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duc de Ghevreuse; M^^*" de Pons m'a déclaré ce tllittin qu'elle m'aimerait volontiers sitôt que j'aurais détruit ses scrupules en obtenant la nullité de mon mariage.
— Vous appelez csela un bonheur ! Moi , je dis que vous êtes lancé dans une affaire interminable et qui tous donnera mille soucis à faire maigrir l'homme le plus robuste. On n'obtient pas de bulles sans des longueurs infinies , et il n*est pas prouvé que le pape consente à vous dégager.
*-^ Quand je veux une chose comme je reux celle-ci , mon cher duc , il faut qu'elle se fasse« Soyez assuré que j'aurai la bulle dont j'ai besoin.
M. de Ghevreuse secoua la tête et s*ën alla disant partout :
-—C'est dommage qu'un ^i aimable prince ne soit qu'un fou et un chimérique.
Et tout le monde répéta que M. de Guise était uii fou et un chimérique.
AU iniliéu de ces agitations, Henri de Lorraine reçut la lettre de M»* dé BOéSû.
D'Alluie s'attendait à un coup de théâtre lorsqu'il remit sa missive ; mais le prince
posa kl lettre sur une table et dit fort traii* qi)il|ement •' .,
— Croy^x-Yous , monsieur , que la comt^Me m'enverra des sergents et des huissievs qui in'oliUgeroqt à l'ain^er !
— Elle le ferait si c'était possible; mais, puisqu'on ne peut disposer des sentiments desautres...
— C'est tout ce que je craignais , interrompit le prince. Dites à la comtcisse que je up m'embarrasse pas du reste^
M»« de Bossu persista pourtant dans la résolution de yenir à Paris. Elle s'en alla citke% la ducbesse de Gi|ise et la supplia de la servir.
, — Hélas ! répondit la vénérable dame , je n'ai point de crédit sur l'ef prit dç nion Qls , et |e ne vous cache pas que , si j'en avais eu davantage, il ne vous aurait point épousée.
La comtesse se jeta en larmes 9m pieds (10 11°^ de Guise , et parvint à l't^ttendrir ; elles pleurèrent de compagnie, el il fut con« venu que la duchesse ferait des représen* tations à son fils ; que M">« de BQfsil serait
dans un cabinet où elle écouterait la con- Yersation , et qu'elle paraîtrait si le prince donnait quelque signe de repentir. Dès que la duchesse ouvrit la bouche pour entamer ce sujet, M. de Guise prit la parole impétueusedoeut :
— Eh quoi ! dll-il , cette femme n'a-t-elle donc point d'âme, de vouloir retenir par force un cœur qui ne lui appartient plus ?
Apprenez-lui donc, madame, que jamais je ne reviendrai à elle. Dites-luî donc qu'elle doit souhaiter autant que moi-même d'être séparée d'un homme qui n'a pour elle que de l'indifférence. Surtout qu'elle ne vienne pas me jouer des scènes de tragédie. Vous ajouterez , après cela , qu'elle est une trèsbelle et très-aimable personne qui ne me plaît pas, mais. qui fera le bonheur d'un autre. Pour moi, je ne la veux revoir de ma vie.
Le prince tourna les talons et sortit avant que la comtesse eût songé à se montrer.
Elle partit le lendemain dans le carrosse de M. d'Alluie , et l'on a pensé qu'ils s'étaient accomniodés ensemble le long du chemin .
M. de Guise avait envoyé à Rome son se^ crétaire. Saint-Yon avec une lettre où le cardinal Mazarin avait niis un post-scriptum. Sa Sainteté répondit par de belles phrases , des avis fort paternels et beaucoup de latin , mais sans rien promettre.
M. Gaston d'Orléans, qui avait l'esprit enjoué, rencontra un jour , dans les jardins de Fontainebleau, M. de Guise faisant de grands commentaires avec sa maîtresse sur la réponse du pape.
— Prenez garde à vous , mademoiselle , dit son altesse royale, mon cousin de Guise serait capable de vous épouser , comme la princesse Anne et M™*" de Bossu. Je vous en donne avis , au moins.
— 11 est vrai , répondit Henri de Lorraine, que i*en serais capable ; mais avouez queje ne fais point mystère de mes in* tentions,. que mes amours ne sont point enveloppées de ténèbres, et que je suis bien, le digne fils de mon père.
Monsieur, à qui l'on reprochait de ne ressembler en rien à Henri IV, en fut pour ses frais de malice et ne se vanta pas de son
hou iBOl ; mw il ^i ehorus avec les autres «ur la folie de 11. de Guise. Gaston d'Orléans n'était pas i^échant d'ailleurs', et ne garda nulle rancune à son cousin, car il lui donna ça lieutenance aux armées de Flandres , pensant lui être agréable. Henri de Lorraine, après avoir tant souhaité de l'emploi^ n'osa pas refuser. Il envoya ses gens et ses bagages k rartpée , mais il n'eut point la force.de quitter sa oiaitresse et dififêra si longtemps ; que la paix le vint tirer d^in^ certitude.
Pendant une semaine que la cour passa' au château de Fontainebleau , les extravag^nces de notre héros, étant connues de tout le monde , Qrent un grand dommage à sfi réputation. Le^ esprits tournés au bouffon 9 qui avaient la fureur de conter dçs histoires aux dames, trouvaient en lui des sujets inépuisables de récits à faire rire les gens et se disputaient l'honneur d'en amuser la reine mère et M. le cardinal.
Un matin que le ministre se faisait ôter des cheveux blancs , le vieux Bassompierre entra en riant d^ toute sa gorge, à la ma-
nière des QOurti$aii$ qui apportaient du ooBiique dans leur bissac.
— Voyons donc ce qui vous diverlit si fort , demanda M. le cardinal.
Bassompierre affecta de se tenir le^ côtes et de ne pouvoir parler. Il commença eqfin son histoire, «en s'interrompant souvent pour rire d'un air qui n*était point natureL
— Je vais, dit- il , proposer une énigme à Votre Éminence. Vous savez qu'il n*est personne d'aussi riche dans sa parure que M. de Guise , ni personne d'aussi bon goût.
Vous savez qu'il a d'ordinaire sur sa tête jusqu'à soixante brins de plumes admira^ blés. Or, je l'ai rencontré hier, et devinez un peu ce qu'il portait à son chapeau.
— Une simple plume de héron ou de quelque autre oiseau de chasse?
— Vous n'y êtes point ; il portait un bas de soie.
— Un bas de soie ! dit le cardinal.
— Un bas de soie, sans un autre ornement; et, lorsque je lui demandai si c'était une mode nouvelle qu'il voulait donner , il me répondit d'un air mélancolique :
« C'est ma mode, à moi, d'être amoureux ; ce bas vaut plus que les reliques de saint Pierre, puisqu'il a renfermé la jambedivine de celle pour qui je m*en vais mourant. »
M. le cardinal ayant souri de cette histoire, les assistants la trouvèrent délicieuse. M. de Brissac était le seul qu^ ne parût pas s*en amuser, et Bassompierre lui demanda ^ d'où venait qu'il ne riait point :
— C'est , répondit-il , que votre histoire est d'hier et que j'en sais une meilleure qui date de ce matin. Aussitôt que la reine se fut levée, M. de Guise, qui attendait aux portes, s'introduisit chez les filles de Sa Majesté. Il trouva sa belle qui avait une indisposition pour laquelle le médecin venait d'ordonner une potion fort noire; notre prince , après avoir bieti gémi du mal de sa maîtresse, voulut absolument boire la moitié de la médecine, disant que, si la moitié de lui-même avait une maladie , l'autre ne pouvait être en bonne santé. M"* de Pons eut beau se récrier, il fallut qu'il avalât sa part de la drogue, et, à cette heure, il est chez lui souffrant, comme tous les diables, d'une colique.
. — Il faut Tavouer, dit le cardinal , celte histoire-ci vaut mieux que l'autre.
-^ Mais , dit le comte de Guitaut , ievoîk que M. deBrissac n'en sait pas la fin. M. de Guise, au milieu de ses douleurs , ne songe cependant qu'à sa maîtresse , et s'écrie à chaque instant : c Pourvu que cette infernale potion ne lui cause pas autant de mal qu'à moi ! > Il vient d'envoyer chez la demoiselle, et^ comme elle, a répondu que la médecine lui faisait grand bien , il l'a suppliée aussitôt de lui prèter.un de ses jupons , en assurant que c'était le seul remède qui le put soulager. Elle lui a, en effet , donné une de ses robes ; et , depuis une heure , il se promène, gravement dans sa chambre sous un déguisement à crever de rire , en disant que jamais il ne s'est senti en meilleur état.
— Voilà des amants bien, raisonnables , s'écria le cardinal. Je tiens ce jeune prince pour fou à lier, et sa folie pour contagieuse, . Il nous faut avouer que M. le cardinal paraissait assez fondé dans ses opinions sur Henri^de Lorraine. Malheureusement le
prince n'en reeta pas là.Le8 etcravat^nees 86 répétaient tous les jours, et il y en eut bientôt un répertoire considérable. Par ordonnanée du médeoin de la reine, M^^* de Pons prenait les eaux de Forges; nulles prières ne purent empêcher M. de Guise d'en boire ayecelle, en dépit des grands maux d'estomac que ces eaux lui procu-* raient. La demoiselle aimait fort la lecture ; el } comme on lui défendit les lÎTres à cause de la fatigue des yeux , M. de Guise , qui avait une mémoire prodigieuse , apprenait chaque soir un chapitre de roman qu'il récitait à sa maltresse le lendemain. Il lui conta ainsi d'un bout à l'autre les six volumes de Cassandre. C'est assurément le plus beau succès qu'ait obtenu M. de la Galprènède.
Les choses auraient bien pu durer ainsi éternellement , si ce n'eût été que M^^* de Pons avait hâte d'être la première duchesse du royaume. Elle prêcha tant son amant pour qu'il allât en personne demander ses bulles , que M. de Guise se résolut à partir. Elle prouva bien par là tout
l'empire qu'elle avait sur lui ; màid c'était aussi commettre une grande imprudence que d'envoyer, dans une cour étrangère, iin hotfilâie de cette humeur inconstante, qui pouvait s'enflammer pour la première paire de beaux yeux qu'il rencontrerait.
€omme font souvent les Jolies personnes j Gabrielle de Pons croyait volontiers être la plus jolie de toutes , et qu'elle n'était point de celles qu'un amant peut abandonner.
M. de Guièe pasèa ^près d'un mois à dire tous les soirs qu'il partirait lé lendemain, saiis avoir lé couirage de ise mettre en route. Ses carrosses , chargés de bagages , l'attendaient sous lés murs du Palais- Royal, où chacune de ses Visites devait êtîrè la dernière. On en riait à la cour , et on faisait des gageures sur ce voyage qui se remettait de jour en jour. Le prince laiséà ses chevaux et sa vaisselle à M^i* de Poiis , eh la priant d'en faik^e usage. Ses valets eui*ent ordre d'obéir à sa maîtresse comme à lui-même , et elle en profita : car on s'est fort moqué de ce qu'elle avait mis un
lit magnifique à M. de Guise dans sa cbambrelte de fille d*honneur , avec des glaces de Venise ; et tant de meubles, qu'on n'y pouvait plus remuer. Elle promit d'entrer bientôt au couvent de la Visitation en attendant le retour du prince, mais elle n'en a rien fait. Pour que M. de Guise montât dans s'a berline de voyage , il fallut que la demoiselle l'y conduisit jusqu'au marchepied avec la promesse d'un baiser. .On les vit par les fenêtres du palais s'embrasser en plein air de tout leur cœur et à deux reprises ; la figure de l'amoureux était remplie de larmes. On vit les équipages partir au grand trot et les bras du prince éperdu sortir par la portière , tandis que la belle agitait son mouchoir en faisant un tendre regard. Le cœur de M. de Guise était prêt à éclater, et les mauvais plaisants euxmêmes, touchés de son désespoir, ne riaient plus de cette scène ; car il y avait des deux parts de la vraie douleur. En rentrant au palais, Mi'« de Pons trouva beaucoup de bienveillance sur tous les visages. La reine mère , la voyant pensive , la caressa fort;
et le poète Benserade , qui venait de composer un morceau pour les filles d'honneur, récita cette poésie, où était le quatrain suivant :
Pons , Rome qui peut bien rendre les choses nulles ,
Nous garde un cher dépôt.
Calmez votre chagrin. Dieu fera que vos bulles
Vous parviendront bientôt.
La jeune fille en fut aussi émue que si les vers eussent été meilleurs. Le duc d'Orléans la pensa rendre malade un soir avec ses manies déjouer des tours d'écoliers :
— Vous ne savez pas , mademoiselle, lui dit-il, le bruit qui court aujourd'hui? On assure que mon cousin de Guise , en passant par Avignon, a déjà demandé en mariage W^" d'ÂlIetz , qui est une belle et riche personne.
La pauvre fille eut une syncope en entendant cela. On ne la ranima point sans bien de la peine , et la reine gronda Monteur de cette méchante plaisanterie.
— Ce n'est rien , mon enfant, dit obligeamment Sa Majesté. Le duc de Guise ob-
tiendra ses bulles; nous en prierons Sa Sainteté. Vous rererrez bientôt votre amant, et nous tous marierons.
Mais le sort en savait plus long que là reine mère. Gabrielle de Pons ne devait point épouser Henri de Lorraine.
Ici se terminent les folies de notre héros. Nous Talions voir mettre au jour tout à coup ses grandes qualités , accomplir des prouesses si hardies , que les faiseurs de romans n'en sauraient imaginer de plus étonnantes , et conquérir un royaume sans autre secours que son génie et son courage.
CHAPITRB IIL
M. de Guise, qui avait passé son enfance en Italie , c(bnnaissait à fond la. langue et les usages de ce pays. Il commença par envoyer Saint-Ton faire ses soumissions au pape et demander une audience. Sa Sainteté répondit que ses portes étaient ouvertes à toute heure pour les princes de la maison de Lorraine, fienri courut au Yaticap ; il 7 trouva le pape qui se promenait dans sa galerie de tableaux. Gomme il avait déjà plié le genou devant Sa Sainteté , Innocent X le saisit entre ses bras et l'obligea de se relever en le baisant sur la joue.Le saint-père s'informa, d'un air trèsempressé 9 des nouvelles de France , du cardinal Mazarin , de la reine et de la duchesse de Guise ; après quoi il parla de ce
qu'il voulait faire pour rendre le séjour de ritalie agréable à Henri de Lorraine ; mais il ne lui demanda point ce qui Tamenait a Rome. Noire héros n'était pas de ces gens qu'on a'muse par des discours; il alla droit au but et interrompit le pape au milieu de ses compliments.
— Votre Sainteté, dit-il , prend trop d'intérêt aux choses qui me touchent le moins pour qu'elle n'écoute pas avec attention celles qui me tiennent au cœur. Vous savez que je suis d'une maison fort catholique et qui a rendu des services à l'Église. Je lui en ▼eux rendre moi-même, aussitôt que j'aurai la tête en repos. Je ne vous le cache
pas , mon Père , ma vie est en danger. Si
vous me refusez les bulles de nullité dont j'ai besoin, j'en puis fort bien mourir, tant ma passion est forte ! et le nom de Guise s'éteindrait avec moi.
— Il ne faut pas qu'il s'éteigne, mon fils; ce serait un grand malheur s'il venait à séteindre.
— Eh bien! Votre Sainteté seule peut faire en sorte qu'il ne s'éteigne point.
— J'y réfléchirai. Le cîel m'inspirera. sans doute le moyen de vous satisfaire.
— Il n'existe qu'un moyen. Le ciel.n*en saurait trouver un autre.
— La puissance de Dieu est infinie. Soyez tranquille , mon fils; avec la protection de la sainte Vierge à laquelle je vous recommanderai particulièrement , nous obtiendrons de son divin fils qu'il vous tire de
peine.
Le saint-père inscrivit sur son agenda de poche le nom de Henri de. Lorraine, afin de ne pas Toublier dans ses prières.
M. de Guise sortit de cette première. entre* vue. en mordant ses moustaches ; cependant il eut assez de raison pour sentir que Temportement ne ferait que nuire à ses projets , et il imagina aussitôt un plan de conduite fort ingénieux* Le prince pensa que , si le pape n'avait pas l'intention de donner les bulles de nullité , il accorderait^ en dédommagement, les autres demandes qu'on pourrait lui faire , et que c'était là un moyen de servir puissamment les intérêts de la cour de France. Après avoir été
utile à M. de Mazaria , celui-ci finirait par 4 intercéder à son tour en faveur de celui qui l'aurait obligé. L^archevéqued'Âix, frère de M. le cardinal , était alors à Rome , à solliciter le chapeau. Depuis trois mois , le marquis de Fontenay, ambassadeur de France , y perdait ses peines , à cause des intrigues de la faction d*£spagne. M. de Guise résolut de le lui faire avoir.
Sa Sainteté avait pour habitude de prodiguer ses caresses aux gens qu'elle voulait éconduire , et d'ailleurs Henri avait de ces naturels ouverts qui plaisent à tout le monde. On vit partout le pape et M. de Guise devisant ensemble. Innocent X, le croyant trop occupé de ses amours pour songer à la politique , lui confiait bien des choses, et le mît ainsi , en badinant, au oourant des affaires de Rome. Le prince revenait souvent à ses bulles , mais il feignait de se contenter des mauvaises excuses et des exhortations à la patience » de sorte que le pape disait souvent au marquis de Fontenay :
— On ne rend point justice à mon fils de
Guia« eo France ; il est plein de sageiêe H de docilité.
L*areheTéque d'Âix vit bien tout le crér dit que Henri de Lorraine prenait sur Tesprit de Sa Sajnteté.II en écrivit à ^on frèrç, qui se mit à rire , et répondit que , si M. d'Aix avait pour toute protection k Rome celle d'un prince sans ceryelle , i) courait le risque de rester archevêque jusr qu'à sa mort. De son côté, Fontenpj, qui voulait avQÎr Içs honneurs de cette négociation , ne parlait point de M. de Guise dana sa correspondance ; pu bien , pour donner à penser que )e pape n*en faisait pas un grand état , il a^ur^it que les bulles de nullité seraient datées des calendes grecques.
Cependant M. d'Aix fut obligé d'avouer qu'il en était de son chapeau comme des bulles , et que ni son frère , ni l'ambasaadeur , ne pouvaient triompher de l'opposition dé l'Espagne. La mauvaise volonté du pape devint évidente. Tous les Français de l^Rome, et Fontenay lui-même , écrivirent à M. le cardinal que son frère n'aurait rien ^
et qu'il fallait renoncer à cette affaire. Ce* fut alors que M. de Guise envoya son «secrétaire à M. d'Âix avec le billet suivant :
« Je parle ce matin à Sa Sainteté pour vous. Je ne quitterai point la partie que je n*aie votre chapeau. Tout ce- que je vous demande en retour de ce service , c'est de dire comme il faut à M. de Mazarin que vous le devez à ce fou de Henri de Lorraine. >
Le même jour, avant midi, H. d'Aix était cardinal. Il courut chez Son Altesse, l'embrassa en pleurant , et jura sur Dieu , comme font les Italiens , qu'il ne voulait pas mourir sans avoir payé sa dette par quelque service d'importance.
— Vous m'en pouvez rendre un signalé^ dit le prince. J'ai pris goût aux affaire^ politiques en essayant de vous être utile.
Apprenez à M. le cardinal que je^ suis en belle position à Rome, que le pape m'aime fort, et que je brûle de servir la cour mieux que je n'ai fait jusqu'ici.
— Comptez sur moi , s'écria M. d'Aix.
1 Le nouveau cardinal était fort troublé
par l'excès de son bonheur. Eh traversant le jardin par où Son Altesse le reconduisait, H se jeta dans un bassin d'eau Tiye.
— Est-ce un mauvais augure? dit-il en se relevant tout mouillé. Dieu veuille donc qu'il tombe sur moi seul !
— Non , répondit le prince en riant ; le kasard vous commande , par cet accident, de changer votre robe contre la pourpre de cardinal.
— Je le prends ainsi et ne m'en afflige point; mais que dirai-je pour vous à M^^" de Pons ?
— Que je lui demande six- mois eùcore* pour .faire parler de moi de telle sorte qu'on ne me puisse rien refuser ; que j'ai pour cela le cœur et Tépee de mon grandpère de Guise , et que je lui garde ma foi comme le doit un bon chevalier et un amant fidèle.
• A son retour en France, lorsque M. d'Àix voulut apprendre à son frère comment s'étaitconduit ïe prince et ce dont il était capable, le ministre haussa les épaules et répondit :
— Tom 4t€s HQ olûBpiérique irous-méme.
Au BQ^ilieu de œs affaires , M. de Guise , ayant gagné la trentaine , coramençaît à resfefi^îr cette sourde fureur de célébrité qui fiY^it tâipt remué les princes de sa maison. Les passions si'ét^ient comme pressée^ ciptrç elles dans sop cœur pour Caire place à^e pouvelles passîQiis. Il s'emplissait la t^te dç projets , et ne quittait plus les livres de Machiavel et Iç- traité dé la guerre. l\ demandait du service è M . de Mazarin , qui le payait en eau bénite italienne. Le pape accueillait mieux ses offres ; mais , k c^tte époque , Ipnocent X avait une vision de pacifkir l'univers, pour laquelle on r^urail dû appeler chimérique bien plutôt qpp potre héros. Entre tous ses projets , IK, de Guise nourrissait celui d'une expéditiop coptre les Turc^ et d*une attaque contre Lipari. La faction d'Espagne com* mQnçait à le regarder de travers » et les lettres qp'on écrivait à Madrid sur ce prinqe ét^iept d*autre style que celles de la <)0|ir de France.
Ces choses se passaient au mois de juin
de l'année 1647'. Une noutfôllâ surprienanté s'en Tint tomber danis Ronkë tomme une bombe et mettre tout en ruméûk*. tJn cotir^ rier de Naptes anmon^a qu'une révolté y arait éclaté. Le peuple avait chassé lés Espagnols^ et s'était déclaré indépendant»
Le duc d'Ârcos et don Joan d'Autriche i*é^ taîent retirés sur la (lotte , et le péchéui* Masaniel était goutétueur provisoire.
Après dix jours passés dans l'inquiétude , on apprit qiie lllasaniel était assassiné pà^ la populace et que le désordre allait crofèlsant^ Hais , au lieu dnih simple ëdtilètément ^ c'était une révolution complète , et l'exaspération coiltre l'Espagne pàràisèalt à son comble. Les Napolitains , une tàli sortis du «ommeil ^ ont toujours eu p6ùr habitude de passer à un emportement éttrême. Le peuple jurait ^ dans les ëgllèés »
de mourir plutôt que dé se soumettre , et puis il courait , avec lek bouchers à sa tétë^ massacrer les nobles soupçonnés d*attàvilement au gouvemeinent renversé.
Toutes les cervelles en furent bien trod^^ blées dans Hofia^^Côinmé dn Icpeùtbrolre.
Celte grande puissance de r£spagne y vît son crédit ruiné en peu de jours.' Sa Sain^ teté , laissant de côté les songes de pacification générale 9 pensait déjà que le royaume de Naples se devait jçter dans ses bras paternels. Fontenay demandait à M. le cardinal si la France ne devait pas interyenir , et tous les petits princes d'Italie révèrent la couronne de Naples. M. de Guise , au milieu du bruit et des discours , se souyint que Yolande d^Anjpu ; fille du roi René' de Naples, avait épousé un de ses ancêtres. Il envoya un de ses gentilshommes , avec ordre de dire aux chefs de la révolte ces simples paroles : « he due de Guise est dans Rome, qui s'offre à vous, et qui a du sang napolitain dans les veines. »
Pendant ce temps-là, le baron de Iklodène Tint secrètement avertir le. prince que son nom ayait été déjà prononcé à Naples ,et que ce royaumjQlui pourrait appartenir, s'il youlait se doni^er la peine de le prendre.
T-Yous avez, dit le baron à M* de Guise,
trbis concurrents puissants : ce sont le pape , le prince Thomas de Savoie^ et le prince de Gohdi , que la cour 4e France T^eut proposer. 'Ils ont tous trois des armées , des flottes let de l'argent. Ma*s voué avez TOtre grand nom et la faveur populaire. Montrez-Tous , et vous remporterez.
— Donne&-moi le temps d'y réfléchir, répondit le prince 9 et ne padez de ceci à personne.
Les courriers crevaienit leurs chevaux nxr la route de Paris. Le marquis de Fontenaj perdait la tète , et demandait les instructions de M. le cardinal , qui ne savait trop que résoudre. Le pape désirait, que les Napolitains le vinssent choisir d^ei»mêmes , et voyait ^bîen qu'ils n'y song;eaient point. La faction d'Espagne ne montrait partout que des mines sombres et des aoiircils froncés. Thomas de Savoie assemblait "Ses troupes , mtfîs il n'osait pas espérer que les NapotHraîns voulussent d'un Piémontais.
Un jour, le cardinal Montalle eut avis que l'envoyé de M. de Guise était parvenu
PACL DE «USSET. ^ 7
dans Naples à travers mille dangers. H courut aussitôt chez les autres Espagnols , et leur conta cette nouyelle. Henri de Lorraine , ayant paru le soir au cours , vit au milieu des promeneurs un groupe de seigneurs étrangers, et il entendit qu'on pr^>nençaît son nom. Ces gens se turent à son approche, et le regardèrent avec curiosité.
M. de Guise voulut savoir ce qu'on avait dit de lui. Une lettre nous apprend qu'il en vint à bout par les femmes , c'est-à-dire qu'iF gagna en quelques heures les bonnes grâces d'une fort belle chanteuse, dont le secrétaire du cardinal Montalte était amoureux. Voici ce qu'il apprit de cette conversation. :
Son Excellence le cardinal Âlbornos avait dit en le désignant : . .
— Soyez assurés que celui-là est l'homme qui fera perdre Naples au roi notre maître.
— Bah ! avait répondu le comte d'Ognate, c'est un étourdi , un sensuel qui ne pense qu'à jouir de sa jeunesse.
— Ne vous y fiez pas , messieurs , s'était écrié Montalte. Souvenez -vous qu'on en
disait aulant de Fiesque chez DOria , jusqu'au moment ou i! faillit ruiner le gpuyerneipent de Gènes.
C'est un point à éclaircir que cette intrigue par laquelle M. de Guise est arriré à connaître les secrets discours de la faction d'Espagne. Du caractère dont il était, une fois amoureux, ne fût-ce que d'une chanteuse, il aurait cru l'être pour la rie, et c'eût été fini de sa liaison avec M"« de Pôn». Or, il écriyait de Rome, à la belle fille d'honneur, des lettres si passionnées, qu'on ne peut douter de sa fidélité. Saint-Yon dit , dans son gros mémoire , que le prikice se conduisit , en plus d'une rencontre , pendant son séjour à Rome et à Naples, comme Scipion l'Africain. D'autres ont assuré, au contraire , qu'il avait gâté ses affaires par le manque de continence ; mais on ne voit point que les femmes aient eu aucune part à la chute de M. de Guise. Entre ces deuK opinions, nous prendrons celle qui est d'acr cord avec la loyauté bien connue de notre héros, il n'aurait pas feint inutilemenl ' d'avoir de l'amour pour une jeune iUit
sans fortune , dont toot rengageait à se séparer, et il n'était pas capalile dftrantage de tromper les dames de Rome. Si- doçic cette chanteuse l'a tovlu servir, c'est assu* rément par pure amitié.
Un matin , trois felouques napokilaines , ayant traversé au milieu de la flotte espagnole, vinrent débarquer à Fiumieino. Elles amenaieiit des envoyés de liaples , qui se présentèrent chez M« de Guise. Nicole Mailnara , l'un d'eux , portant la parole , annonça que le peuple napolitain avait élu Son Altesse, et se mettaitsous sa protection. 11 donna des lettres de la république où le très-fidète peuple de N aptes suppliait Hearî de Lorraine d'être son défenseur » comme le prince d'Orange Tétait de la Hollande.
Mannara se mil à genoux devant M. de Guise, et, lui baisant la main , fit sa soumission au nom de la république entière., Il n'y avait plus à balancer. Le prince embrassa le député, en déclarant qu'il acceptail.
— Vous voyez , afouta^t-'il , que je ne suis pas en équipage de conquérir un royaume.
J'ai pour tout argent quatre mAleécus d'or, pour toute armée six gentilshommes français qui suivent ma fortune; mais voici répée de mon aïeul François , dont je veux être digne , et ce que je vous montrerai bientôt , le cœur du. grand Balafré, qui est là dans ma poitrine: avec cela , messieurs, et l'affection du bon peuple napolitain^ nous pourrons encore exécuter de belles choses, si Dieu protège votre cause qui est juste.
Je vous affranchirai de la domination espagnole, ou je périrai au milieu de vous.
Allez maintenant dans Rome , et dites à qui le veut savoir que le premier vent favorable qui soufflera vers Naples , emportera dans cette ville Henri de Lorraine. Je vais tnoi-méme apprendre au pape ma résolution.
La plupart des gens de Rome commencèrent par rire des prétentions? de M. de Guise, qui voulait entreprendre la conquête de Naples avec des barques de pêcheurs , six domestiques et quatre mille écus. Les cardinaux espagnols , meilleurs politiques oue les autres , et connaissant le person-
nage, étaient seuls tourmentés. Les femmes, qui ont le regard habile à nous juger, devinaient , aux airs de ce jeune paladin , que rien ne lui était impossible. Le reste tournait le projet en plaisanterie , en disant que M. de Guise avait sans doute dans ses écuries rhippogWfe et la lance d'or de l'Arioste , et qu'il s'en irait par les nuages tomber dans la rue de Tolède au milieu des Napolitains. Innocent X , persuadé que le prince périrait en chemin , trouva fort bon qu'il voulût partir bientôt. Le marquis de Fontenay, toujours indécis , écrivit à M. le cardinal, qui répéta son mot de chimérique et n'y pensa plus.
M. de Guise-, pour essayer si le passage était praticable , envoya deux Napolitains et un Français par des routes différentes ; on apprit , au bout de quinze jours , qu'ils avaient tous trois été surpris par les Espagnols et mis à mort. Le comte d'Ognate, enchanté de ce mauvais présage , disait à M. de Guise que le voyage de Naples n'était pas commode en cette saison.
— Monsieur, répondit le prince, ne côn-
naissez-vous pas Thistoire du royaume de France?
— Pardonnez -moi , j'en sais quelque chose.
— £li bien ! comment donc ignorez- vous que le ciel ne traite pas un Guise de même que les autres hommes ?
Le 11 novembre 1647, à six heures du matin , les envoyés de Naples, les pécheurs de Fiumicino et les amis de M. de Guise, le vinrent éveiller en disant que le vent soufflait de l'ouest et que la mer était favorable. Le prince s'habilla et fit ses préparatifs de départ; il écrivit à M. le cardinal que, h le sort le servait dans son entreprise , la France ferait bien de se rappeler les projets qu'avait laissés Richelieu sur le royaume de Naples. Il envoya aussi son valet de chambre Caillet à M^^° de Pons pour annoncer que la première nouvelle serait celle de sa mort ou de son triomphe ; on chargea l'argent et les bagages sur des fourgons. Au moment où Henri de Lorraine montait à cheval , une fort belle dame de la bour-
geoisie parut devant lui. .
-^ Votre Altesse , dit-elle , va s'exposer à . un grand danger; mais elle réussira, j*en ai Tassuraiice. Voici dix raille écus en billets sur le commerce de Naples que je la supplie d'accepter; mes laquais vont encore apporter un coffre dans lequel sont enfermés des bijoux et de l'argenterie.
— Il ne faut point vous dépouiller ainsi pour moi, répondit le prince; je prends seulement les billets dé change, et je vous en rendrai bon compte si vous me dites votre nom.
—^ Employez cette faible somme, à faire la guerre ; Votre Altesse a*a pas de compte à me rendre : je suis Napolitaine , Et dès ce jour parmi ses sujets. Pour ce qui est de mon nom , je désire le taire ; j'entre demain en religion, et je prierai pour le succès de vos Isirmes.
— Je respecte vos volontés , madame ; cependant je refuse le coffre d'argenterie , car il nous faut voyager à la légère : faites une distribution aux pauvres en mon honneur.
La dame s'approcha timidement du
prince 9 et, s'inclinant avec respect, eUe reprit d'une to^ tremblante :
-^ Seigneur duc de la république de lia pies, recerez mon hemmage.
M. de Guise embrassa cette belle pecaonne et lui dit fort galamment :
— On ne saurait commencer une entreprise sous de meilleurs auspices. Je vois dans Tos beaux yeux que le ciel me va aourire ; donneznnoi un gage qui nsie rafipelle cette agréable rencontre.
.La dame défit une bague de son doigt et roff^it à M. de Guise; puis elle baissa son ▼oile et remonta dans un carrosse de louage.
-*- Allons! dit le prince à sa troupe; en marche y messieurs ! que les trompettes sonnent, et traversons la ville en passant devant l'ambassade d'Espagne. Dans ma famille on ne fait rien à la sourdine.
Le marquis de Fontenay reconduisit Henri de Lorraine jusq[u*aux portes de Rome , et lui souhaita un bon voyage avec un ton pitoyable , comme s'il le croyait perdu.
— Quand je serai maître de Naples , dit le prince, pensez-vous que M. le cardinal
me tiendra encore pour fou à lier ? Quoi qu'il arrive, monsieur, les intérêts de la France sont trop engagés dans cette affaire, pour qu*un homme dévoué à la reine, comme vous Têtes , puisse écouter de misé râbles jalousies, n'est-ce pas? Vous m'avez fort desservi, et je serais en droit de travailler pour mon compte ; mais ce sont de trop petites considérations pour un Guise.
Je n'ai point de rancune et ne vous rendrai pas la pareille.
Il était plus de midi quand là petite troupe sortit de la ville et en bon ordre. On n'arriva qu'à la nuit au port de Fîumicino , où attendaient sept felouques. Le vent soufflait avec violence et la mer devenait houleuse.
Un vieux marin voulait remettre le départ au lendemain ; mais le prince n'aimait pas à différer. Il monta dans la plus petite felouque et surveilla les détails de l'embarquement. Les pilotes déclarèrent qu'on ne pouvait, à moins de risquer beaucoup, mettre plus de trois hommes dans chaque navire. Il fallut donc laisser à terre la moitié des gens de l'expédition. Ce fut un
grand désespoir pour les serviteurs du prince. On se sépara en pleurant, mais en se promettant de se revoir bientôt. L'argent et les armes furent placés dans la plus grande barque. Minuit sonnait quand les voiles se déployèrent.
— Mes amis ! cria Henri de Lorraine à ceux qui demeuraient à terre, dans deux jours il n'y aura plus de Guise au monde , ou bien j'aurai réussi.
Les sept felouques, s'abandonnant au vent d*ouest, partirent à la suite l'une de l'autre, en bondissant sur le dos des vagues. En moins de cinq minutes, la dernière voile disparut dans la nuit, et le baron de Rochefort, qui était à M. de Guise et restait au rivage , disait aux valets du prince :
— Ne pleurez point, bonnes gens; le ciel ne se permettrait pas de contrarier Son Altesse ni de lui faire du mal.
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