cris de lu rage déçue. Enfin,
les envahisseurs gravirent l'escalier de la tour, et trouvèrent une petite porte fermée et barricadée. Le père deTim , brandiss int une lourde hache, en brisa les panneaux ; la foule se précipita dans la chambre. Elle y aperçut Madge , la servante dévouée, assise au milieu d'un monceau d'objets étranges : la pauvre vieille avait rassemblé dans cette pièce, comme dans la citadelle de la maison, toutes les choses faciles à transporter, qui lui avaient paru les plus précieuses, soit par leur valeur intrinsèque , soit par les souvenirs qui s'y rattachaient.
La guitare de Sybill , présent de Marmaduke, reposait au milieu d'un fouillis d'instruments et d'outils ; une robe fanée de sa mère , respectueusement conservée par Madge et Sybill comme une relique de pieuse tendresse; quelques plats et quelques coupes d'étain, que la vieille domestique mettait son orgueil à tenir propres et brillants ; des morceaux de vieille tapisserie , une broche d'argent , gage d'amour offert à Madge aux jours de sa jeunesse ; enfin maintes autres bagatelles de même nature, trésors d'un prix inestimable pour les souvenirs et les affections du foyer, gisaient confusément entassée sutour du grand modèle refrogné, devant lequel la courageuse servante était assise, dans un tranquille silence.
La multitude fit halte, et promena autour de la chambre des regards pleins d'une terreur superstitieuse et d'une muette surprise.
La reine des tymbestères s'élança en avant :
— Où est ton maître, vieille sorcière? où est la pimpante demoiselle qui ensorcelé les seigneurs et qui nous méprise, nous autres enfants du plaisir,
— Hélas ! mon maître et sa fille sont partis depuis longtemps. Je suis restée seule à la maison ; que demandez-vous?
— La vieille a diablement l'air d'une sorcière, dit le père de Tim en se signant , et en reculant devant le regard inquiet des yeux gris de la servante. Et, à dire vrai, la pauvre Madge, avec son visage ridé, ses formes osseuses et son bonnet colossal , répondait bien plus aux idées vulgaires sur les adeptes des sciences diaboliques, que le bon Adam Warner, avec sa belle physionomie et sa noble prestance.
— C'est la vérité , répartit un chaudronnier bossu; si nous essayions de lui faire prendre un bain dans Tabréuvoir, çà ne ferait pas de mal.
— Enlevez la vieille ! enlevez ! crièrent quelques voix , à cette motion remplie d'humanité.
— Non , non ! dit le boulanger. C'est une bonne créature après tout, une de mes anciennes pratiques. Qu'on fasse du sorcier ce qu'on
voudra, peu m'importe! Chacun sait (s'écriat-il avec orgueil ) que j'étais un des plus acharnés à mettre le feu à sa maison , quand Robin s'opposa à notre projet; mais ce qui est juste est juste : brûlons le maître et non la servante.
Cette intervention aurait pu être couronnée de succès; mais malheureusement Graul Skellet , qui avait amené deux robustes gaillards pour satisfaire Tardent désir de Frère Bungey, mit la main sur Eurêka , et , à sa voix perçante, les porteurs^'avancèrent et déplacèrent le modèle ; en même temps , les autres tymbestères, apercevant des objets qui flattaient leurs goûts et leurs passions familières , se jetèrent à l'envi , Tune sur la robe flétrie que la mère de Sybill avait portée dans sa chaste et heureuse jeunesse, l'autre sur la broche d'argent de la pauvre Madge, une troisième sur la guitare.
Ces provocations excitèrent au plus haut degré l'exaltation et le courroux de la vieille servante : agitée de la tête aux pieds d'un tremblement convulsif, elle s'élançait de Tune à l'autre, frappant de droite et de gauche avec ses faibles bras , et, poussant des cris de détresse aussi bouff'ons que déchirants , auxquels répondaient les clameurs aiguës et menaçantes des tymbestères, qui rendaient avec usure coup pour coup , égratignure pour égratignure. La
-- i67 foulé s'anima à la vue de celte lutte , de ces violences repousssées ; le chaudronnier bossu , dont rimagination malsaine avait été enflammée par une des bacchantes alors attaquées, s'élança au secours de sa virago ; exaspéré de sentir les dix doigts de la vieille femme enfoncer leurs ongles dans sa figure, il lui asséna un coup qui la jeta étourdie, la face contre terre; puis il la souleva dans ses bras ( car s'il était faible et contrefait, Madge, sans connaissance, était aussi légère que peut l'être un assemblage de chair et d'os ) , et enfin il l'emporta au bas de l'escalier, suivi d'une demi-douzaine de ses camarades , poussant à qui mieux mieux des huées et des éclats de rire.
Le père de Tim , qui , soit par amour paternel, soit par suite d'une haine jalouse ou d'un étroit préjugé d'artisan , en voulait obstinément à la vie d'Adam , entraîna dans le jardin quelquesuns de ses plus féroces compagnons , suivit les traces des fugitifs sur le gazon empreint de leurs vestiges , et sauta par dessus le mur pour commencer sa poursuite infructueuse. Les plusécervelés de la bande , plutôt dans le but de se divertir que par cruauté , se dirigèrent , au milieu d'un chœur d apprentis ivres et de gamins ameutés, vers l'endroit où le chaudronnier bossu avait porté son inerte fardeau. L'étang verdâtre
quiavoisinait l'hôlellerie de maître Sancroit , réfléchit la lueur des torches; six d'entre lestymbestères , sautant et tournoyant aux sons d'une musique discordante, donnèrent le signal de Tépreuve réservée à la sorcière , en entonnant la rapsodie suivante :
Lac ou rivière, ruisseau ou fossé , L'onde jamais ne peut submerger la sorcière. Voulez-vous reconnaître un sorcier, une sorcière? Qui surnage est coupable, qui va à fond est innocent ! Enlevez la sorcière, balancez-la, une fois, deux fois, Balancez-la, puis lancez-la en pleine eau :
La déri déra, deux fois, trois fois, Ohé ! la mère, enfonce ou surnage !
Au dernier vers de cette chanson, on entendit, au milieu des éclats de rire et des folles clameurs, au milieu du bourdonnement des tambourins , le bruit d'un corps qui tombait dans l'eau croupie. La croûte verdâtre de l'étang s'ouvrit avec un gloussement de vase liquide. Puis il se fît un silence de mort.
— La peste étouffe la sorcière ! — elle ne se débat pas même, dit enfîn le chaudronnier bossu.
— Non ! non ! elle n'a pas peur de l'eau. — Essayons du feu. Retirez là. Retirez-là, cria Red Grisell.
— Arrière, Satan! elle fait la revèche, dit le chaudronnier en saisissant le cadavre de ses
— 1G9 — mains osseuses et en le laissant retomber sur le bord de l'étang.
— Morte ! dit le boulanger en frémissant, — nous avons mal agi, — Je vous le disais bien. Une si ancienne pratique ! pauvre Madge I — Justice est justice ! elle n était pas sorcière !
— Mais cette épreuve était le seul moyen de nous en assurer, dit le chaudronnier bossu, — et puis, si elle n'était pas sorcière, pourquoi avaitelle l'air d'une sorcière. — Moi d'abord, je ne puis souffrir les gens laids.
Les assistants secouèrent la tète. Mais ils furent distraits de leurs remords par un double bruit. — D'un côté venaient de retentir de longs hourrahs poussés par des pillards retardataires qui sortaient en ce moment de la maison d* Adam, pour faire cortège à deux hommes portant en triomphe Eurêka, devant laquelle la terrible Graul dansait en secouant son tambourin ; d'un autre côté, s'entendaient dans l'éloignement les clairons d'une troupe de cavaliers et de fantassins qui défilaient dans la rue, piques et bannières au vent. Le seigneur de Hastings; en personne, marchait de nuit à la tête d'un corps de troupes royales, contre une nouvelle bande de rebelles> qui s'était montrée à dix milles au plus de ville, sous les ordres du sire Geoffrey Gates. Ce chef^ arrêté tout récemment par le nu i2
seigneur do Jloward à Sonlhamplon, était parvenu à s'échapper et à recruter un corps de factieux, parmi ces hommes inquiets qui sont toujours disposés à prendre part aux troubles civils. En ce moment, Geoffroy Gates menaçait Londres. En entendant le son des clairons, nos braves se dispersèrent dans toutes les directions ; car, même à cette époque , la populace ressentait une terreur instinctive à l'approche de la force armée, et passait, par une réaction subite, du désordre et de la jiolence à la crainte du châtiment.
Mais cette musique martiale ne mit pas en fuite les Tymbestères. Faisant taire seulement leurs instruments, elles s'élancèrent, à travers la foule, à la recherche Tune de l'autre, pour se réunir et tenir conseil. Graul, désignant l'hôtellerie de maître Sancroft, dit tout bas aux porteurs d Eurêka d'y chercher un refuge, pour le moment, et de conduire, dès le point du jour, leur trophée à frère Bungey, à la Tour. Là-dessus elle se faufila rapidement au milieu des fuyards et se trouva au centre du cercle formé par ses compagnes.
— Ne sentez-vous pas une odeur de bataille qui se prépare? dit l'Archi-tymbestère.
— Oui, — oui,— oui,— répondirent ses sœurâ toutes d'une voix.
- Mais, depuis midi , nous avons fait plusieurs milles. -—Je me sens faible et fatiguée, dit l'une d'elles.
— Griselle la rouge, la plus jeune de la bande, frappa légèrement la joue de sa compagne : — Tu te sens faible et fatiguée, ma commère, quand il y a dans l'air du sang et du butin !
Les tymbestères répondirent à leur jeune sœur par un sourire grimaçant. Mais leur Reine leur dit tout bas : — Silence ! Durant une seconde ou deux, elles se tinrent immobiles, le cou tendu, les narines dilatées, suspendant leur souffle, écoutant le bruit du clairon, le piétinement des coursiersetlecliquetisdes armures, vautours humains flairant le carnage. Puis, sur un signe de leur commandante, elles gagnèrent rapidement l'entrée d'une ruelle voisine; où elles se tapirent derrière quelques misérableshuttes. Le détachement passa, en rangs serrés et imposants. Il se composait de quinze-cents hommes, à peu près, tant cavaliers que fantassins. Lorsqu'ils se furent éloignés et que les pas des derniers soldats ne résonnèrent plus que sourdement sur le sol, les bacchantes sortirent de leur retraite et suivirent la troupe, à une distance de quelques centaines de verges. Leur marche était rapide, silencieuse et furtive ; — on eût dit de ces vils animaux carnassiers que l'instinct rusé de la faim pousse à suivre le lion, pour dévorer les restes de sa proie.
Prise des fugitifs. —Les Tymbestèrcs font un riche butin. — La lune brille sur l'orgie des vivants; la lune brille sur le sommeil des morts.
Le père et la fille passèrent la nuit sous le chêne géant. Ils ne savaient où fuir, où chercher un refuge; le jour et la nuit se ressemblaient pour eux; la nuit, ils craignaient les voleurs; le jour, la populace. Si le seuil de leur maison leur était interdit, où trouver, sur toute la surface du monde, un abri pour celui qui voulait rendre le monde meilleur? Pout^tant ils ne se désespéraient pas ; leur courage ne les abandonna pas. La splendeur majestueuse de la nuit, cette nature plongée dans un calme solennel, ce ciel de plus en plus pénétré par la lumière harmonieuse des astres ; ces arbres endormis, jetant
sur le sol argenté leurs ombres vastes et tranchées ; tout enfin versait dans leur cœur la sérénité de la foi; car, la nuit ouvre aux âmes sérieuses la bible de l'univers, et sur les pages du ciel, il est écrit : — - « Dieu est partout! »
Leurs mains reposaient Tune dans l'autre,-leurs pâles visages étaient tournés vers le ciel. Ils ne parlaient pas. Ils n'avaient pas mêmeconscience qu'ils priaient. Mais leur silence était le recueillement de la pensée, et leur pensée était un culte.
Au milieu des chagrins et de la solitude, il est souvent pour les âmes pures , des ravissements étranges. C'est un sommeil éveillé, sur lequel le pressentiment d'une autre vie, au-delà du tombeau, ghsse comme un songe silencieux ; et ce ciel, vers lequel l'ame aspire, est toujours coloré par les rêves chéris du cœur ; chacuîf se fait un paradis selon les désirs que la terre n'a pas satisfaits.
— Là haut, disait la jeune fille rêveuse, là haut doivent cesser les cruautés et les luttes;là, s'évanouissent les distinctions sociales ; là , nous retrouvons ceux que nous avons aimés et perdus; et par le fils qui a vidé le calice d'amertume, nous sommes élevés jusqu'à la demeura du père éternel.
— Là haut, se disait le sage à rintclligonce ambitieuse, là haut, lame, enchainéc et emprisonnée ici-bas, s'élance dégagée de tous liens dans les royaumes de l'espace; là, tombe le voile de tout mystère. Là, l'Omniscient sourit à ceux qui, à travers les ténèbres de la vie, cette tombe de l'esprit, ont alimenté le flambeau de la nuit, Tame; là enfin, la pensée, qui n'est qu'un gernîe sur laterre, produit ses fleurs, et porte ses fruits.
Et les yeux des astres-anges répondaient par de douces promesses aux espérances du savant et de la jeune fille. Enfin, peu à peu, les rêveries du père et de l'enfant se changèrent en visions; le sommeil s'étendit insensiblement sur eux.
La nuit acheva son cours. L'aurore répandit lentement ses lueurs voilées. Les daims levèrent la tête au-dessus des fougères. Le rossignol se tut. Au moment même où disparut Tétoile du matin, tandis que les rougeurs de TOrient annonçaient le soleil, et que le labeur et les soucis reprenaient possession de la terre, des hommes à l'aspect farouche s'arrêtèrent devant ces deux êtres endormis.
C'étaient des soldats qui avaient combattu pour le parti de Lancastre. Réduits à vivre de pillage, ils avaient, sous les ordres du sire Geoffrey Gales^ formé le principal noyau de celte
troupe turbulente et désordonnée qu'Hilyard et Coniers avaient conduite au siège d'Oiney. Instruits du nouveau mouvement d'insurrection, commandé par leur ancien capitaine, le sire Geoffrey , qu'on disait avoir été poussé à la révolte par l'or et les promesses des chefs Lancastrions, ils étaient en ce moment en marche pour rejoindre les rebelles. Mais la guerre n'était pour eux qu'un prétexte de rapine ; et leur instinct de voleurs se réveilla en eux, à la vue du vieillard et de la belle jeune fille.
Adam et sa fille portaient malheureusement les vêtements sous lesquels ils avaient quitté la cour; et l'habillement de Sybill surtout semblait annoncer un certain rang et une certaine fortune.
— Debout ! réveillez-vous, dit le chef de la bande, en secouant rudement le bras qu'Adam avait passé autour de la taille svôlte de Sybill. Warner tressaillit, ouvrit les yeux, et se vit en* touré d'hommes couverts d'armures rouillées et dont les heaumes d'acier laissaient à demi aper-* cevoir des figures sinistres,
— Comment vous trouvez-vous ici? voilà un chêne d'où tombent de singuliers glands, reprit le chef.
— Vaillant messîre, répondit Adam, encore assis, en ramenant instinctivement sa robe sur
le visage de Sybill qui dormait si profondément, tapie sur son sein, que la voix brutale du capitaine n'avait pu l'éveiller; vaillant messire, vous voyez un vieillard et une simple jeune fille, sans défense, et sans asile. Des hommes mal intentionnés ont envahi notre demeure, nous avons été forcés de fuir la nuit, et...
— Envahi votre demeure ! ah ! c'est 'évident... dit le chef... nous savons la fin de l'histoire.
En ce moment, Sybill s'éveilla et se dressa sur ses pieds, stupéfaite et terrifiée devant le spectacle qui s'offrait à sa vue; son extrême beauté produisit sur les brigands une vive impression.
— Soyez sans crainte, ma jeune demoiselle, dit le capitaine d'un air presque respectueux. — 11 est nécessaire que vous nous suiviez, vous et le sire John. Mais nous vous traiterons bien, et, plus tard, nous parlerons de votre rançon. Jack, décharge la mule qui porte le bagage et mets son fardeau sur le dos du mulet noir. Pour le moment, Madame, nous n'avons point de meilleure monture à vous offrir, mais la première haquenée que nous rencontrerons, remplacera la mule, et en attendant, mes soldats vous feront une selle de leurs manteaux.
— Que prétendez-vous ? — Vous nous prenez
— i77 — pour d'autres, s'écria Sybill. Nous sommes pauvres, nous n'avons pas de quoi vous payer une rançon.
— Pauvres ! bah I dit le capitaine en dési-» gnant d'un geste significatif la robe somptueuse de la jeune fille. La richesse de sa seigneurie est bien connuc^^allons ! dépêchez-vous de monter, nous sommes pressés.
Et, sans vouloir écouter les réclamations de Sybill et du pauvre savant, le rebelle donnant à ses hommes Tordre de se mettre en marche, se plaça lui-même à leur tête avec son lieutenant.
Sybill trouva les simples soldats moins traitables que leur chef. Warner voulant opposer de la résistance, l'un d'eux lev j son épée en jurant d'une manière horrible; la jeune fille s'empressa d'exhorter son père à la soumission; puis, elle refusa la mule avec douceur, et les deux prisonniers marchèrent ensemble au milieu de la troupe.
— Parbleu, dit le lieutenant, je ne vois pas trop quel parti le sire Geoffrey pourra tirer de ces deux recrues, capitaine !
— Imbécile , dit le chef dédaigneusement, si la rébellion échoue, ces prisonniers pourront nous sauver la tête. La nuit dernière, Will Somers, devait envahir la demeure du sire John
Bouchier , pour piller les armes et les trésors dont le chevalier a une respectable collection. Il est évident que messire John s'est esquivé pendant le siège, et que c'est lui, ainsi que sa fille, que nous avons en notre pouvoir ; tu le sais, il est un des plus nobles et des plus riches chevaliers du parti Yorkiste. — Nous pouvons fixer nous-mêmes le prix de sa rançon. *
— Mais où les logerons-nous pendant que nous irons nous battre ?
— Ned Porpustone tient une hôtellerie tout près du camp et Ned est un chaud lancastrien, un homme auquel on peut se fier.
— Nous n'avons pas fouillé les prisonniers , dit le lieutenant; — Ils ont peut-être de l'or dans leurs escarcelles.
— Je ne le présume guère; quand Will Somers attaque une ruche, il laisse aux abeilles bien peu de temps pour s'approvisionner de miel avant de fuir. Si tu y tiens pourtant , fouille Je vieux chevalier; mais en y mettant des formes et avec force excuses.
— Et la demoiselle ?
— Non, ce serait de la grossièreté; et plus les procédés sont civils , plus la rançon est lourde, quand on a affaire à des personnages haut placés.
Le lieutenant passa donc à l'arrière, pour
visiter Tescarcelle d'Adam : il n*y trouva qu'un livre et une lime, et il alla rejoindre son capitaine sans avoir molesté Sybill. Sous un certain point de vue , le quiproquo du bandit ne fut pas un malheur pour les prisonniers. Le sire John Bouchier était un personnage fort important et fort considérable, et la méprise accréditée par la noble prestance du savant , ainsi que par Tair délicat et distingué de sa fille, leur valut au moins tous les égards et le respect que permettaient les circonstances.
Après avoir marché quelque temps , la troupe entra dans un village qu'elle traversa sans être aucunement inquiétée ; car une des étranges particularités de ces guerres civiles , c'est que la masse des populations, excepté dans les provinces du nord , observait une neutralité strictement inerte. La petite bande s'arrêta pour se rafraîchir dans une hôtellerie ; et à Tinstant les commères du village firent cercle autour des soldats avec cette curiosité insouciante qu'excite aujourd'hui, dans certains hameaux, l'arrivée d'une voiture publique. Le capitaine apprit des nouvelles importantes pour lui ; on l'instruisit de la marche nocturne des troupes commandées par le seigneur de Hastings , et , de plus, on lui annonça que , suivant toute probabilité , le combat était déjà engagé. — Puisqu'il en est ainsi,
dit tout bas le Kebelle , il convient d'attendre et de voir comment tournera le vent, avant de risquer notre peau. Au pis , nos prisonniers nous rapporteront toujours quelques belles pièces sonnantes.
Pendant ce monologue , il avisa dans la cour de l'hôtellerie un de ces lourds véhicules qu'on appelait alors Whirlicotes (•). Il s'en^ empara vi et armis sans tenir compte des cris et des protestations du malheureux aubergiste, y ût monter les captifs et se remit en marche. Chemin faisant la bande se grossit de nouvelles troupes de la même nature; et les forces unies continuèrent gaiement leur route, pour ne s'arrêter qu'à huit heures environ devant rhôtellerie, dont le capitaine avait parlé. L'auberge s'élevait à quelque distance de la grand'route, non loin du village de Hadley, et de la bruyère de Gladsmoor, où devait se livrer plus tard la ba« taille de Barnet. C'était une maison fort vaste et de belle apparence, car elle était fréquentée par toutes les caravanes et tous les voyageurs qui
(*) Les Whirlicotes remontent à une époque 1res reculée, mais, dans le principe, ils n'étaient en usage que parmi les grands. Ils furent de mode jusqu'au règne de Kichard II. Anne, son épuose, introduisit les selles de femmes; et le whirlicotes tomba alors en désuétude ; toutefois on continua à le rencontrer dans mainte hôtellerie de grande route , pour le transport des personnes âgées ou infirmes.
se rendaient des provinces septentrionales à la métropole. Le maître de Thôtellerie qui , au fond du cœur, était un franc lancastrien, avait servi dans les guerres de France et était parvenu, on ne savait comment, à ramasser assez d'argent dans le cours de sa vie aventureuse, il avait donné à son établissement le nom d'hôtellerie du Talbot en mémoire du vieux héros de ce nom. Ayant en outre pris à ferme une certaine étendue de terres, il joignait l'emploi de fermier àsongraded'hôteîlier. Les bâtiments^ construits autour d'une vaste cour carrée, portaient le cachet des doubles fonctions du propriétaire. D'un côté, se voyaient des granges, et une suite considérable d'écuries, tandis que des vaches , des bœufs et des poulains étaient groupés amicalement dans un espace fermé par des palissades, au milieu de la cour. D'un autre côté se déployait un grand escalier de bois, qui aboutissait à une galerie ouverte, étayée par des colonnes de bois, et conduisant à une nombreuse enfilade de chambres, à la façon du Tabard de Southwark, immortalisé par Chaucer. Au dessus de la grande porte, s'enchevêtrait un labyrinthe de taudits où couchaient les gens de pied et les muletiers. L'aile qui faisait face à l'entrée, se composaitd'une vaste cuisine, de la salle commune et de la pièce servant de cabaret, sans
parler du parloir particulier de riiolellicr et de deux ou trois chambres, au second éta^c. Le whirlicote roula en grinçant dans la cour. On aida le père et la fille à en descendre, et, après quelques mots échangés avec l'hôte , ils furent conduits par maître Porpustone en personne, dans une chambre bien meublée et fraichement tapissée de joncs, avec assurance qu'il ne leur serait fait aucun mal, pourvu qu'ils se tinssent tranquilles et qu'ils n'essayassent pas de s'évader.
— Vous arrivez à temps, dit Ned Porpustone au capitaine. Le seigneur de Haslings a fait au point du jour une proclamation annonçant qu'il donnait deux heures aux rebelles pour se disperser.
— Diable ! je n'aime pas ces proclamations. Et nos braves ont-ils tenu bon, dans leur position?
— Non, car sire Geoffrey, en prudent soldat, a amélioré sa position en rétrogradant d'un mille vers la gauche, et en plaçant le bois entre les Yorkistes et lui. . . à l'heure qu'il est, Hastings doit s'être remis en marche. Mais traverser le bois n'est pas une petite affaire , et les arbalètes de messire Geffrey sont sans doute en train [de faire du dégât au milieu des fourrés. Entrez avec moi , tandis que vos compagnons
mangeront un morceau en plein air. Ce n'est pas mal employer le temps que de * leur accorder cinq minutes pour se remplir le ventre.
— Merci , Ned , tu es un bon camarade. En cas de malheur, la rançon de Messire John m'aidera à payer notre consommation. Et quelles nouvelles de Robin ?
— Robin , il s'est tiré du guêpier sans y rien laisser de sa peau ^ et il a pris sa course vers le nord , dit l'hôtelier en se dirigeant vers son parloir, où un flacon de vin généreux et des viandes froides attendaient son hôte. Si messire Geoffrey Gates parvient à battre les soldats d'York, dites-lui de ma part de ne pas s'aventurer à Londres, mais de gagner les frontières. Il y sera le bien venu , j'en suis sûr ; car les gens du nord sont tous pour Warwick ou pour Lancastre , et Lancastre et Warwick ne peuvent manquer de s'unir maintenant
— Mais Warwick s'est envolé , reprît le capitaine.
— Oui , envolé à la manière du faucon qui prend son essor et tournoie dans les airs pour fondre sur le héron. Malheur au héron , quand le faucon s'abat sur lui I Mais vous ne buvez pas!
•—Non. Aujourd'hui j'ai besoin de tout mon
sang froid : car Ilaslings est un redoutable capitaine. Ami, donne-moi ta main. Si je succombe, je te laisse messire John et sa fille pour acquitter nos vieux comptes. Si nous battons les Yorkistes , je promets à Notre-Dame de Walsinghamune image de cire aussi lourde que moi. Sur ce , le maraudeur se leva et alla rejoindre ses soldats qui , rassemblés devant riiôtellerie, avalaient leur repas à la hâte.
Il s'arrêta un moment , tandis que son hôte lui disait tout bas :
— riastings était ici avant le lever du soleil ; mais ses hommes n'ont eu à boire que de la bière aigre , tandis que les vôtres combattront avec de rhuff-Ccip( ) dans le ventre.
— En avant, amis î . . . à vos piques ! par le flanc droit ! tonna le capitaine, enlaissantenire chaque commandement une pause suffisante, ces gredins d'Yorkistes sont gonflés de vieille bierre ; bal traient-ils rhuff-cap et Lancastre? Preste et leste! en haut la bannière de TAntilope ( ) , et vive Henri VI!
Les acclamations qui accueillirent celte allo-
(*) Huff-eap, nom d'une bierre forte (gonfle-téte ou soulève-bonnet). N.duT.
f ) L'Antilope était l'un des symboles de Lancastre. Henri YI avait pour armoiries particulières deux plumes en sautoir.
ciitîon ébranlèrent les minces cloisons delà chambre où étaient renfermés les prisonniers, et ceux-ci entendirent avec joie les pas des soldats qui se perdaient dans le lointain. Peu de temps après, maître Porpustone, corpulent personnage à la physionomie assez avenante , monta luimême dans leur appartement, accompagné de sa gracieuse ménagère, qui , à en croire la chronique scandaleuse , lui était unie par des liens moins gênants que ceux de l'hyménée. Ils étaient tous deux chargés de provisions, de bouteilles de limpide clairet, et tout fut déposé fort cérémonieusement sur une vaste table , devant leurs hôtes involontaires.
—Mangez, Monseigneur, dit l'hôtelier avec effusion, — mangez ma gentille dame. — Il n'y a rien comme la bonne chair pour tuer le temps et chasser le soucis. Que voulez-vous, ce sont les chances de la guerre , sire John, les chances delà guerre; ne vous laissez pas abattre. Aujourd'hui il y a des hauts, — demain il y a des bas. Mais advienne que pourra d'York ou de Lancaslre, quand on est riche, on retombe toujours sur ses pieds. Quelques cinq cents marcs pour le Capitaine , un noble ou deux par pure générosité, pour Ned Porpustone (car je n'aime pas à rien exiger)... et vous en aurez vu l'af-^ faire! à ce prix, vous et cette belle dame, vous m. 13
pourrez demain déjeûner dans vos pénales, à moins que le Capitaine ou son lieutenant favori ne soit fait prisonnier; car alors, voyez- vous, vous serviriez d'otages. Mangez, vous dis-je, mangez !
— Il est de fait, dit Adam en s'asseyant avec dignité et en se disposant à obéir, il est de fait que je suis affamé, et que ce pâté répand un fumet savoureux. Mais pourquoi, je vous prie, m'appelle-t-on messire John ? — Adam est mon nom de baptême.
— Ah! ah! bien, — très-bien, votre honneur. Pour sûr, c'est bien là votre nom et celui de votre père avant vous. Nous sommes tous enfants d'Adam, et chacun, je pense, a le droit de porter le nom de son père.
A ces mots, Thonnète hôtelier, riant aux éclats et suivi de sa ménagère, roula sa lourde masse hors de la chambre, qu'il verrouilla soigneusement.
— Y comprends-tu quelque chose, Sybill?
— Oui, cher père. — Ils nous prennent pour des fugitifs d'importance et de distinction; dès qu'ils découvriront leur erreur, ils nous mettront sans doute en liberté. Courage , mon bon père !
— Il me semble , répondit Adam d'un ton presque joyeux, et en remplissant son verre, il
nie semble que si la méprise se prolongeait, ce ne serait pas un grand malheur. — Ah! ahl mais il interrompit brusquement cet accès de gaîté insolite, posa son verre sur la table, et dit en baissant la tête :
— Ah ! Dieu me pardonne! — J'oubliais ma malheureuse Eurêka et ma fidèle Madge.
— 0 mon père, ne craignez rien , nous ne sommes pas sans protecteur. Le seigneur de Hastings est de retour à Londres ; nous irons le trouver. Il forcera nos sauvages voisins à vous respecter. Et la pauvre Madge, comme elle sera heureuse de nous revoir ! car il est impossible qu'ils lui aient fait aucun mal. — Une pauvre vieille femme seule ! non, — non, il n'y a pas d'homme capable duo tel crime.
— Prions Dieu qu'il en soit ainsi. Mais ta ne manges pas, ma file !
— Pas maintenant, mon père, — pas maintenant. Je suis lasse, je suis indisposée. Mais non, non , je me sens mieux à présent , bien mieux. Souriez donc de nouveau, mon père. Moi aussi, j'ai faim, je vous le jure. Ah ! bonne Vierge Marie, donnez-moi la force et la vie, la patience et Vespoir, pour mon père bien-aimé.
Les événements tumultueux qui avaient troublé depuis quelques semaines la paisible existence du savant , l'avaient quelque peu tiré de son
abstraction habituelle, et rendu moins étranger au monde extérieur. Mais quand il eut fini son repas, la tranquillité du lieu (car l'hôtellerie était presque déserte), et les fumées du vin auquel il était peu habitué, opérèrent bénignement sur son cerveau et sur son imagination, et le plongèrent dans les rêveries si chères au poète et au mathématicien. L'objet le plus insignifiant suggère souvent au penseur des idées qui, comme la chaîne d'Homère , s'étendent d'anneau en anneau, depuis la terre jusqu'au ciel. Ces atomes, colorés par le soleil, qui ruisselaient à travers la l'enêtreen colonne lumineuse, emportèrent Warner loin du jour réel, loin de ce jour de luttes et de sang, qui éclairait autour de lui des milliers d'hommes se poussant l'un l'autre à la tombe. Son imagination spéculatrice remonta sur cette voie lactée d'or vers le jour idéal et abstrait ; vers la théorie même de la lumière. La théorie l'amena à la mécanique ; et la mécanique évoqua le souvenir de son oracle, du vieux Roger Bacon, dont le nom lui remit devant les yeux les idées consignées par ce moine illustre dans son opus majm ; idées où le télescope était en germe. Ainsi , comme un oiseau se balance sur la branche aérienne au-dessus d'un affreux précipice, l'esprit du savant jouait avec son imagination frémissante , et rephait ses calmes
ailes au-dessus du rivage de la terreur. Absorbée par ses propres rêves, Sybill respectait ceux de son père; et ainsi passèrent-ils, dans un silence qui n'était pas précisément triste, la matinée et l'après midi. Le soleil était près de se coucher, quand un bruit confus attira Sybill au treillis, d'où l'on apercevait la vaste cour, par-dessus la balustrade de l'escalier. Elle vit des hommes armés, le costume eu désordre, la cuirasse bossuée, avalant à la hâte de l'aie ou du vin. L'un d'eux disait à l'hôtelier :
— Tout est perdu ! le sire Geoffrey Gates tient encore bon. Mais c'est une boucherie. Les troupes du seigneur de Hastings l'enveloppent comme un filet !
Hastings! — Le nom de son bien-aimé ! — Il était là dans le voisinage! Ils allaient être sauvés! Le cœur de Svbill battit avec violence.
— Et le capitaine? demanda Porpuslone.
— Il était encore en vie quand je l'ai quitté. Mais il faut que nous décampions. Dans une heure le tohubohu commencera, il n'y aura plus que fuite et poursuite.
En ce moment, de l'une des granges, sortirent, l'une après l'autre, les vautours femelles de la bataille. Les Tymbesteres, après avoir marché toute la nuit, avaient passé le jour à dormir, pour se remettre de leurs fatigues. Elles
reparaisscuent sur la scène, au moment où la bataille louchait à son terme, où les morts et les mourants commençaient à joncher le terrein sanglant. Graul Skellel s'avança vers les fugitifs en agitant son tambourin, elles nouvelles qu'elle apprit, firent grimacer sur ses traits un sourire hideux, car les Tymbestères étaient toutes dévouées à un roi qui aimait les femmes et qui avait toujours un coup-d'œil lascif et un bon mot au service de la première coureuse venue. Les soldats ne s'arrêtèrent pas à causer ; à peine eurent-ils apaisé leur soif qu'ils se précipitèrent bruyamment hors de la cour. A la vue des Bacchantes de malheur, Sybill s'était rejelée en arrière sans oser refermer la croisée qu'elle avait ouverte ; les Tymbestères s'asseyant sur un banc, se mirent à lisser leurs cheveux et à faire tomber de leurs vêtements des brins de paille et de foin qui trahissaient la nature de leur chambre à coucher.
— Hé ! les filles, dit l'hôtelier, vous allez , j'espère, me payer mon hospitalité, en exhibant ici vos talents. J'ai deux hôtes de condition, dont la fenêtre donne sur cette cour, et que vos prouesses pourront divertir.
Sybill se serra, en tremblant contre, son père.
— Et, continua l'aubergiste, si mes hôtes sont contents de votre musique, vous pourrez atlra-
per un groat ou deux, qui vous aideront à faire votre voyage ; h propos, où allez-vous doue, comme ça, les filles?
— A une gentille et joyeuse l'oire, répondit la sinistre voix de Graul.
Là, où un puissant jongleur teint La verdure en rouge, Où, soudain, à sa voix Son paillasse tombe sans tête ;
Où il rassemble la foule,
Au son de la trompette et du tambour.
C'est là, que les folâtres compagnes de Graul, Accourent en faisant tinter leurs clochettes.
Les tymbestères firent chorus aux deux derniers vers de cette chanson, en frappant sur leurs tambourins , et s'étant groupées demicercle, elles commencèrent leurs danses.
Leurs mouvements , quoique lascifs et fantastiques, n'étaient point dépourvus d'une certaine grâce sauvage, et l'adresse avec laquelle elles jetaient en Tair et rattrapaient leurs instruments, la merveilleuse agilité de leurs évolutions, dans lesquelles elles sembaient tantôt se poursuivre, tantôt se fuir, pirouettant et tournoyant , sillonnant comme des fusées les rangs de leur compagnes; les caprices de leur danse, qui un instant les éparpillait pour les réunir bientôt, comme les anneaux d'une même
chaîne, tandis que toutes les mains Irappaienl en même temps les tambourins, tout cela formait un spectacle plein d'un indicible attrait pour les yeux et les oreilles du vulgaire.
Toutefois, les tymbestères, comme on doit bien le supposer, ne réussirent à attirer à la fenêtre ni Sybill, ni Warner; et elles échangèrent des regards de dépit et de désappointement.
— Sur mon ame, dit l'hôtelier, après avoir ride tout son cœur envoyant ce divertissement, j'ai tort d'être si gai, quand tant de bons amis gisent peut-être raides et glacés dans leur sang. Mais quoi ! la vie est courte ; rions, tandis que nous le pouvons encore.
— Chut, lui dit tout bas sa ménagère. Etesvous fou, Ned ? voulez-vous donc faire savoir que vous tenez en cage de tels oiseaux de qualité, de nobles Yorkistes, au moment même où le seigneur de Hastings se dirige peut-être de ce côté, après sa victotre.
— Tu as toujours raison, Meg, et moi je suis un âne, répondit l'hôtelier, sur le même ton. Mon bon cœur fera ma mort, un jour ou l'autre. Ce pauvre gentilhomme et sa pauvre fille doivent être bien tristement là-haut.
— Si les Yorkistes viennent, ce dont nous serons instruit? parles éclaireurs, il faudra tran-
sporter le sire John et sa demoiselle sur le derrière de la maison, dans la pièce qui est audessus de la buvette.
— Arrange cela comme tu voudras, Meg, — mais tu le vois, ils restent tranquilles, et tapis dans leur trou comme de petits anges. Oh! oli ! oh ! voilà une grande tymbestère, dont une chouette ne pourrait voir les pirouettes sans se tenir les côtes de rire... Ah! mais, liola, ici, tymbeslères, ribaudes, coureuses, gibiers du diable, arrière ! arrière !
Les ordres de Thôtelier venaient trop tard. Graul, après avoir longtemps tenu ses yeux fixés sur la fenêtre des prisonniers, s'était brusquement élancée vers la galerie de l'escalier, avait grimpé comme un chat sur un des piliers qui la soutenaient et venait de se hisser légèrement pardessus la balustrade.Sybill tressaillit et poussa un faible cri à la vue de la tymbestère qui attachait sur elle son regard dur et farouche en tendant son tambourin pour demander largesse. A peine la jeune fille eut elle relevé la tête que la ménade la reconnut.
— Oh ! le sorcier et la fille du sorcier ! oh î la jeune fille qui ensorcelé les seigneurs et qui porte du taffetas et du linon ! oh ! le nécromant qui affame le pauvre monde î
Au cri de leur Reine, les infernales sœurs bon-
dirent et escaladèrent Tescalier. Elles sautèrent l'une après l'autre , par la fenêtre, dans la chambre.
— Les guénipes ! le malin esprit leur a tourné la tête, grommda riiôtelier immobile d'étonnement. Mais Meg, plus active, appela à elle les valets et les marmitons, que les tymbestères avaient attirés dans la cour, leur ordonaa de la suivre, gravit quatre à quatre l'escalier, ouvrit la porte de l'appartement et arriva à temps pour se jeter entre les captifs et les harpies, dont la riche tunique de Sybill et la robe précieuse d'Adam avaient enflammé la convoitise.
— Qu'est-ce a dire , misérables? cria l'intrépide Meg , pourpre de colère. Est-ce donc pour cela , que vous venez dans une honnête hôtellerie ? pour voler en plein jour ses hôtes, de nobles hôtes, des hôtes de marque! Oh! messire John ! messire John ! qu'allez-vous penser de nous ?
— Oh ! messire John ! messire John ! murmura Ihôtelier, qui avait enfin roulé sa lourde personne dans la chambre.
— Elles seront fustigées d'importance, messire John.
— Elles seront mises aux fers. — Elles seront marquées d'un fer rouge, — elles...
— Ah! ah! interrompit la terribleGraul... de
nobles hôtes dites-vous... des hôtes de marque! bah ! c'est Adam Warner le sorcier, et sa fille, que nous avons chassés là nuit dernière de leur tannière , comme nous avons bien des fois , bien des fois, mes sœurs, chasssé les rats des charniers et des cavernes.
— Un sorcier, Adam ! mort de ma vie! grommela rhôtelier, se nomme-t-il Adam, après tout ?
— Je me nomme Adam Warner, dit le vieillard avec dignité, je ne suis pas un sorcier, mais un humble étudiant et un pauvre gentilhomme qui n'a fait de tort à personne. Pourquoi donc, femmes, si femmes vous êtes , voudriez-vous m'en faire à moi et aux miens ?
— Bah ! sorcier... répondit Graul en se cambrant et en croisant les bras. N'as-tu pas envoyé ta progéniture, cettepimbèche là, nous couper l'herbe souS les dents avec sa guitare ? ne lui as-tu pas enseigné des sortilèges pour se faire aimer des nobles et jeunes galantins. Oh ! oh I comme la jeune sorcière est recherchée dans sa mise... oh!... des dentelles et du satin, tandis que nous grelottons de froid et que nous sommes rôties par le soleil... A bas ta tunique, mignone.
Et Graul avait déjà empoigné la robe, lorsque le maître du logis se hâta d'intervenir et de la tenir en respect avec son robuste bras.
— Doucement, doucement, ma colombe, videz la chambre et décampez.
— Fais attention à toi. Si tu héberges un sorcier au mépris de la loi, un sorcier que le roi Edouard a abandonné au peuple, fais attention à tes granges, elles brûleront; fais attention à tes bestiaux, ils pouriront; fais attention à tes secrets, ils seront criés aux quatre vents. Lancastrien, tu seras pendu. Nous partons, nous partons , mais nous avons des amis parmi les hommes d'armes d'York, nous partons, nous reviendrons : malheur à toi, si tu héberges le sorcier et la succube.
Sur ce, Graul s'achemina lentement vers la porte. Hôtelier et ménagère, valets, garçons d'écurie et marmitons s'écartèrent avec terreur devant elle. Tout en s'éloignant, elle ne cessait de tenir ses yeux fixés sur Sybill , et son hideux visage ne disparut que derrière ses compagnes qui, une à une, s'étaient ébranlées pour la suivre. Enfin la dernière franchit le seuil de la chambre et Meg, congédiant ses domestiques ahuris, referma la porte;
L'hôtelier et sa gouvernante restèrent grayement à s'entreregarder.
Sybill se cachait dans les bras de son père et sa respiration était pénible et convulsive . Le vieillard la contemplait en silence, la tête penchée sur elle
Meg attira son maître à l'écart : — Il faut , sur le champ, nous débarrasser de ces gens-là. J'ai entendu parler des tymbestères, ily]a du danger à exciter leur malice; leur inimitié est terrible. Chacun pour soi.
— Mais le pauvre gentilhomme est si bon, et sa fille est si avenante.
Cette dernière remarque ne charma pas infiniment la belle ménagère. S'avançant brusquement vers Adam , elle lui dit d'un ton bref :
— Maître... , sorcier ou non , cela ne regarde pas un pauvre hôtelier dont la maison est ouverte à tout venant ; mais on vous a servi à manger et à boire. Veuillez solder le compte, et que Dieu soit avec vous ! vous êtes libre de partir.
— Nous avons de quoi vous payer, s'écria Sybille en se redressant ; nous avons encore de l'î'rgent: voci, voici. Et elle tira de son escarcelle le petit trésor que Madge avait eu la précaution d y déposer, et que les Bravos avaient heureusement respecté.
La vue de l'or adoucit quelque peu la ménagère.
— Nous connaissons le Seigneur de Hastings, reprit Sybill, qui s'était aperçue de l'effet qu'elle venait de produire. Permettez-nous de demeurer sous votre toit jusqu'à ce qu'il passe par ici,
et vous vous trouverez bien payés de votre bonté ,
— Par ma foi ! dit l'hôtelier , tout ce que renferme ma pauvre maison est à votre service ; et, quant à ces tymbestères , je m'en soucie comme d'un fétu de paille. Nul ne peut dire que Ned Porpustone soit un homme méchant ou inhospitalier, Quiconque est à même de payer convenablement , est sûr de trouver bon vin et politesse à l'auberge du Talbot.
Après une kyrielle de protestations du même genre, auxquelles la ménagère fît écho, quoique de moins bonne grâce, Thôtelier pria ses hôtes de le suivre dans un appartement où ils seraient moins exposés à être importunés. Ayant descendu avec eux l'escalier principal, il traversa la pièce servant de buvette, gravit un étroit escalier, introduisit les deux étrangers dans une chambre située sur le derrière de la maison, et leur alluma un flambeau , car il se faisait tard ; là-dessus , il voulut à toute force leur préparer à souper, et il disparut accompagné de sa gouvernante. Le digne couple était maintenant tout à fait d'accord; des hôtes connus du seigneur de Hastings valaient la peine qu'on bravât pour eux les menaces des tymbestères , d'autant plus que le seigneur de Hastings venait, disait-on , de battre les Lancastriens.
' Mais hélas ! tandis que l'aclive Meg s'occupait de l'hypocras , et que l'honnête hôtelier surveillait les opérations savoureuses de la cuisine , un affreux tapage se fit entendre au dehors. Une cinquantaine de soldats Yorkistes , qui avaient été employés à disperser les fuyards lancastriens , se précipitèrent pêle-mêle dans l'auberge , et envahirent la cuisine , entraînant avec eux les odieuses tymbestères qu'ils avaient rencontrées chemin faisant. Au nombre de ces soldats , se trouvaient ceux qui la veille s'étaient festoyés à l'hôtellerie de maître Sancroft , et ils étaient on ne peut plus disposés à prendre fait et cause pour leurs farouches amoureuses. Hastings était allé passer la nuit dans une ferme plus rapprochée du champ de bataille que Tauberge ; et comme , à cette époque , la discipline était assez relâchée à la suite d'une victoire, les envahisseurs avaient le droit de pousser la liberté jusqu'à la licence. Notre aubergiste se vit donc complètement à la merci des tapageurs qu'exaspéraient encore davantage le souvenir de la bière aigre qu'ils avaient bue le matin, et les propos de Graul , qui accusait maître Porpuslone d être un scélérat de Lancastrien. Us firent main basse sur toutes les provisions , arrachèrent la viande de la broche pour la dévorer à moitié crue , défoncèrent les barriques ; et tandis que , jurant et
buvant , ils tempêt lient comme un enter déchaîné , Graul Skellet , toujours enflammée de convoitise pour la riche toilette de Sybill , conduisit ses compagnes vers la chambre abandonnée. L'hôtelier, qui les vit monter à l'escalade, n'osa pas pourtant s'opposer ouvertement à leur pro jet de saccagement ; mais , bon homme au fond, et redoutant d'ailleurs que mal ne lui advint si des amis du seigneur de Hastings étaient dépouillés , outragés , assassinés peut-être chez lui, il résolut de favoriser à tout prix la fuite de ses hôtes, — Débarrassé pour le moment des tymbestères , il s'esquiva donc de sa bruyante société , monta à pas de loup Tescalier dérobé, et gagna la chambre où il avait eu le bon esprit de reléguer les malheureux étrangers si obstinément traqués. Après les avoir informés en peu de mots qu'il n'était plus capable de les protéger, et que les tymbestères étaient revenues avec des soldats disposés à prêter main forte à leur malice, il les conduisit, sans mésaventure , auprès d'une vaste fenêtre , à peine élevée de trois ou quatre pieds au-dessus du jardin soUtaire ; puis il leur dit de s'échapper et de demander leur salut à la fuite.
— La ferme où le seigneur de Hastings a élu domicile , murmura-t-il , est à peine à un mille et demi d'ici. Sortez par la barrière du jardin,
laissez à gauche le parc de Gladsmoor, prenez le sentier à droite à travers le bois, et vous apercevrez la petite maison au milieu de ses pommiers en fleur. Que la Vierge vous protège ! et dites un mot au seigneur de Hastings en faveur du pauvre Ned.
A peine ses hôtes avaient-ils sauté dans le jardin , qu'il entendit sur le devant de la maison les cris et les glapissements des tymbestères courant de chambre en chambre à la poursuite de leur proie. Il se hâta de redescendre à la cuisine, et, presque au même instant, les Bacchantes haletantes et courroucées s'y précipitèrent en demandant leurs victimes.
— Vraiment! dit Thôtelier avec le sang-froid rusé d'un vieux troupier, pensez-vous que je sois homme à garder chez moi un tel bétail , quand de jolies filles comme vous m'ont donné à comprendre de quoi il retournait. Jamais sorcier ne s'envolera avec l'enseigne du Talbot , si je puis m'y opposer. Ils ont déguerpi au pas de charge, sur mon ame ! et sans même vouloir enfourcher une paire de manches à balais que je leur offrais courtoisement pour les aider à se rendre à Londres.
— Tonnerre et bombardes! — s'écria un soldat déjà à demi-ivre, en enlaçant la taille de Graul dins ses bras de fer, — chasse-moi le magim, 14
ciendc ta lètc et baise-moi, Graul, baise-moi.
L'orgie devint hideuse. Les autres buveurs, à l'exemple de leur camarade, attirèrent les Menades sur le sein, et ce fut alors un affreux pêlemêle d'accolades éhontées, de danses désordonnées, de hurlements, de chansons obscènes, de femmes tirées de ci, de là, emportées par l'un, arrachées de l'étreinte de l'autre, le tout à la lueur d'un feu immense. Bien des mains, bien des visages^ encore humides de sang, laissaient leur empreinte dégoûtante sur les vêtements et sur les joues des ignobles filles de joie. ^
Il y avait quelque chose de si révoltant, de si diabolique dans les débordements de cette gaîté furieuse, que l'hôtelier lui-même s'enfuit tout effaré en se signant d'effroi. Et, brillant à travers la croisée, la lune se leva pour argenter de ses rayons cet effrayant dévergondage. Quand la fatigue et l'ivresse eurent accompli leur œuvre et que les soldats, roulant l'un sur l'autre à terre, ou s'affaissant sur les tables et les bancs, tombèrent dans le lourd sommeil de la débauche, Graul se dégagea du milieu des corps entassés; et, ses sœurs , après elle, silencieuses comme des vampires surgissant d'un cimetière, sortirent une à une de l'amas des dormeurs. La clarté mourante du feu ne luttait que faiblement avec la lueur livide de la lune , et jetait
— ^5 — des reflets fantastiques sur les robes des Tymbestères. — Elles restèrent un instant debout, aux écoutes, les yeux fixés sur Graul, qui tenait un doigt appuyé sur ses lèvres , puis elles se glissèrent vers la porte, l'ouvrirent, la refermèrent, et s'élancèrent à travers la cour, effarouchant toutes les bètes qui y sommeillaient. Le chien de garde aboya, quoiqu'en reculant, le poil hérissé, les griffes en avant ; mais Red Grisell sans se laisser effrayer lui montra la pointe de son couteau, et Graul lui jeta le gâteau de paix sous forme d'un quartier de viande sai-^ gnante. — Toute la bande se rua à travers l'issue ouverte, gagna le dehors et prit son essor vers le champ de bataille.
Cependant Sybill et son père étaient encore sous le manteau du ciel , et avaient même à peine dépassé le jardin, quand tout-à-coup ils aperçurent des cavaliers courant en tous sens à travers les champs. Le sire Geoffroy Gates, le chef des rebelles, s'était échappé, et comme trois cents marcs étaient promis à quiconque le ra^ mènerait mort ou vif, bon nombre de soldats s'étaient mis à sa poursuite. — La forme humaine était devenue un objet de terreur pour nos pauvres persécutés ; et ils se tapirent sous un épais buisson où ils attendirent, pour reprendre leur route, que les cavaliers eussent complète-»
ment disparu. — Ils atleignirent le bois ; mais là encore un bruit de voix les engagea à s'arrêter et à se cacher derrière des broussailles. Cette fois c'étaient seulement des paysans que la curiosité avait attirés sur le champ de bataille et qui regagnaient maintenant leurs foyers ; mais paysans et soldats étaient également des hommes, et partant, ils devaient être soigneusement évités par ceux que le siècle lui-même avait mis au bande la loi. Enfln les villageois laissèrent, eux aussi, le chemin libre, et nos deux Parias se remirent en marche. Il faisait maintenant nuit noire ; ils sortirent de la forêt. Devant eux se déroula le champ de bataille. Un silence plus profond parut s'appesantir sur le monde ; les premières étoiles commençaient à poindre, mais la lune n'était pas encore levée. Les armures des corps morts que l'acier avait vainement cuirassés, jetaient dans l'ombre de faibles lueurs. Çà et là scintillaient des feux de garde, aux endroits où avaient été placées des sentinelles ; mais ils étaient éloignés, et jetés à une grande distance les uns des autres. Les bannis s'arrêtèrent et frissonnèrent. — Toutefois, nul sentier moins sacrilège ne s'ouvrait devant leurs pas ; et le toit de la ferme dormait, à l'autre bout du champ de bataille, au milieu de la blanche floraison de son verger, que blan-
chissaient encore davantage les pâles rayonnements des astres. — Ils avancèrent^ la main dans la main ; lesmorts, après tout, étaient moins terribles que les vivants. Plus d'un visage farouche et grimaçant, les traits coutractés par l'agonie, les yeux vitreux et grand-ouverts, semblaient les contempler avec leur fixité de pierre ; mais l'épée était impuissante entre ces mains raidies par la mort, la menace et l'insulte ne sortaient pas de ces lèvres livides ; la persécution sommeillait au moins sur le sein du carnage. —Arrivés environ au milieu du champ de bataille, ils entendirent partir d'un lieu où les cadavres étaient entassés en monceaux plus épais qu'ailleurs, une voix faible qui demandait pardon à Dieu, et à laquelle répondait une autre voix plus déchirante, qui, au lieu de prier, blasphémait. D'un commun accord, les deux bannis se dirigèrent en silence vers les blessés. Celui qui priait était un jeune homme à peine sorti de l'enfance. Son heaume avait été pourfendu^ sa tête était nue, et sa longue chevelure blonde retombait sur ses épaules, toute empesée de sang. A côté de lui gisait un homme, de proportions colossales, qui se tordait dans les convulsions de la mort , transpercé sous le bras d'une flèche yorkisle. . . et les blasphèmes de l'homme répondaient aux prières de l'enfant.
— Paix à ton ame, prête à s'envoler , mon frère, dit Warner en se penchant sur l'homme.
— Pauvre infortuné, dit Sybill à l'enfant, bon courage, — nous t'enverrons du secours.
î^ De l'eau, de l'eau, enfer et torture, de Teau, vous dis-je, râla le Moribond; une goutte d'eau !
Cet homme, c'était le capitaine des maraudeurs qui avaient capturé la famille persécutée.
*— Votre bras, soulevez-moi, éloignez-moi d'ici ; ce méchant homme chasse de mon ame la pensée du ciel, balbutia l'adolescent.
Et Adam exhorta à la pénitence celui qui blasphémait, et Sybill s'agenouilla et pria avec celui qui priait; et la lune se leva.
Le seigneur de Hastings, au milieu de ses capitaines victorieux, était assis dans l'humble salle de la ferme en face de plusieurs flacons d'hydromel et de vin.
— Ainsi donc, dit-il, nous avons étouffé les derniers tisons de la révolte. Ce sire Geoffrey Gates est un esprit turbulent et prêt à tout risquer; il est fâcheux qu'il nous échappe pour faire de nouvelles équipées ; — mais la maison des Nevile qui faisait ombre à la race naissante est enfin tombée. — Buvons, messires, aux hommes nouveaux.
La porte s'ouvrit brusquement, livrant passage à un vieux soldat.
— Mon seigneur! mon seigneur! oh! mon pauvre fils, — on ne peut le découvrir; — les femmes qui suivent toujours les camps vont se répandre sur le champ de bataille et achever les blessés, pour les dépouiller ; ô Dieu ! si mon fils, mon enfant, mon fils unique...
— J'ignorais, mon brave Mervil, que tu eusses un fils dans notre corps; pourtant je connais tous les soldats de nom et de vue. Ne te désespère pas : on a relevé nos blessés, et des sentinelles ont été placées pour garder le champ de bataille.
— Des sentinelles! ô mon seigneur, ne savezvous pas qu'elles ferment les yeux sur le pillage des morts. D'ailleurs, ces détrousseuses de cadavres se glissent furtives et inaperçues, comme les vers déterre, auprès de leur proie. — Confiez-moi quelques hommes, accordez-moi Taulorisation de faire des perquisitions sur le champ de bataille. — Mon enfant, mon fils, pas encore seize ans ! — et sa mère !
Le soldat s'interrompit et sanglotta.
— Volontiers, dit Hastings, volontiers; et malheur aux sentinelles si tu as dis vrai, — j'irai moi-même m'en assurer. Holà, des torches! — Un bon capitaine prend soin même de ses
morts. Mais Ion fils, je m'étonne de ne pas le connaître, — sous quel chef servait-il?
— Mon seigneur, mon seigneur, pardonnezlui; ce n'est qu'un enfant, on Ta égaré; il était dans les rangs des rebelles. Il s'est trouvé sur ma route; déjà je levais le bras, nous nous sommes reconnus, et il s'est enfui devant l'épée de son père. Je l'ai aperçu de nouveau au moment où finissait le combat; je l'ai vu tomber... O grâce, grâce, quoique rebelle, ne le laissez pas mourir de ses blessures ou de la main des assassins.
— Homo sum, dit le noble chef, je suis homme, et même en ces jours de sang, la nature veut qu'on lui obéisse quand elle parle par la voix d'un père. Mervil, je t'ai remarqué aujourd'hui, tu es un brave, je songeais à te donner de l'avancement ; — je t'accorde, à la place, le pardon de ton fils , s'il vit encore ; et je ferai dire des messes pour son ame s'il est mort comme doit mourir le fils d'un soldat, — n'importe sous quel drapeau, l'Antilope ou le Lion, — frappé à la poitrine et les pieds tournés vers l'ennemi. — Viens, je t'accompagnerai dans tes recherches.
L'enfant rendit l'ame, tandis que Sybill priait, et la douce voix de la jeune fille adoucit ses dernières souffrances. L'homme cessa de blasphémer tandis qu'Adam parlait de la puissance
et de la miséricorde de Dieu, et la vie 1 abandonna soupir par soupir. Occupés de leur pieuse tâche, les bannis n'aperçurent pas des l'ormes indécises, pâles et vagabondes, qui sillonnaient le champ de bataille, comme des vapeurs de marais, et glissaient rapidement de cadavres en cadavres. — Le brigand Lancastrien poussa un cri perçant et bondit à demi sur ses pieds, dans le paroxisme de sa dernière convulsion; puis, il retomba la face contre terre, — il était mort.
Le cri parvint aux oreilles des t\ mbestères, et Graul, abandonnant un cadavre auquel elle avait enlevé quelques pièces de monnaie baignées de sang, s'élança vers le lieu d'où la voix était partie. En détournant les yeux de dessus le mort, Adam aperçut devant lui l'Alccto du champ do bataille, son couteau à la main. Red Grisell qui venait de repousser du pied, avec colère , le corps vainement fouillé d'un soldat que la veille encore elle avait enlacé dans ses bras, bondit auprès de Sybill; et les autres tymbestères, arrivant à la suite de leurs compagnes, poussèrent des rires joyeux à la vue de leur proie inespérée.
Le danger était imminent, nulle pitié ne se lisait dans le regard fauve de ces vampires, et les proscrits se préparaient déjà à la mort,
quand tout-à-coup des torches brillèrent dans Téloignement ; une exclamation se fit entendre : Voyez les détrousseuses des morts ! des hommes armés se précipitèrent en avant; les louves effrayées poussèrent un glapissement aigu, sauvage, qui n'avait rien d'humain ; et soudain elles s'enfuirent, franchissant les cadavres et dessinant mille détours, jusqu'à ce qu'enfin, elles disparussent au sein de Tobscurité de la forêt.
— Prévôt, dit une voix impérieuse, faites pendre ces sentinelles au point du jour.
— Mon fils, mon enfant, un mot; Hal, parlemoi. C'est lui, je l'ai retrouvé, s'écria le vieux soldat en s'agenouillant à côté du cadavre étendu aux pieds de Sybill.
— Mon seigneur, mon bien-aimé, mon Hastings! — et Sybill tomba sans connaissance devant le capitaine.
Finesse astucieuse de Richard de Gloueester.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis la défaite du sire Geoflfrey Gates ; et Edouard était à Shenes avec sa brillante cour. — Etendu de tout sonlong sous un pavillon situé près d'une fraîche fontaine'dansles jardins du palais, le Roi entouré de ses favoris se laissait bercer nonchalamment par les accords des ménestrels et caressait son faucon de prédilection, perché sur son poing. — A peine eût-il été possible de reconnaître , en cet indolent voluptueux, le fougueux soldat dont la lance avait dernièrement fait fuir à Erpingham, commodes cerfs devantune meute, la fleur des chevaliers de la rose de Lancastre. Eloignés du pavillon royal, au fond d'une allée solitaire, la
prince Richard et Montaguse promenaient seuls, plongés dans une grave conversation. Le dernier de ces nobles personnages était resté inactif durant les derniers troubles, et Edouard n'avait pas paru le soupçonner de complicité avec la colère et la vengeance du Comte. Il est vrai que le Roi lui avait retiré les domaines et le comté de No: thumberland pour les restituer aux Percy , mais Edouard s'était gracieusement excusé sur la nécessité de se concilier le chef d'une illustre famille qui venait d'embrasser formellement le parti de la maison d'York ; et, à titre de dédomagement, il avait octroyé à son ancien favori le titre de Marquis (*). L'habile monarque en enlevant ainsi à Montagu les richesses et les vassaux des Percy , le réduisait, comme cadet, à une position comparativement fort misérable et fort insignifiante, qui devait, à ce qu'il espérait, le mettre sous la dépendance de ses faveurs royales et lui enlever le pouvoir de nuir efficacement. Du reste il le retenait plus que jamais auprès de lui et, requérant sa présence à la cour, il épiait avec soin ses moindres mouvements >
{•) Montagu dit avec amertume, à propos de cette nouvelle dignité : il m'enlève le comté et les domaines de Northumberland , et il me donne le titre de Marquis, avec un nid de pie pour soutenir mon rang. Stowe. — Edouard IV. chronique de Warkworth.
— Vraiment, mon seigneur, dit avec onction le jeune duc, vous seriez tort injuste à mon égard, j'en atteste Saint-Paul, si vous doutiez du profond chagrin que me causent les malheureux événements qui ont mis la dissention dans ma famille. L'Angleterre a perdu pour moi son charme, en perdant le prestige de la présence du comte de Warwick; et Clarence, outre qu'il est mon frère , était pour moi un ami bien cher. Le plus, Montagu, vous savez combien était précieuse à mon cœur l'espérance d'obtenir pour épouse et pour dame la gentille Anne.
— Prince, dit vivement Montagu, quoique la fierté de Warwick et Ihonneur de notre maison se soient opposés à toute révélation publique de la véritable cause qui a poussé mon frère à la révolte , vous , au moins, vous êtes dans la confidence d'un secret
— Taisez -vous, s'écria Richard avec une émotion qui était probablement sincère, à en juger par la pâleur livide de ses traits et la contraction nerveuse des muscles de sa figure. N'éveillez pas ce fatal souvenir , laissez moi oublier le délire d'un frère, dans la conviction de son long repentir. Il s'arrêta, détourna la tète, respira convulsivement et reprit : — Cela suffisait pour justifier le père, cela eût suffi pour me justifier de m'associer à son indignation,
s'il eût accueilli mes propositions et qu'il m'eût donné le droit de regarder comme une insulte faite à moi-même, l'insulte faite à sa fille.
— Et, reprit Montagu en baissant la voix et en jetant les yeux autour de lui ; et si, maintenant encore, on vous accordait la main de ma dame Anne.
— Ne me tentez pas , ne me tentez pas, s'écria le Prince en se signant. — Montagu continua :
— Notre cause, celle de Warwick, veux-je dire, n'est pas encore désespérée, comme le croit le Roi.
— Achevez, dit Richard en baissant les yeux, tandis que sa physionomie reprenait son expression calme et pensive.
— Je veux dire, reprit Montagu, que lors de la fuite de mon frère , ses dépendants ont été pris par surprise. En vain le Roi confisquerait-il ses terres, il ne peut lui confisquer les coeurs. Que Warwick remette demain le pied sur le sol anglais ; et dites moi, vous qui avez le coup-d'œil juste et perçant, pensez-vous que la lutte qui se réveillera à l'aspect de la cuirasse, doive être seulement une répétition de la bataille de Tourne-casaque (sobriquet donné à la bataille d'Erpinghamj? — Vous savez avec quels honneurs le roi de France a reçu le Comte. — Epargnera-
t-il l'argent et les vaisseaux pour le soutenir î — Et les amis de Warwick, croyez-vous qu'ils s'endorment?
— Mais s'il débarque, dit Richard dont Tattenllon soutenue faisait entrevoir à Montagu la possibilité de gagner le puissant allié qu'il convoitait le plus, — mais s'il débarque et qu*il dé*clare la guerre à Edouard (tranchons hardiment le mot), quelles intentions proclamera-t-il ? Il ne suffit pas de dire que le roi Edouard ne doit plus régner, il faut encore que le Comte indique quel roi l'Angleterre doit choisir.
— Prince, répliqua Montagu, avant que je réponde à votre question, souffrez que je mette à nu devant vous le fond de mon cœur. Bien que le Roi ait profondément offensé mon frère, bien qu'il m'ait dépouillé des domaines (qui ne payaient peut-être pas trop cher vingt victoires remportées pour lui), afin de les rendre à une famille qui a toujours été un des boulevarts de ses ennemis de Lancastre, cependant, alors même que j'éprouve le plus de ressentiment, son amitié et ses bontés passées, surtout les fiançailles de sa fille et de mon fils, me reviennent souvent en mémoire ; et je sens, maintenant que je vois de plus loin l'affront fait à ma nièce et que le premier feu de ma colère s'est quelque peu calmé , je sens que, si Warwick débarquait,
je serais presque capable d'oublier mon frère pour mon roi !
— Presque, répéta Richard en souriant.
— Je suis tVanc avec votre Altesse, je ne dis que ce que je sens. Maintenant encore, j'aime à croire que votre médiation pourra déterminer le Roi, avant qu'il soit trop tard, à faire au père de madame Anne, à son propre parent, des concessions et des excuses qui, certes, ne lui messiéraient pas; et qu ainsi je serai exempté de la cruelle nécessité d'opter entre les liens du sang et ma loyauté envers mon souverain.
— Mais au cas où cette espérance (que je partage religieusement) viendrait à nous trahir ; et, il faut l'avouer, il est presqu'impossible qu'Edouard confle à une lettre, et moins encore à un messager, l'aveu d'un crime, — en ce cas, disje, et en supposant que votre frère débarquât, et que moi je me rangeasse de son côlé par amour pour Anne, qui me serait fiancée, sur quel roi appellerait-il les suffrages de l'Angleterre?
— Le duc de Clarence vous aime bien sincèrement, seigneur Richard, répondit Montagu; que de fois n'a-t-il pas dit : Par le doux Saint- George, si Gloucester voulait seulement se joindre à moi, j'apprendrais à Edouard que nous sommes tous trois enfants du même père, et que Richard et moi nous avons droit à être préférés à des
étrangers du sang de sa femme (*) , desWoodvilles .
Une expression de désappointement passa sur les traits du jeune duc; puis, il dit sèchement : Alors, c'est donc Clarence que Warwick proposerait pour jroi. Et vous pensez que les grands barons, et les honnêtes bourgeois, et les robusles métayers ne seraient pas scandalisés d'un manifeste qui déclarerait, non que la dynastie d'York est vicieuse et gangrenée, mais que le frère cadet doit détrôner son aîné... et cela, quand ce frère cadet, remarquez-le bien, en est encore à faire ses preuves, non seulement à la guerre, mais au conseil ; quand il est léger, indécis, sans consistance, sans fermeté; quand il n'a ni l'esprit pénétrant, ni le caractère résolu qui sont indispensables à quiconque aspire si haut! — En vérité, Montagu... c'est là un vain rêve, une folle illusion.
Richard s'interrompit un instant, puis il reprit comme se parlant à lui-même : Non, non ; ce n'est pas ainsi qu'on escamote les rois de dessus leur trône, il faut un prétexte pour éblouir la foule ; dites qu'ils sont illégitimes, — dites qu'ils sont trop jeunes, trop faibles, trop.., n'importe quoi ; puis, glissez-vous à leur place, et alors pas de guerre, — vous ne les tuez pas, ils disparaissent.
(*) Hall.
La physionomie du duc avait pris un air sinistre et sombre, et ses yeux semblaient fixer le Vide; mais s éveillant soudain comme d'une rêverie. Il se tourna vers son auditeur stupéfait avec un visage aussi gracieux que d ordinaire : —J'étais en train de repasser en mémoire, ditil, quelques traits bien pleins d'enseignement, mais bien terribles et bien sanglants de Thistoire d'Italie. — Revenons au fait : vous voyeî^ que Clarencene saurait régner ; et vraiment, ajouta le prince avec un léger soupir, autant, ou mieux vaudrait que moi-même (car, sans vanité, je suis fait d'un métal plus royal), que moi même j'aspirasse à la couronne de mon frère.
Il s'interrompit pour lancer un coupd'œil rapide et scrutateur sur le Marquis; mais soit qu'il n'eût pas cherché à sonder Monta gu, soit que ce regard eût suffi pour lui révéler qu'il serait dangereux de s'expliquer plus clairement, il reprit en changeant de ton : Assez sur ce point ; Warwick découvrira la folie d'un tel projet, et s'il débarque, il faudra que ses trompettes sonnent une fanfare plus entraînante. Jean de Montagu,ne pensez-vous pas qu'il y ait bien plus de chances de voir votre frère s'unir à Marguerite d'Anjou et aux ^Lancastriens? Voilà le vrai danger pour Edouard, le seul qu'il ait à craindre.
— Et si cela arrivait? dit Montagu, épiant la physionomie du jeune prince. Richard tressaillit et se mordit la lèvre. — Faites bien attention à mes paroles, reprit le Marquis : j'aime à croire, je le répète, qu'Edouard peut encore appaiser le Comte; mais au cas contraire, et en admettant que Warwick, plutôt que d'avoir à supporter le poids de son déshonneur et de sa haine, se liât aux Lancastriens, et que vous-même vous fissiez cause commune avec lui, comme fiancé d'Anne...., qu'importerait le nom du mannequin assis sur le trône? — Vous et nous, nous serions les seuls rois de fait. — Si au contraire, ajouta artificieusement le Marquis dans le but d'exciter la jalousie du duc, si au contraire vous
lui refusez votre concours... Henri a un fils
qu'on dit aimable et beau... un fils qui connaît à fond nos lois anglaises et qui, à ce que m'assure le seigneur d'Oxford (que je soupçonne d'être quelque peu dans laconfidence des Lancastriens), serait heureux d'oublier les vieilles dissensions, et d'appeler Warwick son père, en faisant de ma nièce la dame et princesse de Galles.
En dépit de toute sa dissimulation, Richard ne put cacher les émotions de crainte, de jalousie, de consternation qu'avaient excitées ces paroles.
— Seigneur d'Oxford, s*écria-t-il en frappant
du pied , ail ! Jean de Vère, infâme traître , venimeux reptile, est-ce là ce que tu tramesdans l'ombre ? mais nous pouvons encore nous saisir de ta personne et nous aurons ta tète.
Alarmé par cet éclat, et se rappelant tout-àcoup qu'il s'était mis à la merci de l'entant qu'il avait pensé éblouir, Montagu balbutia: Mais, mon seigneur, notre conversation est toute confidentielle, — c'est vous qui m'avez prié de vous parler sans détours, et j'ai reçu votre parole de prince et de parent, que rien de ce qui échapperait à ma franchisse, ne transpirerait au delà de nous deux. — Prenez, ajouta le Marquis avec une orgueilleuse dignité, — prenez ma tête plutôt que celle du seigneur d'Oxford ; car c'est mériter la mort que de révéler à quelqu'un qui puisse les trahir, les secrets de la confiance et de Tintimité.
— Pardonnez-moi mon cousin, dit Richard d'une voix caressante, je me suis laissé emporter trop loin par mon amour pour Anne. Les paroles du seigneur d'Oxford ont exaspéré en moi le rival, et... mais il suffit, — et maintetenant, ajouta le prince, je veux être aussi franc que vous : je ressens l'insulte faite à madame Anne comme si elle se fût adressée à moi-même; elle laissera dans mon esprit une empreinte profonde, brûlante, éternelle; etilsepourraitmême
qu'elle me poussât à quelque sombre rétribution contreEdouardetsarace. — Maisnon,j'ai entendu ses protestations solennelles de repentir... Sa criminelle passion s'est éteinte et il soupire, lui, le joyeux Edouard, après des amours plus faciles. — Je ne puis me joindre àClarence, encore moins aux Lancastriens ; ma naissance fait de moi le soutien du trône d'York, je dois le défendre comme un héritage réservé peut-être, qui sait ? aux miens ou même à moi. — Et faites-y bien attention, Montagu, si Warwick tente une guerre de fratricide, il est perdu; si d'un autre côté il se jette dans les bras de Marguerite, de Marguerite dont les mains sont souillées du sang de son père, le triomphe d'un moment se terminera par Thumiliation de toute une vie. Reste un troisième parti à prendre, et ce parti, vous l'avez noblement et sagement indiqué : -— comme moi, qu'il renonce à la vengeance; et, sans exiger une confession et un ined culpa, auxquels nul Roi, ( et moins que tout autre le Roi Edouard Plantagenet), ne peut s'abaisser, qu'il se contente des avances qu'il est séant à son suzerain de lui faire. Ses titres et ses châteaux lui seront restitués ; en échange des domaines que vous avez perdus, vous enrecevrez d'autres d'une égale valeur; et pour toute récompense , en cas de succès dans mes négociations, je ne
— 2^ — réclame et n'ambitionne que la main de votre nièce. Réfléchissez bien à cela, et, dans l'intérêt du royaume, bornez-là vos prétentions, moi^ seigneur et cousin.
Sur ce le prince serra la main du Marquis et s'éloigna lentement du côté du pavillonroyal.
— Honte à mon expérience et à mon âge mûr, murmura Montagu courroucé contre lui-même et profondément mortifié. Comme cet arlifi*cieux Pygmée m'a amené pas à pas et phrase par phrase à lui révéler toutes nos craintes et toutes nos espérances, à lui qui les entendait avec l'oreille d'un ennemi. Anne épouser un homme qui, même au printemps de l'ardente jeunesse, sait ainsi ruser et duper ! Warwick revenir, sur la foi de belles paroles, se hvrer à la merci d'un homme à qui l'Italie a enseigné ( enfant ton astuce t'a fait défaut), qu'on ne tue pas les grands mais qu'ils disparaissent ! Non , cet échec^ m'ouvre les même me sert de leçon et yeux. Mais tu as raison, le règne de Clarence est impossible et celui de Lancastre est fatal et maudit du destin. Après tout, mon fils, par son alliance avec madame Ehsabeth, est plus prés du trône qu'aucun autre sujet. Plût au ciel que le Roi voulût encore... mais honte à moi... ce n'est pas ici le moment de rêver à mon propre agrandissement; courons plutôt aver-
tir Oxford, que mon imprudence à mis en danger; et disons-lui de se défier de celui dont l'œil épie maintenant sa vie.
A cette pensée qui prouvait que Montagu, tout voué qu'il était aux pompes du monde, n'oubliait pas un des premiers devoirs du chevalier et du gentilhomme, le Marquis remonta à la hâte l'allée solitaire, du côté opposé à celui qu'avait pris Gloucester, et bientôt il se trouva dans la grande cour, où une brillante société de dames et de seigneurs montait à cheval pour aller faire une promenade dans le parc voisin. Les saints froids et hautains de ces favoris du moment, leur accueil entaché de dédain pour le courtisan dépouillé de la récompense de ses longs et éclatants services, blessèrent au vif le Nevile qui n'avait pas oublié les hommages respectueux qu'on lui payait autrefois.
— Où courez-vous ainsi, mon confrère le Marquis, dit le jeune seigneur de Dorset (l'enfant du premier lit d'Ehsabeth), tandis que Montagu appelait son unique écuyer qui tenait son cheval par la bride ; — sans doute quelqu'e^^pédition secrète, — car je me rappelle un temps où le seigneur de Montagu ne quittait jamais le palais de son Roi sans avoir au moins une trentaine d'écuyers à sa suite.
— Puisque mon seigneur de Dorset se pique
de bonne mémoire, répondit Montagu d'un ton méprisant, il doit se souvenir aussi de l'époque où, quand un Nevile avait hâte de monter à cheval, il ordonnait au premier Woodville venu de lui tenir Télrier.
Et abaissant sur le Marquis, son confrère, un regard dont la majesté altière imposa silence au dépit de celui-ci, le descendant de Jeande^aunt passa au milieu des courtisans et s'éloigna lentement du palais. Dès qu'il se futmis hors de vue, il fit prendre le galop à son cheval, et il ne s'arrêta plus qu'il n'eût atteint Londres et gagné la demeure du comte d'Oxford, le plus puissant des seigneurs lancastriens non exilés, et qui jusque là avait usé de temporisation avec la maison régnante.
Deux jours plus tard, Edouard apprit que le seigneur d'Oxford et Jasper de Pembroke (l'oncle de l'enfant qui fut plus tard Henry VIÏ), avaient quitté l'Angleterre. Le Roi était enfermé avec Gloucester dans son cabinet, quand lui parvint cette nouvelle. La conférence semblait avoir été grave et chaude, car Edouard avait le visage enflammé, et la physionomie de Gloucester était sombre et contractée.
— Que le ciel en soit loué, s'écria le Roi en tendant à Richard la lettre qui lui annonçait la fuite des seigneurs mal intentionnés. Nous avons
maintenant deux ennemis de moins dans notre royaume, et bon nombre de baronies de plus à confisquer au profit de nos besoins royaux. Ah ! ah ! ces Lancastriens ne servent qu'à nous enrichir. — Encore cet air réfrogné, Richard ; souris donc enfant.
— Foi de mon ame, Edouard, dit le duc avec une énergie amère, qui contrastait étrangement avec ses habitudes de déférence caressante envers le Roi, — la gaîté de Votre Altesse est bien hors de propos ; — vous repoussez tous les moyens d'affermir votre trône, et vous vous réjouissez de tous les événements qui en compromettent la sûreté. — Je vous ai supplié de ne pas perdre un moment pour apaiser le puissant seigneur que vous avouez vous-même avoir offensé, et vous m'avez répondu que vous aimeriez mieux perdre votre couronne que de regagner l'appui du bras qui vous l'avait donnée.
— C'est là une erreur, Richard, cette couronne me revenait par droit de naissance, et c'est mon épée qui Ta conquise ; mais quand même vous auriez dit vrai, il n'est pas dans la nature d'un Roi de tolérer la présence d'un pouvoir plus formidable que le sien, de se soumettre à une voix qui donne des ordres plutôt que des conseils ; et le plus grand bonheur qui me soit jamais arrivé, est l'exil de ce même Comte. —
Comment, après ce qui s'est passé, pourrais-je jamais revoir sa face sans humiliation? et lui, comment pourrait-il revoir la mienne sans ressentiment ?
'— C'est là ce que vous m'avez déjà dit, il n*y a qu'un instant, et je vous ai répondu que, si Votre Altesse reculait devant un homme envers lequel elle avait des torts à se reprocher, elle devait au moins faire en sorte de ne pus laisser revenir en ennemi irrésistible, celui qu'elle ne voulait pas voir rentrer en ami. Si vous vous refusez à la conciliation, hâtez-vous de tout mettre en jeu pour détacher Clarence de Warwlck, hâtez-vous de prévenir la ligue de la popularité du Comte et des droits d Henry. Ayez l'œil sur tous les seigneurs Lancastriens, et veillez à ce qu'aucun d'eux ne quitte le royaume, où ils sont captifs, pour se jeter dans un camp où ils s'élèveront à l'importance de chefs. — Mais non, au moment môme où je vous recommande d épier strictement les mouvements du seigneur d'Oxford, et d'envoyer vos plus rapides cavaliers s'emparer de la personne de Jasper de Pembroke, la nouvelle qu'Oxford et Pembroke sont allés grossir l'armée de vos ennemis vous fait rire de plaisir.
• — J'aime mieux des ennemis hors de mon royaume que dedans, répondit sèchement Edouard.
— Mon suzerain, je n'en dis pas davantage, répliqua Richard en se levant, je voulais prévenir un danger, il ne me reste qu'à le partager.
Le Roi fut touché. — Demeure, Richard, reprit-il ; et regardant fixement son frère dans les yeux, il continua avec un demi sourire et des joues hautes en couleurs : — bien que nous te sachions loyal et dévoué à notre personne, nous savons aussi que tu as un intérêt tout individuel à nous voir suivre tes conseils; tu voudrais, de toute manière, obtenir du Comte, par la douceur ou par la contrainte, la main de sa fille. Admettons que Warwick et Clarence renversent le roi Edouard de son trône ; ils peuvent encore l'amener une fiancée pour te consoler de la ruine d'un frère.
— Vous n'avez pas le droit de me railler ou de me soupçonner, mon suzerain, répliqua Richard avec une lèvre frémissante. — Vous m'avez compris dans cet affront contre Warwick, et si cet affront eût été consommé...
— Peut-être t'aurait-il poussé à épouser la querelle de Warwick?
— Sans détour, oui, s'écria Richard d'une voix presque menaçante et en jouant avec son poignard. — Mais, ajouta-t-il, prompt à changer de ton, je vous connais et je vous comprends mieux que le Comte ne l'a fait et n'a pu le faire.
Je sais que vous cédez sans réfléchir à vos impulsions, à la longue de vos passions, à l'iiabitude qu'ont les Rois de ne se souvenir que de leurs amours ou de leurs colères du moment. Vous m'avez confessé vous-même votre faute, et les larmes aux yeux. Vous m'avez pardonné l'explosion démon emportement d'enfant; moi, je vous ai pardonné votre mauvaise pensée ; — vous m'avez dit vous-même qu'un nouveau visage avait succédé à Tempire des yeux bleus d'Anne; et vous m'avez en outre engagé votre parole royale que, si je pouvais encore obtenir la main d'une cousine que je chéris, vous sanctionneriez mon union avec elle,
— C'est vrai, dit Edouard, mais si ce mariage s'accomplit, tiens ta femme éloignée de la cour;^ — allons, ne fronce pas le sourcil, mon ami ; je veux dire simplement que je n'aimerais pas à rougir devant la femme de mon frère.
Richard s'inclina profondément pour cacher l'expression de sa physionomie; puis il reprit sans plus tenir compte de l'explication :
— Et toutes ces choses bien considérées, Edouard, je jure par saint Paul, le plus grand des saints pour les penseurs, et par saint George, le plus noble patron pour les guerriers de haute lignée; je jure que ta couronne et ton honneur me sont aussi chers que s'ils étaient les miens.
De quels péchés que Richard de Gloucester puisse se rendre coupable, et avoir jamais à se repentir, nul ne dira jamais de lui qu'il a été indifférent à l'honneur de son pays, ou lent à défendre les droits de ses ancêtres contre la trahison d'un vassal ou Tépée d'un envahisseur étranger (*). C'est pourquoi, je le répète encore, si tu repousses mes honnêtes conseils, si tu laisses Warwick s'unir à Lancastre et à la France, si les vaisseaux de Louis jettent sur nos côtes un ennemi dont ton courage aveugle déprécie la force, ce sera toujours au premier rang dans les batailles, et le plus près de toi dansTexil, qu'on trouvera Richard Plantagenet. Ces paroles, prononcées avec l'accent de la sincérité, et dont Tavenir ne démentit jamais les promesses, produisirent plus d'effet qu'aucune des subtilités dont Gloucester se soit jamais affublé pour duper les hommes ; Edouard en fut si affecté qu'il enlaça son frère dans ses bras; et après un de ces élans d'émotion si fréquents chez un être dont les sensations n'étaient, il est vrai, ni profondes, ni durables, mais faciles à
(') Lord Bacon, avec ce tact et cette clairvoyance, même dans la censure la plus sévère, qui n'appartient qu'aux profonds appréciateurs du cœur humain, remarque à propos de Richard, qu'il fut un Roi jaloux de l'honneur de la nation anglaise.
exciter et exaltées dans leurs épanchemenls, il se déclara prêt à adopter tous les moyens que la diplomatie de Richard croirait convenable de lui suggérer pour le soutien de leurs intérêts communs.
Alors Richard esquissa rapidement les plans de sa politique profonde et dissimulée. Sa pénétration et sa connaissance instinctive du cœur humain lui avaient révélé la fatalité qui devait rapprocher , bon gré mal gré eux, Marguerite d'Anjou et Warwick. Son entretien avec Montagu n'avait plus permis à sa perspicacité de douter de ce danger. Il prévoyait que cette alliance pouvait être consolidée par le mariage d'Anne et du prince Edouard, et son premier souci fut de se servir à la fois de Clarence et de Marguerite elle-même pour empêcher cette union. — Une dame d'honneur de la suite de la duchesse de Clarence avait été arrêtée au moment où elle s'embarquait pour rejoindre sa maîtresse. Richard avait déjà eu plusieurs entre-" tiens avec cette dame dont il connaissait l'ambition, la duplicité et le génie intrigant. L'ayant achetée parles fausses promesses les plus éblouissantes, il demanda qu'on la renvoyât à Isabelle, chargée de messages secrets dans lesquels on représenterait au Duc et à la Duchesse que Warwick et Marguerite ne pourraient manquer
d'oublier leurs vieilles rancunes, dansVintérêt de leur inimitié commune ; et que si Clarence prenait parti contre le roi Edouard, la révolte, loin de le placer sur le trône, ne profiterait qu'aux Lancastriens en le réduisant lui-même et les siens à une subordination humiliante sous un pouvoir auquel ils resteraient étrangers (*). Richard pressentait tout Teffet que de tels avertissements devaient produire sur le vaniteux Clarence et l'ambitieuse Isabelle qu'il avait étudiée à fond depuis son enfance. — Après ce projet, Gloucester en développa un autre qui frappa le Roi de stupéfaction. 11 insista pour qu'on dépêchât en môme temps à Marguerite un agent de confiance, avec mission de lui offrir pour le prince Edouard la main de la jeune Elisabeth, qui avait été promise au fils de Montagu (*) ; de telle sorte qu'à la mort du Roi, qui n'avait pas encore d'enfant mâle, le fils de Marguerite serait monté paisiblement sur le trône par droit de mariage aussi bien que par droit de naissance. — Ai-je besoin de dire que ce n'est pas là une proposition sérieuse^ remarqua Richard en interrompant le monarque étonné? — je prétends seulement amuser l'Angrevine et fermer ses oreilles à
(*) Lettres originales tirées des manuscrits de Harley, édités par sir H. Ellis, S^j série.
(') Corn. 3. ch. 5. Hall. HoUinshed.
toute avance de Warwick. — Si elle est notre dupe, nous gagnons du temps, et ce tenips réveillera inévitablement une hostilité irréconciliable entre elle et le Comte. Le caractère emporté de ce dernier et sa soif de vengeance ne toléreront aucun retiird; il débarquera seul, privé du concours de Marguerite et de ses partisans, et sans aucun plan fixé qui puisse donner à la force armée l'appui de l'opinion. ^
— Vous avez raison, Richard, dit Edouard dont la fausseté rusée appréciait la politique plus intelligente, [qu'elle eût été incapable de concevoir. — Agissez en tout point comme vous Tentendez.
— Et en attendant, continua Richard, épiez attentivement, mais gardez-vous d irriter Montagu et l'Archevêque ! Il serait aussi dangereux de laisser percer de la défiance avant d'avoir des preuves certaines, qu'il serait sot de croire à leur sincérité. — Je vais de ce pas remplir ma tâche.