CHAPITRE XI
Le duc de Cuniberland se dirige sur Perth avec ses renforts. — Témoignages de désaffection de la part des habitants des contrées qu'il traverse. — 11 prend ses quartiers à. Aberdeen. — Rigueurs exercées contre les habitants. — Expédition de lord Georges Murray contre les gariùsaires du duc de Cumberland. — Expédition des autres chefs. — Bonne situation deCharles-Édouard.— Motifs qui devaient déterminer la cour de France à le secourir. — Démarches du duc d'York. — Arrivée en France deLally. — 11 o])tient l'envoi de quelques renforts isolés.
— Leur insuffisance. — Difficulté pour l'armée jacobite de se procurer des vivres.— L'armée anglaise ravitaillée par mer.— Leduc deCumberland entre en campagne. — Il passe le Spray.— Arrivée à Naïrn. — Charles - Edouard réunit son armée. — 11 marche à la rencontre du duc. — Bivouac dans la plaine de GuUoden. — Charles-Edouard tente pendant la nuit de surprendre l'armée anglaise. — Cette tentative échoue. — Le duc de Cumberland s'avance pour attaquer l'armée jacobite. — Charles- Edouard fait à la hâte ses dispositions pour livrer bataille. — Les chefs cherchent à l'en dissuader. — Il résiste à toutes les instances. — Description de la plaine de CuUoden. — Position des deux armées. — Instructions données aux soldats anglais pour combattie les Highlanders. — Ordre du jour du duc de Cumberland. — Attaque des deux armées. — Effets de l'artillerie anglaise. — L'attaque des montagnards manque d'ensemble. — Ils sont repoussés et mis en fuite. — Douleur de Charles-Edouard. — Il est entraîné par les officiers irlandais. — Déroute de l'armée jacobite. — Le marquis d'Éguilles est fait prisonnier de guerre avec les officiers et les soldats étrangers.
— Le prince passe le Naïrn et se dirige sut' le Gortuleg.
Lorsque le duc de Cumberland arriva au château d'Holyrood, il fut reçu en triomphe comme si la guerre était finie; mais cette fois le fils de Georges II, mieux
informé des ressources de l'insurrection, se garda bien d'imiter la présomption des Cope et des Hawley : il comprit qu'il n'avait pas trop de toutes ses forces pour comprimer l'insurrection. Ayant réuni ses troupes à celles de sou beau-frère, il repartit pour Perth, en suivant la route qu'avait parcourue le lord Georges Murray quand l'armée jacobite se rendait de Stirliug à Inverness. Partout sur son passage il recueillit des témoignages non équivoques du peu d'affection des populations pour sa famille. Dans le comté d'Angu?, la plupart des propriétaires étaient à l'aroûée des prétendants; à Forfax, la capitale, un détachement entier de l'armée jacobite fut soustrait à sa vue pendant qu'il traversait la ville, et le lendemain, aussitôt après son départ, la cocarde blanche reparut, le tambour lit entendre la Marche des jacobiles, et l'on recruta publiquement pour le prétendant (1).
Pendant une nuit qu'il passa au château de Glamis , ■vieil édifice féodal qui remonte à ]Macbeth,on vola toutes les sangles des chevaux de son escorte, sans que les perquisitions les plus minutieuses aient pu faire découviir les auteurs de ce singulier larcin, qui fit perdre près d'une journée pour le réparer.
Daus la ville de Bechin, située à quelques milles de Glamis , la foule regardait silencieusement , comme partout , défiler le cortège du duc , quand celui-ci , apercevant parmi les curieux une jeune fille d'une grande beauté , lui adressa un salut gracieux ; la jeune Écossaise
(1) M. Amédée Pichot, Hist. de Charles- Edouard, t. II, \^. 113 et lU.
répondit à cette courtoisie par un geste du plus insultant mépris, et la foule applaudit à cet outrage, dont le duc jura de se venger.
Enfin des corps de partisans ne cessant de harceler son arnaée peiidant sa marche, il résolut de ne pas aller pour le moment plus loin qu'Aberdeen , et d'attendre au printemps pour se rapprocher des bords de la Spey. Mais il voulut , pour îic pas perdre de temps , l'employer à se venger de la désaffection des habitants du pays en exerçant contre eux toutes les rigueurs de la loi martiale. « Ce sont des nids de jacobites qu'il faut détruire par le fer et le feu , » disait-il en parlant des comtés d'Ângus et d'Aihole, et particulièrement de Brechin et de Glenesk. Ce fut là qu'il commença à exercer ces actes de rigueur implacable, et qui n'étaient encore que le prélude des cruautés qui devaient plus tard signaler le vainqueur de Culloden et lui mériter le surnom de bourreau.
11 fit occuper toutes les maisons des principaux partisans des Stuarts par ô(& soldats qui y mettaient le feu, ou se contentaient, quand ils voulaient y loger, d'en expulser les propriétaires et de les réduire à errer sans asile dans les campagnes encore couvertes de neige. La mère du duc de Penh et la vicomtesse de Statha'lan , qui n'avaient commis d'autre crinic que d'avoir leur fils et leur époux dans le camp jacobite , furent arrêtées et envoyées au château d'Edimbourg, oiî elles restèrent enfermées pendaiit plus d'une année dans une chambre étroite et malsaine.
Le comté d'Angus, une paitie de celui d'Alhole et
tout le Perthshire gémissaient sous cette odieuse oppression, quand lord Georges Murray résolut de rendre une ■visite à quelques-uns de ces garnisaires incommodes. Il choisit sept cents hommes déterminés dans les clans de Macpherson et d'Athole , et partit secrètement avec eux yers le milieu de mars. Il ne leur avait point fait connaître le but de cette expédition , mais tous le suivaient avec une confiance aveugle.
Lord Georges leur fît faire halte sur les confins du comté d'Athole, et là il les informa de son projet de surprendre, avant le jour et à la même heure , une trentaine de postes occupés par les Anglais dans ce canton. Les renseignements les plus positifs avaient fait connaître la force de chacun de ces postes ; les montagnarus se divisèrent en un nombre égal de pelotons, composés de plus ou moins de soldats , selon la force du poste que chacun d'eux devait attaquer. L'expédition terminée, toutes ces diverses bandes devaient se réunir au pont de Bruar, à deux milles de Blair, où lord Georges les attendait.
Les prescriptions du chef s'exécutèrent avec d'autant plus de précision, que toutes les localités à parcourir étaient parfaitement coçnues des hommes de l'expédition, et qu'un grand nombre d'entre eux avaient à déloger l'ennemi qui occupait leurs propres maisons ou celles de leurs parents ou amis. Tout réussit donc à souhait, et les trente postes anglais furent enlevés presque sans résistance. Lord Georges seul faillit être victime de son audace, et ne se tira d'embarras que par son adresse et sa présence d'esprit.
Il s'était rendu, avec vingt-quatre hommes seulement et toutes les cornemuses des deux clans, au pont de Bruar pour attendre sur ce point ses divers détachements , comme on en était coûvenu ; mais la sentinelle du poste de l'auberge de Blair, ayant entendu du bruit, donna l'alarme au château de cette ville. Le gouverneur sortit aussitôt avec sa garnison , se dirigeant sur le pont de Bruar; lord Georges, se voyant sur le point d'être coupé , fit glisser tout son monde derrière un long mur de clôture, et ordoiini à toutes ses cornemuses de jouer un air connu , équivalant pour les montagnards h la sonnerie de la générale. Le commandant anglais , persuadé qu'il avait affaire à trop forte partie , ne voulut pas se hasarder plus loin dans l'obscurité contre des hommes qui connaissaient parfaitement le terrain, et rentra prudemment au château de Blair. Quelques heures après, lord Georges se présenta devant le château avec sept cents hommes qu'il avait réunis, elles somma de se rendre. Sur le refus du commandant, il commença le siège ; mais, après huit jours d'attaque inutile, il se vit forcé de rejoindre le prince , emmenant avec lui deux à trois cents prisonniers qu'il avait faits dans cette expédition. Il se retira sans être inquiété dans sa retraite, quoique les six mille Hessois débarqués à Leith depuis la bataille de Falkirk ne fussent qu'à une journée de Blair- Athole. Lord Georges profita même du voisinage pour proposer au duc de Hesse un échange de prisonniers. Ce prince y consentait ; mais le duc de Cumberland s'y opposa formellement.
Les autres chefs du parti de Charles - Edouard n'é-
ITO LE DERMER DES STCARTS
taient pas moins actifs que lord Georges Murray. Nous avons déjà dit que le duc de Perth avait rejeté lord Loudon au delà du golfe de Moray ; pendant ce temps-là un autre détachement prenait le fort Auguste , Lochiel faisait le siège du fort Guillaume, ces deux forteresses construites au commencement du siècle pour tenir en bride les Highlanders; enfin loi d John Drummond fortifiait les bords de la Spey. Rien n'était donc encore désespéré dans la situation de Charles -Edouard s'il eût reçu les renforts qu'il attendait de France.
Cepei dai t l'ociasicn ttait encore favorable, si l'on était sérieusement décidé à soutenir la cause des Stuarts. Si la retraite de Derby ayait produit en France coirme en Argleterie une fâcheuse impression sur l'opinion publicjue, elle s'élait promptcment effacée quand la vérité avait été connue, et surlout lorsqu'on avait vu celte retraite s'opérer dans le plus grand ordre , entre 'eux armées ennemies qui deux fois avaient été battues quand elles avaient voulu se mesurer avec celle du prince. Enfin la prise d'Inverness et les autres avantages remportés par les jacobites eiars la mauvaise saison , pendant que le duc de Cumberland se tenait immobile dans ses quartiers d'hiver avec une armée régulière presque double de celle des montagnards : tout cela, disons-nous, devait exciter au plus haut point la sjmpalhie etl'iutéiêt du gouvernenent français, et le déterminer à secourir efficacement un prii ce e^ui a>ait fait ses preuves, et qu'il n'était plus permis de confoiidre avec ces aventuriers audacieux, capables de con promettre ceux qui s'intéreesent à leur cause.
Ces raisons étaient présentées avec force par le marquis d'Éguilles dans sa correspondance; elles étaient répétées avec non moins d'énergie , à Versailles même, par ]e frère de Charles-Edouard, le duc d'York, que rien ne pouvait décourager; mais à ses actives démarches on répondait par la demande de nouveaux éclaircissements, et Ton renvoyait toujours au lendemain pour donner une réponse définitive sur Vaffaire d'Angleterre.
Sur ces entrefaites arriva en France un nouveau et chaleureux défenseur de la cause jacobite. Le brave Lally, après avoir vaillamment combattu aux côtés de Charles - Edouard à Falkirk, l'avait quitté pour alkr ranimer le zèle de ses amis à Londres, en Irlande et en Espagne. A Londres, où sa tête était mise à prix, il paivint avec peine, en se déguisant en matelot, à échajper aux agents de police chargés de l'arrêter. Il réussit à gagner la côte, et à s'embarquer sur un bâtiment contrebandier qui le débarqua près de Boulogne. A peine eut-il touché la terre de France , qu'il courut à Versailles solliciter pour Charles-Edouard les secours tant promis. Cette fois, ce le fut pas tout à fait en vain; seulement il ne fut plus question de l'envoi de dix mille hommes réunis à Dunkerque, à Boulogne et à Calais. Une flotte anglaise qui croisait dans la Manche suffît pour faire changer les vues du cabinet de Versailles. On se contenta de faire partir quelques navires de temps en tem['s; mais un petit nombre seulement parviureot à leur destination. « Lorsque quelque petit vaisseau abordait, dit Voltaire, il était reçu avec des acclama-
lions de joie ; les femmes couraient au - devant ; elles menaient par la bride les chevaux des officiers. On faisait valoir les moindres secours comme des renforis considérables. »
Ces faibles renforts étaient loin d'être suffisants pour rendre les forces égales entre les deux partis. Ajoutons que cette grande agglomération d'hommes dans une des contrées les plus pauvres de la pauvre Ecosse avait épuisé les vivres; mais l'armée anglaise, continuellement ravitaillée par la mer, avait peu à souffrir de la disette, tandis que Charles - Edouard était forcé chaque jour de permettre à ses montagnards de se disperser au loin pour se procurer des vivres.
Le duc de Cumberland, qui n'ignorait pas ces particularités , résolut d'en profiter pour ouvrir immédiatement les hostilités. Il entra en campagne dans les premiers jours d'avril avec dix mille hommes soutenus par une flotte qui longeait les côtes et qui était chargée de provisions. Le 12 , il passa la Spey, malgré lord John Drummond, qui n'avait pas assez de monde pour s'y opposer. Le 14, les Anglais couchaient à Naïrn, où ils séjournèrent le 15 pour fêter l'anniversaire de la naissance du duc de Cumberland.
En apprenant les mouvements de l'ennemi, Charles- Edouard avait envoyé des ordres aux divers clans dispersés, pour hâter leur réunion; près de six mille hommes se rallièrent immédiatement autour de lui et le saluèrent des plus chaleureuses acclamations. Malgré rinfériorité du nombre, le prince n'hésita pas à marcher à la rencontre des Anglais; il conduisit «a petite
armée dans la plaine de Drummossie-Muir, plus connue sous le nom de Culloden, où il la fît bivouaquer, après l'avoir rangée en bataille. Mais au bout de vingt-quatre heures le manque de vivres dispersa encore une partie de cette armée.
Cependant on n'était qu'à quinze à seize milles de Naïrn, où était arrêtée l'armée anglaise. Charles-Edouard se crut assez fort pour surprendre son lival par une attaque nocturne, espérant trouver le camp anglais profondément endormi, à la suite de Forgie qui avait accompagné la fête ; car, pour la célébrer, le duc avait fait largement distribuer de l'eau-de-vie aux soldats. Deux raille Highlanders seulement répondirent à l'appel. Quand le prince leur eut donné les instructions nécessaires , il fit partir l'avant -garde avec lord Georges Murray, et se mit lui-même à la tête de la seconde colonne. On avait calculé qu'on pouvait arriver au camp anglais vers minuit ; mais les ténèbres retardèrent la marche , et il était deux heures du matin que l'avant- garde était encore à trois milles du camp. Lord Georges Murray pensa que celte nuit était trop avancée pour tenter une surprise, et il ordonna à ses troupes de rétrograder ; Charles- Edouard se vit forcé d'imiter ce mouvement, et de ramener dans leur première position ses deux mille hommes , harassés de fatigues et épuisés par la faim. On se hâta de faire abattre quelques têtes de bétail , et Ton commençait à les dépecer pour les distribuer à chaque compagnie, lorsqu'on aperçut l'armée anglaise arrivant par la roule de Naïrn et débouchant dans la plaine , où se développaient peu à peu ses bataillons.
Charles- Edouard allait se mettre à table Jorsqu'on lui annonça l'arrivée de l'ennemi. Oubliant aussitôt la faim qui le tourmentait , il courut se mettre à la tête de ses troupes. Déjà le canon d'alarme avait rappelé les Ilighl \nders dispersés dans le voisinage ; ils accoururent en hâte rejoindie leurs camarades. On vit arriver aussi les Maodonalls et les Frasers, qu'on n'attendait point, parce qu'on les croyait trop loin. Mai:^ il manquait encore à l'armée jacobite les Macphersons de Cluny, les Mac-Gregors de Gengyle, une multitude de Gleogarys et le clan presque entier des Mac-Kenzies. Ainsi Charles n'avait guère que six mille hommes à opposer aux dix milie de son adversaire; mais il n'était pas accoutumé à calculer ses forces par le nombre. Cependant les chefs qui l'entouraient cherchèrent à le dissuader de livrer bataille dans des conditions si désavantageuses ; on lui représenta que dans trois jours son ar;née se serait accrue du double , et qu'il avait d'ailleurs la certitude de vaincre en détail, par de conlinuelles escarmouches, cette armée anglaise si imprudemment égarée dans les H'ghlands. L'envoyé de France, le marquis d'Éguilles, dans un entretien pait'culier qu'il eut avec lui, se jeta à ses genoux pour le supplier de no pas hasarder sa fortune dans un seul jour et dans un seul combat , qui, s'il lui était défavorable, le laisserait sans ressources. Charles resta inébr inl ible ; pour la première fois peutêtre il eut tort de résister aux conseils de la prudence ; il n'écouta que l'initation qu'excitaient en lui la retraite de lu nuit, sa confiance en l'impétuosité des montagnards, son mépris pour ks troupes anglaises, le besoin qu'il
avait d'une victoire pour assurer définitivement le succès de son entreprise.
La plaine de Drammossie - Muir ou de Culloden est une vaste bruyère à deux milles du rivage méridional du golfe de Moray, à cinq milles d'Iaverness et à dix milles de Nalrn. Elle s'étend de l'est à l'ouest sur une surface à peu près plane. L'armée jacobite avait Inverness derrière elle, une chaîne de montagnes et la rivière du Nairn à droite, et la mer avec les parcs d^ Cullodrîn à gauche. Il existe une cerLaino analogie entre la plaiae de Cnlio !en et celle de Preston; mais la position des deux armées était renversée , de manière qtie la partie la plus haute du terrain , à Culloden, était occupée par l'armée anglaise.
L'armée jacobite était formée sur deux lignes , la première composée des Highlanders, la seconde des régimcBts des basses terres et des bataillons irlanlais et français. Quatre pièces de canon étaient placées à chaque extrémité du front de bataille, et quatre au centre. A droite de la première ligne était un escadron de gardes à ch^ival , et à gauche de la seconde les chevau-légers de Fitz- James. Le reste de la cavalerie faisait partie de la réserve , sous les ordres de lord Kilmarnock.
Le duc de Cumberland s'avança avec la confiance d'une force supéiieure. Il fit halte à un mille de l'ennemi , et présida à ses dernières dispositions. Ses troupes étaient divisées en trois lignes parallèles de quatre régiments chacune , de manière que si , par l'impétuosité de leur attaque, les Highlanders venaient à rompre la première, leur choc serait probablement brisé sur la seconde , et
bien certainement sur la troisième. De plus, il avait apporté à la vieille théorie du maniement des armes des modifications nécessaires pour résister à la manière d'attaquer des montagnards. En effet, quand ceux-ci chargeaient des troupes régulières, ils recevaient la pointe de la baïonnette dans leur boucher, l'écartaient facilement du bras gauche, et delà main droite, armée de la claymore, ils frappaient mortellement leur antagoniste. Cumberland apprit à chaque fantassin anglais à diriger sa baïonnette non plus contre Thomme qui lui était opposé, mais obhquement, contre celui qui faisait face à son camarade de droite, afin d'éluder la résistance du bouclier, à l'aide duquel l'Écossais assenait toujours ses premiers coups.
Au moment d'en venir aux mains , le duc publia un ordre du jour qui, faisant allusion aux lâchetés de Preston-Pans et de Falkirk, menaçait de la peine de mort tout soldat qui prendrait la fuite pendant la bataille ; puis, voulant rendre les lâches ou les traîtres sans excuses, il ajoutait que cependant tous ceux qui voudraient se retirer avant le combat pouvaient le faire librement. Ainsi qu'il s'y attendait, cette proposition fut repoussée par des acclamations d'enthousiasme et les cris de « Flandre ! Flandre ! » pour lui rappeler qu'en Flandie, où ils avaient déjà combattu sous les ordres du duc, si la campagne i/avait pas toujours été heureuse, du moins el'e avait été exempte de honte.
Aussitôt le signal est donné. L'armée anglaise marche en bon ordre , et franchit un marais terminé par un fossé, à cinq cents pas de l'armée écossaise. Celle-ci,
de son côté , s'avançait ea colonnes serrées ; mais les montagnards observèrent avec un pressentiment funeste que le ciel , qui leur avait été si favorable à Falkirk, semblait se déclarer contre eux. En effet, un de ces orages si fréquents en celte saison vint tout à coup à éclater; le vent souffla avec violence du nord-est, et lança aux visages des montagnards une neige mêlée de pluie. Les Anglais sentirent encore redoubler leur ardeur, et déjouèrent tous les efforts tentés par Charles- Edouard pour tourner leur position.
Le prince, remarquant que les Anglais avaient l'avantage du terrain et du vent, eût voulu voir leurs colonnes s'ébranler les premières. Pour les décider à l'attaquer, il fît commeacer la canonnade par ses artilleurs , qui , calculant à faux la distance , firent si peu de mal aux tt oupes du duc de Cumberland , que celui-ci affecta d'abord de ne pas y faire attention. Mais bientôt les batteries anglaises ripostèrent avec plus d'effet; un homme fut tué à côté de Charles-Edouard; des rangs entiers furent emportés par les boulets. Ces ravages firent impression sur les montagnards, qui, voyant tomber un grand nombre des leurs, s'impatientaient de ne pas recevoir le signal de marcher en avant.
Enfin Charles- Edouard envoya un aide de camp porter à lord Georges Murray l'ordre d'avancer; l'aide de camp fut tué par un boulet avant d'avoir accompli sa mission. Mais Murray l'avait deviné , et il allait donner le signal de l'attaque générale, quand lady Mac-Intosh (car il y avait plusieurs femmes qui combattaient dans l'armée du prince), voyant tout son clan frémir de colère, fit un
gest^, et à l'instant les Mac-Intosh , se détachant du centre de la première ligne, fondirent les premiers à travers la neige et la fumée sur les Anglais. Les clans d'Athole et de Cameron , les Stuarts , les Farquharsons et les Macleans sui\irent de près les Mac-lntosh en poussant un cri de guerre terrible , qui s'éleva au - dessus du fracas de la mousqueterie et du canon ; les MacdonalJs ne répondirent pas à l'impulsion des autres clans , et l'attaque, quoique furieuse, manqui d'ensemble. Cependant le premier raig des Anglais fut renversé par le clioc impétueux des montagnards; mais ceux-ci tombèrent en même temps percés par les baïonnettes de leurs ennemis. Alors le second ra^g d^s Anglais ouvrit un feu croisé, presque à bout portant, sur ceux des montagnards qui s'avançaient au secours des premiers ; cette décharge meurtrière porta le désordre dans les rangs des assaillants, qui commencèrent à reculer. Les Macdonalds firent alors une décharge mal nourrie, et battirent eux-mêmes en retraite. Leur chef seul, son neveu et son écuyer, se firent tuer poar ne pas survivre à la honte de leur clan.
Charles-Edouard , voyant sa première ligne repoussée, comptait encore sur la valeur de ses régiments des basses terres et des Français. Il allait se mettre à leur tête pour arrêter l'infanterie anglaise , lorsque les piquets du Royal -Irlandais firent reculer les dragons de Cobham , qui commençaient à poursuivre les Macdonalds. On put croire que les montagnards allaient se rallier ; mais comme si toute leur fougue s'était épuisée dans leur premier choc, au lieu de fondre sur les dragons qui com-
mençaienl à tourner bride , et dont la fuite eût jeté le désordre dans les régiments anglais , ils lâchèrent pied en voyant s'avancer en bon ordre la masse compacte de l'infanterie ennemie. Eq vain Charlf s-Édouarrl, accourant au milieu d'eux, leur criait-il : « Courage, mps enfants! il dépend encore de nous de vaincre ! » Il n'en recevait pour toute réponse que ce cri lugubre, par lequel les montagnards expriment leur désespoir : « Oclion ! ochon ! Hélas ! hélas ! »
Ceprndant Charles - Edouard , entouré de fuyards, restait immobile sur le champ de bataille; il versait des larmes de rage et de désespoir, et semblait résigné à la mort. Lord Elcho s'approcha de lui : « Prince, dit- il, encore un effort! » Mais les officiers irlandais entraînèrent lord Elcho et le prince couvert de sang et de poussière.
La déroute fut complète : heureusement la cavalerie anglaise ayant fait halte au moment où elle allait envelopper le reste de l'armée jacobite et poursuivre les fuyards, ceux-ci se partagèrent en deux troupes inégales, dont l'une prit la route d'Iuverness, et l'autre, tournant au sud-ouest, traversa la rivière de Naïrn et se dispersa dans les montagnes.
La cavalerie légère du duc de Cumberland se mit à la poursuite de ceux qui se dirigeaient [sur Inverness, et tous les montagnards qu'elle put atteindre furent impitoyablement égorgés. [Déjà l'ennemi approchait des faubourgs , lorsque le marquis d'Éguilles , rassemblant tous les Français qui avaient pris la même direction , protégea la fuite des derniers montagnards, et, faisant croire aux
Anglais qu Inverness était en état de défense , il envoya au duc de Cumberland un officier avec un tambour pour offrir de capituler. Il fut reçu prisonnier de guerre avec tous les officiers et soldats étrangers. Plusieurs Irlandais passèrent pour être de sa suite , et furent compris dans la capitulation (1).
Charles -Edouard, toujours entraîné par ses fidèles officiers , traversa le Naïrn au gué de Pâlie , et , divisant sa suite en divers détachements qui prirent différentes routes, il se dirigea vers le manoir de Gortulez, qu'il avait indiqué pour lieu de rendez- vous à ses amis.
(1) Mémoires et correspondances du marquis d'Éguilles. — M.Amédée Pichot, Histoire du prince Charles-Edouard, t. II, p. 213 et suivantes.