CHAPITRE VIII
Départ d'Édimhourp. — Passage de la Tweed. — Entrée dans le Cumherland.— Capitulation de Carlisle. — Division parmi les chefs de l'armée jacobite. —Retraite de quelques-uns. — Jalousie du duc de Perth contre lord Murray. — Préventions des habitants de Cumberland contre l'armée du prince. — L'armée se met en route pour Londres. — Arrivée à Lancastre. — Accueil sympathique des habitants. — Même accueil à Preston et à Manchester. — Marche sur Londres. — Arrivée à Derby. — Alarmes de la cour de Georges II et de la ville de Londres. — Efl'orts impuissants pour soulever les masses. — Effets produits par les révolutions et par le protestantisme. — Lettre de Henri Fox. — Lettre de Gray à Horace ^Yalpole.— Terreur des commerçants. — Panique de la banque. — Stratagème quila sauve de la banqueroute. — Le roi Georges se prépare à fuir avec ses trésors.
Le jeudi 31 octobre, Charles -Edouard quitta dans la soirée le palais d'Ilolyrood pour aller coucher à Piiikie- House, et se trouver prêt à partir le lendemain matin avec son armée. On se mit en route le vendredi 1" novembre, en marchant à petites journées. Le 4, Charles passa la Tweed, rivière qui sépare l'Ecosse de l'Angleterre , et il entra dans ce royaume par la province de Cumberland, pays qu'il savait fort peu disposé en sa faveur; aussi ne fut-il point surpris de n'y point recevoir l'accueil chaleureux qui l'avait accompagné presque dans toute l'Ecosse.
La première place importante qu'il rencontra fut Carlisle, capitale du comté, autrefois le boulevard de l'Angleterre du côté de la frontière de l'ouest. Les fortifications de cette ville avaient été négligées depuis longtemps, et sa vieille citadelle, non plus que ses remparts, n'étaient guère en état de soutenir un siège régulier. Cependant, lorsque le prince la fit sommer de se rendre, le maire et le gouverneur, qui comptaient sur l'arrivée prochaine du feld-maréchal de Wade, répondirent par un refus.
On se prépara alors à faire un siège en règle; la tranchée fut ouverte; six pièces de canon amenées de France dans les navires venus après le marquis d'Éguilles, furent mises en batterie. Au moment d'ouvrir le feu, on voulut tenter une seconde sommation. Celle-ci fut mieux accueille que la première. Le drapeau blanc fut arboré sur les remparts, et l'on demanda à capituler. Le prince, pour éviter les mêmes embarras que lui avait occasionnés la citadelle d'Edimbourg, exigea que le château se rendît avec la ville et que la garnison se reconnût prisonnière de guerre, toutefois en restant bbre, sous la condiiion de ne pas porter les armes contre les Stuarts. Ces clauses furent acceptées, et, le 15 novembre, les clefs de la ville furent remises à Charles -Edouard. L'artillerie de la plice,les munitions, les fusils appartenant à la garnison, et deux cents chevaux, tombèrent au pouvoir des vainqueurs.
Le feld-maréchal AVade apprit à Ilexham la reddition de Carlisle; au lieu de marcher sur cette place pour chercher à la reprendre ou pour attaquer l'armée du
12G LE DERME l DES STUARTS
prince, il reviiit pacifiquement sur ses pas, sans s'inquiéter des soupçons que pourrait faire naître une conduite aussi inexplicable.
Ce premier et éclatant succès de Charles -Edouard dès son entrée en Angleterre semblait ouvrir la campagne S0U3 le? plus heureux auspices. Malheureusement des germes de discorde qui commençaient à éclore parmi les chefs de l'armée du prince, tendaient à détraire les eli'ets que devait pioduire ce glorieux début. On s'aperçut, lors de la revue générale passée à Carlisle, que plusieurs chefs montagnards dont les a\is n'avaient pas été écoutés quand la question de marcher en avant avait été sounaise au conseil, avaient abandonné l'armée, emmenant avec eux plus de mille soldits : ils ne se regardaient pas comme déserteurs; mais ils ne voulaient, disaient -ils, combattre que pour l'indépendance de l'Ecosse, et les affaires de l'Angleterre ne les regardaient pas; aussi la plupart rejoignirent- ils l'étendard du prince quan 1 il r- parut plus tard sur le sol natal.
D'un autre côté, quelque impartialité qu'eût montrée Giiades- Edouard dans la distribution des grades, il n'avait pu éviter de faire des mécontents. Plusieurs de ceux qui se trouvaient lésés par d'injustes préférences manifestaient hautement kur mauvaise humeur; quelques-uns même avaien' lâchement déserté, et, entraînés par un mobile m.oins honorable que celui des montagnards dont nous parlions tout à l'heure , ils ne revinrent j \mais. Enfin la jalousio éclata entre deux des principaux chefs , le duc de Perth et lord Georges Murray, au point q'.'n l'un et l'antre do; n.èrent leur déinisrion. Le prince
n'accepta que celle du duc, et continua à lord Georges les fonctions de lieutenant général, à la grande satisfaction de l'armée , qui avait une aveugle confiance en lui. Ainsi le jeune Charles - Edouard coaiinençait à peine , et même d'une manière bien précaire, à exercer l'autorité souveraine, que déjà il se voyait entouré des intrigues, des cabales et des tracasseries qui agitent les cours des souverains le plus solidement établis sur leurs trônes.
Quoiqu'on n'eût pas beaucoup compté sur la sympathie des habitants du Gumberland, l'armée les trouva encore plus hostiles qu'on ne s'y était attendu. Les paysans de cette contrée, et même en général de toute l'Angleterre, sont d'une crédulité proverbiale; aussi les partisans de la maison de Hanovre ne s'étaient pas contentés d'accuser les soldats du prince de papisme , et de le signaler lui-même comme l'Antéchrist, ils avaient rept ésenté les montagnards écossais comme des sauvages qui mangeaient les petits enfants , et dont les passe-temps étaie:jt le vol, le pillage et l'incendie. Il fallut plusieurs jours et la discipline exacte que faisait observer le prince, pour faire revenir de ces préventions les habitants de Carlisle et des environs. Du reste , on y parvint si complètement, que quelques gens du pays, en trèspetit nombre il est vrai, s'enrôlèrent sous les drapeaux de Ciiarles-É louard. A,
Le 19 novembre, le conseil fut réuni pour délibérer sur la direction à suivre en quittant Carlisle. Quelques chefs qui désapprouvaient l'expédition d'Angleterre tentèrent encore de faire prévaloir leur avis. Charles- Éiouard, pour les combattre, montra les lettres des
jacobites anglais, qui rinvitaieiit à continuer sa marche. Les seigneur» de h principauté de Galles annonçaient ausïi qu'ils étaient prêts à le joindre avec des forces con.4dérables. Lord Georges Murray parla après le prince. Il commença par préscLter avec beaucoup de lucidité les avantages et les inconvénients des deux opinions, et finit par conclure en faveur de celle de Cliarles- Édouard. La majorité se rangea de son a\is; puis on délibéra si l'on irait attaquer le feld- maréchal Wade à Ne^vcaslle, ou si Ton se porterait directement sur Londres, quoique sur cette route on pût rencontrer l'armée de dix mille hommes commandée par le général Ligonier, ou plutôt par le duc de Cumberland ; car ce prince , de retour de Flandre , venait de se mettre à la tête de celle armée. Ce dernier parti souriait davantage à l'impatience de Charles - Edouard ; il fut adopté (1). Avant de se mettre en route, le prince envoya des ordres à une armée de réserve qui se formait à Perth, sous le commandement de lord Strathallan, de venir le joindre au plus tôt. Malheureusement ces ordres ne furent pas exécutés avec la promptitude désirable.
On laissa à Carlisle une garnison peu nombreuse, et le 20 novembre la cavalerie partit de cette ville. Le lendemain , toute l'armée se mit en route. Le 24 , elle arriva à Lancastre, et le 25 à Preston, où elle fît séjour. L'accnril qu'elle reçut dans celte dernière ville, et en général dans tout le comté de Lancaslre , était bien différent de !a réception qui lui avait été faite dans le Cumber-
(l; M. Amédée Pichot, Hist. du prince C/mrles-Édoiwnl, t. II, ]'. 99.
land. C'était presque le même enthousiasme qu'en Ecosse. Les cloches des églises sonnaient de joyeux carillons; le peuple saluait Charles des plus chaleureuses acclamations. Cependant le nombre des recrues que fit l'armée jacobite dans cette ville fut loin d'être en proportion du zèle manifesté par les habitants.
De Preston l'armée se dirigea sur Manchester, ville qui comptait alors quarante mille âmes , et qui en compte plus de quatre cent mille aujourd'hui. L'accueil fut encore plus chaleureux qu'à Preston , et l'entrée du prince eut tout l'éclat d'une pompe triomphale.
Le gouvernement anglais, craignant que de Manchester Charles-Edouard ne se portât dans le pays de Galles , avait fait détruire tous les ponts de la Mersey dans cette direction, pour embarrasser ou retarder sa marche. Charles-Edouard n'essaya pas de les rétablir, et jugea plus convenable de marcher directement sur Londres. Il partagea son armée en deux colonnes, qui prirent la route de la capitale, l'une par Knottsford, l'autre par Stockport; puis ces deux colonnes se réunirent le 1" décembre à Macclesfîeld , comté de Chester.
De Macclesfield l'armée , se divisant encore en deux corps, se dirigea sur Derby par Congleton et par Gaswoorth. Le 4 décembre, l'armée arriva à Derby. En entrant dans cette ville, les montagnards, qui s'attendaient à se battre peut-être le lendemain avec l'armée du duc de Cumberland, se précipitèrent dans les boutiques des couteliers pour y faire aiguiser leurs bonnes claymores. Un détachement alla prendre position à six milles plus loin, poiir s'emparer du pont de Swakstone.
130 LE DËHMEU DES STUARIS
On n'était plus qu'à quatre-vingt-dix milles (cent vingt kilomètres environ) de Londres, et cette distance pouvait être franchie en trois jours de marche. Aussi serait-il difficile de pein Ire l'alarme dont furent saisies en même temps et la cour et la ville à la nouvelhi de l'approche de l'armée jacobile.
Jusqu'à la défaite de sir John Cope à Preston-Pans , Georges II s'était peu inquiété de ce qu'on appelait, dans le langage officiel, « la perfide et dénaturée rébellion de l'Écossc {unnatural rébellion); même après cet événement, ses courtisans étaient parvenus à le rassurer, en lui persuadant que Vaventurier n'oserait pas franchir les frontières de l'Angleterre. Mais rien ne put calmer sa frayeur quand, il apprit la reddition de Garlisle; pas même la présence de son fils, le duc de Cumberland, le seul de sa famille qui fût réellement distingué par ses talents militaires. L'inquiétude et l'irrésolution du gouvernement se trahissaient par des mesures arbitraires et quelquefois ridicules. On exigea des miUces de la ville de Londres un nouveau serment de fidélité , où l'on remarque le passage suivant : « J'abhorre, je déteste, je rejette comme un sentiment impie cette damnable doctrine, que des princes excommuniés par le pape peuvent être déposés et assassinés par leurs sujets ou quelque autre que ce soit, etc. » — « Mais il ne s'agissait, dit Voltaire, après avoir cité ce passage, ni d'excommunication, ni du pape dans cette affaire; et quant à l'assassinat, on ne pouvait guère en craindre d'autre que celui qui avait été solennellement proposé au prix de tiente mille livres ster-
ling (1). On ordonna, dit encore le même écrivain, selon Tusage pratiqné dans les temps de trouble depuis Guillaume III, à tous les prêtres catholiques de sortir de Londres et de son territoire... Quelques-uns même furent emprisonnés. Mais ce n'étaient pas les prêtres catholiques qui étaient dangereux, c'était la valeur du prince Edouard qui était réellement à redouter; c'était l'intrépidité d'une armée victorieuse animée par des succès inespérés (2). y) C'était surtout, ajouterons -nous, la justice de sa cause qui le reniait fort; car la conscien(;e publique ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il était armé pour recouvrer l'héritage dont la plus révoltante iniquité avait dépouillé sa famille.
Aussi la cour et ses adhérents tentèrent - ils vainement de faire de cette affaire une guerre de religion. En vain les protestants exaltés, les wliigs de la coinr, les gazetiers à gages et les prédicateurs anglicans et autres, s'évertuèrent-ils pour encourager la levée des milices de Londres et des comtés circon voisin s; ils ne parvinrent pas à remuer les masses. A part quelques corporations et quelques hommes isolés qui prirent les armes, tout le reste ne bougea pas, attendant avec indifférence l'issue des événements. Tel était, en ejïet, le résultat produit en Angleterre par les révolutions religieuses et politiques qui depuis plus d'un siècle avaient bouleversé ce malheureux pays. La foi religieuse et la foi politique y étaient mortes. Le protestantisme y avait dégénéré en athéisme, en déisme et en
(1) Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. xiv. — (2) Id., ibid.
indifférence absolue en matière de religion; la révolte contre l'autorité royale avait d'abord donné naissance à la république, puis au système représentatif, et enfin à une indifférence complète à l'égard de la personne du souverain. Ils étaient bien loin de ces temps de foi et de loyauté cbevaleres-iues où les barons anglais combattaient avec une égale ardeur pour leur Dieu et pour leur roi! L'égoïsme, la satisfaction des intérêts matériels et l'esprit mercantile avaient remplacé ces vertus héroïques de leurs pères. La plupart des habitants de Londres et d'une partie de l'Angleterre étaient prêts à saluer n'importe quel drapeau, pourvu que ce changement ne dérangeât pas trop leurs habitudes et leurs spéculations commerciales. On aurait peine à croire à tant de dégradation, si elle n'était attestée par les écrivaias les plus dignes de foi de cette époque. Henri Fox , alors membre de l'administration, écrivait à sir C. H. William : c( Londres est ouvert au premier occupant, Écossais ou Hollandais. »
Le poète Gray, dans une lettre à Horace Walpole datée de Cambridge, s'exprime en ces termes : « Les gens du commun, à Londres, savent au moins avoir peur; mais nous sommes ici des gens très-peu communs, et nous ne nous soucions pas plus du danger que si la bataille dont il s'agit était la bataille de Cannes. Quand on a appris que les Écossais étaient à Stamford et puis à Derby, j'ai entendu des gens sensés parler de louer une chaise de poste pour aller à Caxton (sur la grande route) afin de voir passer le prétendant avec ses montagnards écossais. »
Voici comment les gens du commun à Londres 5avaient avoir peur, seloa l'expression de Gray. Dès que l'on connut l'arrivée des Écossais à Derby, la première pensée de la population commerçante de cette grande capitale se porta sur le danger du pillage de la part des montagnards, qu'on avait représentés comme des bandits. 11 y eut une véritable consternation parmi les boutiquiers. Dans un numéro de son journal [le Vrai Patriote), Fielding dit que, « lorsque, par une marche incroyable , les jacobites se furent avancés entre le duc de Cumberland et la métropole, la terreur fut extrême. « La terreur est contagieuse : plusieurs habitants se réfugièrent à la campagne avec leurs effets les plus précieux; presque tous les magasins furent fermés; la banque se vit assiégée par les porteurs de ses billets qui en demandaient le paiement : c'était la banqueroute qui était à sa porte; un stratagème sauva son crédit. Des agents postés à dessein entourèrent la caisse et reçurent, en échange de leurs bank-notes, la somme à laquelle ils avaient droit en monnaie de cuivre, dont la double vérification fit gagner du temps. Les protestations de fidélité n'étaient plus si brillantes; le mot de restauration fut même murmuré tout bas dans le palais Saint- James. En vain l'étendard royal était arboré à Blackheath, les dés étaient tournés. Cet appel au courage anglais n'était pas plus entendu que celui que fit Jacques II en 1688 (1). »
M Le duc de Newcastle (le premier ministre de
(l) M. Amédée Pichot, Hist. du prince Charles-Edouard, i. II, p. 90.
13i LE DERNIER DES STUARTS
Georges II) resta, assare-t-on, enfermé toute la journée le 5 décembre, inaccessible dans son hôtel, incertain s'il n'était pas temps pour lui de se déclarer pour le prélendaiit. Quinze mille hommes étaient déj\ partis, djs lient quelques personnes, pour aller joindre le jeune héros. Le bruit courut que les Français avaient débarqué au nombre de dix mille. Le roi Georges fit tenir prêts ses yachts au quai de la Tour, y fit cacher ses trésors, et tout était disposé pour qu'à la première nouvelle Sa Majpsté pût mettre à la voile pour la Hollande. La contre-partie du triomphe de Guillaume allait- elle donc se réaliser (1)? »
Sans aucu 1 doute elle se serait réalisée si la même foi qui aiiimait Charles -Edouard dans le succès de sa cause eût soutenu le courage des chefs qui l'entouraient. Une entreprise comme la sienne avait quelque chose de merveilleux qui ne permettait pas de la soumettre aux calculs ordinaires de la prudence humaine. Jusque-là il semblait avoir été soutenu par Dieu et son bon dro't; il fallait contiduer; car reculer, c'était en quelque sorte douter de l'an et de l'autre, et de plus c'était s'exposer à tous les malheurs qu'une défaite eût entraînés aux portes de la capitale; mais du moins dans ce deraier cas eût -on succombé avec gloire, tandis que dans l'autre il n'y avait que de la honte à recueillir.
(1) M. Amédée Pichot, Histoire du prince Charles- Edouard , t. Il, p. 113 et suivantes.