‹ Le Dernier des StuartsChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rentrée de l'armée jacohite à Edimbourg. — Effet de la victoire de Preston-Pans. — Soumission de toute l'Ecosse. — Charles-Edouard veut marcher immédiatement sur Londres. — La majorité de son conseil s'y oppose. — Emploi du temps. — Organisation de l'armée. — Fêtes à Holyrood.— Résistance de lacitadelle d'Edimbourg.— Charles-Edouard est forcé d'en lever le blocus. — Arrivée des renforts. — Arrivée d'un envoyé du roi de France. — Démarches des agents de Charles -Edouard auprès des ministres de Louis XV. — Lenteur et indécision de M. de Maui'epas. — Le marquis d'Éguilles est accrédité auprès du prince régent. — Instructions secrètes qui lui sont données. — Pensée intime du cabinet de Versailles. — Débarquement du marquis d'Éguilles à Montrose. —Compte rendu de son entrevue avec Charles-Edouard. — Le prince remercie le roi de l'envoi qu'il lui a fait, et presse l'arrivée de nouveaux secours. — Le duc d'York en France. — Note ministérielle annexée aux lettres de ce prince. — Arrivée de trois autres bâtiments français. — 'Le prince se décide à entrer en Angleterre. — (apposition de son conseil. — Il en triomphe, et l'expédition est résolue.— Revue de départ. — Préparatifs de Georges II pour repousser l'invasion. — Manifeste du prince Chailes-Édouard.

Quoique» Charles -Edouard eût proscrit les réjouissances publiques pour sa victoire de Preston-Paos, il ne put refuser à ses montagnards de faire, le dimanche 22, lendemain de la bataille, une entrée solennelle dans Edimbourg. L'armée était précédée de nombreux joueurs de cornemuse, répétant les vieu.\ airs jacobites.

Puis venaient les clans en longues colonnes , faisant flotter, avec leurs bannières victorieuses , les étendards des vaincus. A l'arrière - garde marchaient, entourés d'une forte escorte, les prisonniers, presque aussi nombreux que l'armée elle-même; et derrière eux venaient les bagages, les canons et les munitions du général Cope.

Charles - Edouard , par un sentiment des convenances facile à concevoir, ne voulut point paraître à ce spectacle, et ne rentra que le soir dans le palais d'Holyrood. Il s'était fait précéder de plusieurs édits, dont un proclamait une amnistie générale de tout ce qui s'était fait contre la maison des Stuartsdepuisl688.Le même jour, il adressa à tous les magistrats des villes d'Ecosse Tordre de se rendre à Edimbourg pour y verser le montant des contributions annuelles; à tous les collecteurs et contrôleurs des taxes, d'apporter à Ilolyrood, sous peine de haute trahison, leurs registres et leurs caisses. Mais la plupart des magi-trats et des agents du gouvernement se retirèrent en Angleterre^ ou se cachèrent, pour ne pas obéir à celte injonction. Charles-Edouard fit pourvoir à leur remplacement par des hommes dévoués à sa cause, et au moyen de ce renouvellement de l'administration son gouvernement se trouva paisiblement établi dans toute l'Ecosse; car la victoire de Preston-Pans avait occasionné une révolution morale qui semblait avoir anéanti tous les partis opposés, pour ne plus laisser subsister que le grand parti national, rallié sous les étendards de la légitimité. Charles- Edouard n'est plus, comme il l'était la veille encore

pour quelques whigs exaltés, un aventurier {\) téméraire, mais un héros qui a su conquérir la sympathie du plus grand nombre et l'estime de tous. En un mot, il semblait que la victoire de Prebton-Pdos eût électrisé toute l'Ecosse et réveillé l'énergie des temps héroïques. Le prince y fut trompé; et qui ne l'eût pas été à sa place?

Charles -Edouard, se croyant sûr de l'Ecosse, portait déjà ses vues sur l'Angleterre. Dès le lendemain de son retour à Holyrood, il fit part de son projet aux chefs réunis en conseil. 11 leur communiqua la liste des nombreux partisans qu'il avait dans ce royaume, et qui étaient prêts à se ranger sous ses drapeaux triomphants. « Marchons, leur disait -il, marchons sans balancer, et nous arriverons à Londres aussi facilement qu'à Edimbourg. Ne donnons pas au gouvernement de l'usurpateur le temps de se reconnaître , et nous seroiis dans le palais de Siint-James avant que les troupes rappelées de Flandre soient arrivées en vue des côtes d'Angleterre. »

Quelques chefs applaudirent à cette résolution; mais le plus grand nombre la trouva téméraire. Pénétrer en Angleterre avec une poignée d'hommes , c'était , disaiton , risquer de décourager les jacobites anglais. Il était beaucoup plus sage d'attendre les renforts qui devaient venir des divers points de FÉcosse , et probablement de France, où Son Altesse venait d'envoyer un ambassadeur (2) porter à Louis XY la nouvelle de ses succès,

(1) The adventurer; c'est ainsi que les partisans de la maison de Hanovre désignent ordinairement Charles-Edouard.

(2) Sir James Stuart, comme nous le verrons plus loin.

La majorité de ce conseil se rangea de cet avis ; Charles- Edouard fut forcé lui-même de composer avec son impatiente bravoure, et d'attendre , pour marcher sur Londres , que son armée eût reçu tous les renforts que la victoire et l'enthousiasme général semblaient lui donner le droit d'espérer. Ce temps fut employé à organiser l'armée et à l'exercer au combat. Chaque jour le prince visitait le camp de ses Highlanders, établi dans la plaine de Duidingston, à deux milles d'Edimbourg; il s'informait de leurs besoins, écoutait leurs plaintes et leurs réclamations, et causait familièrement avec eux dans leur langue, qu'il avait apprise uniquement pour leur plaire.

Les occupations sérieuses auxquelles Charles-Edouard consacrait presque tout son temps ne l'empêchèrent pas de donner des fêtes et des bils dans le château d'Holyrooi. Toutefois, quoiqu'il montrât dans ces réunions une affabilité qui acheva de lui gagner tous les cœurs, oii voyait bien que ce n'était pas l'attrait du plaisir, mais bien les nécessités de la politique, qui l'avaient engagé à réunir <ians les salons d'Holyrood les représentants de la noblesse des Highlands et des Lowlands avec ceux de la bourgeoisie d'Edimbourg. Plusieurs femmes des chefs montagnards assistaient à ces réunions; les nobles ladys des basses terres et les bourgeoises de la ville n'y étaient pas moins assidues. Le prince avait aménager à la fois les susceptibilités de l'amour-propre individuel et les rivalités collectives, et il y réussit admirablement en distribuant ses prévenances avec cet art, si difficile pour les prince?, de paraître impartial

112 LE DERMKU DES STUAIITS

en flattant tour à tour les prétentions les plus opposées. Le succès qu'il obtint en ce genre est resté dans la mémoire des habitants dÉdimbourg, et, après plus d'un siècle , les soirées d'IIolyrood sont encore citées pour l'allabilité et le sentiment exquis des convenances que sut y déployer le héros de ces fêtes.

Pendant qu'Edimbourg se livrait ainsi aux plaisirs, et que l'éteiidard des Stuarts flottait sur tous les édifices publics et particuliers, la citadelle seule, sombre et menaçante, étalant sur ses créneaux le drapeau du roi Georges, semblait protester contre ces démonstrations joyeuses. Son gouverneur avait refusé de se rendre après plusieurs sommations. Charles- Edouard, ne voulant pas l'attaquer de vive force , ni tenter une escalade qui aurait occasionné une grande effusion de sang, et exposé la ville au feu des assiégés, résolut de bloquer étroitement la forteresse , et de la contraindre par la famine à capituler. Mais quand le gouverneur vit toutes ses communications interrompues, il menaça de bombarder la ville si on ne les rétablissait pas, et si on ne le laissait pas s'approvisionner comme d'habitude. Il appuya ses menaces de quelques boulets qui balayèrent la longue rue de High- Street, et jetèrent l'effroi dans le cœur de tous les habitants. Charles -Edouard ne put résister aux prières des bourgeois ; il déclara par une proclamation le blocus levé ; les hostilités cessèrent aussitôt , mais le drapeau anglais continua de flotter sur les murailles de la citadelle.

Les renforts que le prince attendait avec tant d'impatience commencèient à arriver le 3 octobre. Ce fut

d'abord un régiment de six cents hommes levés dans le Forfarshire par lord Ogilvie , fils aîné du comte d'Airly. Le 4 octobre, Gordon de Glenbucket arriva avec un corps de quatre cents hommes ; un autre Gordon , fils de lord Lewis Gordon , amena deux bataillons qu'il avait levés pour le prince légitime j enfin le 9, lord Forbes de Pisligo se présenta au camp avec six compagnies d'infanterie et un escadron de cavalerie. Ces renforts provenaient des basses terres seulement, et précédaient de quelques jours ceux des montagnes, qu'il avait fallu plus de temps pour rassembler.

Une nouvelle d'une haute importauce lui parvint en ce moment, et lui fît espérer de pouvoir bientôt accomplir son projet sur l'Angleterre : c'était l'arrivée d'un vaisseau français dans le port de Montrose portant un envoyé du roi Louis XY, quelques volontaires français et irlandais, des armes et des munitions , et avec eux l'espoir d'autres secours.

En même temps que Charles -Edouard écrivait à son père la lettre que nous avons transcrite ci-dessus, qu'il envoyait à Louis XV un messager, sir James Sluart, pour lui annoncer sa victoire de Preston-Pans , et la soumission entière de l'Ecosse, à l'exception de quelques citadelles, lord Clancarty, nouvel agent diplomatique des Stuarts, d'accord avec le jeune duc de Bouillon, lord Sempill , milord Maréchal et M. O'Brien pressaient l'exécution des promesses des ministres français. Ces messieurs faisait remarquer avec justesse, au cabinet de Versailles, l'influence que les succès de Charles- Edouard avaient sur les affaires des Pays-Bas, en for-

çant le roi Georges à retirer les troupes de Flandre, et en favorisant ainsi la prise de Bruxelles par le maréchal de Saxe. Il ne fallait que peu d'efforts pour rendre ces avantages plus brillants encore ; c'était d'aider d'une manière efficace le petit-fils de Jacques II à remonter sur son trône. C'eût été une politique digne de la France, et qui eût tourné tout ensemble à sa gloire et à son profit. Malheureusement la direction des affaires était alors abandonnée aux caprices d'un ministre d'un caractère insouciant et frivole, qui n'accorda qu'une attention secondaire aux événements qui se passaient dans la Grande-Bretagne. M. de Maurepas, homme superficiel et incapable d'une application sérieuse, voulut se donner des airs de prudence en attendant toujours le lendemain, et en consultant sans cesse sur la possibilité d'une descente. Enfin, après de longues tergiversations, n'osant pas frapper un coup décisif, il crut plus sage d'envoyer reconnaître l'état des affaires par un agent diplomatique , tandis qu'il ferait quelque bruit avec les préparatifs ou plutôt avec la menace d'une invasion. Le fameux duc de Richelieu fut même désigné pour le général en chef de cette expédition fort problématique; et Voltaire, qui sollicitait alors la faveur des ministres pour se faire nommer historiographe de France , rédigea le manifeste du roi ou plutôt du duc de Richelieu. Ce document devait être publié au moment du débarquement des troupes françaises sur la côte d'Angleterre; mais il n'a paru que dans les œuvres de son auteur (1) et dans la Vie privée

(1) On peut lire ce manifeste dans le 38" volume des œuvres de Voltaire, édition Beuchot, p. 543.

de Louis XV. Le comte de Maure pas autorisa toutefois tous les Irlandais ou Écossais au service de France à partir pour l'Ecosse. Plusieurs volontaires français obtinrent aussi Tagrément du ministre pour aller rejoindre le prince Charles- Edouard.

En attendant que l'expédition mît à la voile , le marquis d'Éguilies (1), accrédité auprès du prince régent des irois royaumes, se hâtait de se rendre à son poste. Il est curieux dé lire les instructions secrètes données à cet agent diplomatique au moment de son départ; elles font connaître toute la pensée du cabinet de Versailles.

Dans ces instuctions, M. de Maurepas calcule toutes les chances de succès qu'offrent à Charles-Edouard l'état des esprits en Ecosse et en Angleterre, la jalousie du premier de ces deux royaumes contre l'autre depuis Tunion, et l'enthousiasme excité par la présence du prince, etc. Il recommande à son envoyé d'examiner avec exactitude quelle est la situation actuelle du jeune prince, les ressources qu'il peut tirer de ceux qui se sont déclarés pour lui , afin d'être fixé, d'après ces renseignements, sur ce qu'il sera possible de faire en sa faveur; puis il ajoute :

« L'intention de Sa Majesté , est que le S"" d'Éguilles parte s .ns délai pour se rendre en Ecosse par les voies qui lui seront indiquées de sa part. Elle lui fait remettre une lettre qu'elle écrit au jeune prince Charles- Edouard pour l'accréditer auprès de lui ; mais il faut absolument que sa commission soit tenue dans le plus

(1) M. Boyer, marquis d'Éguilles, président à mortier du parlement d'Aix, était frère du marquis d'Argens.

grand secret, et qu'il n'y ait que ce jeune prince et la personne qui sera le plus dans son intimité qui aient connaissance de cette lettre, en sorte qu'on ne puisse le croire chargé d'aucune commission de la part de Sa Majesté, et qu'il paraisse seulement comme un étranger n'ayant en vue que de s'attacher à la forlune d'un prince qui, en se livrant avec un courage héroïque à une entreprise aussi difficile , se montre de plus en plus digne du Irône qui est l'héritage de ses ancêtres. »

La pensée intime du comte de Maurepas dans ses instructions secrètes peut se résumer en ce peu de mots : « Le roi de France consent à secourir Charles- Edouard, s'il est sûr du succès; mais dans tous les cas, il veut se ménager le droit de nier ce secours. »

Muni de ces instructions, le marquis d'Éguilles partit de Dunkerque, le 7 octobre, sur un bâtiment chargé de poudre et d'armes, qui devait être suivi de près par deux autres avec de l'argent et des munitions. Parmi les volontaires qui l'accompagnaient étaient trois officiers réfugiés au service de France, le fils aîné de lord Strathalaa, le neveu du gouverneur des princes, nommé Sheridan, et Brown, capitaine au régiment de Lally. Après une traversée des plus orageuses, le bâtiment aborda enfin près de Montrose. Le marquis d'Éguilles débarqua aussitôt, et fit transporter une partie des armes et des munitions jusque sur la place de celte ville. Les habitants accourus au-devant des Français les accueillirent aux cris de vivent Jacques VllI et le prince régent! On distribua les armes aux hommes de bonne volonté, et les nouveaux débarqués se mirent

en route avec eux pour Edimbourg , où ils arrivèrent le 15 octobre.

Yoici en quels termes le marquis d Éguilles rend compte de son entrevue avec le prince , dans une première lettre qu'il écrivit au ministre : « J 'allai d'abord chez le S"" Sheridan , gouverneur du prince, à qui je dis que j'avais des dépêches pour Son Altesse royale que j'étais chargé de lui rendre en secret. Il alla lui parler, et revint tout de suite m'introduire. Je ne saurais bien exprimer la joie du prince en lisant la lettre du roi et en écoutant ce que je lui disais de sa part. Il me répondit en substance qu'il était réservé à Louis XV de faire remonter sa maison sur le trône oii toute la puissance de Louis le Grand n'avait pu la maintenir; qu'il avait tout espéré de la magnanimité et de la bienveillance du premier prince du monde chrétien, qui devait se regarder comme protecteur- né des princes malheureux. « C'est dans cette confiance, ajouta -t- il, que j'ai exposé les vies et les fortunes de tout ce qui me restait d'amis en Ecosse. Je vais joindre ceux que j'ai en Angleterre. Je pars dans huit jours; je marche droit à Londres; si vos troupes de.-cendent et obligent nos ennemis à une diversion, l'Angleterre est à nous daus deux mois; mais si par malheur Je débarquement si souhaité et si nécessaire n'avait pas lieu ou se faisait trop lard, toutes les autres (diversions) deviendraient inutiles, puisqu'ils ne me trouveraient plus en Ecosse; et je serais perdu sans ressource, attendu que, ne pouvant renouveler assez tôt mon armée, qui s'affaiblirait par la victoire même, il me serait impossible de

résister aux efforts redoublés des Anglais rebelles, des Hanovriens , des Hollandais et des Iles sois. Mais , monsieur le marquis , ne puis~je pas compter sur un débarquement prochain? Parlez -moi sincèrement. — Monseigneur, lui répondis -je, quand je partis de France, on n'avait pas une connaissance assez exacte de l'état des affaires pour pouvoir prendre un parti décidé ; on aurait craint d'agir à contre -temps; m lis je crois pouvoir espérer, vu l'état où poiit les choses, que Ton concourra aux vues de Votre Altesîe royale. Peut-être serait -il à propos d'attendre des réponses avîânt qu'elle se mît en marche, afin d'agir à coup sûr et de ne point s'engager. — Monsieur, me lépondit-il, mes ennemis se fortifient de jour en jour, et mes amis peuvent à chaque moment être découverts, perdus et hors d'état de me servir; d'ailleurs je crois devoir profiter de l'ardeur de mes troupes et du découragement de celles de l'électeur. Si le roi 1res -chrétien a déjà donné des ordres pour le débarquement , mon père règne ; et quand même il n'en donnerait qu'en recevant vos dépêches, nous aurions encore du temps; car il m'est impossible de joindre mes ennemis avant un mois, à moins qu'ils ne viennent à ma rencontre, ce qu'ils ne peuvent faire qu'en abandonnant Londres à mes amis ou en se partageant , parti que je ne crois pas qu'jls prennent. »

« Voilà en substance la conversation que j'ai eue ce matin avec le prince Edouard. J'ai été voir l'armée après dîner : elle rst campée à uîîc demi-heue de la ville. J'y ni compté treize cent vii>gt et une tentes. 11 y

a sept hommes dans quelques-unes; ce qui doit faire près de huit mille hommes, à les évaluer à six par tente. Il en arrive outre cela après -demain quatorze cents, que j'ai rencontrés en chemin. Il y a dans ce nombre cinq cents chevaux montés par presque autant de gentilshommes. Il vient encore des îles du nord près de trois cents hommes, mais ils ne peuvent être ici avant trois semaines; on ne les attend pas. Nous entrerons donc en Angleterre avec un peu moins de dix mille hommes effectifs, tous bien armés, sept pièces de canon et quatre mortiers. On peut attendre de grandes choses en pensant que, n'étant encore que trois mille hommes sans canons, sans cavalerie, sans discipline, sans expérience , sans généraux , presque sans officiers , et sans premiers succès, les partisans de ce prince ont exterminé en moins d'un quart d'heure quatre mille hommes de troupes réglées qui avaient deux régiments de dragons, du canon et l'avantage du lieu. Il est constant qu'il ne s'est sauvé que soixante hommes de toute l'infanterie , et qu'il n\iurait pas échappé un seul dragon, si l'on avait eu seulement deux cents chevaux à faire courir après. »

Le prince s'empressa de remercier Louis XV du faible secours que lui avait amené le marquis d'Éguilles , tout en le suppliant de hâter le départ des nouvelles troupes qu'il lui annonçait, « parce que c'était, disait-il, le niomeut de frapper de grands coups. » Le marquis d'Éguilles, qui, ainsi qu'on a pu déjà en juper par sa première lettre, avait embrassé avec chaleur la cause de Charles -Edouard, ne cessait d'é-

crire dans le même sens que lui. Le duc d'York, frère de Charles- Edouard, vint bientôt lui-même en France joindre ses instances à celles des agents de son père et de son frère. Retenu à Avignon par une maladie, il écrivit deux lettres très -pressantes, l'une au roi, l'autre au ministre des affaires étrangères. On peut juger des dispositions de la cour de Versailles par la note ministérielle ci-jointe annexée à ces lettres, qui sont dépoîées aux archives des affaires étrangères :

« On estime qu'il convient de laisser ces deux lettresci sans réponse par écrit; tout ce que le roi voudra dire et faire en faveur du prince Henri Stuart (le duc d'York) peut être transmis de bouche à la personne qui a transmis lesdiles lettres. On ne saurait trop éviter de multiplier les écrits publics et particuliers portant indice, témoignage, marques ou preuves que le roi fait son affaire de l'entreprise de la maison de Stuart. Que la France la soutienne autant que l'on jugera convenable au bien du service de Sa Majesté, à la bonne heure; mais que ce soit sans l'avouer, aussi longtemps que le succès n'en sera pas au moins probable , et aussi l'on ne serait pas résolu à une guerre également longue et générale. »

Qu'il y a loin de cette politique étroite, indécise, égûïîte, à celle de Louis XIV, qui n'hésile pas à mettre à la disposition de Jacques 11 ses armées et ses flottes, et qui ne l'abandonne pos même après le désastreux combat de la Ilogue et l'anéantissement d'une partie de sa marine militaire 1

Trois bâtiments portant les volontaires français, écos-

sais et irlan lais , à qui le ministre avait permis d'aller rejoindre Charles -Edouard, arrivèrent quelques jours après le marquis d'Éguilles. Parmi ces volontaires figurait lord Druramond, frère du duc de Perth, qui amenait avec lui quelques piquets des trois compagnies du régiment Royal- Écossais.

Quoique ces faibles renforts fussent loin d'être suffisants, Charles - Edouard ne voulut pas attendre davantage l'exécution de son projet sur l'Angleterre. Il regrettait amèrement de n'avoir pas suivi sa première idée, de marcher sur Londres immédiatement après sa victoire de Preston-Pans; car ces six semaines de délai n'avaient pas grossi son armée, comme on le lui avait fait espérer, et l'ennemi avait profité de ce temps pour augmenter ses forces.

Quand il annonça son intention au conseil, il rencontra encore les mêmes objections que la première fois. Le prince alors déclara qu'appelé par les jacobites d'Angleterre , il irait seul , s'il le fallait , se jeter dans leurs bras , comme il était venu se jeter dans ceux des Écossais. Lord Georges Murray se rangea enfin de l'avis du prince, et son opinion entraîna tout le conseil. On délibéra ensuite sur la route que prendrait l'armée , et après une longue discussion il fut décidé qu'on se dirigerait d'abord sur Carlisle.

Cette décision du conseil fut aussitôt communiquée à l'armée , qui l'accueiUit avec les plus vifs transports de joie. Vers les derniers jours d'octobre , Charles- Edouard passa la revue de départ, et là il put reconnaître que son armée ne s'élevait guère qu'à sept mille hommes,

savoir : trois mille deux cent soixante montagnards, deux mille six cent cinquante hommes des basses terres, trois cents cavaliers , et huit à neuf cents hommes venus de France et de différents détachements.

C'était avec une aussi faible armée que Charles- Edouard se préparait à se mesurer avec son ennemi , qu'il ne pouvait plus désormais espérer surprendre, et qui avait eu le temps de se préparer à la lutte. En eff'dt, comme nous l'avons déjà vu, Georges II, alarmé des progrès du prétendant en Ecosse , s'était hâté de faire venir en Angleterre ses meilleures troupes de Flaiidre, précédées de six mille Hollandais. Il avait divisé toutes ses forces en trois armées, dont l'une, commandée parle feld-maréchal Wade, se dirigeait sur Newcastle ; l'autre, sous les ordres du général Ligonier, était en marche pour le comté de Lancastre. Ce général fut bientôt remplacé par le duc de Cumberland , second fils de Georges ; le loi voul&it lui faire léparer son échec de Fontenoy. Un troisième corps, sous le nom d'armée de réserve, fut formé dans les environs de Londres, et eut pour mission spéciale de couvrir Londres.

Charles -Edouard n'ignorait rien de ces préparatifs; mais ils n'eurent aucune ii fluence sur sa résolution. Sans faire fond sur les secours de France, il comptait sur ceux qu'il recevrait de ses partisans quan*i une fois il serait entré en Angleterre, et surtout quand ses intentions seraient mieux connues du [en [.le, que le clergé anghcan et les parlijans de l'électeur de Ilauovre avaient pris à lâche de tromper par les calomnies les plus abfcurdes répandues sur son compte. Pour lâcher

de détruire ces impressions fâcheuses , il publia un manifeste dans lequel il garantissait la liberté civile et religieuse, le maintien des lois, et la protection pour toutes les religions reconnues en Angleterre. Ce manifeste précéda de quelques jours son départ, et fut répandu avec profusion sur toute la fronlière d'Angleterre.

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