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CHAPITRE XII

Cruauté du duc de Cumberland après sa victoire. — Arrivée du prince à Gortuleg. — Lord Lovât. — Désespoir de ce vieillard. — Arrivée de l'escorte du prince. — 11 consulte ses officiers. — Tous sont d'avis qu'il doit se rapprocher des bords de la mer. — Le prince licencie son escorte. — Arrivée à Invergary. — Edouard Burke. — Arrivée à Aclmacarrie. — Lassitude du prince. — Fuite dans le pays des Camerons. — Ils abandonnent leurs chevaux. — Arrivée dans le canton de Moidartp. — Nouvelles de lord ilurray. — Il rallie une partie de l'armée à Badenoch. — Charles -Edouard refuse de se joindre à lui.

— Il se propose de se retirer dans les Hébrides. — Poursuites actives du duc de Cumberland. — La chasse aux rebelles. — Dévastations et cruautés des soldats du duc. — Arrestation des principaux chefs. — Recherches pour trouver Charles-Edouard. — Les personnes qui entourent le prince se dispersent. — Use réfugie dans une forêt. — Rencontre de Donald Mac-Leod. — Il s'embarque avec lui et quelques-uns de ses compagnons. — Tempête. — On aborde à l'île de Benbecula.

— Le palais et le repas royal. — On se remet en mer pour gagner l'île de Lewis.— La tempête les rejette sur l'ile de Glass.— Arrivée à l'île de Lewis. — Mauvaises dispositions des habitants de Stornoway.

— Efl'roi d'Edouard Burke. — Le prince le rassure. — Garde-robe du prince et de ses compagnons. — Départ de Lewis. — Apparition de quatre vaisseaux anglais. — On se réfugie dans l'îlot d'Iffurt. — Retour à Glass. — Ils en sont repoussés par des voleurs. — Le calme. — La trace des fugitifs est signalée. — Poursuites de deux navires anglais. — Retour à Benbecula. — Extrémités où est réduit le prince.

— Entrevue avec le chef de Clanranald. — Niel Macdonald, surnommé Mac-Eachay (le serviteur fidèle). — La petite maison de Corodale. — Nouvelles de Lochiel et de Murray de Broughton, — Séjour à South-Wist. — Lady Clanranald et lady Margaret Macdonald.

— Le mendiant dénonciateur. — Le prince recommence à errer d'une île à l'autre. — Redoublement d'activité dans les poursuites. — Impossibilité d'y échapper. — Flora Macdonald. — Sa première entrevue avec Charles-Edouard. — Dénûment et misère du prince. — Elle

forme le projet de le délivrer. — Manière adroite d'obtenir un passeport.— Déguisement du prince. — Ses souffrances pondant son séjour à Long-lsland. — Son départ avec Flora et Niel Macdouald .

La victoire du duc de Cumberland était complète; mais il la souilla par des cruautés inouïes , que les partisans de la maison de Hanovre ont vainement essayé de pallier, en disant que ce n'était point ici une guerre ordinaire, mais une rébellion qu'il fallait étouffer à tout prix. Les soldats anglais , sur l'ordre de leur général , achevaient les blessés sur le champ de Bataille et mutilaient les morts : « Ils trempaient les mains dans les fl'Jt^ du sang, et s'en jetaient les uns aux autres les éckboussures, comme des écoliers jouant quelquefois avec l'eau des ruisseaux. » Uû des officiers anglais avoue luimême, dans la relation qu'il a écrite de cttle journée, c( qu'ils ressemblaient plutôt à des bouchers qu'à des soldats chrétiens. »

Le duc et son armée entrèrent enfin à Invernes» ; mais tout en arrivant il lit pendre un certain nombre de ses prisonniers, après un simula Te de jugement militaire. Le len lemain , les Anglais retournèrent sur le champ de bataille, pour voir si quelques blessés qu'ils avaient laissés à dessein tout nus et exposés aux intempéries de l'air avaient survécu. Quelques-uns respiraient encore; ils furent égorgés. Le surlendemain, on fît une perquisition exacte dans les chaumières voisines où l'on pouvait supposer que quelques malheureux blessés avaient cherché jn retuge. Uu en trouva effectivement quelques-uns, qui furent impitoyablement massacrés. D'autres s'étaient

trahies dans une. espèce de grange à bestiaux , où des bergers compatissants avaient osé panser leurs blessures. Les portes furent fermées en dehors sur les Highlanders el sur ceux qui en avaient eu pitié ; puis, la grange ayant été cernée afin que personne n'échappât , elle fut livrée aux flammes.

Dix-neuf officiers des clans avaient é'é reçus dans la cour d'une ferme de CuUoden-Ilouse , après avoir erré tout sang-ants dans un bois voisin pendant deux jours : ai tachés avec des cordes et durement secoués sur une charrette, ils furent conduits contre un mur d'enclos et fusillés , et leurs meurtriers leur brisèrent encore le crâne avec la crosse de leurs fusils; un seul survécut par h^isard à cette boucherie , et fut déhvré par le comte de Kilmarnock, qui, passant de ce côté, entendit des gémis^ements.

TlI fut , pendant les premiers jours , le sort de ceux qui tombèrent entre les mains des vainqueurs. La plupart de ceux qui leur échappèrent ne furent guère plus heureux ; car, ch issés dans les campagnes comme des bêtes fauves , après des privations et des souffrances atroces, ils finissaient par tomber sous une balle ou sous des coups de baïonnette , ou bien on les jetait en prison , on leur faisait subir une espèce de jugement, et on les envoyait àTéchafaud.

Charles-Edouard, entraîné, comme nous Tavons dit, par des officiers irlandais , avait abandonné le champ de bataille quand tout espoir de résistance eut été perdu ; il gagna, toujours accompagné des m^mes officiers, le manoir de Gortulcg, habité par le vieux lord Lovât,

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chef du clan des Frasers, dont le fils, à la tête de son clan , avait combattu à Culloden. Le piince espérait nonseulement trouver un asile sûr dans ce château , mais il avait compté sur l'expérience et sur le génie plein de ressources de ce vieillard pour en recevoir d'uliles conseils dans la fâcheuse extrémité où il était réduit. Mais le malheureux vieillard fut tellement abasourdi par la nouvelle du désastre de Cullcden , qu'il ne répondit au prince que par des lamentations et des cris de désespoir. Il voulait mourir, disait-il, et il demandait comme une grâce à ceux qui l'entouraient de lui trancher la tête. — Tout le monde était consterné d'une telle douleur et gardait le silence. — Charles-Edouard seul efsaya de le calmer en lui parlant de la bravoure de son fils et des Frasers.

Les paroles du prince parurent adoucir un peu ce violent désespoir, et hidy Gortuleg, pour faire diversion , invita Son Altesse à accepter quelque nourriture et à prendre un peu de repos. On se rappelle que Charles- Edouard avait passé la nuit dans une tentative d'expédhion qui n'avait pas réussi , et qu'au retour, au moment même oià il se piéparait à prendre son repas du matin , il avait fallu monter à cheval et songer à livrer bataille. Il accepta donc l'offre de lady Gorluleg, mangea à la hâte une aile de volaille , et dormit une heure ou deux d'un sommeil agité.

A son réveil , il vit arriver une partie de son escorte. Entouré de ses fidèles serviteur s , Charles-Edouard délibéra avec eux sur le parti qu'il avait à prendre. 11 tenta encore une fois d'appeler le vieux lord Lovât à ce conseil; mais celui-ci n'était pas encore remis de la

secousse violente qu'il avait éprouvée , et il ne prit aucune part à la délibération, xiprès quelques débals, on convint que Gortuleg était trop proche des troupes anglaises pour que le prince pût y rester en sûreté, et qu'il serait plus prudent de se diriger vers les bords delà mer. Cet avis, dicté par la prudence, fut accueilli à l'unanimité. Le prince, en y souscrivant, comprit avec douleur que ses plus zélés partisans regardaient sa cause comme perdue; son rôle de prétendant avait cessé, et il allait commencer celui de prince fugitif. Dans sa nouvelle position, il ne pouvait garder une escorte aussi nombreuse sans danger pour elle et pour lui; aussi il crut devoir la licencier en ces mots : « Messieurs, avec tant de braves gens autour de moi, je ne saurais m'accoutumer au rôle de fugitif; et d'ailleurs je n'ai pas d'argent. Que chacun s'occupe de sa sûreté particulière. Mais, ajoutat-il en essuyant une larme, si vous et moi parvenons à gagner une terre étrangère , j'userai du peu de crédit que j'y trouverai pour vous obtenir du service et un grade digne de chacun de vous. «

Après ces pénibles adieux , Charles re garda auprès de lui que sept compagnons; et, montant à cheval, il prit la route d'Invergary, résidence du chef d'un clan des Macdf n ilds. Il arriva deux heures avant le jour sur les bords du lac Gary, près du mmoir où il voulait se rendre. Un vieux montagnard était resté seul dans la résidence de son cbef , et il reçut les fugitifs sans les connaître. Le prince dormit tout habillé dans ce manoir solitaire, où il y avait une telle rareté de provisions, qu'il n'y eut pour apaiser sa faim que deux saumons pris ('ans le (îary

par Éiouard Burke, dome^ique d'Alexandre Mac-Leod, qui s'était attaché à lui. Cet Edouard Buike, serviteur intelligent, et qui connaissait la contrée, devint le guide de la petite troupe. Il changea d'habits avec Charles- Edouard avant de quitter luvergary, pour se rendre dans le pays de Lochiel. Ils frappèrent le soir, sur les neuf heures, à la maison d'Achnacarrie, habitée par un Cameron , qui leur donna l'hospitalité. Telle était la lassitude du prince , qu'il s'endor nit sur sa chaise pendant que Buike lui déboutonnait ses guêtres. Mais le lendemain, le bruit se répandait déjà que le clan ennemi des Campbi^^ Us s'avançait vers le Lach - Arkaig , sur lequel est situé Achnacarrie. Les fugitifs, accompagnés de leur hôte, se retirèrent à l'extrémité du pays des Camerons , où ils furent bien accueillis dans le hameau de Mewbil.

Après avoir vainement attendu pendant près d-i vingtquatre heures des nouvelles de leurs amis, ils s'éloignèrent du côté d'Oban, obligés d'abandonner leurs chevaux; car désormais il n'y avait plus de route, il leur fallait continuellement franchir des torrents et gravir des rochers escarpés. Ils restèrent cachés dans une cabane sur la Uirière d'un bois; et, le 20 avril, Charles- Édouird, traversant de nouvelles montagnes, parvint avec ses trois compagnons jusqu'au petit viilage de Glenbiasdale, dans le canton de Moidarts , oii il avait débarqué plein d'espérance quelques mois auparavant. Ce fut là que plusieurs proscrits vinrent de nouveau se réunir à lui , et qu'il apprit que plus de mille hommes dévoués l'atten laient à Badenoch, sous les ordres de lord Georges Murray, qui les y avait ralliés. Il reçut en même temps

un ageut de celui-ci qui engageait le prince à venir le rejoindre.

Il tint conseil à ce sujet avec les fidèles amis dont il était entouré ; tous opinèrent qu'il fallait que le prince se réservât pour des temps meilleurs, et qu'il se retirât dans les Hébrides , où il trouverait facilement un asile jusqu'à ce qu'il pût s'embarquer sur un vaisseau français qui le ramènerait sur le continent. Sullivan , qui haïssait Murray, alla plus loin : il soutint que sa proposition était un piège, et que lord Georges était un traître prêt à livrer le prince à ses ennemi-. Charles -Edouard, sans ajouter foi à l'opinion de Sullivan, était prévenu depuis longtemps contre lord Georges Murray, à qui il attribuait la funeste retraite de Derby. Il lui fît répondre que, « ne voulant pas prolonger la campagne, il licenciât les troupes réu lies à Badenoch, et qu'il pourvût pour lui-même à sa sûreté. Charles - Édouar l ne songea plus dès lors qu'à gagner les Hébrides , et il attendit pendant quatre jours un montagnard nommé Donald Mac-Leod, qu'on avait envoyé chercher à l'île de Skye , pour lui servir de guide dans cf^t archipel.

Tandis que le prince achevait de licencier son armée , le duc de Cumberland s'occupait sans relâche d'en poursuivre et d'en anéantir les débris. Les régiments anglais et les soldats de milice, divisés en détachements plus ou moins nombreux, furent échelonnés de manière à traquer, pour ainsi dire, les victimes. Alors commença, s lo 1 l'expression d'un historien, « la chasse aux rebelles. » Après une proclamation qui invitait tous les jacobites à remettre leurs armes et à se livrer eux-mêmes

à la merci du roi , le duc de Cumberland fit marcher sa justice militaire dans tous les cantons oii elle put pénétrer. II quitta Inverness, et vint établir son camp sous les remparts du fort Augustus. Ce fut le point central d'oii ses soldais allèrent dans tous les sens porter le fer et la flamme sur le territoire des montagnards. Les habitations étaient incendiées , et tout homme qui fuyait à l'approche de la dévastation était par ce seul fait convaincu de rébellion, poursuivi et exécuté. Les troupeaux étaient enlevés et conduits au camp; les malheureux propriétaires, leurs femmes ou leurs enfants orphelins les suivaient quelquefois , espérant en recouvrer une partie en touchant le duc par le spectacle de leurs misères ; on les laissait mourir de faim à côté de leurs bestiaux égorgés. Bientôt les horribles malédictions des fanatiques presbytériens furent réalisées : à dix lieues à la ronde , dans ces vallons dépeuplés , « on eût cherché vainement la fumée d'un toit, et on eût écouté vainement pour entendre un coq chanter (I). »

Pendant qu'on portait la dévastation et la ruine dans les campagnes , les prisons se remplissaient de tous les chefs et des officiers que leur rang dans l'armée jacobite désignait aux angoisses plus longues d'un procès en trahison, et à la hache des bourreaux anglais. Les premiers arrêtés furent le comte de Cromarty, le comte de Kilmarnock , lord Lovât , lord Balœerins et une foule d'autres.

II paraissait bien difficile que le plus illustre de tous ces fugitifs ne tombât pas entre les mains de ses vaiu-

(I) M. Amédée Vichot, Hist. (In pn'tice Chnr/es-Édounnt, t. II, p. i'M.

queiirs. Le duc de Cumberland avait juré de s'en emparer mort ou vif. « Messieurs , disait-il à ses agents , point de prisonniers : vous me comprenez?» Et, pour exciter encore leur zèle, il leur rappelait que la tele du prétendant était mise à prix moyeunant trente mille livres sterling (sept cent cinquante mille francs de notre monnaie), somme énorme pour cette époque, et que l'on regardait comme une tentation irrésistible pour la pauvreté écossaise. Aussi les limiers de la persécution parcouraient l'Ecosse en tous sens pour chercher les traces d'une si riche proie. Nous allons voir que de fatigues et de dangers eut à supporter celui qui était l'objet de cette poursuite acharnée pour dépister ses persécuteurs.

Depuis quatre jours , Charles-Edouard attendait celui qui devait lui servir de guide et de pilote. Tout à coup le bruit se répandit qu'un nombreux détachement d'ennemis approchait; tous ceux qui entouraient le prince se dispersèrent, et le prince lui-même s'était réfugié dans uoe forêt, où il errait tristement, lorsqu'il aperçut UQ vieux montagnard qui s'avançait de son côté. Par un heureux pressentiment il devina que c'était le guide qu'il attendait. « N'êtes -vous pas de l'île de Skye, lui dit-il, et ne vous nommez-vous pas Donald Mac- Leod de Guatergill? — Oui, répondit le montagnard. — Eh bien, reprit Charles, c'est moi qui vous ai mandé : vous voyez devant vous votre prince qui se jette daus vos bras et vous confie sa destinée. » Longtemps après le vieux insulaire ne pouvait répéter sans verser des armes les circonstances de celte première entrevue avec

un prince qui n'avait plus d'autre grandeur que celle de l'infortune.

Prévoyant, par quelques signes à l'horizon, qu'un orage se préparait, le vieillard supplia Charles-Edouard de <lifférer son voyage jusqu'au lendemain; mais le prince redoutait plus ses ennemis que les éléments, et il voulut partir le toir même, 24 avril, dans un biteau découvert à huit rames. x^.vec lui se trouvaient Sullivan, O'Neil, Edouard Burke et sept autres fugitifs;; Donald Mac-Leod, faisant l'office de pilote, était assis au gouveruoil. Mais à peine étaient-ils en mer, que le présage du vieil insulaire s'accomplit : une affreuse tempête vint soidtver les vagues; la pluie, qui tombait par torrents, les ténèbres de plus en plus épaisses , le manque de boussole et de pompe, faisaient craindre que la barque ne fut engloutie ou jett'e sur les plages de l'île de Skye, une d<s plus considérables des Hébrides, où des patroui les nombreuses d'ennemis veillaient sans cesse sur le rivage. En dix heures, la tempête avait fait parcourir un espace de plus de cent milles à la barque. Elle aborda au point du jour à l'île Benbecula, située entre les deux îles de Wist, et qui forme avec elles ce qu'on a; pelle Long-Island , la Longue-Ile, parce qu'en effet ces trois îles avec quelques autres îlots semblent n'en former qu'une seule réparée par d'étroits canaux.

On chercha en débarquant un abri pour mettre le prince à couvert, et l'on ne trouva qu'une vacherie sans porte ; ce fut là son palais. Sa couche consista en un peu de paille recouverte d'un lambeau de voile, et le banquet royal se composa de farine d'avoine délayée dans l'eau

et de crabes pêches entre les rochers. Le lendemain cependant, Charles -Edouard et sa suite firent un meilleur souper avec quelques tranches de viande provenant d'une vache égarée que ses compagnons avaient tuée et dépecée aussitôt.

La tempête dura encore quatorze heures, et ce fut seulemeiit le mardi 29 avril que Charles -Edouard et ses fidèles compagnons purent quitter cette île , presque déserte, pour se ùiri-ger sur celie de Lewis, dans le port de laquelle ils avaient l'espoir de trouver un navire français ou autre qui pourrait les conduire sur le continent; mais une nouvelle tempête repoussa la barque jusqu'à l'îlot de Glass , à quarante milles de Benbecula et à une égale distance du port de Lewi?.

Les fugitifs, se défiant des sentiments de la population de Glass, se donnèrent pour des marchands qui avaient fait naufrage en se rendant aux Orcades. Sullivan prit le nom de Saint-Clair, et le prince passa pour son fils, lis reçurent i'hospi'aiité chez un fermier, Donald Campbfcil , qui prêta son bateau à Donald Mac- Leod pour aller à la découverte jusqu'à Stornoway, nom du port de Tîle de Lewis. Il ne tarda pas à donner de ses nouvelles , et il pressa Charles-Edouard de venir le joindre. Le 3 mai, le prince partit; mais le vent contraire le força à débar ,uer à trente milles plus loin que Stornoway, où il fallut se rendre à pied. Égaré par son nouveau guide, Charles-Edouard n'arriva que le 5 au soir à la pointe d'Ayrnich, à un mille de Stornoway, et n'osa pas aller plus loin sans avoir fait prévenir Donald Mac-Leod. Celui-ci accourut en toute hâte avec des pro-

"visions, mais de tristes nouvelles. Les habitants de Storno^vay, avertis de l'approche du prince par un zélé ministre presbytérien de Tîle de Wist , l'atteûdaient avf c des intentions hostiles; Donald avait d'abord essayé de persuader à ces insulaires que le prince était hors d'élat de leur nuire, comme on le leur avait dit; mais les voyant incrédules , il en appela à leurs craintes mêmes en les menaçant de la vengeance des Français et des partisans des Sluarts, s'ils manquaient envers lui des égards dus à son rang et à son malheur. Ramenés à Jes intentions plus pacifiques, ils s'engagèrent à feindre d'ignorer que le prince fût si près d'eux, mais à condition qu'il s'éloignerait au plus vite. Mac-LeoJ, après avoir donné ces renseignements à Charles-Edouard, le fit entrer avec sa suite dans la maison deMac-Kenzie de Kildun pour y passer la nuit, annonçant qu'il viendrait les prendre le lendemain de bonne heure pour fuir dans une autre direction.

Charles-Edouard engagea Edouard Burke, chargé de la cuisine, à s'occuper promptement de leur frugal souper, afin qu'ils pursent reposer quelques heures avant leur départ. Mais Burke, effrayé des dispositions des habitants de Stornoway, proposa de se retirer dans les marais plutôt que de passer la nuit dans cette maison. « Mon ami , répondit le prince , si vous avez peur, vous gâterez notre souper. Si c'est moi qui vous inquiète, soyez tranquille, on ne me prendra jamais en vie, et malheur à celui qui m'approchera le premier I Mais chaque chose a son tour : c'est le souper maintenant qui est le plus pressé. »

Au moment de se coucher, le prince eut la fantaisie de faire un inventaire de sa garde-robe et de celle des quatre compagnons qu'il avait encore avec lui : il se trouva qu'ils n'avaient plus que six chemises entre eux cinq.

Dès que le jour parut, le bateau dans lequel Charles- Edouard était venu à Lewis fut mis en mer; après une navigation de quelques heures, on aperçut quatre navires anglais. A cette vue les fugitifs s'empressèrent de chercher un refuge dans la petite île d'Iffurt , près d'Harris. A leur approche, les pêcheurs, seuls habitants de celle île, les prenant pour les hommes des équipages anglais chargés de presser (1) des matelots, se retirèrent effrayés dans l'intérieur des terres, leur abandonnant sur la plage les poissoas qu'ils faisaient sécher.

La présence des vaisseaux anglais retint les proscrits quatre jours entiers dans une hutte sans toiture. De là ils se rendirent de nouveau à Glass, et en furent repoussés par quBtre voleurs qui voulaient s'emparer du bateau. Retenus en mer par un temps calme, ils eurent pour toute boisson l'eau salée , dans laquelle ils mêlaient quelques gouttes d'eau-de-vie. Ils rôdaient d'une baie à une autre le long de cette suite d'îles comprises sous le nom généval de Long-Island, quand leur trace fut signalée.. Bientôt le Long-Island fut investi par plusieurs

(1) Un des moyens usités en Angleterre [jour recruter la marine royale consiste, dans les cas urgents, à enlever de force tous les habitants des eûtes qui paraissent susceptibles, par leur âge et leur constitution, de devenir marins. Ce mode de recrutement se nomme presse.

navires de guerre , tandis que mille hommes de milice faisaient à terre les perquisitions les plus rigoureuses. Pendant trois heures entières un vaisseau donna la chasse au bateau de Charles-Edouard , qui ne lui échappa qu'à la faveur des rochers de l'île d'IIarris; mais à peine ce danger fut-il évité, qu'un autre bâtiment de guerre se mit à la poursuite de la frêle embarcation , et la serra de près jusqu'à Benbecula. Le prince aborda dans cette île pour la seconde fois, et dès qu'il eut touché la terre, une violente tempête s'éleva et dispersa tous les navires qui cernaient la côte. « C'en est fait ! s'écria-t-il, la Providecce a décidé que ma vie n'aura rien à redouter du fer anglais ni de la mer. »

Charles-Edouard et ses compagnons n'eurent d'abord pour toute nourriture que les coquillages qu'ils ramassaient sur le bord de la mer, et pour toute habitation qu'une hutte doLt la porte était si basse et le seuil si enfoncé dans le sable qu'il fallut ramper pour y entrer. Réduit à cette extrémité, Charles-Edouard résolut de faire appel au dévouement des partisans qu'il avait dans ces parages , mais à qui il n'avait pas encore osé s'adresser de peur de les compromettre. Il savait que le vieux chef Clanranald, dont le fils avait combattu à CuUoden, habitait Long-Island. Il lui envoya son fidèle Burke pour l'inviter à une entrevue, et il chargea Mac-Leod d'aller dans le Lochaber avec des lettres pour Lochiel et le secrétaire Murray de Broughton.

Clanranald se rendit la nuit suivante auprès du prince. U était accompagné du précepteur de ses enfants, Niel Macdonald, surnommé Niel Mac-Eachan (le serviteur

fidèle). Ils furent émus de pitié en reconnaissant Charles- Edouard couché dans une espèce de tanière comme une bête fauve. Ses vêtements étaient en lambeaux; Clanranald lui procura de nouveaux habits, et le fit conduire dans une petite maison de campagne située à Corodale, petit vallon au centre de South-Wist. Le prince déclara à Niel Macdonald, qui lui avait servi de guide et qui était resté avec lui, que sa nouvelle demeure lui semblait un palais en la comparant aux huttes et aux caveraes qui lui avaient si souvent servi de demeure.

Au bout de dix-huit jours, Mac-Leod rejoignit le prince, apportant des lettres de Lochiel et de Murray de Broughton. Le premier donnait au prince quelques paroles de consolation, et lui marquait toujours l'attachement le plus dévoué. Quant au second, à qui Charles avait demandé de l'argent, il répondit qu'il avait à peine de quoi pourvoir à ses propres besoins.

Du reste, le séjour de Charles - Edouard à South- AVist fut une trêve bienfaisante apportée à ses souffrances. Ayant trouvé dans celte île presque autant de partisans que d'habitants, grâce à l'influence de Clanranald, il passa souvent la journée à la chasse ou à la pêche dans une entière sécurité, comme s'il eût été en France ou en Italie. Lady Clanranald et lady Margaret Macdonald veillaient à ce que rien ne lui manquât, avec cette sollicitude et ces attentions délicates qui n'appartiennent qu'aux femmes. Elles n'osaient pourtant pas, dans la crainte de le compromettre, venir le visiter elles-mêmes; mais elles avaient un intermédiaire actif,

intelligent et dévoué dans Niel Macdonald, attaché désormais à la fortune du prince , et qui devait le suivre plus tard en France , où sa famille était appelée à jouer un rôle si brillant (1). On va voir que ces précautions n'avaient rien d'exagéré.

Un soir que Burke avait préparé avec soin un daim tué par le prince, un jeune mendiant, attiré par l'odeur du repas , vint sans cérémonie s'asseoir à côté de Charles -Edouard pour en prendre sa part. Burke, plus sévère sur l'étiquette que le prince lui-mênoe, allait secouer rudement cet intrus effronté; mais Charles- Edouard le défendit en disant : « Mon ami , souvienstoi de l'Écriture, qui nous ordonne de nourrir ceux qui ont faim et de vêtir ceux qui sont nus; laisse manger cet homme, et puis tu lui donneras un vêlement pour se couvrir. » Burke obéit, et le prince ajouta : « Jamais nous ne devons permettre qu'un chrétien périsse faute de nourriture et de vêtements quand nous pouvons en empêcher. »

Le men liant fut peu reconnaissant ; il alla dénoncer comme suspects les inconnus qui lui avaient fait si généreusement l'aumône. Ils furent avertis à temps; mais il leur fallut recommencer leur vie errante d'une îie à l'autre pour revenir encore à South- Wist, et puis dans l'îlot voisin de Benbecula. Charles - Edouard y retrouva lady Margaret et lady Clanranald toujours aussi empressées à prodiguer leurs secours ingénieux

(I) Niel Macdonald avait fait autrefois ses études dans un séminaire eti France. Il s'y établit après l'évasion de Charles-Edouard. C'était le père de l'illustre maréchal MaclouaUl, duc de Tarente.

pour entourer le prince des précautions qu'exigeait sa sûreté.

Cependant c'étaient chaque jour de nouvelles alarmes, causées tantôt par les perquisitions des soldats de milice, tantôt par celles d'un certain capitaine Scott, ardent à stimuler leur zèle. Sullivan, Edouard Burke et Donald Mac-Leod avaient dû se séparer du prince, avec qui il ne restait plus que O'Neil et Niel Macdonald. En même temps que les patrouilles de terre redoublaient de vigilance, les croisières anglaises, plus nombreuses, surveillaient les côtes avec plus d'acti\ité. Il paraissait impossible aux proscrits de s'échapper de l'île, où ils étaient enveloppés de toutes parts. Mais la Providence envoya au prince un ange sauveur pour le soustraire au danger qu'il courait.

11 y avait alors dans l'île de South- Wist une jeune fille remarquable par sa beauté, mais plus encore par son esprit, sa modestie, sa piété et la bonté de son cœur. Son nom était Florence, ou plus familièrement Flora Macdonald; elle était fille de Macdonald de Milton de South- Wist, mort depuis plusieurs années, et dont la veuve, mère de Flora, avait épousé en secondes noces Macdonald d'Armadale, de l'île de Skye.

Flora avait reçu l'éducation bien simple des jeunes Écossaises de son rang; mais elle possédait quelque chose de plus solide que les agréments des éducations modernes : les piincipes de morale que donne une religion éclairée; le respect de soi, qui fait la sagesse des femmes, et les sentiments plutôt que les belles manières de la vraie noblesse. Les relations de sa parenté

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l'obligeaient souvent à faire quelques excursions de Skye, où habitait son beau-père, à Soulh-Wist, où elle allait visiter tantôt son frère à Milton , tantôt lady Clanranald à Ormacldde. Elle faisait ces petits voyages avec la liberté dont jouissent encore les jeunes filles de ce pays, soit seule, soit accompagnée d'une servante.

O'Neil avait souvent rencontré et remarqué Flora cliez lady Clanranald; il s'était bientôt aperçu que le récit des infortunes des proscrits l'intéressait vivement ; il savait, du reste, que toute sa famille était zélée jacobite, à l'exception toutefois de son beau -père, Ilugh Macdonald ; mais encore passait-il pour affecter plus de zèle pour la maison de Hanovre qu'il n'en ressentait réellement.

Un jour qu'O'Neil voyait Flora plus attendrie que d'ordinaire en l'entendant parler des périls qui menaçîient le prince fugitif, il lui dit : « Ce prince auquel vous donnez des larmes peut vous devoir son salut; les dames d'Ecosse ont beaucoup fait pour sa cause : vous ferez plus encore en l'arrachant de cette île, oii chaque jour sa perte devient de plus en plus inévitable. »

Flora demanda d'abord comment une jeune fille comme elle pourrait rendre un tel service ; mais bientôt son dévouement surmontant sa défiance d'elle-même, elle s'écria: « Dieu et le péril m'inspireront; procurez -moi une entrevue avec Son Altesse royale ! » O'Neil fit observer que telle était la position de son maître, qu'il était indispensable que ce fût miss Flora qui se rendît auprès

de lui, et il offrit de la coniuire; Flora exigea qae Niel Mcicdonald, le précepteur, l'accompagnât, et tous trois s'acheminèrent vers une espèce de caverne où l'illustre proscrit se tenait caché.

Quand Flora lui fut présentée, à peine pouvait -elle croire que ce fût là le prince doat on vantait partout la bonne mine et la beauté. Sa maigreur était extrême, ses yeux caves, ses vêtements souillés de poussière. Flora s'avança pour lui baiser la main, et Charles -Edouard se vit forcé de refuser cet hommage, car sa main était atteinte d'une éruption contagieuse. Flora, en voyant le dénûment et la misère du fils de ses rois, répandit d'abondantes larmes; elle lui remit, toujours en pleurant, quelques provisions et du linge blanc qu'elle avait apportés dans son panier. Charles-Edouard la remercia avec bonne humeur, et bientôt sa gaieté la força de sourire.

Flora le quitta, en promettant de revenir dès qu'elle serait sûre de l'exécution de son plan. Instruite désormais du secret de son asile, elle eut avec lui d'autres entrevues, mais à des intervalles de quelques jours, de peur d'éveiller les soupçons. Elle était toujours accompagnée dans ses visites par Niel Macdonald et par lady Clanranald , qu'elle avait mise dans la confidence de ses projets.

Le 25 juin, quand tout fut prêt et le jour du départ fixé, il s'agissait encore de se procurer un passe -port. Flora et Niel Macdonald s'avisèrent d'une ruse. Affectant un air de mystère en passant devant une compagnie de soldats, ils se firent arrêter. On voulut les

interroger; Flora refusa de se nommer, excepté au chef du poste. Or ce chef était justement Ilugh Macdonald, son beau-père, qui était capitaine d'une compagnie de milice. Il parut extrêmement surpris de trouver sa belle -fille détenue au corps de garde; et Flora, profitant avec adresse des regrets qu'il exprimait, déclara son intention de retourner à l'île de Skye avec un passe -port : « Je ne puis rester plus longtemps chez mon frère, £t je vais rejoindre ma mère; j'emmène avec moi M. Niel Macdonald , et une fille irlandaise , excellente fileuse, appelée Betty Burke. r) Le capitaine n'eut rien à objecter contre les intentions de sa bellefille. Il lui délivra un passe-port comme elle le désirait, en ayant soin d'y mentionner l'Irlandaise Betty Burke.

Munie de cette pièce importante , Flora se rendit chez lady Clanranald, et s'occupa avec elle de préparer le costume de la prétendue Betty Burke, et des autres choses nécessaires au voyage. Enfin, le 28 juin au matin, Flora, lady Clanranald et quelques affidés se transportèrent du côté du rivage, el faisant un détour, entrèrent dans une hutte à un mille de distance, où Charles -Edouard les attendait. « Il est impossible, dit une relation, d'exprimer tout ce que le prince avait souffert, pendant trois jours, sous ce malheureux rocher, où la p'uie entrait par plusieurs fissures; pour comble de tourments, un essaim de moucherons lui dévoraient le vidage et les mains à lui faire pousser quel-iuefois des cris aîl'rcux, malgré son incomparable pitieiice. Nid ne pouvait lui rendre d'autre service

que de faire couler à terre la pluie qui s'amassait dans les plis du manteau de tartan dont il cherchait à s'envelopper. »

A peine les nouveaux venus étaient-ils entrés, qu'un émissaire posté en sentinelle accourut les avertir que le général Camphell était arrivé à Ormaclade avec une nombreuse troupe de soldats. Lady Clanranald s'empressa de retourner chez elle pour les recevoir et les retenir, engageant le prince et Flora à s'embarquer au plus tôt. On se disposait à partir, quand on aperçut quatre bateaux pleins de soldats qui longeaient la côte. Il fallut se cacher derrière les rochers de la plage jusqu'à ce qu'on les eût perdus de vue. Charles-Edouard profita de ce temps pour revêtir le costume que miss Flora lui avait apporté, et qui consistait en une robe d'étoffe imprimée, avec une mantille à capuchon d'une couleur sombre. Enfin, le soir du vendredi 28 juin, Charles- Edouard quitta Long-Island, où depuis deux mois il avait échappé à tant de périls. Ses nouveaux compagnons étaient miss Flora Macdonald et Niel Macdonald. O'Neil avait en vain demandé la faveur de les suivre : Flora n'y avait pas consenti.

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