CHAPITRE V
Accueil que les habitants de Pertii font à Charles-Edouard. — Son séjour dans cette ville. — Lord Georges Murray nommé lieutenant général.
— Levée de subsides. — Départ de Perth. — Halte à Dunblane. — Passage du Forth. — Halte à Leckie-House. — Soumission de Stirling. — Arrivée dans la plaine de Bannockburn. — Arrivée à Falkirk et à Linlithgow. — Arrivée devant Edimbourg. — Confusion dans la ville.
— Lettre de Charles-Edouard au conseil municipal. — Députation du conseil à Charles-Edouard. — Réponse de Murray. — Les montagnards entrent dans Edimbourg par surprise. — Entrée de Charles-Edouard et de son armée à Edimbourg. — Adhésion de plusieurs villes notables. — Le château d'Holyrood. — Proclamation de Jacques VIIL
— Marche de sir John Cope contre Edimbourg. — Charles -Edouard marche à sa rencontre. — Rencontre des deux armées, — Manœuvres et dispositions des deux armées. — Bataille de Preston-Pans ou de Giadsmuir. — La pièce d'artillerie des montagnards. — Ordre de la bataille. — Défaite et déroute de l'armée anglaise. — Modération et humanité de Charles-Edouard.
Perth avait été autrefois le séjour favori de plusieurs rois d'Ecosse de la famille des Stuarts. A trois milles de cette ville est la célèbre abbaye de Scone, où se faisait le couronnement des rois d'Ecosse. La vue de Charles- Édouar l ranima tous ces vieux souvenirs. Les habitants de Perth reconnaissaient en lui, avec un sentiment d'orgueil, le descendant de leurs anciens souverains, et surtout de Jacques VI, qui avait tenu à honneur d'être leur lord prévôt. Les grâces de si personne, sa taille
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avantageuse, l'éclair de son regard et la hardiesse de son entreprise leur rappelaient tout à la fois si noble origine et le souvenir de Robert Biuce, Tun de ses glorieux ancêtres, qui, lui aussi, avait délivré la patrie du joug de l'étranger. Yètu du costume des montagnards, il avait adopté leur genre de vie et leurs habitudes; rien n'annonçait en lui la mollesse trop ordinaire aux princes élevés dans les cours; l'exercice de la chasse, auquel il s'était livré pendant sou séjour en Italie, l'avait rendu un marcheur infatigable. Riant des privations, franchissant le premier les rochers et les torrents , toujours gai, toujours affible, il trouvait sans les chercher de ces mots heureux qui courent de rang en rang et électrisent le soldat (1). Aussi ses compagnons étaient-ils fiers d'un tel chef; ceux qui avaient été longtemps indécis étaient devenus les plus ardents , et la coufîanc3 de tous était telle, que nul obstacle ne leur paraissait désormais iiisurmontable (2).
Charles -Edouard prolongea son séjour à Pcrth pendant une semaine, pour régulariser un peu son armée et l'exercer à quelques manœuvr^rs. Il nomma pour son lieutenant général le lord G-Lorges Murray, digne par ses talents, si bravoure et sa fiiélité aux Suiarls de remplir ces hautes fonctions. Il avait pris part à la guerre de 1715, et. forcé de se retirer sur le continent, il avait servi avec distinction daus les troupes sardes. 11 était d'une taille élevée, actif, robuste, d'uuî baivoure à
(1) M. Amédée Picliot, Histoire du /uinre Char/es -Éilouard, t. I, ji 340 et suivantes.
(i) Id., ibid.
l'épreuve, excellent dans le conseil et prompt dans ses décisions. Son défaut était une franchise un peu brusque , qui ne déplaisait pas aux soldats, mais qui blessait ses égaux.
Pendant son séjour à Perlh, le prince s'occupa aussi activement de se procurer les ressources nécessaires pour poursuivre son expédition. Sa caisse militaire était complètement vide; il s'empara d'abord des fonds du gouvernement qu'il trouva dans les caisses publiques, puis il envoya à Dundee et dans le voisinage lever des contributions au nom du roi Jacques Ylll; il reçut aussi quelques subsides des jacobites d'É.Iinûbourg, etlesliabitants de Pertli lui donnèrent cinq cents livres sterling (12,500 ff.)
Enfin le 11 septembre l'armée se mit en marche pour Edimbourg. Elle fit halte à Dunblane, où elle fut jointe par les Macdonalds de Glencoe, et par les Mac-Gregors, commandés par le neveu et le fils du chef si connu sous le nom de Rob-Roy. On se dirigea ensuite sur les gués du Frew, à huit milles au-dessus de Stirling, où Charles- Edouard se proposait de passer le Forth. Eu 1715, le comte de Mar, qui commandait l'armée jacobite, n'avait pu le franchir. Le prince s'attendait à voir les dragons laissés à Stirling par sir John Cope lui disputer ce passage; mais aucun ne se présenta, et Charles-Edouard, arrivé au bord du fleuve, poussa le premier son cheval dans les flots en agitant son épée nue. Les montagnards se précipitèrent à sa suite, et il reçut chaque clan sur l'autre rive avec un sourire et des félicitations qui redoublaient leur enthousiasme. On fit halte à Leckie-
Ilouse, dans un château dont le propriétaire, jacobite zélé, avait été enlevé la nuit précédente par les dragons et emmené à Stirling. Le soir, l'avant-garde arriva dans la plaine de Touche, d'où un détachement de six cents montagnards fut envoyé à Glascow pour lever un subside de quinze cents livres sterling.
Le gros de l'armée s'avança le lendemain au delà de Stirling, qui fit sa soumission, mais dont le château refusa de se rendre. On campa dans la plaine de Bann ikburn , célèbre par la grande victoire qu'y remporta Robert Bruce contre les Anglais, oppresseurs de son pays. Ce souvenir ne manqua pas d'être invoqué par les compagnons de Charles - Edouard , qui regardaient leir jeune prince comme un nouveau Robert Bruce, ralliant l'Ecosse entière autour de sa bannière longtemps proscrite:
Le 15 jl coucha à Falkiik, et le 16 à Linlithgow, ville jacobite, et fière comme Perth des souvenirs de la lésidence des Stuarts. Les habitants l'accueillirent avec enthousiasme et le conduisirent en triomphe au château de ses ancêtres , à ce château si cher à l'infortunée Marie Sluart. Enfin, le 17, Charles - Edouard arriva en vue d'Edimbourg.
La plus grande confusion régnait dans cette ville. Il n'y avait aucunes troupes capables de résister aux montagnards écossais; le conseil municipal, convoqué extraordinairement dans une église, délibérait tumultueusement, lorsque tout à coup on apporte une lettre de Charles- Edouard; le lord prévôt s'oppose à la lecture de ce papier séditieux, signé Charles, prince régent;
il veut s'éloigiier, mais ou le force à rester pour l'écouter. Cette lettre était ainsi conçue :
« De notre camp, 16 septembre 1745.
« Étant sur le point d'entrer dans la capitale de l'ancien royaume de Sa Majesté, nous vous sommons de nous recevoir, comme votre devoir vous y oblige. Vous êtes donc requis, au reçu de la présente, de convoquer le conseil municipal , et de prendre les mesures convenables pour garantir la paix de la ville , que nous désirons vivement protéger. Mais si vous souffrez qu'aucune troupe de l'usurpateur y pénètre, ou emporte les canons, les armes et munitions (propriétés publiques et particulières) qui s'y trouvent, nous le considérons comme une violation de vos devoirs, et un outrage coupable fait au roi et à nous-même. Nous promettons de conserver tous les droits et privilèges de la ville , ainsi que les propriétés particulières des sujets de Sa Majesté; mais si quelque résistance nous est opposée , nous ne pouvons répondre des conséquences , étant fermement résolu d'entrer à tout prix dans la ville ; et , dans ce cas , tout habitant qui sera trouvé en armes contre nous ne doit pas s'attendre à être traité comme prisonnier de guerre. »
« Charles, P. R. »
Après la lecture de cette lettre, la question de se rendre fut mise en délibération. On reconnut qu'il était impossible de résister jusqu'à l'arrivée des secours que sir John Cope devait ramener d'Inverness. On convint donc d'envoyer à la personne qui prenait le titre de prince
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régent une députation pour traiter ou demander du temps.
Les députés furent reçus par Jolin Murray, qui, après avoir pris conniissance de la délibération du conseil municipal, y fil une réponse écrite dans laquelle il disait que, les mar ifesles de Charles-Edouard étant uiie garantie suffisante pour les citoyens, il les invitait pour la dernière fois à se soumettre paisiblement. Malgré la lettre de Murray, les magistrats, dans l'espoir de gagner du temps, renvoyèrent une seconde ambassade. Mais cette fois on refusa aux députés l'entrée du camp, et le prince fît approcher d'Edimbourg sept à huit cents hommes ayec ordre d'y pénétrer par surprise ou de vive force. Au moment oiî ils arrivaient près de la porte de Netherbow, cette porte venait de s'ouvrir pour recevoir la voiture qui avait conduit les députés au camp. Les montagnards ne donnèrent pas le temps de la refermer, s'emparèrent du poste sans résistance , pénétrèrent dans les rues, et en quelques instants se trouvèrent maîtres de toute la ville sans avoir rencontré le mcji dre signe d'oppositioa. Tout cela s'était passé pendant la nuit, et sans occasionner beaucoup de tumulte; de sorte que le matin en s'éveillant les habitants d'Edimbourg trouvèrent tous les postes occupés par les Highlanders, et kurs patrouilles parcourant les rues pour y maintenir le bon ordre.
Ou conçoit avec quels Iranspoits de joie Charles- Edouard apprit à son réveil la prise d'Edimbourg, sans qu'un avantage de cette importance eût coûté une goutte de sang. Il donna aussitôt le signal à l'armée de se pré-
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parer à faire son entrée dans la \ille. Bientôt l'araiée se mit en marche ; mais elle ne put suivre la route directe , qu'aurait pu facilement balayer le canon du château , où s'était retiré le général Guest avec le petit nombre de soldats composant la garnison,, restée fidèle à la maison de Hanovre. On fît un détour sur la droite, et l'on arriva par Daddingston à la promenade appelée le Parc du roi. Déjà une foule immens-5 rempl isait le parc et les jardins d'alentour; whigs et torys, acobites et presbytériens , étaient accourus avec un égal empressement pour voir le jeune prioce, qui depuis quelque temp? occupait toutes les voix de la renommée. Les dames surtout ét^iient en grand nombre dans cette réunion; car, dans cette entreprise aventureuse de Charles-Edouard, il y avait quelque chose do chevaleresque qui plaisait à leur i.ncigination. Aussi, dès qu'il parut, donnèrent -elles le signal des applaudissements et des acclamations. Le prince s'avançait lentement, en souriant et en saluant de k main; il portait sur sa veste de tartan à carreaux la croix écossaise de Saint-André ; une écharpe azur et or lui servait de baudrier, et à sa toque de velours bleu était attachée, comme une cocarde, la rose rouge de la maison de Lancastre. Ce costume simple faisait encore mieux ressortir sa taille avantageuse, son teint d'une délicatesse extrême, et toutes les grâces de sa personne. L'enthousiasme des jacobites gagna les whigs eux-mêmes, ou plutôt il n'y eut bientôt plus dans Edimbourg ni whigs ni jacobites, il n'y eut que des Écossais empressés de témoigner leur dévouement au descendant de leurs rois légitimes. Tous trou-
vaierit en lui une certiine ressemblance avec le portrait de R')beit Bruce, qu'on voit dans la galerie du château d'IIolyrood , et faisaient des vœux pour que ses succès rendissent cette ressemblance plus complète (1). Un grand nombre de whigs ne farent pas des derniers à venir lui offrir leurs services, et l'un des premiers qui se prononcèrent fut un gentilhomme nommé James Ilepburne de Keith , connu depuis longtemps par les principes les plus opposés à la monarchie, et surtout à la monarchie légitime. Il déclara hautement qu'il regardait Charles- Edouard comme le champion de la délivrance de TÉcosse, et qu'il se dévouait franchement à sa cause; puis, pour donner une manifestation publique et éclatante de ses seutimenls, il se mit, l'épé^ à la main, en tête du cortège qui entourait le prince, et voulut lui servir en quelque sorte de héraut et de gui !e pour le conduire dans le palais de ses pères. Cette conduite de sir Hepburne, qui était généralement estimé de tous les partis, entraîna
(I) Voici im couplet d'une chanson jacobite composée à cette époque, et qui peint l'impression que produisit Charles -Edouard lors de son entrée à Edimbourg :
Oh ! better loved he canna be :
Yet, when we see liini wearing Our biplan garb sae gracefully, 'This aye the mair endearing.
Though a'that now adoins his brow Be but a simple bonnet :
Ere lang we'lle see of kingdoms three The royal crown upon it.
«Ah! il ne peut être aimé davantage! cependant, lorsque nous le voyons porlersi gracieusement notre costume montagnard, il nous parait encore plus cher. Quoique son front ne soit orné à [)résent que d'une simple toque,avantpeu nous verrons sur ce front la couronne des trois royaumes. » ( Oianson jacobite citée jmr M. Ainédée Pichol.)
un grand Dombre d'adhésions de whigs, qui sans cela se seraient peut être contentés de faire tout bas des \œux pour le prince, mais qui n'auraient pas osé les manifester hautement.
x\iri^i, deux mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis que Charles - Edouard avait foulé pour la première fois la terre d'Ecosse, n'ayant avec lui que six ou sept compagnons dévoués à sa fortune, et ne trouvant d'abord de la part de ses amis qu'irrésolution et refus opiniâtre de le suivre; il surmonte tous ces obstacles, en quelques jours une petite armée se réunit sous ses drapeaux, des troupes aguerries commandées par des officiers expérimentés s'enfuient à son approche , il s'empare sans coup férir de la capitale du royaume, y entre en triomphateur et vient s'installer, presque avec une pompe royale, dans le palais de ses ancêtres. Des résultats aussi brillants et aussi inespérés n'étai* nt-ils pas le gage assuré pour l'avenir d'un succès toujours constant jusqu'à la fin? Il était difficile de ne pas se laisser entraîner à cet espoir, partagé du reste par tout ce qui entourait le prince, et manifesté par les acclamations de la foule qui stationnait autour du palais d'Holyrood.
Cependant, si la vue de ce château rappelait à Charles- Edouard de glorieux souvenirs , combien de tristes émotions ne dut-il pas éprouver en parcourant cette demeure royale, condamnée depuis soixante ans à une sorte de veuvage et de solitude par l'exil de sa famille! Et les portraits de tous ces rois ses aïeux, morts, les uns sur le champ de bataille, les autres sous le fer de leurs sujets révoltés, les autres sur l'échafaud ou dans l'exil.
ne semblaienl-ils pas lui diic : « Le bonheur n'est pas fait ici-bas pour notre famille; la fortune ne te comble aujourd'hui de ses faveurs que pour mieux l'accabler demain? » Mais la foule empressée et joyeuse qui en^ou rait le prince ne lui laissait guère le temps de se livrera ces tristes réflexions.
Tandis que Charles-Edouard se reposait à Ilolyrood, une cérémonie imposante avait lieu au carrefour de la Croix de Hi^b-Slreet, où se faisaient de temps immémorial toutes les proclamations des actes publics. Il s'agis-ail de proclamer solennellement le roi Jacques YIII, et de publier l'ordonnance qui nommait Charles-Edouard régent du royaume. La place et les rues aboutissant au carrefour étaient couvertes d'une foule immense, et les innombrables fenêtres des maisons voisines, dont quelques-unes comptent jusqu'à dix étages, étaient garnies de dames qui agitaient leurs mouchoirs blancs pour exciter les a'^clamations du peuple. Aussitôt que les hérauts eurent achevé leur proclamation et leur lecture, un immense hurrah retentit, et se mêla aux chants du Gode save the Kwy, entonné par plus de cinquante mille voix. L'amour du roi légitime semblait universel et le dévouement était porté à ce degré d'enthousiasme qui enfante des prodiges.
Pendant qu'Edimbourg se livrait aux transports d'allégresse qu'excitait présence du prince régent dans ses murs, sir John Cope s'avançait en toute hâte pour empêcher cette ville de tomber au pouvoir du prétendant (1). Ce fut à Dunbar, où il venait de débarquer
(I) Quoique ce nom ait été donné principalement au père de Charles-
avec ses troupes, qu'il apprit l'occupation d'Edimbourg par le prince. Mais celui qui lui apprit cette nouvelle lui assura que l'armée de Charles-Edouard n'était composée que de deux mille montagnards, irrégulièrement armés, les uns avec des fusils, les autres avec de simples claymores, et plusieurs avec des espèces de longues faux, appelées haches d'armes du Lochaber; d'ailleurs sans artillerie, sans munitions et manquant de cavalerie : seulement, ajoutait-on, des renforts étaient attendus d'heure en heure par les Ilighlanders.
Sir John Cope reprit confiance en apprenant ces détails; il était convaincu que cette troupe indisciplinée ne pourrait tenir un instant devant les forces régulières qu'il commandait. Seulement il résolut de se hâter, afin de ne pas donner aux renforts le temps d'arriver.
Dès le 19 il quitta Dunbar pour aller camper dans la plaine de Haddington, à seize milles d'Edimbourg. A la tombée de la nuit, il envoya quelques volontaires en reconnaissance; deux tombèrent au pouvoir des soldats de Charles-Édouar J , qui les remirent à John Roy Stuart, capitaine de la garde du prince. Déjà Charles avait été informé de la marche de sir John Cope. Les deux prisonniers lui firent connriître le lieu où il s'était arrêté cette nuit-là, ajoutant qu'il devait le lendemain venir camper près de Musselburg. Le prince résolut aussitôt d'aller à sa rencontre , et donna l'ordre de se tenir prêt à partir au point du jour.
Edouard, qu'on appelait aussi le chevalier de Saint -Georges lors de son expédition en 1715, les Anglais ont souvent désigné ainsi Charles- Edouard lui-même lors de l'expédition de 1744; seulement ils l'appelaient ordinairement le ieune prétendant ou simplement le chcmUcr,
Le signal du départ fut accueilli avec enthousiasme par l'armée, dont le courage et la confiance semblaient avoir doublé par la prise d'Edimbourg. Charles Edouard, en sp. rendant à l'avant -garde, traversa les rangs, et, montrant son épée nue, s'écria : « Mes amis, j'ai jeté le fourreau. » Une bruyante acclamation fut la réponse des montagnards, et ils se mirent joyeusement en marche.
Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine située entre Preston et Seaton. Dès que sir John aperçut les montagnards, il se hâta de ranger ses troupes en bataille , étendant sa droite vers la mer, et sa gauche vers le village de Tranent; mais, au lieu de venir directement à lui comme il s'y attendait, les montagnards prirent une route oblique pour gagner une éminence qui dominait la plaine occupée par l'armée anglaise. Charles avait ordonné ce mouvement, afin de laisser à ses soldats plus de facilité pour suivre leur tactique et fondre avec impétuosité sur l'ennemi. Sir John changea alors de position; il appuya sa droite sur le village de Preston, et sa gauche sur Seaton-House. Derrière lui étaient la mer et Cockensie; son front de bataille se terminait à un marais coupé par un fossé profond. Cette position était trèsforte, et Charles, après l'avoir fait reconnaître, vit l'impossibihté de l'attaquer de front; il songea alors à le tourner par la droite; mais dès qu'il eut fait cette démonstration, les Anglais reprirent leur première position. Cette journée se passa ainsi en évolutions de part et d'autre, et à la nuit les deux armées se reposèrent pour se préparer au combat du lendemain. Les Ilighlanders, enveloppés de leurs plaids, étaient couchés sur la
terre nuej Charles -Edouard, avant de prendre quelque repos, avait réuni ses officiers en conseil, et l'on était convenu que le lendemain, à la pointe du jour, on se porterait de l'est à l'ouest de Tranent, où le marais paraissait plus praticable , avec l'intention d'attaquer l'ennemi de ce côté. Ce plan arrêté, Charles-Edouard s'étendit, comme le dernier des siens, au milieu des champs, sur un amas de cosses de pois.
A peine commençait-il à fermer les yeux, qu'il fut réveillé par lord Georges Murray, qui venait lui annoncer la découverte d'un passage beaucoup plus sûr et plus court que celui dont on était convenu dans le conseil de guerre. C'était M. Anderson de Whitburg, propriétaire du marais, qui venait indiquer ce passage. M. Anderson était du nombre des whigs ralliés, et qui, comme James Hepburne , s'étaient déclarés pour le prince depuis son entrée à Edimbourg. On réunit de nouveau le conseil. M. Anderson exposa son plan au prince et aux autres chefs , promettant de guider lui-même l'ormée, sans que l'ennemi put la voir passer, ni troubler sa marche par le feu de sa mousqueterie ou de son artilleiie.
Cette proposition fut accueillie avec une joie unanime; sur l'ordre du prince , chaque chef se hâta d'aller ranger ses soldats avec le moins de bruit possible, et à trois heures du matin les Highlanders commencèrent à défiler en silence.
L'armée quitta sa position par un mouvement à droite, et entra bientôt dans le sentier à travers le marécage, marchant toujours dans le plus profond silence.
et cependant avec une grande rapidité. La nuit d'abord et pUis tard le brouillard favorisèrent le secret de leur mirclie. Qaand la lêle de la colonne approcha de la terre ferme, quelques dragons en vedette crièrent qui vive? firent feu, et allèrent donner l'alar.ue. Charles- ÉdouarJ s'élança un des premiers hors du marécage; le reste de Tarmée suivit prompteraent l'avant -garde, et chaque corps se hâta de prendre son rang de bataille , car on entendait les tambours anglais qui battaient la générale.
L'armée du pricce fut rangée sur deux lignes partant du marécage et s'étendant vers la mer. La première ligne était formée à droite par les Macdonalds, commandés par le duc de Perth; la gauche, commandée par lord Georges Murray, était composée des Camerons et des Appinstuarts; au centre étaient réunis les régiments du duc de Perth et des Mac-Grégors. La seconde ligne, destinée à agir comme réserve, était composée à droite des hommes du clan d'Athole et des Robertsons; à gauche, des Mac -Lacîil ares et des Macdonalds de Giencoe. Le prince était entre les deux lignes, entouré du petit nombre de cavaliers qu'il avait sous ses ordres. L n'avait point d'artillerie, excepté un vieux canon incapable de servir, et dont le prince ne voulait pas d'abord embarrasser sa marche; mais il dut céder aux observations des chefs de clans, qui le prie; en t avec instances de l'emmener, parce que leurs montagnards attachaient une importance superstitieuse à la possession de cette pièce , et qu'ils la regardaient comme un présage assuré de la victoire. Elle fat donc confiée à
deux ou trois artilleurs français, et traînée par des poneys des montagnes; mais on ne la chargeait qu'à poudre et pour donner des signaux , ou pour tirer en signe de réjouissance (1).
Sir John Cope rangea son armée en une seule ligne de bataille, ayant à sa gauche le régiment dit de Murray et celui des Lees à sa droite; dix à douze compagnies d'infanterie de divers régiments et quelques volontaires formaient le centre. Deux régiments de dragons flanquaient les deux ailes de l'infanterie anglaise. Sur la droite était placée l'artillerie, consistant en six pièces de canon assez mal servies.
A peine l'armée de Charles- Edouard fut-elle rangée en bataille, qu'il donna l'ordre d'altajuer. Aussitôt les montagnards se dépouillèrent de leurs plaids et préparèrent leurs armes; il se fit un silence imposant d'environ trois minutes, peijdant lequel, se découvrant la tête, les uns s'agenouillèrent, les autres levèrent les yeux au ciel, pour prononcer une courte prière. Enfonçant alors leurs bonî;ets sur îeuis fiOL^ts, ils se mirent à
(1) Cette pièce, qui se nommait Mons-Mig, rappelle la fameuse Marie- Jeanne , que les Vendéens regardaient aussi conmie le g.ige de la victoire. Ce n'est pas, comme on a déjà pu le voir et comme on pourra l'observer encore, le seul trait de ressemblance que cette guerre présente avec celle de la Vendée; seulement les Ecossais tienn(?nt plus que nous à leurs vieux souvenirs. Qui sait ce qu'est deveuue la Marie- Jeunne? Quant au Mons-Merj , après la défaite de GuUoden il fut transporté comme un tiophce à la Tour de Londres. Lorsque le roi Georges IV ■visita Edimbourg, en 1822, sir Walter Scott lui demanda comme une faveur la restauration du Mons-Mcg au cbiteau d'Edimbourg. Georges IV y consentit; mais le retour de la vieille j)ièce n'eut lieu qu'en 1828, sous le ministère de lord Wellington. On peut la voir aujour-* d'hui figurer parmi les objets curicu.x d'antiquités nationales que l'on conserve dans ce chileau.
marcher en avant, au son des pibrocs, joués par leurs cornemuses. Chaque clan formait une colonne séparée. A mesure qu'ils avauçiient, ils doublaient le pas, et le mijrmure de leurs voix réunies se changea bientôt en une immense et sauvage clameur. Parvenus à la portée du mousquet, ils firent une décharge de leurs fusils, tirèrent leurs claymores du fourreau , et tenant leurs dirks (espèce de poignards) rie la main gauche, ramenée à la hauteur du visage pour se couvrir de leurs petits boucliers, ils fondirent, selon leur coutume, sur l'ennemi à travers la fumée de la mousqueterie et du canon. Le premier rang des Anglais reçut le choc de pied ferme et la baïonnette croisée; mais les montagnards, fléchissant un genou et relevant les fusils des soldats avec leurs dirks, les égorgeaient sans défense; puis, rejetant les cadavres sur le second rang , continuaient le carnage dans une lutte terrible corps à corps.
Cependant la cavalerie , qui avait reçu Tordre de charger les montagnards qui s'avançaient de son côté , n'attendit pas leur choc; saisie d'une terreur panique, elle s'enfuit à toute bride. Les artilleurs, abandonnés par la cavalerie qui devait les soutenir, s'enfuirent après avoir déchargé leurs pièces, dont les montagnards s'emparèrent aussitôt. La résistance fut plus sérieuse au centre de la bataille, noa loin de Charles-Edouard; la mêlée fut terrible pendant quelques minutes; l'infanterie anglaise, formée dans les guerr.'s de Flandre, disputa courageusement le terrain ; mais ses lignes , trop étendues , furent enfoncées et rompues sur plusieurs points par les masses serrées des clans; et dans le combat corps à
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corps qui s'ensuivit, la nature des armes des montagnards, leur force extraordinaire et leur agilité, leur donnaient une supériorité décidée sur des hommes accoutumés à trop compter sur l'ordre et la discipline, et qui sentaient que cet ordre était rompu et que la disciplisie leur devenait inutile. Ce fut dans cette mêlée que périt le colonel Garditier, c j'.nmandaat de l'un d'^s régiments de dragons qui avaient pris !a fuite dès le commencement de l'action. Il avait résolu de ne pas survivre à la honte que la lâcheté de ses soldatïi f lisait rejaillir sur lui. Yoyant un détachement d'infanierie qui, après avoir perdu tous ses chefs, se défendait encore vaillamment, il courut se mettre à sa tête ; mais en arrivant il fut tué par une de ces terrib'es faux du Lochaber, maniée par la main d'un Mac-Gr gor.
Le combat n'avait pas duré plus d'une demi- heure, et, à part quelques exceptions, la panique des Anglais dans cette affaire avait été générale; à peine en serait-il échappé quelque.î-uns si Charles-Edouard avait eu de la cavalerie et si les monta^^nards, telon leur usage, ne b'élaient arrêtés à dépouiller les mor.s au lieu de poursuivre les fuyard?..
Sir John Cope s'était laissé entraîner comme les autres, et n'avait pas eu le courage d'imiter le colonel Gardiuer, Le seiiticr dans lequel il tourna bride a conservé le souvent de sa liont.', et porte encore le nom de Chemin de John Cope. Lorsque ce général arriva à Beiwick, lord Kerr lui fit ce compliment ironique, souvent répété : « Sir John , vous êtes le premier général de i Europe qui ait apporté la nouvelle de sa défiit.-. w
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Cependant des cris bruyants de triomphe poussés par les montagnards retenùssaient sur toute la plaine. La bataille était finie et le sort avait prononcé; les bagages, Tarlillcrie , tous les approvisionnements de l'armée anglaise restaient au pouvoir des vainqueurs. Jamais victoire ne fat plus complète. Les étendards anglais furent déposés en tiiomphe aux pieds de Charles -Edouard, et, ce qui était plus udle, sinon plus glorieux, on lui apporta la canisse raihtiiire de sir John Cope, contenant quatre mille livres sterling. Du reste, ces trophées et ces dépouilles lui étaient bien dus; car il avait noblement payé de sa personne pendant l'action. Il ne se fit pas moins remarquer par sa modestie et sa modération après le combat. Il embrassa cordialement chaque chef de clan, et les remercîments qu'il leur adressa furent pour ces braves et loyaux ser\iteurs la plus douce des récompenses. Puis il s'occupa sans relâche d'accoœp ir un devoir que lui commandait l'humanité, de donner des soins aux blessés; il témoigna le même intérêt pour ceux dts deux partis, et ^es ennemis, forcés de louer son humanité en ct-t'e circonstance, ont voulu toutefois l'atléoui r en l'attribuant à la pohlique. Nous verrons bientôt dans la lettre qu'il écrivit à son père de quels sentiments il était réellement animé.
Cette bataille, livrée le 21 septembre 1715, fut appelée de Glâdsmuii- (1) par Charles -Edouard; mais elle
(1) Un ancien livre de prophéties prédisait aux Écossais qu'ils rcmliortcraieut une victoire à Gladsmuir; or cette jilaine est située à ]ilus d'un mille de celle de Preslon-Pans; mais les jaiobites ne manquèrent pasd'.ippliquer à leur premier succès une [n'édictiou devenue poi>ulaire.
est plus coanue sous le Dom de Preston-Pans , que lui ont donné tous les historiens anglais et écossais. Les Highlanders ne perdirent dans cette journée que trente à quarante hommes, dont trois officiers; quatre -"vingts furent blessés. Les Anglais laissèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite cinq cents morts et plus de mille prisonniers.
Les Highlanders se montrèrent ardents au pillage; mais ils secondèrent aussi les procédés charitables du prince en prodiguant des soins aux blessés du parti opposé.