CHAPITRE IX
Nouvelles d'Ecosse. — Arrivée de secours à Montrose. — Nouvelles favorables du pays de Galles,, du Northumherland , de Londres et des comtés du Sud. — Réunion du conseil. — Lord Georges Murray propose la retraite. — Vains efforts de Charles pour s'y opposer. — La retraite est résolue. — Tristesse du prince et de l'armée. — La retraite se fait heureusement. — Tactique adroite de lord ilurray, — Le duc de Camberland poursuit l'armée jacobite. — Combat de Clifton. — Détails donnés par Evan Macphersou de Cluny. — Défaite des Anglais.
— Danger que court le duc de Cumberland. — La retraite continue.
— Garnison laissée dans Carlisle. — Cette ville se rend au duc de Cumberland. — Retour de ce prinee à Londre?. — Passage de l'Esk par l'armée Jacobite. — Arrivée à Damfries. — Mauvaises dispositions des habitants. — Effets produits sur les populations par la retraite de Derby. — Arrivée à Glascow. — Séjour dans cette ville. — Contributions exigées des habitants. — Nouvelles de la prise de Carlisle. — Effet qu'elles produisent sur l'esprit du prince. — Les jacobites de Glascow. — Tentative d'assassinat contre le prince.
Le jour même de son arrivée à Derby, Charles- Édou rd reçut un courrier d'Ecosse qui lui annonçait le débarquement à iMontrose de lord Druminond, frère du duc de Pertli, arrivé de France avec un régiment d'infanterie appelé le Royal -Écossais, deux escadrons du régiment de cavalerie Fitz-James , et les piquets de la brigade irlandaise au service de France. Celte bri-
gade était commandée par l'illustre et malheureux comte Lally (1), qui venait de se couvrir de gloire à Fontenoy, et qui, dans son zèle pour les Stuarts, avait quitté l'armée du maréchal de Saxe pour se joindre à lord Drummond, avec l'élite de son régiment. Lord Drummond annonçait que les renforts amenés par lui s'élevaient à trois mille hommes, qui, joints à l'armée de réserve, rassemblée à Perth, formeraient un total de six à sept mille hommes. Il ajoutait qu'il croyait pouvoir assurer au prince que dix mille Français devaient bientôt mettre à la voile à Calais et à Dunkerque, où le duc d'York, son frère, et le duc de Richelieu n'attendaient plus qu'un vent favorable.
Il reçut le même jour de nouvelles lettres du pays de Galles qui lui représentaient cette province comme prête à se soulever au premier signal, et qui l'engageaient à se diriger de ce côtéj en même temps on lui annonçait que la population du Northumberland était favorablement disposée, et prête à se prononcer éuergiquement pour lui s'il se présentait dans ce comté. Enfin les jacobites de Londres et des comtés du Sud, quoique plus tièdes dans l'expression de leur dévouement, n'en paraissaient pas çnoins disposés à se déclarer quand le moment serait venu.
Charles -Edouard assembla son conseil pour lui com-
(1) Le comte Lally, après l'expédition du piince Charles- Edouard, reatra au service de France. Il fut envoyé dans les Indes en 1755; à son retour de cette expédition, il fut accusé par ses ennemis, jugé et condamné par le parlement à avoir la tète tranchée. Plus tard un autre arrêt réhabilita sa mémoii-e.
muniquer toutes ces dépêches, espérant bien que leur lecture entraînerait celte exclamation : « Marchons à Londres, » comme naguère à Glenfînnin ils s'étaient écriés avec lui : « Marchons à Edimbourg. » Mais il fut crue lement trompé dans son attente. Un silence glacial accuL'ilit les dépêches,, et lord Georges Murray, prenant la parole au nom de tous, représenta au prince les \aii3es promesses des jacobites anglais, toujours retardées par de nouveaux prétextes. « L'armée écossaise n'était qu'une poignée d'hommes au milieu d'une population plus indifférente qu'amie, et que le moindre échec pouvait rendre hostile. Bien plus, cette armée qui s'avançait ainsi, sans point d'appui pour ses opérations, laissant derrière elle les troupes du maréchal de AVade à Newcastle, et celles du duc de Cumberland à quelques milles de distance , allait encore rencontrer une troisième armée qui se réunissait en avant de Londres pour couvrir celte ville. Mais, en supposant qu'on renversât cette dernière barrière, et que l'armée écossaise pénétrât dans Londres, quelle figure feraient quatre à cinq mille montagnards perdus dans cette immense cité? Quelle protection offriraient- ils à leurs partisans? Quel respect inspireraient-ils à leurs ennemis? Le moindre échec pouvait détruire le prestige qui s'attachait à leurs succès ou plutôt h leurs marches rapides; une victoire même pouvait tellement éclaircir leurs rangs, qu'elle leur serait presque aussi fatale qu'une défaite. Le parti le plus prudent était donc de se replier sur l'Ecosse, soit pour y protéger l'indépendance de ce royaume, soit pour y retrouver d'indis-
pensables renforts , puisque ces renforts on les clierchait en vain en Angleterre (l). »
Une opinion si nettement formulée par l'homme qui étiit reg.irdé comme l'âoie du conseil, et l'espèce d'assentiment qui suivit le discours de Murray, firent comprendre à Charles-Edouard qu'il aurait bien de la peine à ramener ses compagnons à ses propres idées. Il voulut toutefois le tenter, et, faisant appel à cette même piudence qu'on lui opposait : « Vous craignez, dit-il, de vous trouver entre deux armées avant de frapper à ces portes de Londres qui n'attendent que notre approche pour s'ouvrir; mais n'allons-nous pas, en rétrogradant, nous mettre entre l'armée du fils de l'électeur de Hanovre et celle du maréchal de Wade? S'il faut combattre, ce sera comme des fuyards qui se défendent; nous aurons perdu tout le prestige qui nous a soutenus jusqu'ici, et nous aurons donné à nos ennemis la confiance d'une armée supérieure devant lapelle fuit un ennemi à demi vaincu. J'en ai la conviction : revenir sur nos pas au point où nous sommes arrivés, c'est s'exposer à une longue déroute; quant à moi, plutôt que de battre en retraite, f aimerais mieux être à vingt pieds sous terre (2) . »
Lord Georges Murray répliqua en peu de mots que daas cette contre - marche , qu'il n'appelait point une retraite, il se faisait fort de ramener l'armée jusqu'en
(t) Mémoires du chevalier Johnston. — M. Amédée Pichol, Histoire du prince Churles-Edounri, t. II, p. 113 et suivantes.
(2) Mémoires manuscrits du capitaine Daniel, communiqués à lord Mahon et cités par M. Pichot.
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Ecosse, sans qu'elle eût rencontré ni le duc de Cumberland, ni le général Wade; qu'alors, revenus dans leur pays , ih se joindraient à l'armée de réserve et aux troupes amenées par lord Drumraond; que les troupes auxiliaires attendues de France auraient eu aussi le temps d'arriver, et qu'au printemps prochain le prince pourrait ouvrir la campagne avec une armée nombreuse et aguerrie, qui serait d'autaiit plus redou'able, qu'avec une poik; :ée d'hommes il avait fait trembler l'ennemi jusque dans sa capitale.
Charles essaya encore de ramener le conseil à son opinion ; il s'exprima avec chaleur et enthousiasme ; il descendit jusqu'aux supplications : tout fut inutile; l'obstinition de son conseil l'emporta, et )a retraite fut résolue pour le lendemain, 6 lécembre.
L'armée se mit en marche avant le jour. Les officiers inférieurs et les soldats, ignorant la résolution prise par le conseil du prince, croyaient continuer leur route sur Londres, ou aller combattre le duc de Cumberland. Ils ne s'aperçurent du mouvement rétrograde qu'on leur faisait exécuter que quand la clarté du jour leur permit de reconnaître les mêmes lieux qu'ils avaient traversés deux jours auparavant. « Nous aurions été battus, dit le chevalier Johnston, dont nous avons déjà cité les mémoires, que notre chagrin n'eût pas été plus amer. » Bientôt le mot trahison parcourut tous les rangs, et il s'éleva un murmure de mécontentement que les chefs eurent de la peine à calmer.
Qiant à Charles -Edouard, qu'on avait vu jusque-là toîjjour? en tête de l'arm'e, l'exci ant par son exemple
et par ses paroles encourageantes à supporter les fatigues de cette pénible expédition, maintenant triste, abattu, il restait à l'arrière-garde, et souvent on fut obligé de l'attendre, tant il s'éloignait à regret du but qu'il s'était \u si près d'atteindre, et auquel il fallait désormais renoncer.
L'armée arriva le 7 à Leek, le 8 à Macclesfîeli , et le 9 à Manchester, où elle fut accueillie avec les mêmes témoignages de dévouement et de zèle que la première fois. Le lendemain elle coucha à Wigan, et le 11 elle arriva à Preston , où elle fit son séjour. Le 13 , elle atteignit Lancastre, y resta la journée du 14 , et le 15 elle se porta sur Kendal , où l'on apprit qu'on avait laissé en arrière le feld-maréchal de Wade , qui devait manœuvrer de manière à couper la retraite aux Écossais. Lord Murray, qui avait conseillé cette retraite, avait été chargé par Charles-Edouard de la diriger. Il s'en acquitta en habile tacticien, et sut prendre si bien ses mesures, qu'il déjoua tous les mouvements du feld-maréchal, et qu'une fois arrivé à Kendal il n'avait plus à craindre qu'aucun ennemi lui fermât le chemin de l'Ecosse. Mais, s'il n'avait plus d'ennemis devant lui, il y en avait un plus actif, plus entreprenant et plus intrépide que le maréchal de Wade , qui poursuivait l'armée depuis son départ de Derby, et qui allait bientôt l'atteindre : c'était le duc de Cumberlaud.
Ce prince, en apprenant l'occupation de Derby par les jicobites , avait fait un mouvement rétrograde pour couvrir Londres, de sorte qu'il ne fut informé de leur retraite que deux jours après qu'ils avaient quitté
Derby. Il résolut alors de les poursuivre à outrar.ce , en se mellant à la tête de ses quatre mille dragons, et en faisant monter en croupe mille de ses fantassins. Mais, quelque diligence qu'il fît, il marcha pendant douze jours sans pouvoir les rejoindre. Enfin il les atteignit près de Clifton, et là eut lieu un sanglant combat, où le duc de Cumberland fut complètement battu et forcé d'abandonner la poursuite de l'armée écossaise. Yoici les détails de cette affaire, racontés par un des principaux acteurs de ce drame sanglant, Évan Macpherîon de Cluny, chef du clan des Macphersoos. Ce récit est extrait de ses Mémoires écrits en France , où ce vaillant chef vivait en exil quelques années après l'événement. On y retrouve aussi quelques détails sur la retraite de l'armée écossaise.
c( Dans la retraite , du prince de Derby vers l'Ecosse , lord Georges Murray, lieutenant général, se chargea lui-même avec joie du commandement de l'avant- garde, poste qui, tout honorable qu'il fût, était environné de grands périls , de nombreuses difficultés et de non moins de fatigues; car le piince était obligé de hâter sa marche, dans la crainte que la retraite ne lui fût coupée par le maréchal de ^Yade , qui occupait le Nord avec une armée de beaucoup supérieure aux troupes que S. A. R. pouvait lui opposer, tandis que le duc de Cumberland, avec toute sa cavalerie, suivait de près son arrière -garde. Toutefois il était impossible à l'artillerie d'avancer aussi \ite que l'armée du prince , au milieu de l'hiver, jar un temps affr-eux et à travers les plus mauvais chemins de l'Angleterre; aussi chaque
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jour lord Miirray ét^it obli«:é de proIo)ig( r sa marche bien avant dans la nuit, rxposé en même temps à de frcqueiitt s alarmes , et aux escarmouches des postes avancés du duc de Cumb. r'aiid.
« Vers le soir du 18 décembre 1745,1e prince entra dans la ville de Penrith , dans !a province de Cumberlaud. Mais (omme lord Georges Mnrray ne pouvait conduire l'artillerie aussi vile qu'il l'aurait désiré , il fut obligé de passer la nuit à six milles de cette ville avec le rr-giment de Macdonald de Glengarrie, qui ce jour -là formait l'arrière -garde. Le prince, afin de reposer ses troupes , et de donner à milord Georges et à Tarrillerie le temps de le rejoindre , résolut de séjourner le 19 à Penrith. Il ordonna donc à sa petite armée de prendre les armes le matin , \oulant la passer en ievue et reconnaître les pertes qu'il avait faites depuis son entrée en Aiigleterie. Il lui restait alors en tout cinq mille fantassins avec environ quatre cents hommes de cavalerie, composés de gentilshommes qiti servaient comme volontaires , et dont une partie formait un premier détachement de gardes du prince, sous le commandement (le lord Ebho , depuis comte de Weems , proscrit et maintenant en France. Une autre partie formait une seconde troupe de gardes , sous le commandement de lord Balmerino , qui fut décapité à la Tour de Londre.-;. Un troisième toips servait sous les ordres du lord comte de Kilmarnoch , qui fut égah mi nt décapité. Enfin un quatrièiiic était sous les oi dres de lord Pitslig( w, (juiest aussi proscrit. Celte cavalerie, quoique en si pelit nombre, étant toute composée de genti's-
hommes très-braves, était d'un grand secours pour l'infanterie , non-seulement sur !e champ de bataille , mais aussi dans les marches, servant de gardes avancées, et faisant des patrouilles durant la nuit sur les différents cheming qui conduisaient aux villes où l'armée devait prendre ses quartiers.
c( Pendant que cette petite armée était réunie , le 19 décembre, sur une p!aine élevée, au nord de Per.rith, pour passer la revue, M. de Cluny et sa tribu fureijt envoyés au pont de Clifton , à un mille environ au midi de Penrith, après avoir été passés en revue par M. Pattullo, quartier-maître général de l'armée , qui était chargé de Tinspection des troupes, et qui se trouve présentement en France. Ils demeurèrent en armes près du pont, en attendant l'arrivée da lord Georges Murray et de l'artillerie, dont M. de Cluny avait reçu l'ordre de couvrir le pasE^age. Us arrivèrent au coucher du soleil, vivement poursuivis par le duc de Cumberland avec toute sa cavalerie , formant un corps de plus de trois mille hommes, dont un tiers environ roit pied à terre pour couper le passage du pont à l'artilUrie, tandis que le duc et les autres restèrent à cheval pour attaquer l'arrière- garde. Lord Georges Murray avança , et, bien qu'il trouvât M. de Cluny et ?a tribu sous les armes et en bonnes dispositiors , cependant la situation lui parut très-délicate. Vu Tt-xtrême inégalité du nombre, l'attaque semblait fort dangereuse; aussi loîd Georges différa -t-il de donner ses crdrrs jusqu'à ce qu'il eût pris l'avis de M. de Cluny. « Je les attaquerai de tout mon cœur, répondit M. de Ciuoy, ^i vous me
l'oidonnez. — Eh bien! je \ous l'ûriionne , » répondit lord Georges. Et se joignant aussitôt à M. de Cluny, ils combattirent à pied , le sabre à la main , avec la seule tribu des Macphersons. En un moment ils s'ouvrirent un passage à travers une haie d'aubépine derrière laquelle la cavalerie avait pris position. En la traversant, lord Murray, vêtu en montagnard, comme toute l'armée, y perdit son bonret et sa perruque, et continua à combattre nu-tête pendant l'action. Ils firent d'abord une vive dceharge de leurs armes à feu sur Tennemi, et Taltaquèrei t ersuite le sabre à la main; ils en firent longtemps un grand carnage, qui obligea Cumberland à fuir précipitamment avec sa cavalerie, et dans une telle confusion, que, si le prince avait eu suffisamment de cavalerie pour profiter de ce désordre, il est hors de doute que le duc de Cumberland eût été fait prisonnier avec la plus grande partie de sa troupe. Il faisait alors si obscur, qu'il n'était pas possible de voir ni de comj-ter les morts qui remplissaient tous les fossés du théâtre de l'action ; mais on calcula que, outre Its blessés qui parvinrent à s'échapper, une centaine au moins restèrent sur la place, entre autres le colonel IIonj\vood, qui commandait la cavalerie démontée. M. de Cluny s'empara de son sabre, d'une valeur considéiable, et il le conserve encore; sa tribu prit également beaucoup d'aimes. Le colonel fut fait prisonnier bientôt après, et il ne se rétablit que difficilement de ses blessures.
« M. de Cluny ne perdit qu'une douzaine d'hommes, dont quelques-uns, n'étant que blessas, tombèreut en-
suite entre les mains de reniiemi et furent envoyés esclaves en Amérique. Plusieurs en sont revenus, et l'un d'eux est maintenant en France , sergent dans le régiment Royal-Écossais.
« Sitôt que le prince reçut la nouvelle de l'approche de l'ennemi, Son Altesse Royale détacha lord comte de Nairne, brigadier (proscrit et maintenant en France), avec les trois bataillons du ducd'Athol, le bataillon du duc de Perth, et quelques autres troupes sous ses ordres, pour soutenir Cluny et dégager l'artillerie; mais l'action était entièrement terminée avant que le comte de Naïrne avec ses troupes eût atteint le champ de bataille. Ils retouriièrent donc à Penrith, et l'artillerie s'avança en bon ordre. Dès lors le duc de Cumberland n'osa plus s'approcher du prince et de son armée à plus d'une journée de marche dans tout le cours de cette retraite , qui fut con duite avec beaucoup de prudence, quoiqu'on fût environné d'ennemis de toutes parts (1). »
D'après le récit de M. de Cluny, il semblerait que sa tribu seule fut engagée dans l'affaire de Cliftoa. Cependant il s'y trouvait aussi des Macdonalds de Glengarrie, les Stewarts d'Appin, et deux cents hommes commandés par le colonel Roy Stewart. Toutes ces troupes prirent part au combat; mais il est vrai que les Macphersons se signalèrent d'une manière toute particulière. Les dragons furent culbutés et mis en déroute
-• (1) Extrait des mémoires manuscrits d'Evau Macpherson de Cluny. Ces mémoires ont été écrits en 1755, dix ans après les événements qui y sont racontés. L'extrait que nous venons de reproduire a été publié par sir Walter Scott, à la suite de son roman de Waverley.
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complète ; le duc de Cumbe riand faillit même perdre la vie. Uh montagnard quine le connaissait pas avait dirgé un pistodtt sur sa poitrioe; il lâcha la détente, mais le coup lie partit pas.
Lord Georges Murray rejoignit le prince à Penrith au moment oii il montait à cheval et où l'armée se mettait en marche. Charles-Edouard félicita son lieutenant de Tavantage qu'il venait de remporter. On alla coucher à Carlisle, qu'on évacua le lendemain matin, après y avoir laissé une garnison de trois cents hommes, toute composée d'Anglais et d'Irlandais au service de France. Ce qui avait déterminé ce choix, c'est que , si ces hommes é' aient forcés de capituler, ils ne pourraient être considérés comme des rebelles , et seraient traités comme des prisonniers de guerre. Carlisle, en eff< t, ne tarda pas à être investi par toute l'armée du duc de Cumberland , et une artillerie formidable foudroya ses remparts. Li garnison demanda enfin à capituler; le duc y consentit en n'accoidaut que la vie sauve aux soldats (30 décembre 1745, v, s.).
Après la prise de Carliste, le duc de Cumberland retourna à Londres , laissant le commandement partagé eïitre le fell- maréchal de Wade et le général Ilavvley ; le premier reprit s'i position à Newcastle, le second entra en Ecosse.
Tandis que le duc de Cumberland était occupé au siège de Carlisle, Charles -Ëiiouard avait paisiblement continué î-a retraite. Le 20docembre, jour anniversaire de sa^niiistance, l'arEnée arriva sur les bords de l'Esk, petite rivière, mais alors grossie par Its pluies conti-
nuelles qui tombaient depuis le combat de Clifton , et qui en reudaient le passage dangereux. On TefFectua cependant, non sans de grandes difficultés. Charles- Edouard, qui, dans les circonstances de cette nature, Yeillait avec sollicitude sur le salut de ses soldats, voyant un montagnard entraîné par le courant, lança son cheval de son côté, le saisit par les cheveux en appelant au secours, et, au risque de périr lui-même, il le retint jusqu'à ce que ses camarades vinssent l'aider à le déposer à terre. Ce trait de courage et d'humanité augmenta l'affection que les montagnards portaient à leur cher Cfiarlie (1).
Après avoir passé l'Esk , l'armée se dirigea sur Glascow par trois routes différentes. Le prince occupa Dumfries, ville peuplée de presbytériens fanatiques qui avaient précédemment arrêté une partie des bagages et des munitions de l'armée , et qui , se figurant voir arriver les montagnards dans le désordre d'une déroute, leur préparaient une réception peu amicale. Ce n'était pas la première fois , depuis son départ de Derby, que Charles -Edouard reconnaissait combien il avait raison de penser qu'un mouvement rétrograde serait regardé comme l'aveu d'une défaite. Ceux qui avaient admiré son courage , et surtout ceux que ce courage avait fait trembler, ignorant qu'il avait presque seul persisté à marcher sur Londres, se récriaient sur la folie d'une expédition traitée d'échauffourée ridicule, de vaine bravade aboutissant à une manifestation d'impuissance.
(1) Nom qne les jacoMtes écossais donnaient par affection au prin««.
Le peuple , pour qui une retraite ressemble toujours à une fuite , ne vit plus en lui qu'un aventurier, et dans quelques - uns des comtés où il avait été le mieux accueilli d'abord , Charles - Edouard reconnut que la population lui était devenue presque hostile. On peut juger des sentiments qui animaient la population des villes qui, comme Dumfries et Glascow, dont nous allons bientôt parler, s'étaient toujours montrées ennemies exaltées des Stuarts. Li veille mêm.e , les habitants de Dumfiies avaient illuminé, sur la fausse nouvelle d'une défaite subie par les montagnards. Ceux-ci trouvèrent encore les lampions en place et les feux de joie à demi éteints. Charles-Edouard arrêta la fureur de ses HighlanJers, qui voulaient brûler et piller la ville; seulement il condamna les habitants à 2,000 livres sterling d'amende.
Le 2o décembre, l'armée jacobite fit son entrée à Glascow. Cette ville industrielle et commerçante était loin d'avoir atteint la prospérité où elle est parvenue depuis ; mais elle était déjà la rivale d'Edimbourg par sa population et son étendue. Elle n'était pas mieux disposée que Damfries en faveur des Stuarts, et elle avait récemment levé un corps de milice de huit à neuf cents hommes pour le service de Georges IL Plusieurs des riches commerçants de cette cité s'attendaient à de dures représailles ; et il fallut encore tout l'ascendant de Charles - Edouard sur ses montagnards , joint à l'intlueiice personnelle du duc de Perth , de Lochiei et des autres chefs, pour arrêter la double ardeur de vengeance et de pillage dont ils étaient animés. Seule-
ment on exigea, comme après la bataille de Preston, une contribution de 5,500 livres sterling, et de plus la fourniture d'une quantité suffisante d'habillements et de chaussures pour remplacer les effets usés des soldats.
Pendant son séjour à Glascow, Charles-Edouard apprit la reddition de Carlisle par l'arrivée de MM. Naïrne et Gordon, deux officiers du régiment de Lally, qui, ne se fiant pas à la parole du duc de Cumberland , s'étaient échappés de la \ille au moment où la capitulation venait d'être signée. Bien leur en prit; car douze de leurs camarades furent depuis pendus et écartelés à Londres, où leurs têtes restèrent longtemps exposées sur la porte du Temple -Bar; le reste de la garnison languit dans les cachots , confondu avec les criminels , ou fut envoyé en Amérique comme esclave. Ces tristes nouvelles firent sur le cœur d'Edouard une impression d'autant plus pénible, qu'elles semblaient présager le sort futur de bon nombre de ses compagnons, et peutêtre le sien.
Cependant, au milieu de la population si hostile de Glascow, et malgré la mauvaise tournure que prenaient ses affaires, Charles-Edouard rencontra encore des cœurs dévoués à sa cause. Des dames jacobites se paraient de la cocarde blanche, et soixante volontaires venaient s'enrôler €ous ses drapeaux. Les presbytériens étaient furieux de ces démonstrations; mais ils n'osaient manifester trop haut leur mécontentement, dans la crainte des montagnards ; toutefois un de ces fanatiques plus exalté que les autres, et inspiré par une sainte haine du papisme, résolut d'assassiner le prince. On l'arrêta au moment
OÙ il dirigeait son pistolet contre Charles -Edouard , qui conserva tout son sang-froid et sa modération. Quand on interrogea l'assassin sur les motifs qui l'avaient porté à commettre un tel crime, il répondit froidement que c'était parce que « cet homme portait le signe de la bête de l'Apocalypse. »