CHAPITRE
Le lendemain de la fêle de Noè'l , M. de fiuise eut avis que des vaisseaux français avaient abordé à Sorrente ; sur l*un d'eux ^tait Tabbé Basquî, député ]>ar M. le cardinal Mazarin à la yiUe de Naptes. Son Al* tesse. envoya au plus vite un sauf-conduit, et attendit en grande agitation la visite de l'ambassadeur. Vers midi , on apprit avec étonnement que Basqui était entré dans la ▼ille et s'était rendu au tourjon des Carmes, chez Gennare Annese. Après quatre heures d'attente , on vit enfin arriver le député au palais ducal. Basqui parla beaucoup de la cour et de rajdmiration qu'on y avait pour la valeur du prince. Voyant qu'il ne venait
pas au fait , M. de Guise rinterrompit pour lui demander une explication franche et dépourvue d'ambages. L'abbé répondit qu'il venait faire une simple visite à Son Altesse, lui rendre ses devoirs en passant , et qu'il n'avait point assez de monde pour lui être secourable ; mais qu'assurément M. le cardinal allait prendre quelque mesure importante. Le prince appelait la patience à son aide et faisait de gros soupirs. Il peignit avec de vives couleurs et fort exactement l'état misérable des Espagnols ; il 4émoi^ra que les Français pouvaient aisément dé^ truire la flotte ennemie.
— Oh! s'écria Basqui , nous ne venoni point dans l'intention de guerroyer. Je le voudrais pour vous être agréable; mais les instructions de M. le cardinal me l'interdisent tout à fait.
— Au moins, reprit Son Altesse, vous me donnerez de ia poudre ?
-^ Je n'en ai point apporté.
— De l'argent?
— On ne m'en a pas remis.
— Des hommes ?
— II n'y en a [pas un de trop eur nqs ya^BseaMX.
— Que diable Tenez-vous doqc faire ici ?
Baisqui recommeoçAit lep flaUeries poua-
ftées jusqu'à Thyperbole. M. d? Guise, hors de lui , renversa une cbaîse par terre :
— Monsieur l'abbé, dit^ril avec des yeux étincelantSy rous auriez mieux fait de rester à Paris et d'aller à la comédie, que de 4X>urir si loin pour vous moquer de moi.
Vos belles paroles ne sauraient m'étpurdir.
En vérité , si vous étiez venu pour favoriser left Espagnols , vous n'agiriez pas au* trement. Je serai plus franc que vous. J'ai deviné votre pensée. Je suis instruit de votre visite à ce drôle d'Annese, que je ferai pendre avant qu'il ait répondu aux lettres que vous lui avez remises. M. le cardinal se trompe grossièrement s'il doute de mon crédit à Naples. Les vieux démêlés des princes de ma maison avec le roi ne sont plus de saison aujourd'hui. Je suis dévoué à la reine et à sa mafeslé. Je veux, avant toutes choses, que la France profite de ma
f lie )
conquête* Si vos instructions yous obligent à m'abandonner , dites au ministre que je persisterai seul à tenir tête à l'Espagne entière, parce que mon honneur et i'intérêt de notre jeune roi le yeulent ainsi; ajoutez qu'il reconnaîtra bientôt son erreur, et que je le rends responsable de ma mort et du dommage que sa politique pourra causer à TÉtat.
Basqui reprit le» protestations jd'amitié , l'emphase de ses éloges et, les cireonlocu — tions; mais le prince lui coupa une troisièmefois la parole :
— Restons-en là, monsieur l'abbé. You^ m'échauffez les oreilles, et il me. pourrait:^ arriver de ma'uquer au roi en votre personne , ^n vous jetant par cette fénè— tre.
L'abbé fit trois saluts , gagna la porte v reculons et disparut. Avant que Basqui fûK de retour à Sorrente, M. de Guise savait déjà que l'envoyé avait concerté avec Gen — ■ nare son arrestation, et que M. de Uazarirv mettait aux secou rs de la France la conditiorm que Henri de Lorraine serait déposé. Urx
autre eût sans doute perdu courage à ce coup terrible ; mais H de Guise ne songea même pas à la honte d*une retraite : il pensa, bien au contraire, à l'amour que ^ lui montrait le peuple napolitain , à la phis grande gloire qui rejaillirait sur lui, s'il triomphait sans Tappui d*aucun gouyernement. II. pensa aussi aux applaudissements de sa maitresse; puis il leva fièrement la tête, et, frappantdu talon par terre, il s'écria :
— Je mourrai plutôt Fépée au poing, que de reculer après un pareil début.
Le lendemain , on apprit que les Français faisaient Yoile sur Marseille ; mais le prince eut du moins une consolation : les meilleurs officiers, indignés de ce lâche abandon , avaient déserté la flotte; ils accoururent à Naples se donner à M. de Guise, et apportèrent avec eux six barils de poudre et tout ce qu'ils possédaient en argent.
C'étaient d'intrépides jeunes gens , tous de bonnes maisons. Il y avait parmi eux les^ chevaliers de Forbin , de Gent, de Souillac ^ des Essarts et de Saînt-Maximin ; lé marqiiia
de Ghaban , les barons du Rang, de Mallel et de Lagarde, et M. de Beauregard , uq des plus habiles officiers d'artilierîe qui fuasent en France. M. de Guise ne tira rien autre du passage des yaîsseaux de M. le cardinal; maison verra que Son AHesse dut la yie au dévouement de ces gentilshommes.
Le 6 janvier 1648 , veille des Rois , sans avoir prévenu ses gens , H. de Qu'me les fit sortir de Naples , décidé à frapper up grand coup. Il laissa dans la ville M. de Forbin , qui était un homme sûr et d'un caractère ferme ; tous les autres Français accompar gnaient Son Altesse. La troupe n'était pas fort nombreuse parce qu'on n'y admit point ies lazares ; mais elle était eomposée des plus braves. On partit au petit jour et sans bruit. Un quartier d'Espagnols, établi k une lieue.de Naples , fut surpris et taillé en pièces; avant que Talarme se fût répandue et que ^l'armée royale eût pris ses mesures, un second quartier fut culbuté.
M. de Guise poussa résolument jusqu'aux portes d'Averse ; les sentinelles , ne s'attendant pas à voir les Napolitains , n'étaient
poitit sur leurs gardes. La rille fut prise sans résistance. Son Altesse y laissa cinq cents hommes commandés par le baron de Mallet , et s'en retourna. L'armée royale abandonna la partie et gagna les hauteurs; le prince, voyant la route libre , fit demander à M. de Mallet d'envoyer & Naples les munitions des Espagnols qui étaient amas^ sées dans ÂTerse. À neuf heures du soir, on rentra 'dans la Tille avec un convoi de trois cents mulets chaînés de poudre et de blé ; on chanta le lendemain un Tb Deum , et le peuple fut si transporté d'aise , qu'il demanda là permission de voir Son Altesse pour l'adorer. Peu de jours après cette belle victoire ^ on enleva encore la ville de Noie par un coup de main ; dès lors les Espagnols ne pouvaient plus espérer de reprendre Naples autrement que par l'arrivée d'une armée nouvelle ou par quel^ que trahison.
Nous ne donnerons point ici les détails des autres exploits de M. de Guise, qui se succédèrent pendant quarante jours sans relâche. Il y eut , dans cette petite guerre ,
des faits d'armes admirables qui composeraient à eux seuls une fort belle histoire et dont le récit nous mènerait trop loin; ceux qui les voudraient connaître les trouveront dans le Mémoire de Saint-Ton.. Le prince et les gentilshonHues français firent des pro* diges : avant la fin de février, les environs de la ville étaient presque entièrement dé barrasses des étrangers , les communiertioniB avec Averse régulièrement établies, et les Espagnols réduits à la défensive.
Au milieu de ses occupations f le prince écrivit à M. de^Mazarin, en faveur de M^^**d& Pons 9 qui avait eu à souffrir quelques tra — ' oasseries. Il parlait fort peu de son entreprise, afin de laisser comprendre qu'il n'ignorait point les mauvaises dispositions^ de M. Je cardinal ; mais les amis du prince:
apprirent en même temps ses succès , et en firent du bruit à la cour. Les conversations ne roulaient plus à PaHs que sur le»
aventures de M. de Guise; le ministre avait^ fort à faire pour répondre , par des défaites et des politesses , à tous ceux qui lui reprochaient l'abandon de ce jeune héros»
ILes gens de guerre et les politiques murmuraient de Toccasion qui pouvait s'envoler bientôt ; ils se plaignaient des timidités du gouvernement de la régence, et disaient que le feu roi ou M. de Richelieu n'auraient point tenu cette lâche conduite. Les fem-* mes surtout ne cachaient pas leur indignation « et n'approchaient guère du cardinal sans lui adresser des sarcasmes ; mais m. de Mazarin leur répondait en riant :
— M. de Guise a fait mieux qu'un homme sage à force de folie. Tout est possible à une cervelle brûlée; cependant, si nous nous mettions en frais pour lui assurer la couronne de Naples , nos vaisseaux , en arrivant, le trouveraient peut-être empereur des Turcs.
Un matin , M. le cardinal vit arriver à la fois chez lui M"" de Montpensier, le duc d'Elbœuf et d'autres princes , qui lui firent des remontrances et insistèrent pour qu'on secourût . leur cousin. Le ministre para le coup de son mieux , en disant tout, le bien imaginable de M. de Guise : que c'était un jeune homme aimable et né pour
les belles choses ; qu*il avait de réloquence et du courage ; que , lui particulièrement, il aimait le prince , et le voulait recommander à la reine ; que le temps prouverait qu'on n'abandonnait pas des personnes du mérite et de la qualité de Henri de Lorraine. Mais M. le cardinal ne prit aucun engagement, et il écrivit , à peu près dans le même instant , une lettre au marquis de Fontenay pour lui dire ses propositions à la Tille de Naples. Il fallait , pour qu'on le secourût , que le peuple voulut renoncer à la république et choisir pour roi le du& d'Ai^ou, frère du roi de France, ou bien le prince de Condé. Sauf le respect que nous )[>ouvons devoir à la mémoire du cardinal Mazarin , c'était une sottise que sa proposition.Dans le moment où le peuple de Naples avait tant d'obligations à M. de Guise , il ne pouvait commettre envers lui un acte d'ingratitude aussi honteux et le rejeter pour appeler un inconnu. Aussi la lettre de Son éminence à M. de Fontenay, bien qu'elle soit restée dans les archives des dépèches politiques, ne donna lieu à au-
cune délibération y et doit être regardée comme une chose nulle en histoire.
La fortune , qui fait mieux et plus que les ministres pour les gens qu'elle aime , «ervait Henri de Lorraine d*un autre côté. La lenteur et les hésitations de la cour de France avaient leur pendant à celle d'Es-^ pagne. Le duc d'Arcos demandait en yain une flotte , et don Juan d'Autriche ayait bien de la peine à se guérir de ses fièyres.
Dans les combats et les sorties , M. de Guise passait miraculeusement au milieu des feux de l'artillerie ; la mort ne le voulait pas toucher. Plusieurs fois les balles en^ nemies l'atteignirent dans ses vêtements et jusque xlans ses cheveux ; mais il n'eut que deê égratignures. Cette faveur et ces bons services du hasard se prolongèrent ainsi jusqu'au mois de mars, où, la fortune fit pressentir son infidélité par quelques affaires désagréables.
Le faubourg des Vierges était habité par des bourgeois marchands qui avaient un commerce étendu. Ces gens , qu'on appelait capes-nègres, parce qu'ils portaient
des bonnets noirs, ne se mêlaient point de la politique et ne songeaient qu*à leur négoce. Comme ils avaient de grands biens , les lazares les voulurent piller. On vient dire un matin à M. de Guise que ces brigands mettaient le faubourg des Vierges à feu et à sang. Le duc y courut aussitôt; il trouva le mai fort avancé , les lazares en humeur féroce, et plusieurs maisons au saccage le plus horrible. Les pillards étaient au nombre de six cents; comme le prince n'avait amené qu'une douzaine de gentilshommes, son autorité fut méconnue. En approchant d'une maison où l'on entendait de grands cris , il vit accourir un bour* geois ppursuivi par un égorgeur, et qui se vint jieter à l'arçon du cheval en demandant secours. M. de Guise fut obligé de tirer l'épée pour défendre cet homme. Un autre cape-nègre , serré de près par quatre bandits, reçut des blessures jusque dans les bras de Son Altesse, qui était sautée à terre pour le protéger. Le prince tua trois iazares de sa main et fit pendre le quatrième. Au détour d'une rue , on entendit
un €Oup de mousquet : une demoiselle aecourait fort éplorée; un lazare venail de tuer son pèrCrOn trouvaie meurtrier dont le mousquet fumait encore , et on pendit ce misérable à une fenêtre. Avant que le chevalier de Forbin eut amené des troupes, le désordre fut épouvantable. On n'y mit fin qu'avec beaucoup de peine. On dressa cinq potences et deux roues au milieu du faubourg , dont les grilles furent closes et données à la garde de M. de Gent, avec deux pièces de canon chargées à mitraille.
Le peuple de la ville se mit en fureur contre les lazares j et le sang aurait pu couler de nouveau si le prince n'eût fait de grands efforts et de beaux frais de harangue pour Tempêcher. Son Altesse rentra au palais fort tristement affectée. On lui trouva, tout le reste du jour, un visage mélancolique.
Un bandit, nommé Paul deNaples, Tétant venu voir^ le prince lui tourna le dos sans le vouloir écouter.
Au moment où M. de Guise allait se met* tre^ table, on le pria de venir sur l'heure
au couvent des dames carmélites. Là, Son
Altesse eut avis d'un complot formé par les chefs populaires et plusieurs prêtres , pour le faire enlever la nuit et le livrer aux Espagnols. Une conférence à ce sujet devait avoir lieu dans un aqueduc situé hors de la ville, vers dix heures du soir, entre les principaux personnages de l'armée ennemie et les conspirateurs. M. de Guise prit aussit6t ses mesures, et donna mission au chevalier de Forbin de cerner cet aqueduc à l'heure marquée. Cependant les chefs populaires, ayant eu soupçon de la découverte , n'allèrent pas au rendez-vous. On, n'y arrêta que le duc de Tursi , un fort puissant seigneur espagnol, avec don Prosper, son gendre, le prince d'Âvella, et un moine italien nommé Scopa; quelques minutes plus tard , on y eût trouvé don Juan d'Autriche lui-même qui était en chemin pour s'y rendre.
Son Altesse reçut les prisonniers avec toute sa courtoisie de prince français; et, comme le duc de Tursi répondait avec des paroles de mépris et des menaces , M. de Guise lui voulut montrer ses troupes en bon
ordre , ses Cortificaiions bien gardées , ses marchés pourvus de grains en abondance.
On se promena par la ville avec des flambeaux, et Son Âllesse fit galamment les honneurs en appelant les prisonniers ses hôtes ; mais , le vieux seigneur de Tursi ayant continué ses discours amers et fait mine de vouloir parler au peuple , M. de GuiSe le pria de garder le silence , et le mît sous la surveillance du chevalier des Essarts.
Au milieu de la nuit , il y eut des cris et du tumulte. C'étaient Annese et Paul de Naples qui venaient , avec leurs lazares j demander les tètes des prisonniers. Le prince parut 9 en robe de chambre , au balcon , et répondit sévèrement :
— Gela était bon du temps de Masaniel.
Le règne des égorgeurs est passé. Si vous voulez du sang , je vous mènerai demain à Tennemi.
Les vociférations ayant continué , Son Altesse cria d'une voix terrible :
— Ce sont vos tètes que je devrais faire tomber! Vous étiez du complot, et vous
Tenez lâchement demander la vie de yo^ complices! Je vous donne cinq minules pour vous retirer ; passé ce délai , je vou»
enverrai mes mousquetaires«r
Le prince entendit encore , parmi les^ clameurs^ plusieurs mots injurieux pour lui , et rentra dans ses appartements le cœur plein de chagrin et la bile cruellement remuée. Â l'audience du lever/il reçut une dame, qui arriva tout en larmes, se plaindre que Paul de Naples lui avait enlevé sa fille et la tenait enfermée chez lui. Dans Tin- «tant même où M. de Guise promettait justice à cette mère y Paul de Naples entrait dans le palais avec tous ses lazares , s'em<parait des issues, et poignardait plusieurs sentinelles françaises. Il parvidt ainsi jusqu'à la chambre à coucher , où il se présenta tout à coup suivi de douze bandits armés jusqu'aux dents.
— A quel heureux hasard dois-je votre visite, maître Paul? dit Son'Âltesse avec un air fort poli.
Le brigand , mal habitué aux l)elles manières, et n'ayant plus sous ley pieds sgo
terrain des ruisseaux , fit d'abord un air '
timide , et passa , par un grand effort , à Tinsolenee :
— J'ai plusieurs faveurs à réclamer de Votre Altesse, qu'elle ne saurait me refuser. Ce sont des choses toutes simples. Il me faut la vie des prisonniers espagnols.
— On vous la donnera.
— Je veux aussi , pour moi » les biens du duc d'Avelines.
— Vous les aurez.
— Je demande , pour mes hommes , la permission de piller le faubourg des Capes- Nègres pendant trois jours.
— Avec plaisir , maître Paul.
— Je ne comptais pas sur tant de complaisance I mais on fait ce qu'on veut de Votre Altesse quand on a la force de son côté.
— En effet, c'est la façoii de s'y pren»dre et la grâce des procédés qui est tout.
— Donnez-moi donc trois écrits signés de votre main.
— Bien volontiers. Entrez avec mol dans mon cabinet.
— Je ne bouge pas d'ici.
-r- Gomme il vous plaira. Je vais aller écrire ce que vous désirez.
— Par Bacchus ! ne me quittez pas !
— Je ne puis cependant écrire dans le creux de ma main. Que craignez-vous?
Amenez vos gardes du corps dans mon cabinet , si vous voulez.
— Eh bien donc ! entrez , je vous suis.
M. de Guise ouvrit une porte et traversa
une galerie ; il descendit un escalier , et , voyant que les lazares hésitaient :
•— Venez , messieurs , leur cria-t-il ; nous Toici arrivés au bout du voyage.
G'est ici que vous trouverez ce qui vous est dû.
Ils se hasardèrent jusqu'au bas des degrés. Alors le prince ouvrit la porte de la salle des gardes, où étaient le chevalier de Forbin avec trente Français. M. de Guise tira un pistolet de sa ceinture, et, le posant sur la poitrine de Paul de Naples, s'écria:
— Vous êtes tous morts , si vous remuez un bras seulement. Livrez vos armes âmes gentilshommes; je vais réfléchir à ce qu'on peut faire de vous.
En un instant les lazares furent dépouillés et garrottés.
— J'ai suffisamment réOéchi , ajouta le prince ; tous serez conduits à la Ticairie, et jugés comme traîtres à la république , pii« lards et assassins.
On emmena Paul de Naples avec les douze bandits dans les chaises de Son Altesse , et on les sortit du palais ducal par une porte de derrière* Au bout d'une heure, ils étaient jugés par un tribunal militaire et condamnés à mort. Cent mousquetaires les conduisirent aux fossés , où on les fusilla.
Pendant cette exécution , quatre cents lazares , couchés à* l'ombre , dormaient dans la cour du palais. M. de Guise se présenta sur le perron.
— Que faites-vous là ? dit-il aux bandits*
— Nous attendons notre chef.
— • Il faudra que je vous en donne un.
autre , car je viens de l'envoyer tuer. Si vous ne voulez pas finir comme lui , allez vous joindre aux troupes qui se bâtiront ce matin à la porte de Capoue.
Les lazares s'esquivèrent sans mot dire ,
et marchèrent à Tennemî, qui en abattit une bonne moitié , tant Tescarmouche fut âpre ce jour-là. Il restait encore deux chefs populaires , dont la perfidie et les méchantes intentions n'étaient pas un mystère pour Son Altesse : c'étaient Gennare et Vincent d'Ândrea. Ces misérables ne cherchaient que les désordres, et se cachaient au. moment de tirer Tépée. M. de Guise avait dix fois reçu Tavis qu*ils le voulaient livrer à don Juan d'Autriche. Un jour qu'il envoya Gennare avec ses hommes soutenir un bataillon de braves et fidèles gens commandés par Cérisantes , le prince eut soupçon ' que les lazares ne faisaient point leur de- . voir , et vint inopinément regarder quelle contenance ils avaient. Il les trouva paisiblement assis au pied d'un mur qui les gardait de la mousqueterie , et mangeant des oranges. M. de Guise entra dans une furieuse colère, et, ge mettant à leur tête, il les conduisit en personne au plus épais de la mêlée , où ils furent écharpés. C'est un vrai miracle que Son Altesse elle-même n'y ait point laissé sa vie.
Lesoir, Henri de Lorraine, abreuvé d'ennuis , s'en alla dans la campagne voir le Yésu«ve , afin de cacher son mépris de cette lâche population qui n'avait d'ardeur qu'au pillage et à l'incendie. L'air était fort doux , le paysage si beau que le prince en éprouvait du soulagement à ses dégoûts. Il visita tes ruisseaux de lave, s'égara seul dans la montagne et contempla longtemps ce pays si favorisé de la nature, ou son courage Tavait appelé à commander. II voulut, à son retour, prendre la collation dans une villa située au bord de la mer. Les ombres commençaient à couvrir la plaine , et les dernières clartés du crépuscule rougissaient au loin les clochers de la ville, quand M. de Guise , qui avait des yeux excellents , crut apercevoir, du haut d'une terrasse, une troupe de cavaliers qur étaient sortis de Naples par le pont de la Madeleine. Ces gens arrivèrent tout droit à la maison de plaisance et en cernèrent les portes et le jardin; mais le prince venait d'appeler à lui M. de Fori>in.
— Chevalier, lui avait dit Son Altesse , ce
doit être Annete qui aeoourt ici avec quelque mauvais dessein* Partez à franc-étrier par un circuit. Ramenez deux cents hommes et tenez-vous en embuscade à rentrée du pont. Ne craignez rien pour ma vie ; mes trente gentilshommes suffisent, et d'ailleurs Gennare n*oserait lever le bras sur moi.
Je vous donne permission de le tuer comme un chien à son passage.
Le chevalier avait sauté sur son cheval et gagné la plaine au galop. Un quart d'heure après , on annonça Gennare.
— Seigneur Annese , lui dit le prince avec son extrême civilité , je suis ravi de vous voir. Nous allons prendre quelque délassement ensemble. Yoici des pistolets que je me disposais à essayer et qui me viennent tout nouvellement de France. Us sont chargés , seigneur Annese.
En parlant de la sorte, M. de Guise tournait les canons vers la poitrine du bandit.
•^Mais pourquoi donc^ajouta Son Altesse, avez-vous fait entrer quatre hommes de ^ votre suite sur cette terrasse? On ne peut tenir ainsi Tarme haute en ma présence,
•eigneur Annese. Commandez-leur de sortir, et Tenez avec moi dans ces jardins.
Annese , se voyant deviné, pâtit étrangement et donna l'ordre à ses gens de s'éloigner. M. de Guise s'appuya familièrement sur le bras de Gennare et le conduisit au bout de la terrasse.
— Vous êtes fou , reprit-il , d'avoir pensé me prendre au dépourvu. J'ai du monde caché dans une salle , et , au bruit d'une détonation , vos lazares seraient égorgés à la minute. Je pourrais vous traiter comme Paul de Naples, car vous êtes en ma puissance ; mais j'espère que d'avoir vu ainsi la mort de près vous sera un salutaire avertissement. Croyez-moi, Gennare, si vous me vendiez à l'ennemi , son premier soin , en reprenant la ville , serait de vous faire pendre. Les Espagnols ne gardent point leur foi avec les princes , et vous vous imaginez qu'ils tiendraienl parole à un bandit de votre espèce ! Assurément vous perdez la raison. Votre trahison mériterait ma colère , si elle n'était si maladroite. Qui m'empêch^de.vous faire sauter la cervelle et de
vous jeter du haut de ces murs daii« la Méditerranée ? Allez , vous êtes un sot , seigneur Ânnese. A présent , sortez avec vos cavaliers, et souvenez-voUS de la leçon.
Annese partit en effet, l'oreille fort basse. Le prince le suivit du regard dans la plaine; mais ce misérable avait trop peur* de la mort pour ne point redouter les embûches.
Son altesse le vit prendre un détour et gagner Naples par la porte de Noie.
— Ce n'est pas encore pour cette fois, dit M. de Guise, mais tu ne m'échapperas pas.
Le lendemain, un prêtre se présenta aux audiences. Cet homme s'embarrassait et ne pouvait expliquer l'objet de ses demandes.
Il avait, de plus , le regard faux et timide, la physionomie fort patibulaire. Son Altesse, le voyant glisser sa main droite dans sa soutane , eut idée qu'il en voulait tirer un poignard. M. de Guise saisit le prêtre d'une main au bras droit , et de l'autre à la gorge, et le jeta par terre. On trouva sous la soutane un couteau long et affilé. Ce coquin fut pendu ; mais Son Altesse demeura fort
sombre tout le reste du jour, et répéta bien des fois avec douleur :
— Ce peuple , qui s'agenouillait sur mon passage comme derant un Dieu, il ne m*aime donc déjà plus !
En effet , M. de Guise ne tarda pas à re^ marquer les premiers signes de l'inconstance populaire. On l'accueillait plus froidement dans les rues , et , si on criait encore vive Son Altesse î on y ajoutait quelque autre vœu contraire à ses intérêts, en demandant la paix quand c'étaient des bourgeois , ou le pillage quand c'étaient des lar zares.
Les femmes seules n'avaient rien rabattu de leur estime ni de leur affection* Elles jetaient encore des fleurs et agitaient leura mouchoirs. Toutes les fois que le duc eut des avis secrets sur les complots, ce fut d'elles qu'il les reçut. Les plus belles Teussent bien volontiers consolé de ses ennuis par de l'amour ; il y en eut même qui essayèrent de nouer avec lui un commerce de galanterie ;*mais M. de Guise restait insensible aux billets doux et aux œillades ,
ri.
et, si l'on pense à quel pointée prince avait toujours été vulnérable ; c'est un grand sujet d'étonneraent que cette fidélité prodigieuse pour une maîtresse absente, et qu'il n'avait pas vue depuis un an bientôt.
Un jour qu'il venait de s'asseoir à son fauteuil dans réglise des Carmes , M. de Guise s'aperçut qu'il avait oublié son livre de messe. Il allait envoyer un de ses gentils hommes au palais , lorsqu'une très-jeune fille sortit de la foule , et , faisant une ré- Térence de l'air le plus séduisant du monde, l^résenta son livre d'heures , qui était richement relié. Les assistants virent bien que cette jeune personne en voulait au cœur de H. de Guise. Gomme dans ce payslà ce n'était point un aussi gros péché qu'en France, on trouva qu'elle n'avait pas tort de vouloir aimer un prince beau et galant.
La demoiselle avait fait son petit manège fort gentiment ; cependant, au sortir de l'église, ayant encore trouvé la jeune fille sur son chemin , Son Altesse lui rendit poliment le livre d'heures, avec un simple remerciement , et s'éloigna sans 'lui par-
1er davantage. Une Française se fût tenu pour dit que le prince ne désirait pas d'elle autre chose, et même en eût senti quelque honte -, mais, dans ce beau pays de Naples, on ne s'amusait point alors à des raffinements comme à la courd'Ânne d'Autriche.
Quand une fille avait un désir bien vif, elle s'en allait tout droit au but , et n'y voyait
pas d'autre malice. A ses audiences du soir, ie prince reçut la demoiselle au livre d'heures , accompagnée seulement d'une suivante.
— Que voulez-vous , ma mie ? lui dit M. de Guise.
— Pardonnez , répondit-elle en rougissant, si je viens interrompre mal à propos Votre Altesse. Je ne suis qu'une fille ignorante ; je ne sais pas deviner ce qui arrivera, comme les politiques. On dit que Votre Altesse ne reçoit pas de secours de son pays, que la France Tabandonne , et qu'elle ne restera pas à Naples?
— Gela vous ferait donc de la peine, si je vous quittais ?
— Plus que je ne saurais le dire.
— Eh bien ! rassurez-vous , ma belle :
j*ai tout lieu de croire qu^en effet la cour de France m'abandonne ; mais je n'en reste pas moins ici , et je persisterai dané mes desseins jusqu'à ^a mort.
— Si la sainte Vierge écoute me» prières^ nous ne perdrons point Votre Altesse.
— N'aviez-vous pas d'autre pensée en me Tenant voir, ma mie? Dites-le-moi fran-, chement. Si je vous parlais un peu d'amour, cela ne vous fâcherait point?
— Ce serait un si grand honneur que je n'ose y prétendre.
— Je ne veux rien cacher à une aimable et belle fille comme vous l'êtes. J'ai laissé dans mon pays une maîtresse que j'aime avec passion. Elle me garde fidèlement son cœur, et je lui dois aussi garder le mien.^ Sans cela je vous l'aurais donné plus volontiers qu'à toute autre.
— J'en aurais été bien heureuse ; mais je pensais qu'un prince comme Votre Altesse aimait certainement quelque grande dame plus belle que moi. Je n'en ai point de chagrin , et je prierai le ciel qu'il vou^ donne bientôt votre maîtresse.
— Tenez-moi du moins pour votre ami, et, si vous avez besoin de mes services ou de ma protection, ne manqueà^ pas de me les demander.
— L'amitié de Voire Altesse me contente extrêmement. Je n'en espérais pas davantage , et je songerai toute ma vie à cette visite.
— Moi de même , ma belle enfant , car je vais écrire votre nom sur mes tablettes, et j'ajouterai que cette conversation est la plus agréable que j'aie encore eue dan& mon séjour à Naples.
A peine là demoiselle s'était retirée, que M. de Guise fut averti d'une conspiration qui devait éclater le lendemain. Des lazares avaient juré de le tuer à coups de mousquets , en pleine rue , à sa première sortie. En réfléchissant k quel point .il était malaisé d'échapper à la mort , le prince soupira et dit à ses gentilshommes :
— Si j'étais assuré d'en être à ma dernière nuit, je regretterais d'avoir perdu l'occasion qui s'offrait de la passer heureueaement»
M. de Guise mangea son souper d'un air distrait. Quand Tint l'instant de se coucher, il parla bas à son secrétaire , qui s'en alla courir la ville et rentra par les jardins ac« compagne d'une dame. 11 n'est pas douteux que ce fût la belle fille au livre d'heures.
À trois cents lieues de sa maîtresse , et se croyant à la veille de mourir, il eût fallu de ces vertus comme on n'en pratiquait guère en son siècle , pour que le prince se refkisât un plaisir. dont bien des amants fidèles eussent été friands. On l'en absoudra sûrement lorsqu'on verra la conduite que tint M^^« de Pons après ses malheurs.
Les amis de M. de Guise se jetèrent le tondemain ^ ses genoux pour l'empêcher d'aller entendre la messe en public; mais il avait retrouvé sa gaieté : il se mit à rire en disant que, si les balles espagnoles n'avaient pu l'atteindre, cet honneur n'était point réservé aux armes de la canaille.
— D'ailleurs , ajouta-t-il , ce serait une honte que de paraître avoir peur de ces lazares. C'est bien plutôt à eux de trembler devant moi.
Le prince sortit à l'heure accoutumée par ]a grande porte. Il traversa les rues et s'en vint à i'Annonciade , ayant idée qu'on l'attendrait aux Carmes. La messe allait commencer, lorsqu'un tumulte se fit entendre. Une décharge efinroyable de mousqueterie résonna dans l'église. Plusieurs balles Tinrent frapper un pilier au-dessus de la tête du prince et rejaillirent au milieu de la foule. 11 7 eut du monde blessé. Les gentilshomtoes français, mettant l'épée à la main , fermèrent les portes et arrêtèrent les assassins. Ces bandits furent mis à l'instant au gibet sur une place- M. de Guise reçut , à cette occasion , des témoignages d'amour fort vifs de la part du populaire { mais cette fois il revint au palais accablé d'horreur et de mélancolie. On le vit tourner ses yeux remplis de larmes vers la France , et s'écrier :
— Cinq conspirations contre ma vie dans une semaine ! £t je ne reçois pas de secours! Que Dieu protège le nom de Guise!
Sur le soir de ce triste jour, le prince eut un accès de fièvre et se mit au lit un peu malade.
On était'alors aux premiers jours d*aTHl de Tan 1 648. Dans le moment où M. de Guise échappait, par une grande faveur du ciel, aux balles des assassins, on ignorait encore à Paris que les choses eussent pris une mauvaise tournure. Les derniers courriers n'avaient apporté que des récits de beaux faits d'armes.
Le prince de Gondé, qui donnait, avec sa cabale des petits «maîtres, beaucoup d'inquiétude à M. de Matarin , fut prié , un matin ^ de venir au Palais-Royal.
-^ Monsieur le prinde^ dit le ministre, j'ai dans Tesprit un petit projet qui vous concerne. Auriez-vous pour agréable d'être roi de Naples?