CHAPITRE VI
Lettre de Charles -Edouard à son père à l'occasion de la bataille de Preston-Pans. — Pamphlets répandus à Londres contre ce prince.
Le jour même de la bataille de Preston-Paus ou de Gladsmuir, Charles-Edouard écrivit à son père la lettre qu'on va lire. Elle nous semble l'expression franche des sentiments généreux qui animaient le prince, en même temps qu'elle nous transporte en quelque sorte au milieu de la lutte que la dynastie régnante cherchait à établir entre elle et les Stuarts sur le terrain des vieilles querelles religieuses. Charles - Edouard considère les évêques anglicans comme ses plus ardents ennemis, et ne se trompe pas. Ce qu'il dit des progrès de l'athéisme et du peu de foi des protestants d'Angleterre n'a rien d'exagéré. Qu'on se rappelle l'époque, et de quelle source était venu cet esprit philosophique du xvm' siècle qui commençait à envahir la société française. La dernière phrase sur les bleïsés répond aux calomnies de ses ennemis; qui prétendaient que son humanité n'était que de la poUlique. De telles pensées, quand elles ne partent pas réellement du cœur, ne s'eiprimeiit pas
avec cette noble simplicité dans une lettre confidentielle et qui n'est point destinée à la publicité.
« Pinky-House, près d'Edimbourg, 21 septembre 1745.
« Sire,
« Depuis ma dernière, datée de Perth, Dieu a daigné accorder aux armes de Yotre Majesté un succès qui a dépassé mes espérances. Le 17 nous entrâmes à Edimbourg r^pée à la main, et prîmes possession de la ville sans être obligés de répandre une goutte de sang ou d'employer aucuue violence. Ce matin j'ai remporté une victoire signalée avec peu ou point de perte. Si j'avais eu un ou deux escadrons de cavalerie pour poursuivre les ennemis, pas un seul n'eût échappé. Dans l'état des choses, à peine s'il leur reste quelques dragons qui, par une faite précipitée, se seront, je crois, jetés daus Berviick.
« Si j'avais obtenu cette victoire sur des étrangers, ma joie eût été complète; mais l'idée que c'est sur des Anglais y a mêlé plus d'amertume que je n'imaginais. Les hommes que j'ai vaincus étaient les ennemis de Votre Majesté, sans doute; mais ils auraient pu devenir vos amis et vos loyaux sujets, lorsqu'ils auraient ouvert les yeux et vu le véritable intérêt de leur pays , que vous voulez sauver et non détruire. C'est à cause de cela qae j'ai défendu toute réjouissance publique. Je n'entrerai dans aucun détail de la bataille, préférant que Yotre Majesté les connaisse d'après les rapports d'un autre plutôt que par les miens. Je vous envoie la présente par Sttwart,
en qui vous pouvez avoir toute confiance. C'est un homme probe et fidèle , parfaitement instruit de tout ce qui a eu lieu jusqu'à ce jour. Je le regretterai; mais j'espère être bientôt dédommagé de cette perte par son prompt retour, avec les plus agréables nouvelles que je puisse recevoir, je veux dire celles de la santé de Votre Majesté et de mon cher frère.
« Je vous ai envoyé deux ou trois gazettes pleines des adresses et des mandements des évêques (anglicans) au clergé. Ces adresses sont telles que je les attendais, et ne peuvent en imposer qu'aux faibles et aux crédules. Les mandements sont de la même force, mais plus artiiîcieusement composés. Les évêques ordonnent à leur clergé de faire sentir aux peuples les grands bienfaits dont ils jouissent sous les princes de la famille qui les gouverne actuellement. Ils leur disent d'appuyer sur la scrupuleuse administration de la justice, sur le saint respect des lois, sur la sécurité de leur religion, de leur liberté, de leur propriété. Ce sont là de grands mots qui peuvent en imposer aux esprits irréfléchis; mais celui qui lit avec attention découvre aisément l'imposture. Quel besoin a un prince de troubler le cours ordinaire de la justice quand il a eu le secret de corrompre la source des lois? N'est-ce pas risquer même de donner l'alarme? N'est- ce pas dire qu'jl n'est pas venu pour les protéger comme il le prétend, mais réellement pour les trahir.
« Quand ils parlent de la sécurité de leur religion, ils ont bien soin de ne pas dire un mot des progrès effrayants que i'athéisme et l'impiété ont fnits depuis quelques années. Si j'en crois des hommes ile sens, ces
progrès sont tels , que plusieurs de leurs personnages les plus importants auraient honte de s'avouer chrétiens, et que beaucoup d'autres, d'un rang moins élevé, agissent comme s'ils ne l'étaient pas. Eq conversant sur ce triste sujet, j'en suis venu à reconnaître ce que je n'avais pu jusqu'ici comprendre, que ceux-là qui crient le plus haut contre le papisme et le danger de la religion catholique ne sont pas réellement des protestants, mais une bande d'hommes dissolus, doués de talents, ayant de l'instruction, mais vides de tout principe, et se prétendant républicains.
« Je demandais à ceux qui me disaient cela ce qui pouvait rendre ces hommes si jaloux de conserver la religion protestante, puisqu'ils ne sont pas chrétiens. On me répondit que c'est pour se recommander au ministre, qui (s'ils écrivent pour lui ou s'ils le font nommer membre du parlement) ne manquera pas de les pourvoir amplement. Le motif de ce zèle extraordinaire est qu'ils se procurent par là pour le moins la connivence, sinon la protection du gouvernement, pendant qu'ils propagent leur impiété et leur athéisme.
« J'espère , grâce à Dieu , que le christianisme n'est pas tombé aussi bas dans ce pays que me le représentent les rapports qui me sont faits. Cependant, si je compare ce que j'ai souvent vu et entendu à Rome avec ce que j'ai observé depuis , j'ai peur qu'il n'y ait que trop de vrai dans ces rapports.
« Les évêques sont aussi partiaux et peu sincères en parlant de la sécurité de la propriété que de celle de la religion; car ils ne disent pas un mot de cet énorme
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fardeau de la délie toujours croissanle sous laquelle gémit la nation, el qui ne peut être payé (si on a intention de la payer jamais) qu'aux dépens des propriétés. Il est vrai que toute cette dette n'a pas été contractée par les princes de celte famille , mais bien la plus grande partie; et le tout aurait pu êtie acquitté par une administration économe pendant ces trente dernières années de paix profonde, n'eussent été les immenses sommes qui ont été prodiguées pour corrompre les parlements et pour soutenir des intérêts étrangers, au détriment des trois royaumes (i).
« C'est trop parler à Yotrc Majesté, j'en ai peur, de ces tristes mandements; mais en ayant fait mention, j'ai voulu vous en donner mon opinion. Je me rappelle que le docteur Wagstaff (avec qui je regrette de ne m'être pas entretenu plus fréquemment, car il me disait toujours la vérité) me disait un jour que je ne devais pas j nger le clergé de l'Église d'Angleterre d'après les évoques, qui ne parviennent pas à l'épiscopat par leur savoir ou leur piété, mais par d'autres talents, comme d'écrire des pamphlets, d'être actifs aux élections, et de voter au parlement sous la direction du ministère. Quand j'aurai gagné une autre bataille , il:^ écriront pour moi , et se chargeront de répondre à leurs propres lettres.
« 11 es^t une autre classe dans laquelle, comme dans celle dû clergé (anglican) , je suis porté à croire que les moins élevés en rang sont les plus honnêtes : je veux parler de l'armée, car jamais on ne vit do plus belles troupes
(l) Allusion aux frais éuormes qu'avaient entraînés les guerres d'Aller.\agne pour soutenir los intérêts de la famille de Brunswick en sa (jualilô de princes allemands et d'électeurs de Hanovre.
que celles que j'ai combattues ce matin ; cependant elles ne se sont pas montrées aussi braves que je l'aurais cru. Je pense avoir entrevu que les simples soldats n'aimaient pas le parti qu'ils avaient adopté. S'ils avaient eu à combattre des Français venus pour envahir leur pays , je suis persuadé qu'ils se seraient mieux défendus. La solde de ces pauvres gens, et l'avenir qui les attend, ne suffisent pas pour corrompre leur instinct de justice et d'honnêteté. Il n'en n'est pas de même de leurs officiers , qui, excités par leur propre ambition et leurs fausses notions sur l'honneur, se sont battus avec acharnement. J'ai demandé à l'un d'eux, qui est mon prisonnier, un vrai brave , pourquoi il portait les armes contre son prince légitime, lorsqu'il vient pour délivrer son pays d'un joug étranger. Il m'a répondu qu'étant homme d'honneur, il se montrait fidèle au prince dont il mangeait le pain, et par qui sa commission d'officier était signée. Je lui dis que c'était là un noble principe, mais mal apphqué; et je lui demandai s'il n'était pas un whig. lime répondit affirmativement. «Eli bien! alors, ai-je ajouté, comment pouvez -vous regarder votre commission et le pain que vous mangez comme étant la commission et le pain du prince plutôt que du pays qui vous paie pour le servir et le défendre contre les étrangers? Car j'ai entendu dire que tels étaient les vrais principes des whigs. Ignorez -vous comment vos compatriotes ont été transportés en pays étranger pour y être insultés , maltraités par les défenseurs de la foi protestante (1), et
(1) Dans la guerre occasionnée par la succession de l'empereur
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égorgés dans une querelle où TAngleterre est si peu intéressée, et qui ne tend qu'à l'agrandissement de l'électorat de Hanovre? » A cela il n'a rien répondu ; mais il a baissé la tête d'un air sombre.
« La vérité est qu'ils ont peu de bons officiers. Ils sont braves parce qu'ils ne peuvent s'empêcher de l'être; mais généralement ils connaissent peu leur métier, sont corrompus dans leur moral, et ne sont guère retenus par le frein de leur religion , quoiqu'ils prétendent faire croire qu'ils combattent pour elle. Quant à leur honneur, dont ils parlent tant, j'aurai bientôt l'occasion de l'éprouver ; car, n'ayant pas de place forte pour mettre mes prisonniers, je serai obligé de les relâcher sur parole. S'ils ne la tietinent pas, je ne leur souhaite pas de retomber dans mes mains: il ne serait plus en mon pouvoir de les sauver du. ressentiment de mes Highlauders, qui les immoleraient de sang-froid; ce qui me désolerait, car je n'aime pas la vengeance. Mon superbe ennemi regarde comme au-dessous de lui, je le suppose , de régler un cartel (1). Si je le désire , c'est -autant pour ses partisans que pour les miens. J'espère avant peu le forcer de s'estimer heureux que je le lui accorde.
« J'apprends que six mille hommes de troupes hol-
Charles VI, les princes protestants d'Allemagne étaient ligués contre Marie -Thércse, princesse catholiiiue, qne défendait Georges II, prince protestant. Par une anomalie bizarre , Louis XV, roi catholique, était ligué avec les princes protestants, et l'on prétend que l'une des causes qui l'empêchèrent de soutenir Charles- Edouard, ce fut la crainte de mécontenter ses alliés, qui hii reprocl'.aieut de vouloir faire monter un prince catholique sur le trône d'Angk'terre.
(1) On nomme ainsi le traité que fout entre elles les parties belligérantes pour légler l'échange des prisonniers.
landaises sont arrivées, et qu'on fait venir dix bataillons anglais; je voudrais qu'ils fussent tous hollandais, afin de ne pas avoir la douleur de verser le sang anglais. J'espère que j'obligerai bientôt l'électeur de faire venir le reste; ce qui, à tout événement, sera un service rendu à l'Angleterre , en la faisant renoncer à une guerre étrangère ruineuse pour elle.
« Malheureusement la victoire apporte des embarras que je ne connaissais pas encore. Je suis chargé d'avoir soin de mes amis et de mes ennemis. Ceux qui devraient ensevehr les morts se sont enfuis, comme si cela ne les regardait pas. Mes Highlanders croient au-dessous d'eux de le faire, et les paysans se sont retirés. Cependant je suis résolu à voir si en payant je puis avoir des hommes qui se chargent de ces tristes fonctions, car je ne saurais supporter l'idée de laisser pourrir des Anglais sur la terre.
« Je suis très- embarrassé encore sur ce que je dois faire de mes prisonniers blessés. Si je fais un hôpital de l'église presbytérienne ou protestante , on se récriera sur cette grande profanation, et l'on répétera que je manque à mon manifeste , par lequel je m'étais engagé à ne violer aucune propriété. Si les magistrats voulaient s'en mêler, ils m'aideraient à sortir de cette longue difficulté. Advienne ce que pourra , je suis décidé à ne pas laisser les pauvres blessés dans la rue; si je ne puis mieux faire, je convertirai le palais en hôpital, pour le leur abandonner. Je suis si absorbé par toutes ces choses et le soin que je dois avoir de mes troupes, qu'il ne me reste que le temps d'ajouter que je suis le très-dévoué fils de Votre Majesté,
tt Charles, P. R. »
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Non, ce n'était pas dans l'intérêt de leur religion que les prélats anglicans cliercliaieat à soulever les esprits contre la pré! en! ion des Stuarts ; c'était dans leur intérêt personnel, et pour ne pas perdre les immenses revenus du clergé catholique qu'ils s'étaient appropriés au temps de la prétendue réforme, et qui nécessairement leur auraient échappé si les peuples, ouvrant les yeux à la vérité , étaient rentrés dans le sein de l'Église catholique , tout en se replaçant sous le sceptre de l'cutorilé légitime.
Ce n'était pas seulement par des adresses et des mandements que le clergé anglican cherchait à combUtre l'influence du prince Charles- Edouard : les pamphlets L s plus injurieux, les imputations les plus absurdes et les plus calomnieuses étaient répandues avec profusion pour rendre sa personne odieuse. « On fit imprimer, dit Voltaire, un journ il imaginaire, dans lequel ou comparait les événements rapportés dans les gazettes , sous le gouvernement du roi Georges, à ceux qu'on supposait sous la domination d'un prince cathoh juc.
« k présent, disait-on, nos gazettes nous apprennent , tantôt qu'on a porté à la banque les trésors enlevés aux vaisseaux français et espagnols, tantôt que nous avons rasé Porto-Bello , tantôt que nous avons pris Louisbourg et que nous sommes maîtres du commerce. Yoici ce que nos gazettes nous diront sous la domination du prétendant : « Aujourd'hui il a été proclamé dans les marchés de Londres par des montagnards et par des moines. Plusieurs maisons ont été brûlées et plusieurs citoyens massacrés.
« Le 4 , la maison du Sud et la maison des Indes ont été changées en couvents.
« Le 20, on a mis en prison six membres du parlement.
« Le 26, on a cédé trois ports d'Angleterre aux Français.
« Le 28, la loi d'habeas corpus a été abolie, et on a passé un nouvel acte pour brûler les hérétiques.
« Le 29, le père Poignardini, jésuite italien, a été nommé garde du sceau privé, etc. etc. »
De pareilles inepties ne pouvaient guerre trouver créance que dans laxlasse la plus ignorante du peuple, car les classes élevées connaissaient la valeur de ces jongleries ; elles n'étaient guère'touchées des intérêts d'une religion pour laquelle elles n'avaient que de l'indifférence; mais ce qui les touchait par-dessus tout, c'étaient leurs intérêts matériels; et, pourvu que ces intérêts fussent garantis, elles étaient prêtes à crier vive le roi Jacques, ou vive le roi Georges, selon que l'un ou l'autre leur offrirait plus de sécurité.