CHAPITRE III
Ce n'est point le cardinal de Tencin qui a suggéré à Charles-Edouard l'idée de son expédition; il l'a conçue lui-même ; ses préparatifs pour l'exécuter. — Lord Clare. — M. Walsh de Nantes. — Armement de la Doufelle et de V Elisabeth. — Séjour du prince à Navan'e pendant les préparatifs de l'expédition. — Sa lettre au roi. — Sa lettre à O'Brien; — à son père. — Départ du château de Navarre. — Ses compagnons de voyage. — Départ de Saint-Nazaire. — Enibarquement à Belle-Isle. — Départ des côtes de France. — Rencontre de vaisseaux anglais. — Combat entre VÈlisabeth et le Lion.—L'Éliaaljeth se sépare de la Doutelle, qm coQtinue seule sa route. — Arrivée à l'île d'Eriska. — Les sept braves de Moidarts. — Motifs qui l'avaient fait choisir cette partie de l'Ecosse pour débarquer. — Déception qu'il éprouve d'abord. — Son entrevue avec Boisdale. — Il apprend la résolution des comités écossais. — Ses amis lui conseillent de retourner en France. — Charles-Edouard veut auparavant avoir une entrevue avec les chefs de clans. — Résultat de cette entrevue. — L'émotion d'un simple montagnard gagne les chefs. — Ils jurent de combattre et de mourir pour Charles-Edouard.
On écrit que l'idée de se rendre seul en Ecosse avait été suggérée à Charles-Edouard par le cardinal de Tencin , qui s'était toujours montré favorable à la cause des Stuarts. (( Allez, lui aurait-il dit; votre seule présence pourra ranimer votre parti et vous créer une armée. 11 faudra bien alors que la France vous soutienne. » Le cardinal de Tencin ne donna point à Charles l'idée de son entreprise audacieuse; il apprit cette résolution de J la bouche même du prince; seulement , loin de la désap- *
prouver, comme le faisaient un grand nombre de ses partisans, il encouragea Charles à l'exécuter, lui donnant effectivement l'espoir qu'alors la France le soutiendrait. Mais depuis longtemps Charles nourrissait cette pensée, et il l'avait manifestée à l'un des plus nobles soutiens de sa cause, Georges Keit, plus connu sous le nom de lord Mareschal, à qui il avait proposé, pendant son séjour à Gravehnes, de s'embarquer seul avec lui pour l'Ecosse. Lord Mareschal avait traité cette proposition de folie, et s'était séparé du prince un peu froidement. En maintes autres circonstances, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, il avait exprimé cette pensée, et notamment dans les instructions qu'il adressa à Alexai.dre Macleod, au temps même où il sollicitait avec instance les secours de Louis XV, il y déclare formellement qu'il avait toujours eu à cœur de rétablir le roi son père par le secours exclusif de ses sujets. Ajoutons qu'au nombre des tracasseries de la part de ses adhérents, dont il se plaint à son père dans une lettre que nous avons citée, il comptait la persistance que la plupart d'entre eux mettaient à exiger un secours étranger.
Quoi qu'il en soit , dès que Charles-Edouard eut arrêté d'une manière irrévocable sa résolution, il ne songea plus qu'à l'exécuter le plus tôt et le plus secrètement possible, afin de surprendre à la fois amis et ennemis. 11 commença par se procurer de l'argent en empruntant à ses adhérents; puis il en demanda à son père, qui mettait beaucoup d'ordre dans ses finances, et avait en réserve une somme assez considérable. 11 fit part de
son projet à un petit nombre de ses amis sur le dévouement et la discrétion desquels il pouvait compter, pour l'aider dans les préparatifs de son expédition. L'un d'eux, lord Clare, lieutenant général au service de France, le mit en rapport avec M. Walsh, armateur à Nantes, pour lui procurer les moyens nécessaires de transport; il lui fît faire en même temps la connaissance de M. Rutled^e, banquier, son compatriote, qui devait fournir une partie des fonds nécessaires à l'armement des navires.
11 était difficile de rencontrer un homme plus convenable que M. Walsh pour la mission délicate qui lui était confiée. Sa famille, originaire d'Irlande, avait tout sacrifié, patrie, gloire, fortune, pour la défense du trône légitime. Sous la république, les Walsh avaient partagé la fortune errante de Charles II. A la restauration, rentrés avec ce prince, ils trouvèrent la plus grande partie de leurs biens confisqués, ce qui ne les empêcha pas d'abandonner le reste pour suivre Jacques II dans l'exil. Un lord Walsh commandait le navire sur lequel ce monarque vint en France. Ses deux fils se fixèrent l'un à Saint-Malo, l'autre à Nantes, et furent admis dans la noblesse de Bretagne. M. Antoine Walsh, de Nantes, imitant les nobles de cette province, qui pouvaient, quand la guerre ou le malheur des temps les avait ruinés , déposer leur épée au parlement, et exercer, sans déroger, le commerce ou toute autre profession, s'était fait armateur, et se trouvait, en 1745, à la tête d'une fortune assez coni^idérable. Fiiièle aux ti-aditions du dévouement héréditaire de sa famille, il n'hé-
sita pas à consacrer tout ce qu'il possédait à l'armement d'une petite frégate de vingt canons, la Doutelîe, destinée à transporter le prince (1). Il s'entendit avec un armateur de Dunkerque qui avait en même temps frété pour son compte et armé en course un navire de l'État nommé l'Elisabeth, portant soixante -quatre canons. Ce vaisseau devait servir d'escorte à la Doutelîe. « C'était alors l'usage , dit Yoltaire , que le ministère de la marine prêtât des vaisseaux de guerre aux armateurs et aux négociants, qui payaient une somme au roi, et qui entretenaient l'équipage à leurs dépens pendant le temps de la course. Le ministre de la marine et le roi de France ignoraient à quoi ces vaisseaux devaient servir (2). »
Pendant ces préparatifs, le prince Charles- Edouard s'était relire au château de Navarre, près d'Évreux, chez son parent le jeune duc de Bouillon, qui lui portait une tendre affection. De cette retraite, où il semblait ne s'occuper que de chasse et de parties de plaisir, il surveillait activement, par l'entremise d'agents secrets et dévoués, tous les apprêts de son expédition. C'est là qu'il apprit la nouvelle de la bataille de Fontenoy, gagnée par l'armée française sur l'armée anglaise commandée par le duc de Cumberland, l'un des fils du roi Georges II. Cet événement lui donna l'espoir que Louis XV se déciderait enfin à le secourir efficacement. Cependant il
(1) M. Amédée Pichot, Hist. de Charles-Edouard, t. I, p, 288. — Les descendants de la famille de Walsh n'ont pas dégénéré de leurs ancêtres; ils ont montré aux Bourbons malheureux la même fidélité que leurs aïeux avaient eue pour les Stuarts.
(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV.
ne voulut rien changer à ses projets; les chofcs d'ailleurs étaient trop avancées pour qu'il allât s'exposer encoie aux tergiversations et aux lenteurs de régociations nouvelles. Il était donc plus que jamais résolu à agir seul; et si le roi de France se décidait à lui venir en aide, il le ferait sans doute plus facilement quand l'entiepiise serait engagée, ainsi que le lui avait fait espérer le cardinal de Tencin. C'est sous l'empire de ces réflexions qu'il adressa au roi la lettre suivante, qui ne devait lui être remise que lorsqu'il serait en pleine mer :
« Monsieur mon oncle,
« Après avoir tenté inutilement toutes les voies de parvenir jusqu'à Votre Majesté, dans l'espérance d'obtenir de votre générosité les secours nécessaires pour me faiie jouer un rôle digne de ma naissance, j'ai résolu de me faire connaître par mes actions , et d'entreprendre seul un dessein qu'un secours médiocre rendrait infa)llible. J'ose me flatter que Votre M&jesté ne me le lefusera pas. Je ne serais point venu en France si rexpcdilion projetée il y a jlus d'un an ne m'eût fait connaîtie les bonnes intentions de Votre Majesté à mon égard, et j'espère que les accidents imprévus qui rendirent I cur lors cette expédition impraticable, n'y eurent rien clangé. Ne puis-je pas me flatter en même temps que la victoire signalée que Votie Majesté vient de remporter sur ses ennemis et les miens (car ne sont- il pas les mêmes?) aura apporté quelque changement aux affaires, et que je pourrai tirer quelque avantage de ce
nouvel éclat de gloire qui vous environne? Je prie "Votre Majesté de considérer qu'en soutenant la justice de mes droits, elle se mettra elle-même en état de parvenir à une paix solide et durable, unique but de la guerre dans laquelle elle se trouve présentement engagée. Enfin je veux tenter ma destinée, qui, après les mains de Dieu, est entre celles de Yotie Majesté. Si elle me fait réussir, elle trouvera un allié fidèle dans un parent qui a déjà l'honneur d'être, avec l'attachement le plus recpectueux, Monsieur mon oncle , de Yotre Majesté , le très-affectionné neveu ,
« Charles, P.
« Navarre^ le 12 juin 1745. »
Il écrivit à la même date , et toujours pour n'être envoyées qu'après son départ, plusieurs autres lettres, parmi lesquelles nous citerons celle adressée à M. O'Brien, qu'il n'avait pas voulu informer de son projet. Dans cette lettre toute confidentielle, on peut dire qu'il met son âme à nu ; il ne dissimule pas la témérité de son entreprise; mais il la montre comme une nécessité de sa position, où les résolutions les plus hardies sont les plus sages. Yoici cette lettre :
« Si vous êtes aujourd'hui étonné du parti que je prends, du moins vous ne le devez pas être de ce que je ne vous en ai pas plus tôt fait part; je sais les raisons que vous auriez eues de vous y opposer : mais comme j'étais bien résolu de passer outre, sans avoir égard à ces raisons, j'ai voulu vous épargner la peine de m'en dissuader inutilement. En toute autre occasion, j'aurais
été bien aise de profiter de vos conseils aussi bien que de vos services dans l'exécution de ce que j'avais déterminé de faire.
« A présent, je compte beaucoup sur votre zèle et vos lumières pour me procurer le secours dont j'ai besoin; vous savez ce qu'il me faut, et les avantages qui en reviendront à la France de me l'avoir accordé.
c< Si l'on ne veut pas me secourir en gros, qu'on le fasse du moins en détail. Faites, je vous prie, les plus vives instances là-dessus; et, quelque chose que vous pensiez de mon entreprise, n'oubliez rien pour la faire valoir. Je sais qu'il n'y a que le succès qui la puisse justifier aux yeux du public; mais j'espère que mes amis en jugeront autrement, et qu'ils ne me traiteront pas de téméraire pour avoir tout risqué plutôt que de traîner une vie indigne de moi-même.
« Dans l'état oiî je me trouve, les partis les plus hardis sont les plus sages. Adieu; j'espère vous donner bientôt de mes nouvelles des montagnes d'Ecosse. « Votre bon ami,
« Charles , P. »
Le prince écrivait aussi et plus longuement à son père, en s'excusant d'aller tenter de lui rendre sa couronne et à ses sujets leurs libertés; il était forcé de tout risquer, ajoutait-il, pour son honneur et sa réputation; il lui rappelait qu'il ne faisait d'ailleurs que ce qu'il avait fait lui-même en 1715. Il espérait que, s'il lui arrivait quelque malheur, ce serait du moins pour la cour de France un motif de plus de s'intéresser à la cause de
son père : le danger et la mort lui plairaient à ce prix. Il terminait en priant son père de payer une somme de <;ent quatre-vingt mille livres qu'il avait empruntée aux sirs Waters père et fils pour acheter des fusils, des sabres et vingt petites pièces de canon. Outre ces armes et ces munitions , il disait emporter avec lui quatre mille louis en or dans sa cassette (1) .
Quand il eut terminé ces correspondances, le prince quitta secrètement le château de Navarre^ et se rendit à Nantes, oii M. Walsh l'attendait avec sept gentilshommes qui étaient dans la confidence et qui avaient sollicité l'honneur de partager les périls de l'entreprise. C'était le marquis de Tullibardine , duc d'Athol, qui depuis 1715 était privé de son titre; sir Thomas Sheridan, gentilhomme irlandais , qui avait été un des gouverneurs du prince ; sir John Macdonald , officier au service d'Espagne; Énéas Macdonald, banquier, de la même famille que sir John, et fixé à Paris; Francis Strickland, Anglais; Kelly, ecclésiastique irlandais, et O'SuUivan, Irlandais. A cette liste il faut ajouter le messager Buchanan, qui avait été chargé d'aller chercher Charles - Edouard à Rome en 1743.
Eûfio, le 2 juillet 1745, après quelques retards occasionnés par les vents contraires , cette petite troupe s'embarqua à Saint - Nazaire , à l'embouchure de la Loire, sur un bateau pécheur qui la transporta à Belle -Ile, où l'attendait la Doutelle. L'équipage de ce bâtiment ignorait la qualité des passagers qu'il recevait à son bord.
(1) M. Amédée Pichot, Histoire de Charles-Edouard, 1. 1, p. 288.
Le prince avait pris un costume ecclésiastique , et passait aux yeux des matelots pour un jeune séminariste récemment sorti du collège des Écossais de Paris, et se rendant auprès de sa famille. Il fallut rester dix jours en rade de Belle-Ile pour attendre l'arrivée de l'Elisabeth. Enfin, le 12 juillet, ce bâtiment parut, et Ton mit à la voile. Le marquis d'O avait le commandement de V Elisabeth, et M. Walsh celui de la Doutelle.
Pendant plusieurs jours les navires firent bonne route, sans qu'il survînt aucun incident remarquable ; mais le 20 juillet ils rencontrèrent trois vaisseaux de guerre anglais qui escortaient une flotte marchande. Le plus fort de ces vaisseaux, le Lion, de soixante -dix canons, se sépara du convoi pour aller attaquer l'Elisabeth. Le marquis d'O engagea le combat le premier. Les deux vaisseaux se canonnèrent pendant cinq heures avec acharnement. Le marquis d'O, atteint par un boulet, remit le commandement à son lieutenant M. Bart. Le capitaine anglais fut blessé et ses lieutenants furent tués. Le combat ne cessa qu'à la nuit , et les deux vaisseaux , également maltraités , furent obligés de gagner les ports les plus voisins pour réparer leurs avaries.
Au premier coup de canon, Charles -Edouard était accouru sur le pont de la Doutelle, et, oubliant son déguisement, avait demandé à prendre part au combat. M. Walsh , usant de son autorité de capitaine et d'armateur du navire , prit le prince par le bras , en lui disant : « Monsieur l'abbé , votre place n'est pas ici , descendez dans la chambre des passagers. »
V Elisabeth, incapable de tenir la mer, ne put re-
joindre la Doutelle; ce qui était d'autant plus fâcheux que le premier de ces bâtiments portait une partie des armes et des munitions.
Le reste du voyage se fit heureusement, et le 24 juillet on jpta l'ancre près de l'île d'Ériska, une des plus petites et des plus désertes du groupe des Hébrides. Impatient de fouler une terre écossaise, le prince descendit dans nie, et passa la nuit dans la maison du tacksman, ou principal fermier. Ses sept compagnons l'y suivirent; et comme le district où ils prirent terre s'appelle Moidarts , on les nomma dans la suite les sept braves de Moidaris.
L'île dans laquelle Charles - Edouard venait de débarquer fait partie du comté d'Àrgyle , habité par les clans ou tribus de montagnards écossais dont la fidélité et la coopération enthousiaste lui étaient assurées. Là il savait que ses partisans n'étaient pas aussi circonspects qu'en Angleterre ou dans les basses terres de l'Ecosse, oij le plus grand nombre n'agiraient qu'avec prudence, et attendraient pour se déclarer une occasion propice et la garantie du succès ; tandis que les montagnards , dévoués de cœur à sa cause , seraient prêts à le suivre et à s'exposer à tous les dangers , sans calculer d'avance si les chances de la lutte étaient ou non favorables.
Cependant il éprouva au début un mécompte qui faillit détruire toutes ses illusions. Assuré, comme il croyait l'être, des bonnes dispositions des montagnards, quelque temps avant de partir pour l'Ecosse, Charles -Edouard avait prévenu les principaux chefs des clans de son arrivée prochaine. Ceux-ci s'étaieat réunis secrètement aux
membres du comité d'Edimbourg , et après une longue conférence il avait été décidé qu'on ne prendrait pas les armes si le prince arrivait seul, comme il semblait l'annoncer. Murray de Broughton, secrétaire du comité, fut chargé d'aller au-devant du prince pour lui réitérer leurs représentations, et le supplier de se rembarquer. Murray l'avait attendu pendant tout le mois de juin; mais, ne le voyant pas arriver, il s'imagina que le prince avait renoncé à son entreprice , et il retourna chez lui.
Charles -Éiouard, qui ignorait cette résolution du comité écossais, envoya prévenir de son arrivée le chef de Clanranald, qui se trouvait dans l'île de ^Vist, contiguë à celle d'Ériska. En l'absence de ce chef, son oncle, nommé Boisdale, se rendit auprès du prince, qui le reçut à bord de la Doutelle, oii il était remonté après avoir passé la nuit à terre. Boisdale se présenta respectueusement devant le prince ; mais une sorte de contrainte et de froideur, qui n'échappa point à Charles, se faisait remarquer dans son attitude et dans ses paroles. Cependant, feignant de ne pas s'en apercevoir, le prince le pria d'aller de sa part prévenir son neveu que le jour était venu de se déclarer. Boisdale lui avoua alors qu'il trouvait son entreprise si hasardeuse, qu'il croyait plutôt de son devoir de détourner son neveu d'y prendre part. Charles -Edouard, qui ignorait la délibération du comité d'É Jimbourg, lui cita deux chefs de l'île de Skye, Micdonald de Sleit et le laird de Micleod, qu'un simple avis devait faire accourir sous sa bannière avec douze cents de leurs vassaux. « Je suis forcé à regret, reprit Boisdale, de désabuser Votre Altesse royale. Ces deux
chefs , comme tous les autres , sont convenus de ne pas armer un seul homme si Votre Altesse royale n'a pas des forces régulières suffisantes pour la soutenir. »
Charles -Edouard n'insista pas, et Boisdale s'éloigna. Le prince tint conseil avec ses compagnons sur ce qu'il y avait à faire après ce qu'ils venaient d'entendre. Tous, à l'exception de Sheridan , étaient d'avis de retourner en France; mais le prince leur fit observer qu'il ne fallait pas juger de tous les chefs par l'opinion de quelques-uns; que si plusieurs s'étaient laissé gagner par les calculs d'une prudcQce timide, le plus grand nombre seraient bientôt entraînés dès qu'il pourrait lui-même s'aboucher avec eux ; qu'au reste il voulait encore faire celte épreuve avant de songer à ateindonner la partie.
En conséquence , Charles donna l'ordre de lever l'ancre, et il se dirigea vers le Loch-Naghuagh, bras de mer ou lac d'eau salée qui divise Moidarts et Arisaig. De là il fît prévenir directement Clanrariald le jeune et quelques autres chefs, qui vinrent dès le lendemain à bord de la Doutelle. Mais leur langage fut le même que celui de Boisdale. En vain le prince les conjurait de ne pas abandonner le fils de leur roi , leur compatriote et leur ami; ils restaient inflexibles, en répondant que leur dévouement ne pouvait aller jusqu'à exposer leur clan et le prince lui-même à une ruine certaine.
Taudis qu'il faisait de vains efforts pour émouvoir les chefs , il remarqua un simple montagnard de leur suite ; seul témoin de cet entretien, qui écoutait en pâlissant et en rougissant tour à tour les paroles du prince ; il vit ses yeux élinceler tout à coup, et sa main se porter in-
stinctivement sur la garde de sa clayn[iore(l). Charles- Edouard, comprenant l'émotion généreuse de cet homme, fixe sur lui ses regards en lui disant : a Et vous, refuserez-vous aussi de combattre pour moi? — Non, non, •mon prince, s'écria le montagnard ; dussé-je être le seul en Ecosse à tirer l'épée, je suis prêt à mourir pour vous. — Enfin, dit Charles en versant des larmes d'attendrissement, je trouve un défenseur et un véritable Écossais ! Je n'en demande que quelques-uns comme celui-là pour conquérir avec eux le trône de mes pères! »
A ces mots, la glace fut rompue; les chefs ne purent résister à cette scène touchante ; ils se précipitèrent aux genoux de Charles, en jurant de défendre sa cause jusqu'à la mort. Le prince les releva en les embrassant , et quand l'émotion fut un peu calmée de part et d'autre, on ne s'occupa plus que des moyens de réunir les clans fidèles.
Se croyant désormais sûr de réussir, il renvoya en France la Voutelle (2) , après s'être fait débarquer définitivement sur la terre d'Ecosse, à Borodale, ferme qui appartenait à Clanranald, sur le bord du lac Naghuagh,
(1) Sabre des moatagaards écossais.
(2) Want de prendre coagé de Walsh, le prince lui remit pour sou père une lettre par laquelle il le priait de le créer comte d Irlande. Il lui fit »a môme temps cadeau d'une épàe qu'il avait achetée à Dunkerque, et qui coûtait quatre-vingts louis; sur la lame étaient gravés ces mots : Gratitudo fidelitati. La famille Walsh conserve avec soin ce précieux souvenir.