‹ Le Dernier des StuartsChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mort de l'empereur Charles VI. —Influence de cet événement sur l'Europe en général et sur le gouvernement anglais en particulier. — Le roi Georges prend parti pour Marie-Thérèse. — Mécontentement des Anglais. — Espérances des jacobites. — Comités eu Angleterre et en Ecosse. — Voyage de Drummond Mac - Gregor à Rome. — Les sept chefs jacobites d'Ecosse. — Arrivée à Borne du colonel Brett. — Propositions des comités anglais et écossais. — Jacques 111 envoie un plénipotentiaire à Paris. — Dispositions du cardinal de Fleury. — Elles sont arrêtées par sa mort. — Le successeur du cardinal repierd ses projets. — Le gouA'eiuement fraiçais engage Jacques 111 à envoyer à Paris son lils aine. — Résolution du conseil du ici Jacques. — Joie de Charles-Edouard. — Départ de Rome. — Arrivée du prince à Paris. — Préparatifs de l'expédition. — Alaimes des Anglais. — Une tempête submerge une partie des navires de l'expédition. — L'expédition est contremandée. — Charles-Édouaid se retire à Gravelines. — Lettre qu'il écrit à lord Sempill. — Démaiches infructueuses de cet agent. — Charles-Edouard se rend à Paris. — Il écrit à Louis XV. — Inutilité de ses démarches. — 11 se plaint à sou père des tracasseries qu'il éprouve. — 11 prend la résolution d'agir par lui-même.

Tandis que Charles -Edouard voyait avec douleur les Lelles aimées de sa jeunesse se consumer dans une triste uniformité, un événement qui allait changer la politique de l'Europe et entraîner une guerre générale \int tout à coup donner aux Stuarts et à leurs partisans l'espérance du létablissemtnt du trône légitime d'Angleterre. Cet événement était la mort de l'empereur Charles "YI , et , quoiqu'il ne parût pas au premier coup d'œil devoir exercer une inlluence directe sur les affaires

de la Grande-Bretagne, il était facile de prévoir que cette puissance, ou plutôt son gouvernement actuel se trouverait mêlé à la lutte qui allait s'engager entre les divers prétendants à la succession de l'Empereur.

Charles VI , avant sa mort , avait fait tout ce que la prudence humaine pouvait prévoir ipour prévenir ce conflit. Il avait réglé sa succession par un testament fameux connu sous le nom de pragmatique sanction; il instituait pour héritière universelle de tous ses États sa fille aînée, Marie -Thérèse. Cet acte avait été accepté durant sa vie par tous ses sujets, et ratifié par toutes les puissances de l'Europe; et cependant, à peine eut-il les yeux fermés qu'une foule de princes se hâtèrent de réclamer leur part de ce riche héritage. Le plus puissant de tous, celui dont les prétentions étaient les plus élevées, l'électeur de Bavière, se présentait en outre avec l'appui de la France. Georges II, roi régnant d'Angleterre , ne pouvait , en sa qualité d'électeur de Hanovre , rester indifî"érent à une querelle qui allait embraser toute l'Allemagne. Il prit parti pour Marie - Thérèse. Mais pour soutenir cette guerre il fallait à Georges II des troupes et des subsides. Le parlement anglais accorda tout ce qui lui fut demandé, malgré les vives réclamations de l'opposition , qui soutenait que les intérêts de l'Anglererre étaient étrangers à cette lutte, et qu'elle n'avait point à prodiguer son sang et son or pour une cause qui ne la regardait pas.

La dynastie de Brunswick n'avait jamais été trèspopulaire en Angleterre depuis son avènement; elle avait été imposée par le parti dominant au temps de la

reine Anne, plutôt en haine de la religion calholique que comme une dynastie nationale. Du reste, on avait donné à entendre qu'elle régnerait , et ne gouvernerait pas , et que romuipotence parlementaire serait toujours là pour empêcher les empiétements de la royauté nouvelle. Mais le parlement venait de se laisser entiaîner par rinfluence royale, et Georges II, encore plus électeur de Hanovre que roi d'Angleterre, ne dissimulait plus ses préférences pour l'Allemagne, aux dépens des finances des trois royaumes.

Les plaintes de Fopposition eurent un grand retentissement dans toute la Grande-Bretagne; elles suggéraient à tous les esprits cette réflexion, qui en était comme le corollaire: un îoi issu d'une dynastie nationale ne se serait pas engagé dans une guerre si contraire aux intérêts du pays. Les partisans des Stuarts, les jacobites,comme on les appelait, exploitèrent avec succès cette disposition des esprits. Ils trouvèrent dans l'Angleterre proprement dite un nombre considérable d'adhérents à la restauration de la famille déchue. Ce nombre fut ei.core plus grand proportionnellement en Ecosse, où le souvenir des anciens rois était plus populaire et plus vivace encore qu'en Angleterre ; puis ce pays espérait, avec le retour de l'ancienne dynastie, recouvrer son existence comme nation, existence qu'il avait perdue par l'acte d'union avec l'Angleterre. Quant à lli lande catholique , nous n'avons pas besoin d'ln^istel• pour faire comprendre avec quelle joie elle aurait vu sur le trône des princ<'S qui lui eussent rendu le libre exercice de sa religion.

Du désir d'une restauration on passa promptement aux moyens de la réaliser. Des comités s'organisèrent en Angleterre et en Ecosse pour reconnaître les forces du parti, prendre les mesures nécessaires et préparer le mode d'action le plus propre à assurer le succès. En Irlande, où l'on était assuré d'une adhésion unanime, on ne jugea pas nécessaire de former des comités.

Dans les premiers mois de Tanuée 1743, Drummond Mac-Gregor de Bohaldie se rendit à Rome, envoyé par le comité d'Ecosse, pour porter au roi Jacques VIII (1) une liste nombreuse de ses adhérents, en tête de laquelle figuraient sept des seigneurs les plus influents de TÉcosse, savoir ; lord Lovât, le duc de Perth, lord Traquair, sir James Campbell d'Auchinbreck , Camiron de Lochiel, John Stuart, et lord J. Drummond. Des seigneurs avaient formé entre eux , tant en leur nom qu'en celui de leurs adhérents, une association par laquelle ils s'engageaient à tout hasarder, à sacrifier au besoin leur vie et leurs biens pour le retour des Stuarts , pourvu que le roi de France leur prêtât le secours d'un corps de troupes. L'acte contenant cette délibération fut présenté au roi avtc la liste dont nous avons parlé.

A peine Bohaldie avait-il fait connaître au prétendant les dispositions de ses fidèles Écossais, que le colonel Brett arriva d'Angleterre, apportant, de la part du comité jacobite de ce royaume, une liste plus considérable encore que celle de Mac-Gregor. Mais, comme

(1) Nous rappelle.'ons uue fois pour toutes qu'eu parlant de Jacques comme roi d Ecosse, nous l'appellerons Jacques VllI, et comme roi d'Angleterre , Jacques III.

les Écossais, les jacobites anglais invitaient instamment le roi Jacques III à solliciter l'assistance de Louis XV. Dans le cas où les secours de la France seraient assurés, le comité écossais garantissait que vingt mille hommes seraient prêts à marcher, et le comité anglais annonçait une levée de boucliers encore plus imposante.

Malgré la répugnance de Jacques à se servir d'armes étrangères pour faire valoir ses droits, et le désir qu'il aurait eu d'être rétabli sur son trône , comme son oncle Charles H, par la seule volonté et les seuls efforts de la nation , il fut forcé de céder aux conditions exigées par les comités. 11 accrédita en conséquence Bohaldie comme son représentant auprès du gouvernement français, le chargeant de s'entendre en son nom avec le cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XY. Le cardinal parut entrer complètement dans les vues de l'envoyé du prétendant. Il parla même de mettre au service de la cause des Stuarts une armée de treize mille hommes, dont trois mille débarqueraient dans le nord de l'Ecosse, et dix mille le plus près possible de Londres, sous le commandement du maréchal de Saxe. Bohaldie, enchanté de cette promesse, se hâta d'en faire part à son maître à Rome, pendant qu'il en pressait à Paris l'exécution. Mais des retards imprévus, et la perte de la bataille de Dettingen, gagnée par Georges II sur l'armée française , firent différer de jour en jour celte expédition; elle était encore à l'état de projet quand le vieux cardinal mourut.

Bohaldie renouvela ses instances auprès du nouveau

ministre des affaires étrangères, M. Amelot, qui parut s'intéresser vivement à la cause des Stuarts. Il annonça confidentiellement à l'envoyé du prétendant que l'intention de Louis XY était de porter à quinze mille hommes les troupes auxiliaires destinées à cette expédition, mais que des raisons d'État forçaient de la] différer. Bolialdie retourna auprès du comité avec ces paroles , et les négociations continuèrent par correspondance (1).

Vers la fin de décembre 1743, un envoyé du gouvernement français arriva secrètement à Rome , apportant au prétendant la nouvelle que le roi de France était prêt à agir, qu'il reconnaissait Jacques III pour roi d'Angleterre, et qu'il l'engageait à envoyer son fils aîné le princes de Galles à Paris , pour s'entendre avec ses partisans et les ministres français. Le conseil de la petite cour exilée s'assembla aussitôt; on y rédigea un manifeste adressé par le roi Jacques Vlll à la nation écossaise (2), et une déclaration portant qu'en « l'absence

(1) M. Amédîe Pichot, Hist. du prince ChaHes-E lowtrd, t. I, p. 279

(2) Ce manifeste était adressé à la nation écossaise, parce que c'était en Ecosse que devait s'opérer le débarquement du prince Gharles-Édouard. Cette pièce, que son étendue ne nous permet pas de donner en entier, commence ainsi : « Jacques VIII, par la grâce de Dieu, roi d'Ecosse , d'Angleterre, de France et d'Irlande, défeaseur de la foi, etc. Ayant toujours porté la plus constante affection à notre ancien royaume d'Ecosse, d'où nous tirons notre royale origine, et où nos anoètres ont régné avec gloire pendant la plus longue succession dont puisse se vanter aucune monarchie ju^qu'àce jour, nous ne pouvons voir qu'avec le plus profond chagrin les maux que souffrent nos sujets sous une dominition étrangère et usurpée, etc. etc. » Suivent les promesses d'amnistie, de maintien du libre exercice de la religion protestante, mais en réservant auss le libre exercice de la religion catholique, la convocation d'un parlement national, etc. Cet acte, ainsi que la déclaration qui nomme Charles- ; Edouard régent, se termine ainsi : « Donné en notre cour à Rome, le aS' jour de décembre 1743, et la AS-^ de notre règne. Signé J. R. »

du roi, son fils Charles, prince de Galles, était nommé seul régent des royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. »

On peindrait difficilement la joie qu'éprouva le jeune prince en recevant ces nouvelles et l'investiture du pouvoir que lui confiait son père. Sa première pensée fut de remercier Dieu, qui lui accordait enfin la grâce de rentrer dans la patrie de ses ancêtres avec l'espoir de reconquérir l'héritage de ses pères. Ses rêves de gloire allaient enfin se réaliser; mais le secret était encore commandé à sa bouillante audace , car de ce secret dépendait en grande partie le succès de Texpédition.

Pour s'éloigner de Rome sans éveiller les soupçons des espions anglais qui surveillaient la cour de son père , il prétexta une partie de chasse au sanglier qu'il faisait tous les hivers au château de la Cisterna. Il sortit de Rome, le 9 janvier, au milieu d'une troupe de jeunes seigneurs qui l'accompagnaient ordinairement dans ces sortes d'excursions; puis, feignant une entorse qui le forçait de rester en arrière, il prit un déguisement, et courut en poste jusqu'à Gênes, où il s'embarqua sur une felouque espagnole qui l'attendait pour mettre à la voile. Trois jours après il débarquait à Antibes, montait à cheval et courait à franc- étrier jusqu'à Paris, où il arriva le 20 janvier. Il y trouva le maréchal de Saxe et les officiers qui devaient faire partie de l'expédition sous les ordres de ce grand capitaine. Tous furent enchantés des discours du jeune prince et de sa noble ardeur ; le maréchal, peu porté jusqu'alors à se charger du commandement de l'entreprise, fut séduit comme les

autres (1). Si le président de Brosses l'eût vu alors, il est probable qu'il aurait modifié le jugement qu'il en avait porté trois ans auparavant.

Les ministres de Georges II ne tardèrent pas à être instruits de la présence à Paris du fils de Jacques III; ils dénoncèrent ce fait à la Hollande comme une preuve de l'ambition de la France, et adressèrent de vaines réclamations à Louis XIV. Les préparatifs de l'expédition furent poussés avec vigueur. L'armée destinée à y prendre part se réunissait dans les villes voisines de Duokerque , où devait s'effectuer l'embarquement des troupes, et dont le port et la rade étaient df jà remplis de bâtiments de transport. Une flotte française composée de quinze vaisseaux de ligne et de cinq frégates, destinés à convoyer les transports et à protéger le débarquement, se montra aussi dans la Manche. La principale flotte anglaise était dans la Méditerranée, et il n'y avait à Spithead que six vaisseaux en état de tenir la mer. L'alarme s'était répandue rapidement dans les ports de la Grande- Bretagne et même jusqu'à Londres , quand les vents contraires forcèrent la flotte française à s'éloigner, et donnèrent le temps à l'amiral John Norris de réunir vingt et un vaisseaux de ligne et plusieurs frégates , qui vinrent dans les dune» surveiller le mouvement des transports de ûuukerque. Le 23 février, l'amiral anglais, averti que notre ûoUe était près de Dungeness, appareilla dans celte direction.

On profita avec empressement de Tabûeuce de la flotte

(1)M. Amédée Pichotj f[ist. du prince Char Us-Edouard, t. I, p. -279.

anglaise pour achever l'embarquement, auquel présidaient avec une égale ardeur le prince et le maréchal de Saxe. On était sur le point de mettre à la voile, lorsqu'il s'éleva une furieuse tempête qui dispersa les flottes anglaise et française, submergea plusieurs bâtiments de transport, et fit périr une partie des soldats déjà embarqués. Ce contre-temps arrêta tous les préparatifs ; l'expédition fut contremandée, le maréchal de Saxe reçut l'ordre d'aller en Flandre, oii sa présence était jugée nécessaire (1), et le prince fut invité à s'éloigner de la côte. Malgré cette invitation, Charles-Edouard, accablé de douleur, se retira à Gravelines avec Bohaldie , qui lui servait de secrétaire. Pendant son séjour dans cette ville, il garda l'incognito sous le nom de chevalier de Douglas, et ne cessa de négocier par ses correspondances et l'intermédiaire de ses amis pour obtenir de la cour de France de donner suite à l'entreprise si bien commencée. Il est resté de lui une lettre qu'il adressait à lord Sempill, un de ses agents à Paris; nous la donnons ici en entier, malgré son étendue, parce qu'elle révèle d'une manière tout à fait remarquable le caractère, les vues et les espérances du jeune prince.

Gravelines, 15 marsl74t.

« Votre lettre du 1 0 ne me fait que trop comprendre que les dommages causés par la tempête dans la rade de Dunkerque, n'ont pas été diminués dans les relations

(1) M. Amédée Pichot, Hist. du prince Charles-Edouard, 1. 1, p. 481.

qu'on en a faites à la cour. Il est vrai que onze ou douze vaisseaux ont été perdus ; mais j'apprends qu'il en reste assez pour transporter toutes les troupes qui ont été destinées pour l'Angleterre. Quelques hommes se sont noyés en faisant de trop grands efforts pour se sauver, ce qui m'afflige vivement; mais je ne saurais m'imaginer que ce qui vient d'arriver puisse détourner le roi trèschrétien de l'exécution d'une entreprise si glorieuse , et dont les suites seront si avantageuses à la France; car il est évident que le débarquement du corps de troupes que nos amis d'Angleterre ont demandé y renversera le gouvernement présent, malgré tout ce que nos malheurs ont donné de temps à l'électeur de Hanovre de faire pour sa défense ; après quoi le roi très-chrétien pourra régler la paix d'Europe suivant ses justes désirs, puisqu'il n'est point douteux que le roi mon père , rétabli sur le trône de ses ancêtres, n'agisse en cela, et en toutes choses essentielles, de concert avec un ami si généreux.

« Si quelques-unes des troupes qui ont été embarquées sont hors d'état de servir, et que l'expédition puisse avoir lieu avant qu'elles soient rétablies , il sera facile de les remplacer par celles qui sont dans le voisinage ; mais on m'assure que les bataillons qui ont le plus souffert sont ceux qui témoignent le plus d'ardeur pour le service de leur souverain dans cette entreprise...

« Des rapports bien différents de ceux qui m'ont été faits auront apparemment porté Sa Majesté Très-Chrétienne à me rappeler de la côte; mais je me flatte qu'elle ne trouvera pas mauvais que j'y reste jusqu'à ce que vous ayez représenté tout ce que je pense sur la situation

présente : je m'y suis déterminé avec d'autant plus de franchise, que je suis ici tout à fait inconnu, et qu'il n'y a pas le moindre soupçon à mon égard.

« Je ne puis envisager l'état actuel de l'Angleterre sans en être vivement touché, et sans avoir un désir ardent de délivrer la nation du joug sous lequel elle gémit. S'il y avait le moindre lieu de croire que ma présence sans un corps de troupes pourrait avoir cet effet, je m'y rendrais dans un canot, sans balancer un moment; mais vous savez que rien n'est possible dans ce pays -là sans une force capable de résister aux premiers efforts du gouvernement , et de donner le temps à la noblesse affidée de se rendre sous l'étendard royal; toute autre levée de boucliers ne ferait qu'appesantir le joug sous lequel nos amis gémissent, en augmentant le crédit et la réputation du gouvernement. Cette considération me retient et m'empêche de suivre les mouvements de mon zèle; mais je ne puis me résoudre à reculer, jusqu'à ce que vous ayez de nouveau pesé toutes les circonstances avec M. Amelot et avec le ministre de la marine, et jusqu'à ce que ces Messieurs aient eu la bonté de rapporter toutes vos réflexions, et celles qu'ils auront faites eux-mêmes, au roi leur maître. — Faites attention que c'est ici la première démarche que je fais dans le monde.

« Quoique le public ignore le lieu de mon séjour actuel, on saura que j'ai été près de celui où se faisait rembarquement. Si je me retire sans rien faire après d^ si btlles cspér.inces, toute la terre dira que les malheurs de ma famille restent attachés à toutes les générations et n'auront jamais de fin : ces propos, quoique mal fondés^, ne

laisseront pas de faire une certaine impression; nos amis en seront atfligés, et ils serviront à relever le courage de nos ennemis, que j'apprends avoir été presque abattus par la nouvelle de l'embarquement (1). Dans cette situation , je dois mettre tout en usage pour soutenir les espérances de nos fidèles amis ; et s'il est absolument impossible, dans les circonstances présentes, de transporter en Angleterre le corps de troupes qui y serait nécessaire, je crois qu'on ne peut mieux faire que tourner ses pensées du côté de l'Ecosse,

« Vous savez que les dispositions des sujets du roi mon père me sont connues depuis quelques années; et dès qu'on a été en état d'en donner une idée juste et satifaisante à la cour de France, je n'ai jamais douté que S. xM. T. C. n'eût la générosité de nous mettre en état d'eu profiler. Les avances qu'elle a bien voulu faire ont été telles que nous les avious toujours espérées de ses vertus vraiment royales ; ces avances auraient même trop prouvé au public son amitié pour des princes malheureux, si elles n'étaient continuées de façon à produire le grand événement qu'on a tout lieu d'en attendre. Mais votre lettre m'a rassuré là-dessus; je suis pénétré des bontés de S. M. T. C, et pleinement convaincu qu'elle ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Si vous

(1) Charles-Edouard avait été bien informé : la terreur que l'expédition de Dankerque avait occasionnée au gouvernement de Georges II avait été tel le, que l'acte i'habeas corpus fut suspendu; un grand nombre de persoaiif-s suspectes furent arrêtées ; à la loi sur les crimes de haute trahison on ajouta une cliuse qui étendait la pénalité sur la postérité des coupables; eufiu on réclama des États de Hollande un corps de six mille auxiliaires qu'ils s'étaient engagés à fournir en cas d'invasion.

trouvez donc que l'escadre de Brest soit jugée inférieure à ce nombre de vaisseaux que des contre-temps inévitables ont donné le temps au gouvernement anglais de ramasser pour faire parade, et qu'en conséquence le transport des troupes destinées pour l'Angleterre ne puisse point se faire avec la sûreté requise dans la saison fâcheuse où nous sommes; en ce cas, je vous charge de vous apphquer avec toute l'attention possible à faire connaître les avantages qui doivent résulter d'une expédition en Ecosse. H y a à Dunkerque bien plus de vaisseaux de toute espèce qu'il n'en faut pour transporter le petit nombre qui sera requis pour ce royaume, et il est essentiel, tant pour mon honneur que pour donner de la confiance à nos amis, que je sois à la tête des premières qui seront employées au service du roi mon père partout où ce puisse être, et surtout en Ecosse, d'où nous tirons notre origine, et où le gros de la nation nous a toujours été iuviolablement attaché. Je sais que les régiments irlandais [au service de France) m'y accompagneront avec joie; et si S. M. T. C. veut bien y ajouter deux bataillons français et un régiment de dragons démontés, je me rendrai, avec la bénédiction du Ciel, bientôt maître de cet ancien royaume, où je serai en état de former une armée qui occupera toute l'attention et toutes les forces du gouvernement d'Angleterre pour pouvoir me résister. Les dix mille armes et les munitions qui ont été destinées pour l'Angleterre, pourvu que l'on me donne quelques milliers de salures pour mes montagnards, me suffiront en Ecosse, jusqu'à ce que S. M. T. C. puisse commodément m'en envoyer davan-

tage. La somme d'environ quatre cent mille livres argent de France, qu'on demande pour mettre nos gentilshommes montagnards en état d'entrer en campagne avec leurs vassaux, les quatre sous par jour pour la paie des soldats de l'armée d'Ecosse, qu'on supplie S. M. T. C. de vouloir bien avancer pendant les premiers trois mois , et les petits armements dont le milord Mareschal a fait mention, tous ces articles ensemble ne monteront pas à la dépense qu'il faudra faire pour la prise ou la défense d'une seule bonne forteresse en Flandre, au lieu que l'entreprise en Ecosse, quelles qu'en puissent être les suites pour les intérêts du roi mon père , rendra du moins les efforts du gouvernement d'Angleterre bien peu considérables sur le continent pendant la campagne prochaine, j'ose même dire pendant que Dieu me laissera la vie.

« D'ailleurs il est visible qtie ma descente en Ecosse fera croire ou qu'on n'a jamais eu dessein de débarquer en Angleterre , ou que , n'y ayant point de concert et d'intelligence, on a été obligé de se rabattre sur un pays plus affectionné à la France et plus attaché à son souverain naturel : celte idée fera tourner tout le poids du gouvernement contre l'Ecosse, et facilitera le transport d'un corps de troupes avec le duc d'Ormond pour achever la ruine de l'usurpation présente dans toute la Grande-Bretagne.

« En d'autres circonstances, je serais charmé de faire la campagne dans une grande armée commandée par des généraux de réputation (1), et surtout dans quel-

(1) On voit par ce passage qu'on lui avait offert de prendre du service dans l'armée française pour la campagne qui allait s'ouvrir.

iO LE DERNIER DES STUARTS

qu'une des armées françaises, où les rois mon père, mon grand'père, et plusieurs princes de notre maison, ont autrefois acquis de la gloire; mais l'état actuel de la Grande-Bretagne, et l'attente des peuples auxquels je me dois, m'obligent de tourner toutes mes pensées de ce côté-là. Je le fais avec un zèle qui me porterait à entreprendre le rétablissement du roi mon père et la délivrance de ses sujets opprimés, avec le petit nombre de fidèles Écossais qui ont pu conserver leurs armes (1). Je sais que la plupart de nos montagnards se joindraient à moi, quand même ils me verraient arriver chez eux tout seul et sans appui. Ne me convient-il pas mieux d'aller périr, s'il le fallait, à la tête de ces braves gens, que de traîner une vie languissante et dans la dépendance ?

« La longueur Je celte lettre vous fera sentir combien je suis touché des accidents qui fout suspendre l'exécution de notre entreprise. Mais quoique je voie tous les inconvénients de ce retardement, et par rapport aux intérêts de S. M. T. C. et aux nôtres, je n'en suis point abattu, et ne le serai jamais tant que Dieu me fera entrevoir des moyens possibles pour parvenir aux justes fins que nous nous proposons...

« Signé Charles, P. »

Cette lettre nous fait connaître avec quelle justesse d'appréciation Charles - Edouard envisageait sa position. Il ne se laisse point aller à des espérances chimériques,

(1) Un désarmement général avait eu lieu eu Ecosse à la suite de rinsmreciion de 1715.

ni abittre par le désespoir. On voit , par plusieurs passages que nous avons soulignés, que déjoi sa résolution était formée d'entreprendre seul de reconquérir le royaume de ses pères , s'il ne pouvait obtenir de la France les secours qu'on lui avait promis.

Lord Sempill, agent fidèle et intelligent, à qui cette lettre était adressée, ne manqua pas de faire valoir auprès des ministres et de développer les raisons présentées par Charles-Edouard pour décider le gouvernement français à reprendre le projet d'invasion. Malheureusement, à cette époque, la cour de France était livrée aux intrigues d'un favoritisme scandaleux; ce n'était pas parce que tel ou tel projet était utile aux intérêts ou à la gloire du roi qu'il était adopté, mais parce qu'il plaisait à telle ou telle personne actuellement en faveur. Lord Sempill passa tout le reste de l'année en vaines sollicitations auprès des ministres. Le jeune prince, se persuadant que sa présence à Paris produirait plus d'effet que les démarches de son agent, se décida à venir solliciter en personne, quoi qu'il en coûtât à sa fierté. Mais il ne réussit pas mieux que son correspondant; il ne reçut que des réponses évasives et des promesses dont on éludait toujours l'exécution. Enfin , apprenant que le roi Georges, pleinement rassuré sur l'mvasion dont il était menacé , était parti pour le Hanovre , emmenant avec lui ses meilleures troupes, il écrivit à Louis XY la lettre suivante, datée de Paris le 24 juillet 1744 :

« Monsieur mon oncle , « Les sages précautions que Votre Majesté a prises en

me tenant caché depuis que je suis dans son royaume (1), et surtout depuis l'ouverture de la campagne , ont entièrement aveuglé le gouvernement présent de la Grande- Bretagne. On a non -seulement renvoyé les six mille Hollandais , mais on a même transporté en Flandre plus d'un tiers des troupes réglées qu'on avait auparavant jugées nécessaires pour contenir les peuples dans la sujétion de l'usurpateur. D'ailleurs ceux d'entre les bons sujets du roi mon père qui donnent le mouvement aux autres, et avec lesquels on avait concerté l'embarquement des troupes françaises, ces sujets fidèles, tant Anglais qu'Écossais, se sont comportés à cette occasion avec tant de prudence et de fermeté, qu'ils paraissent plus dignes que jamais de la confiance dont Votre Majesté les avait honorés. Ils m'ont renouvelé les assurances du zèle avec lequel ils étaient prêts à remplir les engagements qu'ils avaient pris, en cas que les troupes de Votre Majesté eussent débarqué nonobstant l'arrivée des Hollandais et les autres préparatifs du gouvernement pour pouvoir se maintenir; mais aussitôt qu'il fut décidé dans le conseil de l'électeur de Hanovre (2) de ne laisser en Angleterre qu'un nombre peu considérable de troupes, ils m'en ont donné avis avec une joie extrême; et comme ils pensent qu'on peut, malgré la supériorité de la flotte du gouvernement (anglais), transporter un corps de troupes tel que celui que Votre Majesté faisait embarquer à Dunkerque , ils tiennent pour

(1) On avait exigé que le prince gardât toujours le plus strict incognito.

(2) On a dû remarquer que Charles-Edouard désigne ordinairement ainsi le roi d'Angleterre Georges 11.

certain qu'avec ce secours j'aurais l'honneur de rétablir le roi mon père sans exposer la nation aux malheurs d'une guerre civile. Ils disent qu'ils seraient en état de renverser le gouvernement par leurs propres forces, s'ils n'appréhendaient celles que l'usurpateur pourrait faire descendre en Angleterre avant que je pusse former une armée capable de s'y opposer; et ils déclarent que ce n'est que cette appréhension qui les empêche de me recevoir sans autre appui que celui de la justice de ma cause. Tel est le résultat des dernières conférences des principaux royalistes anglais, que milord Barrymore m'a fait savoir par un exprès.

« Les Écossais , plus ardents et plus entreprenants , ne s'effraient point des idées d'une guerre civile ; ils viennent de m'envoyer un homme de condition, parent de M. Mac-Gregor, pour m'assurer que le concert qui y a été formé en 1739 subsiste toujours dans toute sa force; que la disposition générale du pays est si favorable , qu'il ne leur reste plus rien à faire qu'à gagner les troupes que le gouvernement entretient parmi eux, et qu'ils s'y appliquent avec quelque espérance de réussir; mais ils me supplient de ne point attendre des dispositions ultérieures, de saisir l'occasion que l'éloignement des troupes du gouvernement me présente actuellement, et de faire auprès de Votre Majesté les plus fortes instances pour leur procurer des armes, et le peu de secours dont les Écossais ont besoin pour se mettre en campagne; ils promettent de s'en servir d'une manière qui prouvera à Votre Majesté que l'ancienne vigueur de la nation écossaise n'est point éteinte.

Aà LE DERNIER DBS STUARTS

« Ils ajoutent qu'ils renvoient le comte Traquair en Aïigleterre pour entretenir et affermir la conûance entre les fidèles sujets des deux grands royaumes. Ces dispositions tant de l'Angleterre que de l'Ecosse sont si heureuses, que j'ai cru en devoir donner moi-même quelque idée à Votre Majesté, et envoyer milord Sempill pour informer plus particulièrement les ministres qui sont auprès d'elle. Si Votre Majesté veut bien permettre que ce milord leur en fasse un rapport, j'ose me flatter que celui qu'ils feront à Votre Majesté la déterminera à m' accorder le corps de troupes que les fidèles sujets de la Grande-Bretagne demandent avec tant d'empressement; ce qui me mettra en état de lui donner dans peu des preuves réelles de la vive reconnaissance dont je suis pénétré, et du respect avec lequel je serai toute ma vie , Monsieur mon oncle , de Votre Majesté , le trèsaffectionné neveu,

a Charles, P. »

Il est certain que si la politique de Louis XV, ou plutôt de son entourage, n'avait pas changé depuis l'époque où l'on était disposé à mettre à la disposition de l'héritier légitime du trône d'Angleterre une armée commandée par un maréchal de France, jamais occasion plus favorable ne s'était présentée que celle indiquée dans la lettre de Charles. Le succès momentané de son expédition de l'année suivante prouve qu'il ne s'était pas laissé aveugler par des apparences trompeuses, et qu'il n'eût fallu, pour rendre ce succès complet et durable, que le faible secours qu'il deman-

dait à Louis XV. Mais sa lettre ne changea rien à la politique suivie en ce moment à la cour de France; en vain essaya-t-il de parler directement au roi, il ne put jamais obtenir d'être admis en sa présence. Tant de déceptions mirent sa patience à de rudes épreuves; aussi écrivait- il à son père le 16 janvier 1745 : « J'avoue qu'il faut avoir une forte dose de patience pour supporter le traitement que je subis à la cour de France, et les tracasseries de nos propres adhérents; mais la patience ne me maoqueia dans aucun cas; je n'ai pas d'autre parti à prendre. » 11 donnait encore à ce sujet la mesure de sa persévérance, ou de son obstination, si Ton veut, dans cette autre lettre on il dit : « Quoi que je puisse souffrir, je n'au'ai aucun regret tant que je croirai cette souffrance utile à notre grand objet. Je me mettrais comme Diogèue dans un tonneau, s'il le fallait. »

Enfin , las d'être en butte aux tracasseries dont il se plaint, convaincu du reste qu'il n'avait rien à espérer de la cour de France, Châties- Edouard forma la résolution de ne plus compter que sur lui-même, et de travailler à la restauration du trône de ses pères sans le secours des étrangers.

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