‹ Le Dernier des StuartsChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Détails sur les mœurs et les usages des montagnards écossais. — Leur dévouement aux Stuarls à diverses époques. — Entrevue de Charles et de Lochiel. — 11 gagne Locliiel à sa cause. — Rendez-vous fixé à Glenflnnin. — Deux compagnies de soldats prises par les montagnards.

— Réunion de Glenfinnin. — L'étendard royal. — Le prince est proclamé régent. — Lettre de Charles-Edouard à Louis XV. — La tête de Charles -Edouard mise à prix. — Sir John Cope est envoyé à sa rencontre. — Révolution de Charles-Edouard. — Recrues arrivées à son armée. — Difficultés que rencontre sir John dans les montagnes. — Le Corryarrack. — Le capitaine Scott. — Motifs qui déterminent Charles-Edouard à lui rendre la liberté. — Le capitaine Scott engage sir John Cope à battre en retraite. — Ce général se retire à Inverness.

— Charles-Edouard se détermine à marcher sur Edimbourg. — Arrivée de l'armée jacobite à Biais. — Le marquis de TuUibardine. — Arrivée de plusieurs chefs.— Entrée du prince dans la ville de Perth.

Avant de continuer notre récit, il est nécessaire, pour l'intelligence d'une partie de ce qui va suivre, de donner quelques détails sur les moeurs et les usages des montagnards écossais, qui vont jouer un rôle important dans cette histoire.

L'Ecosse se divise naturellement en deux régions bien distinctes, les montagnes, appelées en anglais Highlands ou hautes terres, et les basses terres, nommées Lowlands. Quand les Saxons envahirent la Grande-

Bretagne, ils s'emparèrent aussi des basses terres de l'Ecosse; mais la race primitive trouva un refuge inexpugnable dans ses montagnes et dans les îles nombreuses dont est parsemée la côte nord -ouest de l'Ecosse. Cette race, d'origine gaélique ou celtique, a conservé presque intacts, à travers les siècles, sa langue, ses mœurs, son costume et son organisation sociale ; seulement celle-ci, depuis un siècle, c'est-à-dire depuis l'expédition du prince Charles -Edouard, a subi de notables modifications.

Toute la population des Highlanders, comme les appellent les Anglais, est divisée en tribus nommées clans, et obéissant chacune à un chef. Cette organisation n'avait aucun rapport avec la féodalité, qai s'établit en Angleterre et dans les basses terres de l'Ecosse à la suite de la conquête des Normands , et qui a régné dans toute l'Europe pendant le moyen âge. Les seigneurs féodaux se regardaient comme les maîtres absolus de leurs serfs; c'étaient à leurs yeux des esclaves que la force avait soumis , et que la force seule maintenait dans l'obéissance. L'autorité des chefs de clans était bien différente; elle était toute patriarcale, et reposait sur le premier principe de tout gouvernement légitime, la famille. Le chef était aux yeux du clan le représentant d'un ancêtre doat la tribu descendait comme lui et portait le même nom. Tel est le secret de tant d'obéissance d'une part, et d'une affection toute paternelle de l'autre. Le membre d'un clan qui refusait de sauver la vie de son chef au risque de la sienne était regardé comme un lâche qui désertait son père au mo-

ment du péril, et la honte était le plus cruel de ses châtiments.

Le territoire de chaque clan étant censé une propriété commune, administrée par le chef au nom de tous, devait fournir à chacun sa subsistance ; mais il y avait dans le partage du sol une inégalité fondée sur la hiérarchie de la famille. Le chef, qui gouvernait par droit de prérogative, avait sous lui de petits chefs ou chieftains, qui représentaient les frères cadets; puis venaient les dwinè-waisels, ou gentilshommes qui pouvaient faire remonter leur origine à l'ancêtre commun , et prouver leur parenté immédiate avec le chef; ils étaient en général les taksmen, ou principaux fermiers ou tenanciers. Enfin, au-dessous de cette classe était celle des hommes qui cultivaient le sol pour les gentilshommes, soit comme simples serviteurs, soit comme sous -tenanciers. Mais ces derniers, aussi bien que ceux que, faute d'une autre expression, nous avons désignés sous le nom de gentilshommes, se regardaient comme attachés les uns aux autres, ainsi qu'au chef lui-même , par les liens du sang, seulement à des degrés différents. Si les différents clans eussent été unis entre eux par un lien fédéral qui en eût formé un corps de nation , nul doute qu'ils eussent eu une influence prépondérante sur les destinées de l'Ecosse entière; mais ils étaient indépendants les uns des autres, et souvent en guerre entre eux. C'est principalement à l'aide de ces divisions que les gouvernements de l'Ecosse d'abord , et plus tard l'Angleterre, sont parvenus à les soumettre. Ils se montrèrent dévoués aux Stuarts, surtout quand le

presbytérianisme eut pénétré dans les b:\sses terres. Plus d'une fois ils contribuèrent à soutenir l'autorité royale contre les Loiclanders (habitants des basses terres), contre lesquels, du reste, ils étaient animés d'une haine héréditaire ; car ils les regardaient comme les injustes détenteurs du sol d'où l'on avait expulsé leurs aïeux lors de l'invasion des Saxons. Cette antipathie ne fit qu'augmenter quand les prédications de Knox et de ses disciples eurent répandu les doctrines de Calvin parmi le plus grand nombre des Lowlanders, et que de ces funestes doctrines sortirent comme conséquences nécessaires la rébellion envers l'autorité royale , le renversement du trône et l'assassinat juridique du roi.

Dans ces temps déplorables de révolutions et d'anarchie, les montagnards prirent souvent les armes et se signalèrent par leur dévouement à la cause de leur roi malheureux. Leur gloire militaire est associée au souvenir des guerres de Montrose,cet héroïque et chevaleresque défenseur de Charles I". En 1689, ils combattirent sous le vicomte Dundee, en faveur de Jacques II, détrôné par son propre gendre; ils remportèrent même une brillante victoire à KiUiecrankie , mais elle fut rendue inutile par la mort de leur chef Clavei house. En 1715, ils avaient pris les armes pour soutenir le chevalier de Saint-Georges (Jacques III), le père de ce même Charles -Edouard qui venait aujourd'hui avec tant de confiance et de courage implorer leur appui. Comment auraient-ils résisté aux prières du fils de leurs rois, qui leur rappelait tant d'héroïques souvenirs, qui

Tenait les délivrer de l'oppression d'un sourerain étranger (1), et leur rendre leur indépendance?

Tels étaient les motifs qui avaient déterminé Charles- Edouard à débarquer dans ce pays plutôt que dans aucune autre contrée des trois royaumes. Il connaissait tous les efforts que le gouvernement des rois Georges I" et Georges II avait faits pour gagner les principaux chefs montagnards ; mais, à l'exception du duc d'Argyle , chef du clan nombreux des Campbells, tous avaient résisté à ses efforts. Aussi s'inquiétait- il peu de l'espèce de résistance qu'il rencontra d'abord : il était sûr que d'un mot, d'un geste ou d'un regard il en triompherait. Il en fît l'épreuve le lendemain mêoie de son arrivée à Borodale, où il reçut la visite du chef de la tribu des Camerons, une des plus nombreuses et des plus puissantes des montagnes.

Ce chef, nommé Lochiel le jeune, parce que son père vivait encore, mais exilé et proscrit depuis l'insurrection de 1715, était un des membres du comité jacobite d'Ecosse. Aucune famille n'avait donné plus que la sienne des preuves d'un attachement inviolable à la cause des Stuarts. Son aïeul, sir Évans Cameron, avait été le fidèle compagnon de Montrose et de C!averhouse; son père, nous venons de le dire, subissait encore l'exil pour prix de sa fidélité, et lui-même se montrait aussi dévoué pour la légitimité que son père et

(t) Après la rérolte de 1715, la maison de Hanovre obliat du parlement une loi pour désarmer tous les Highlaaders ; on ouvrit des routes stratégiques pour rendre le pays accessible aux troupes régulières , et l'on bâtit des forteresses sur divers points pour dominer le pays.

son aïeul. Cependant, lors de la réunion du comité d'Edimbourg dont nous avons parlé, il avait été du nombre de ceux qui avaient déclaré que si le prince n'amenait pas avec lui un corps de troupes auxiliaires , il y aurait folie à tenter une pareille entreprise , et que les fidèles royalistes eux-mêmes devaient s'y opposer, en refusant au prince leur adhésion; et comme Lochiel jouissait d'une grande réputation de bravoure et de talent, son opinion avait entraîné tous les chefs montagnards qui faisaient partie du comité.

Lochiel, en apprenant que Charles était débarqué seul et sans armes , crut de son devoir de se rendre auprès de lui sans y être appelé, pour lui exposer luimême les motifs qui l'empêchaient d'adhérer à son entreprise, et l'engager à y renoncer pour le moment. En se rendant à Borodale, il s'arrêta chez son frère John Cameron de Fassefern, et lui fit part de sa démarche. Son frère l'approuva, mais il voulut le dissuader de voir le prince: « car, lui dit -il, je vous connais, et si une fois il jette les yeux sur vous , il fera de vous ce qu'il voudra. » Lochiel lui assura qu'il montrerait plus de fermeté, et il continua sa route.

En effet, dès qu'il fut admis en présence du prince, il lui fît connaître toute sa pensée, lui exprimant avec respect ses regrets et les motifs de sa résolution désormais inébranlable, si, comme il était à craindre, on ne pouvait compter sur les secours de la France. Charles- Edouard le laissa parler sans l'interrompre, puis il lui dit en souriant : « Vous y tenez donc beaucoup, aux secours de la France? — Votre Altesse

royale, reprit Lochiel, sait que c'est la condition sine qua non à laquelle le comité d'Ecosse s'est engagé à lui donner son secours, parce que sans cela il regarde comme impossible le succès de son entreprise. — Vous attendiez une armée avec moi pour vous décider à me suivre, continua le prince d'un ton grave et pénétré : eh bien! je viens seul, comme j'en avais eu d'abord l'intention. J'ai fait cependant, pour donner satisfaction aux désirs de quelques-uns de mes amis, les démarches les plus actives afin d'obtenir de la cour de France les secours qu'elle m'avait promis. Je n'ai reçu des ministres de Louis que des réponses évasives, de fausses espérances peut-être. Loin de me décourager, ces refus n'ont fait que m'afPermir dans ma résolution. J'en ai remercié le Ciel, parce qu'il m'accordait une grâce que je lui avais depuis longtemps demandée ; celle, si je devais relever le trône de mes pères, de ne rien devoir qu'à la bravoure de mes fidèles Écossais. On accuse ma démarche de témérité; et s'est- il jamais présenté une occasion plus favorable que celle qui s'offre aujourd'hui? L'armée anglaise est occupée sur le continent ; Georges II lui-même et son fils , le duc de Cumberland, sont absents du royaume, il ne reste en Angleterre que des troupes hanovriennes ou hollandaises humiliées ou abattues par la défaite de Fontenoy. Voilà les seuls ennemis que nous aurons à combattre, et les fidèles sujets du roi légitime ne suffiront-ils pas pour les vaincre? Pour moi, j'en ai la ferme conviction, et je suis persuadé que l'Ecosse et l'Angleterre , loin de me faire un reproche de ma confiance, me sauront gré

de leur avoir épargné la honte d'une intervenlion étrangère. Que l'électeur de Hanovre ait recours à des soldats étrangers, je le conçois, car il est étranger lui-même; mais moi , le représentant légitime des vieilles dynasties d'Ecosse et d'Angleterre , c'est sur le parti national seul que je dois m'appuyer, et c'est mon droit et mon devoir de venir me mettre à sa tête, comme je le fais aujourd'hui. Une première victoire en entraînera une seconde; ceux que la prudence rend encore hésitants s'empresseront alors de m'ofîrir leurs bras; le retentissement de ces premiers succès hâtera peut-être la venue des Français ; mais ils ne seront plus alors que des alliés, et non des protecteurs; nous aurons la gloire d'avoir achevé par nous-mêmes la restauration du trône légitime, et d'avoir déUvré la patrie du joug de l'étranger (1).»

Le prince s'était animé peu à peu en prononçant ces paroles; le feu de ses regards, le son de sa voix, remuaient profondément l'âme de son interlocuteur. Lochiel était vaincu; mais un reste d'amour -propre l'empêchant d'avouer sa défaite, il demanda quelques jours pour réfléchir et faire part à ses amis des observations que Son Altesse royale venait de lui présenter.

« Non, non, s'écria le prince, qui, voyant Lochiel

(1) Lî confiance du prince n'était pas une vaine présomption, et son opinion sur l'opportunité d'une révolution en Angleterre ;\ cette époque a été partagée par la plupart des historiens et des hommes politiques de cette époque. « Jamais; dit Voltaire, le temps d'une révolution ne parut plus favorable. Le roi Georges était alors hors du royaume, et il n'y avait pas six mille hommes de troupes réglées dans l'Angleterre. » (Précis du siècle de Louis XV, ch. xxiv. )

ébranlé, voulut poursuivre son avantage; plus de retard, plus de délai. Voyez, ajouta -t- il en lui montrant une centaine de montagnards armés que lui avaient amenés C'anranald et ses amis; voyez ces quelques amis qui m'entourent; j'en attends encore à peu près autant, et avec cette petite troupe, j'arborerai dans peu de jours l'étendard royal, annonçant à la Grande-Bretagne que Charles Stuart est venu réclamer la couronne de ses ancêtres, prêt à vaincre ou à périr. Lochiel, dont mon père m'avait si souvent vanté la fidèle amitié, peut rester chez lui; il apprendra par la renommée le sort de son prince. »

Lochiel ne put tenir à ce dernier reproshe : a Non, non, s'écria-t-il avec enthousiasme, je le jure devant Dieu, je partagerai la destinée de mon prince, heureux ou malheureux ; et ainsi feront tous ceux sur qui la nature et la fortune m'ont donné quelque autorité l »

Charles- Edouard reçut avec joie ce serment d'un chef dont l'exemple allait triompher de l'hésitation des plus timides ou des plus prudents. On tint conseil avec Clanranald et ses amis ; il fut convenu que Lochiel s'occuperait immédiatement de rassembler son clan ; qu'on inviterait tous les autres chefs sur lesquels on pDuvait compter à en faire autant; puis on fixa le lieu du rendezvous général à Glenfiûnin (1) , où serait arboré l'étendard royal.

Tandis qu'on s'occupait de ces préparatifs, la re-

(l)GlenfiQmn est une de ces vallées longues et étroites particulières i l'Ecosse . Elle est arrosée par la ri vière ou le torrent d iî Fi anin, qui lui doaue son nom: car le mot gien, en langue celtique ou erse, signifie vallée.

nommée annonça rapidement la nouvelle de l'arrivée de Charles -Edouard en Ecosse. Un grand nombre de montagnards n'attendaient que le signal pour se réunir au prince; de leur côté, les commandants des forts construits pour contenir le pays se hâtaient de les mettre en état de défense. Deux compagnies envoyées au gouverneur du fort William pour renforcer sa garnison furent surprises dans un défilé par quelques montagnards du clan de Macdonald de Keppoch. Ceux-ci, quoique bien inférieurs en nombre, mais abrités par des rochers et des touffes de genêts, n'hésitèrent pas à commencer l'attaque. A la première décharge, le commandant de la troupe fut blessé grièvement, et deux de ses soldats furent tués; le reste, indécis, ne savait s'il devait avancer ou reculer, quand tout à coup apparut Lochiel à la tête d'un nombreux détachement de Camerons. Sommés de se rendre, les soldats mirent aussitôt bas les armes et se constituèrent prisonniers. Les deux clans, enchantés de ce premier succès, sentirent redoubler leur ardeur en voyant qu'ils pouvaient compter les uns sur les autres, et ils continuèrent gaiement leur route pour Glenfinnin, où ils se rendaient quand ils avaient rencontré les habits rouges (1).

Déjà Charles - Edouard était arrivé au rendez -vous (19 août 1745) , et il commençait à s'inquiéter du retard de Lochiel, quand il entendit le pibroc (2) du clan

(1) C'était le nom que donnaient les moutagnards aux soldats anglais, d'après la couleur de leur uniforme.

(2) Air guerrier joué sur la cornemuse, iustrumeat qui accompagnait toujours les clans écossais.

des Camerons. Bientôt il vit défiler devant lui, sur deux colonnes, huit cents hommes de ce clan et de celui des Macdonalds, lui amenant des prisonniers avant que la guerre fût commencée. Lochiel et Macdonald de Tiendriech lui apprirent alors leur rencontre dans la matinée avec des soldats du roi Georges , ce qui leur avait fait manquer l'heure du rendez -vous. On pense bien qu'une pareille excuse fut accueillie avec joie par le prince , heureux de voir un des premiers chefs, encore indécis la veille, tirer si résolument l'épée et en jeter le fourreau.

Aussitôt après l'arrivée des Camerons, Charles- Edouard passa en revue ce qu'il appelait déjà son armée, et qui, avec les hommes réunis par Clanranald et les autres chefs, montait à douze à quinze cents guerriers. Puis, cette troupe s'étant rangée autour d'une petite éminence qui dominait tout le vallon , le marquis de Tullibardine s'avança sur le sommet de la colline, et y déposa l'étendard royal, que Charles -Edouard avait apporté de France. A cette vue, une immense acclamation lit retentir les échos de la vallée; toutes les têtes se découvrirent pour saluer ce signe .national de ralliement, et tous, le sabre élevé en l'air, jurèrent de le défendre.

Le marquis de Tullibardine ayant fait signe qu'il voulait parler, un profond silence succéda à ces tumultueux transports. D'une voix forte et retentissante, il lut le manifeste du roi Jacques YIII qui nommait son fils aîné régent en son absence. Quand il eut terminé cette lecture, le prince lui-même prit la parole, pour

dire qu'il avait préféié débarquer dans celte partie de l'Ecosse , parce qu'il était sûr d'y rencontrer les plus braves sujets de son père et les plus dévoués à sa cause : aussi n'avait- il pas hésité un instant à venir vaincre ou mourir avec eux. De nouvelles acclamations et des protestations enthousiastes accueilhrent le discours du prince; puis, pour ternJner la cérémonie, l'étendard fut transpoité en grande pompe dans sa tente, escorté par une garde de cinquante Camerons, et l'armée cacTjpa cette nuit dans la vallée, autour de l'étendard royal (1).

Charles -Edouard profita d'un instant de repos pour écrire à son père et au roi de France, et leur annoncer les premiers effets produits par son ariisée en Ecosse. Voici sa lettre à Louis XV :

« Monsieur mon oncle,

« J'eus l'honneur, il y a quelque temps, de donner avis à Votre Majesté de mon voyage; j'ai aujourd'hui celui de lui faire part de mon arrivée en ce pays, cù je trouve beaucoup de bonne volonlé; et j'esf ère de me voir en peu de temps en état d'agir. 11 dépend uniquement de Votre Majesté de faire réussir mon entreprise, ce qui ne lui sera pas dilfîcile pour peu qu'elle veuille faire attention à mes besoins, et couronner par là la campagne glorieuse qu'elle vient de faire. Un secours qui ne coûterait que peu à Votre Majesté me mettrait

(1) M. Amédé« Pichot, Histoire du prince Charles- Edouard, t. 1 , p. 340 cl suivantes.

bientôt en état d'entrer en Angleterre , et m'obligerait à une reconnaissance égale à rattachement respectueux avec lequel je serai toujours. Monsieur mon oncle, de Votre Majesté, le très-affectionné neveu,

« Charles, P. (1) »

Le lendemain, 20 août, Charles - Edouard apprit que les régents d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande , charges du gouvernement en l'absence de Georges II, à la nouyelle de son débarquement, avaient publié une proclamation dans laquelle ils le déclaraient hors la loi, et offraient trente mille livres sterhng (sept cent cinquante mille francs) à qui apporterait sa tête; que les magistrats d'Edimbourg avaient décidé que des forces militaires suffisantes seraient envoyées dans les Ilighlands pour étouffer la rébellion ; et que sir John Cope, chargé du commandement en chef des troupes stationnées en Ecosse , s'avançait à la tête de quatre à cinq mille hommes, infanterie et cavalerie, dans les déûlésdes montagnes. Chailes-Édouard n'hétita pas à marcher à la rencontre de l'ennemi, malgré l'infériorité numérique de sa petite armée ; mais dans la direction qu'il devait suivre pour joindre sir John, il traversait des comtés où il savait trouver des amis, et où sa troupe se grossirait à chaque pas de nouvelles recrues ; d'un autre côté, quand même il serait forcé de combattre avec fces quinze cents

(1) Archives des affaires étrangères, manuscrils. — Cette lettre .est sans date.

hommes contre les quatre mille de sir Cope, ce désavantage serait amplement compensé par la connaissance que ses montagnards avaient du pays, et la facilité d'y faire une guerre de partisans, où ils auraient une supériorité marquée sur des troupes réglées, quelque bien disciplinées qu'elles fussent.

Une partie de ses prévisions se réalisa. Chaque jour Charles-Edouard vit sa troupe se recruter de nouveaux venus, et parmi eux il vit surtout avec le plus grand plaisir arriver bon nombre de montagnards qui faisaient partie des régiments commandés par sir John Cope , et qui avaient déserté aussitôt qu'ils étaient entrés dans les Highlands. Le prince apprit par eux tous les détails de la marche des Anglais, qui s'avançaient à petites journées et avec les précautions usitées en pays ennemi. Mais les connaissances stratégiques de sir John Cope étaient déroulées à chaque instant par l'imprévu d'une guerre où tout était nouveau pour lui et oii rien ne se faisait suivant les règles de la tactique militaire. Il avait été obligé de laisser à Stirling sa cavalerie , composée de deux régiments de dragons , parce qu'il lui était impossible d'en faire usage dans ce pays de montagnes, sans routes frayées, et n'offrant que des sentiers souvent à peine praticables pour un fantassin. Il s'était fait suivre d'un nombreux convoi de vivres et de munitions, de troupeaux de bœufs, et de bétes de somme chargées de porter les bagages; mais, après quelques jours d'une marche pénible dans les montagnes , les convois avaient été pillés , les bœufs et les bêtes de somme enlevés , sans qu'on eût pu apercevoir les maraudeurs qui avaient fait

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ce coup audacieux. Ses rangs, au lieu de se grossir comme ceux de Charles -Edouard, en avançant, s'éclaircissaient par la désertion ; et cependant on ne découvrait aucun ennemi. Les rares habitants qu'il rencontrait ne lui donnaient que des renseignements vagues sur le nombre et la marche des armées du prince ; ceux qu'il prenait pour guides le trompaient ou l'égaraient, puis disparaissaient adroitement quand ils avaient atteint leur but.

Instruit de tous ces faits, Charles - Edouard pouvait choisir le terrain oii aurait lieu sa rencontre avec le général anglais , et prendre une position qui lui garantissait le succès. Le Corryarrack, montagne immense que devait franchir l'armée anglaise eu s'engageant dans des ravins et des sentiers étroits, oii il était facile à quelques hommes d'arrêter longtemps ou même de détruire une armée entière, lui offrait tous les avantages qu'il pouvait désirer. Il résolut donc de s'en emparer.

Sir Ji-ha Cope apprit cette résolution de Charles- Edouard par le capitair.e Scott, celui qui commandait les deux compagnies attaquées et défaites par les montagnards dans la matinée du 19 août, et qui avait {té blessé et fait prisonnier. Amené au prince, il avait reçu les soins les plus empressés, et avait été en état de suivie l'armée quand elle quitta Gleufinnin. Quant à ses soldats , tous sans exception avaient pris du service auprès de Charles -Éilouard, qui s'en servait adroitement auprès des chefs montagnirds pour prouver les bonnes dispositions de l'armée anglaise envers lui. Le capitaiiie

ne paraissait pas disposé à imiter ses subordonnés : cependant le prince, après l'avoir gardé quelques jo;irs, jus ju'à ce qu'il fût assez bien rétabli, lui rendit la liberté sur parole; celui-ci se hâta de rejoindre sir John Copo, qu'il rencontra le 25 août à Dalnacardoch.

La mise en liberté du capitaine Scott était une mesure d'une très-adroite politique. Le capitaine était un whig prononcé (1), et par conséquent l'adversaire irréconciliable du parti jacobite; mais si Charles avait reconnu en lui un ennemi déclaré, il avait en même temps trouvé dans cet ennemi de la franchise et de la loyauté. Il avait désarmé son bras, en lui rendant sa liberté à condition qu'il ne servirait pas contre lui dans cette guerre ; mais il lui avait laissé toute liberté de parler et de dire ce qu'il avait vu; or il avait été témoin des acclamations qui avaient salué l'étendard royal à Glenfinnin , et il avait vu depuis avec quel empressement les montagnards accouraient chaque jour se ranger sous cet étendard. Ces faits, dans la bouche d'un jacobite, auraient pu paraître incroyables ou exagérés; dans la bouche du capitaine Scott, ils revêtaient un cachet de vérité incon-

(1) Le nom de whigs fut donné dans l'origine , en 1648, aux covenantaires, aux parlementaires, aux mécontents, et en général ta tout membre de l'opiiosition antiroyaliste. Sous la mai?on de Hanovre, les partisans de cette dynastie reçurent généralement le nom de whigs.

Aux w,'/(/^5sontopposésles torgs. Ce nomfutdonnéd'abonlaux partisans de la monarchie légitime; puis, sous le roi Guillaume, comme un grand nombre de torys se rallièrent à lui, on les appela wil/iamisteii, et ceux qui restèrent fidèles à la dynastie légitime reçurent le nom Açjticobites.

Les noms de whigsetdQ torys sont encore usités aujourd'hui en Angleterre ; mais ils ont p|erdu leur signification primitive, et ne servent guère qu'à désigner des nuances de partis, comme les conservateurs et les progressistes.

testable , sans rien perdre de leur côté extraordinaire et presque merveilleux. Le prince n'avait pas même laissé ignorer au capitaine son intention de s'emparer du Corryarrack , et d'y combattre sir John s'il voulait franchir cette montagne. De deux choses l'une : ou le général anglais, connaissant les intentions de son adversaire, l'attaquerait dans la position inexpugnable qu'il avait choisie , et se ferait battre complètement ; ou il n'oserait pas l'attaquer, et il se retirerait honteusement. Dans l'un et l'autre cas , il n'en résulterait pas moins de gloire pour l'armée jacobite.

C'est, en effet, ce qui arriva, comme le prince l'avait prévu. Le capitaine Scott dit à sir John qae les Ilighlanders réunis autour du prince montaient à plus de quinze cents quand il l'avait quitté; mais que, d'après le nombre des détachements qu'il avait rencontrés se rendant auprès de lui, son arasée devait être de plus de trois mille hommes, presque aussi forte par conséquent que celle de sir John Cope. Il ajtuta ce qu'il savait du projet du prince de s'emparer du Cv-rryarrack , et il conseilla à sir John de ne point s'exposer :u danger certain d'être battu en attaquant cette position formidable.

D'après ces renseignements , et d'autres qui ne firent que confirmer ceux du capitaine, sir John Cope assembla un conseil de guerre , où furent convoqués tous les officiers supérieurs. L'avis unanime fut d'éviter la rencontre des montagnards et de battre en retraite; seulement , pour 'ne pas avoir l'air de fuir devant eux, au lieu de rétrograder par le même chemin , on jugea plus honorable de se porter sur Inverness par un long détour. Celte

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délibération fut rédigée et signée dans les formes; un corps d'avant-garde feignit de marcher droit sur Corryarrack, enseignes déployées, pour tromper l'ennemi, pendant que les régiments filaient vers Blarigbigg, et là, faisant demi-tour à droite, prenaient la route deRuthven à Inverness. Le mouvement s'opéra en assez bon ordre; la fausse avant- garde se replia tout à coup sur le corps d'armée, qu'elle rejoignit en courant; et, le 27, sir Jtha Cope entra dans Inverness (1).

Le même jour, Charles-Edouard arrivait à Corryarrack, oii un déserteur de l'armée anglaise appartenant au clan des Camerons vint l'avertir de la retraite des Anglais. A cette nouvelle, Charles demanda une lasse de whisky (espèce d'eau- de -vie d'orge), et en faisant verser une autre à chaque montagnard : « Buvons, dit-il, à la santé de ce bon M. Cope, et puissent tous les généraux de l'usurpateur se montrer nos amis comme lui (2). »

Le prince fît poursuivre les habits rouges jusqu'à Garrymore, afin de bien constater qu'ils fuyaient honteusement devant lui. C'était une victoire morale plus importante peut-être que celle qu'il eût remportée à Corryarrack, et qui eût été certainement plus sanglante sans obtenir de meilleurs résultats. Enefl'et, l'ennemi fuyait vers le noid, dans la direction d'Inverne>s, laissant libre la route qui conduisait à Ptrlh et à Edimbourg. Charles -Edouard résolut de ne pas inquiéter davantage sa retraite; il réunit les chefs en conseil, et d'un com-

(1) M. Améilée Pichot, Histoire du jjrince Char/es - Édouaiil , \. 1, p. 340 et suivantes.

("2) .loitriutl and Memoirs.

mun accord il fut résolu qu'on marcherait sur Edimbourg, dont la possession équivaudrait à une grande victoire. Murray de Broughton , le même que nous avons vu envoyé par le comité d'Ecosse au-devant du prince pour l'engager à retourner en France quand il débarquerait, et qui, suivant l'exemple de Lochiel, avait depuis peu de jours rejoint l'armée du régent, Murray répondait des dispositions favorables des JMCobites de la capitale de l'Ecosse, a A Edimbourg! à Edimbourg! » fut aussitôt le cri général de l'armée , et Ton se mit en marche pour cette ville.

Le deuxième jour, Cliarles -Edouard était déjà dans le Badenoch; le troisième à Blair, résidence du duc d'Athole. Nous avons dit que le marquis de Tullibardine, l'un des sept braves de Moidarts, était titulaire de ce duché, mais qu'il avait été privé de son titre pour avoir pris part à l'insurrection de 1715. Son frère cadet, ayant prêté serment de fidélité au gouvernement usurpateur, avait été investi de ce titre. Il s'était enfui à l'approche de l'armée royale, et le marquis de Tullibardine, regardé par les jacobites comme le duc légitime, fît, en l'absence de son frère , les honneurs du château au prince et à ses officiers. Le clan presque entier silua avec transport le retour de son véritable chef, et se déclara en faveur des Stuarts. Pendant son séjour au château de Blair, Charles- Edouard reçut la visite de lord Nairn, de sir Georges Murray, de ses frères et de plusieurs gentilshommes du comté qui vinrent lui rendre leurs hommages et lui offrir leurs épées; cet exemple fut suivi par Oliphant, laird de Gask, et Mercer, laird d'Aldie, dont les tenan-

ciers formèrent un régiment. Le duc de Perth arriva aussi avec deux cents hommes, le 3 septembre. Eufm Lochiel, avec quatre cents Camerons, alla proclamer Jacques YIII à Dunkeld, et le 4 septembre le prince fît son entrée à Penh, au milieu des acclamations de toute la population de la ville accourue à sa rencontre (1).

(1) M. Amédée Pichot, Histoire du p)ince Charles- Edouard, t. l, p. 3'i0 et suivantes.

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