‹ Le dernier Duc de GuiseChapitre 7 sur 12 · PAUL BB HUSSBT. IS · texte numérisé non relu

PAUL BB HUSSBT. IS

— Un royaume n'est jamais à dédaigner, monsieur le cardinal. Est-ce que le peuple m'aurait élu de lui-même, ou bien M. de Guise aurait il envie de revenir?

— Les Napolitains connaissent votre grand mérite , et M . de Guise n'est pas leur affaire. Nous avons à Marseille des vaisseaux tout prêts à partir; mais ils ne bougeront du port que pour mener à Naples un roi choisi par nous. Voulez-vous être celui-là?

— Comment Tentendez-vous ? Je m'en irais donc m'imposer par la force à des gens qui ne m'ont pas demandé ? Le pavillon du roi entrerait donc .dans Naples pour en expulser un prince français qui a risqué sa vie et donné de son sang pour défendre les Italiens de l'oppression étranger^? Ëhl monsieur le cardinal, M. de Guise et ses amis battraient des mains en me voyant, et s'écrieraieat : » La. France nous secourt, enfin ! » Savez-vous alors ce qui arriverait? Je déchirerais vos dépêches; ^'oublierais votre politique chétfve , et Je mettrais Henri de Lorraine sur le trône»

Voyez si cela vous convient.

— qe nous échauffons pas ssins motifa»

Ces sentlrnents sont U^in noble cqeur, Mais il ne Vagit pas de jouei? ici une tragédie de Corneille. Ce que vous appelez une politique chétîve , c'est de la sagesse , monsieur le prince. Depuis M. de Sully , les ministres du roi ont toujours gardé souvenir des paroles de ce grand homme : <(,Ne prêtez jamais les mains à Télévatiop des Guise; donnez-les toujours à leur abaissement* »

— Quoi ! ce sont des mots d'un yieillard maussade du siècle passé, qui tous servent de préceptes !

— Je sais bien que M. de Guise n'est pas fort dangereux , à cause de sa folie et de sa tête chimérique ; mais ce qui fait que nous le voyons sans crainte , est aussi ce qui nous empêchera de le soutenir.

-^ Cependant , monsieur le cardinal, voilà cinq mois que Henri de Lorraine lutte contre TEspagne , avec ses domestiques , ime poignée de gentilshommes et quelques centaines de gens indisciplinés* Sayes-yous que cela, commence à devenir fort remarquable? L'histoife en fera meo-

lion. Ce qu'elle dira n^eêt pas obscur à de- Tiner. Il n'y aura qu'une voix êi M. de Gulsé y périt. Ce sera une mort héroïque, et votre abandon une tache sur le règne de Sa Ha* jesté.

— Vous ne voulez donc point de la cou* ronne de Naples ?

— Non, assurément» Je mécontenterai de demeurer ici premier prince du sang; mais, si je n'étais qu'un lieutenant d'infanterie , je n'en voudrais pas davantage k ce prix-là.

— £h bien ! œ pays retournera donc i l'Espagne.

M. de Gondi , qui aimait à eheircher le méchant côté des choses, ayant ouY le prince de Gondé parler avec indignation de la conduite du ministre , à l'égard de Henri de Lorraine , s'en allait disant :

— M f le prince veut qu'on secoure les Napolitains , par crainte que le duc de Guise n'ait trop de mérite à vaincre la fortune à lui tout seul, ou qu'il n'en vienne, à force de malheurs , k faire oublier pour un moment le héros de Rocrôi.

Il serait trdp facile / à ce compte , dé donner une tilalne explication aux plus honorables sentiiiaents , et c'était d'ailleurs le faible du coadjuteur qtiC la manie de vouloir pénétrer seul les intentions d'au*»

trui»

Une plaisanterie pensa faire tourner les girouettes et mener le gouyernement plus loin que cinq mois d'événements de con-^ séquence. On apprit par les lettres de Rome que le cardinal Albornçs avait dit au papeî • -^ La France agit , avec M. de Guise, comme ces préteurs sur gages qui vous refusent de l'argent quand vos affaires soiit en mauvais état ^ et qui vous offï*ent tout ce qu'ils possèdent sitôt que vous n'en avez plus besoin.

Anne d'Autriche supportait mal les railleries : elle se fâcha et dit à M. de Maza-" rin qu*elle voulait tirer vengeance de ce propos ; mais M. le cardinal n'était point d'humeur colérique', il ne voulut pas mettre les vaisseaux et les gens du roi en pleine mer pour un bon mot.

Bien que nous ne soyons point portés i

croire aux science? occnltes , il nous faut mentionner ici une circonstance bizarre ^ dont parient des historiens fort sérieux et qui a beaucoup étonné H. de Guise luimême» Il y aYait alors à Naples un certain Gucurulio , fort rersé dans l'astrologie et qui s*étaît procuré un renom dans Tltalie entière par ses prédictions. Le prince, que noii^s avons laissé souffrant et chagrin, reçut la visite de cet homme le lendemain de la conspiration de i'Annonciade. Son Altesse était encore au lit , par ordre du médecin , quoique l'accès, de fièvre fut passé. Gucurulio , vêtu de noir et tout couvert de broderies cabalistiques , entra dans la chambre à coucher d'uii air fort mystérieux à la façon de ces devins.

— Votre Altesse , dit*il , n'aura point à, entendre ce qu'elle pourrait désirer ; mais la science a mission d'avertir les princes et non de les flatter.

Le duc commença par rire de ce ton prophétique.

— Votre Altesse , reprit le sorcier, n'4 plus les astres pour elle.

-^ Voilà une grande finesse ! Tu me viens dire cela quand je suis au lit, incapable de veiller à çqes affaires et abandonné de la France.!

—Votre Altesse est à la veille de sa perte, et je vais^lui dire dans quel abîme elle tombera. J*ai passé la nuit dernière à exaiçiner le ciel. 11 y avait autour de la lune un cercle noir. C'est un signe qui ne m'a jamais trompé.

— Un signe de mort I

— Je n'en crois rien , car je n'ai vu aucune tache rouge; mais un signe de prison.

— La prison ! ce n'est point pour moi.

— Pardonnez, Altesse; je tirais alors votre horoscope. Le cercle s'est formé ^ «grand* peine en se rompant à diverses reprises , ce qui prouve que Votre Altesse fera une terrible résistance. Elle succombera enfin.

— Je serai donc pris les armes à la main ?

— Gela me semble probable.

— L'oracle en aura menti. Je. me ferai tuer plutôt que de me rendre à des Espagnols^

— Votre Altesse n'échapperft pas à la piison , car le sort Ta résolu.

— Je te croirais si tu me disais que la fièvre me va prendre , qu'elle m'ôtera Tusage de mes membres et de ma Tolonté; mais , si tu me laisses le champ de bataille et mes armes, le diable ne m'empêchera point de mourir comme un Guise que Je suis.

— Votre Altesse ira en prison , aussi yrai que voilà le ciel où je Tai lu.

"^ On me prendra donc si cribîé de blessures que je ne pourrai plus remuer?

•^ Altesse , ma science ne va pas jusqu'à connaître ces détails. Je vous redis pourtant que je n'ai point vu que votre sang dût couler.

— Ceci me trouble. La prison est ce que je redoute le plus au monde. Ce malheur est-il encore éloigné ?

— Ce sera fini avant que la révolution lunaire s'achève > et nous sommes au dernier quart.

— Et, si je te mettais en prison toi-même, est-ce que l'oracle ne serait pas accompli ?

-r* Gela ne saurait changer en rien la destinée de Votre Altesse.

Le prince fat rétabli de sa maladie en quelques heures. Les forces et l'appétit lui revinrent tout à coup. Il voulut visiter les postes importants et voir, par lui-même , comment le service de garde se faisait aux remparts. Il trouva toutes choses en bon état et la vigilance extrême. La porte de Noie était confiée à Un Napolitain fidèle et die grand courage, nommé Mateo d'Amore.

La porte d'Albe était remise à Gennarô Annese; mais le marquis deChaban 7 demeurait aussi et ne perdait point de vue le chef des lazares. D'ailleurs, M. de Guise s'assura ) dans une promenade de nuit hors des enceintes , que les ennemis ne songeaient, en aucune façon, à surprendre la ville. Ils étaient si fort incommodés par les brigands des montagnes , qu'ils semblaient craindre les attaques plutôt que d'en vouloir tenter.

On vit un matin rentrer dans la ville lé comte de San-Severino , qui était de la première famille du pays et fort respectée

Ce fut un grand sujet de joie pour M. de Guise , car les dames carmélites eurent des lettres où leurs parents disaient ^ qu'ils voulaient suivre l'exemple de ce seigneur.

Six fours s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite.

Le soir du sixième jour , au moment où le prince s'allait mettre au lit, son épée, qu'il venait de suspendre à la muraille, tomba par terre et sortit à demi du fourreau. En la relevant, Son Altesse toucha de répaule à sa cuirasse , et Tarmure entière se détacha du mur pour rouler avec fracai par la chambre.

, — Corbleu, s*écria M, de Guise, le^palais entier me va-t-il donc tomber sur la tête !

. Le chevalier de Forbin entra précipilam* ment pour savoir ce qui arrivait. £a voyant ce désordre dans les armures du prince , il pensa aussitôt à la prédiction de l'astrologue , dont Son Altesse lui avait fait confidence , et devint tout pâle de ter^ reur.

^ — Ceci n'annonce rien de bon« , dit-ili C'est demain que finit la lune. Songez au

pronostic de Gucuruilo. Croyez-moi ,, monsieur le duc , ne vous couchez point cette nuit.

— Il me rcYient à l'esprit un étrange souvenir, chevalier. Taî entendu conter à la duchesse , ma mère , qiie les armes de François de Guise étaient ainsi tombées la veille du jour ou Poltrot Tavâit assas^ sine.

. — N'en doutez pas, Altesise , il y a là-dessouç un malheur. Quand le ciel veut bien nous donner des avis, on les doit écouter.

Mettez cette armure sur vous et veillons jusqu'au jour.

M. de Guise sentait quelque honte à prendre au sérieux ces accidents foKuits ; mais il céda aux prières du chevalier, et tous deux montèrent sur une terrasse du palais pour regarder là ville.

, Les douceurs du printemps se répandaient alors dans les airs. Un vent tiède soufflait de la mer. Les feux s'éteignaient l'un après l'autre , et le calme de la nuit était profond. Cependant le prince et M. de Forbin causèrent de ces visions et pressent

timents qu'ont eus souvent certaines personnes à la veille de leur mort. Son Altesse en trouva deux exemples dans sa famille. En discourant sur ces matières, ils gagnèrent ces heures qui précèdent le retour du soleil , et pendant lesquelles la nature entière éprouve une sorte de malaise et d'horreur.

— Au lieu de nous morfondre , s'écria le prince , il nous faut faire bonne chère.

Son Altesse demanda une collation. Le frisson se dissipa aux fumées du vin de Chypre; les deux convives étaient en humeur fort réjouie quand le jour parut. Ils le saluèrent par une dernière rasade , et , voyant Willer au loin les mousquets des sentinelles, ils rirent ensemble des frayeurs de la nuit.

— Nous avons été de vraies femmes, chevalier , dit le prince. Allons dormir à présent, et que l'astrologie s'arrange comme elle pourra.

Sur le coup de midi, M. de Guise, en s'éveillant, fit appeler Gucurullo et le railla fort de ses sinistres prédictions^

( iBT )

— Il n*y a jamais de temps de perdo pour le mauvais destin, répondit l'astrologue. La lune d*ayril ne finit d'ailleurs que la nuit prochaine, à six heures du matin.

-^ Cette fois. Je ne m'embarrasserai point de tes crnites de noiirrice ; et, pour don^ ner un démenti à ta science , je ferai ce soir même une expédition contre Tennemi, où je prétends lui tailler une rude besd^^

-^ Votre Altesie est libre de voler audeVânt du malheur; aussi bien , ni les craintei , ni la pradence , ne sauraient IV soitstraire.

— Et moi, je te dis que ce jour ^etn heureux « car {'entends une voix qui me parie un plus (dair^ langage que tes ora** gV^s, et cette voix me crie qut je battrai les SspagnoU.

— Il n'est pas impossible que vous lee^ battiesK, AUesie -, mais , comme j'ai la persoaftkm que les aflbîres se vont gâter dans Napteft , qu'il y aura eueore du désordre et du^stei^viersé , ne permettrez«-vous pas à nu pw^nre bommer de aeiéiice , qui a be**

soin.de vivre tranquille , de s'en aller ailleurs?

— Ah ! tu veux faire c^mme cet ancien que les dieux ont préservé de la mort en /l'avertissant que le plafond d'une maison s'allait écrouler. Moi, je prétends soutenir l'édifice entier sur mes épaules.

— Je dirais peut-être de même si j'avais l'honneur d'être Henri de Lorraine^

— Va donc ou tu voudras; voici un passe-port. 3e sais à présent ce que vaut ta belle science. Tu présenteras mes civilités à don Juan et au comte d'Ogniate.

Soit que cette assurance intérieure que sentait M. de C^uise lui vint de sa seule force d'âme , ou que ce fût un effet du vin de Chypre , elle ne mentait pas, et les gens de sa trempe ne vont point à l'action résolument sans y périr ou mener à bien leurs projets.

Il y avait dans l'Ile de Nisita une forte* resse occupée par l'ennemi et qui gênait fort là ville; le prince désirait ardemment s'en rendre maître. Après avoir donné des instructions par écrit à tous les chefs , et

laissé le commandement à MM. deForbîn et de Chaban , Son Altesse partît avec ses meilleurs soldats et toute son artillerie. On traversa la plaine sans voir un Espagnol, et avant la nuit on dressa les préparatifs du siège de. Nisita. M, de Beauregard conduisit les travauxavec tant d'habileté , que vers quatre heures du matin la tranchée était finie , et les pièces de canon prêtes à jouef. Le chevalier de Forbin arriva comme l'attaque allait commencer. Il annonça au prince qu'on répandait dans la ville le bruit de sa fuite, et que les rumeurs populaires avaient une fâcheuse apparence.

— Ce n'est rien, répondit Son Altesse; au point du jour je serai sur la place des Carmes. Annoncez cela au peuple , et priez-le d'écouter le bruit de mes canons.

M. de Guise , ne doutant pas du succès , promena ses regards sur le cief , qui était brillant, et s'écria :

— Je ne sais point laquelle de ces étoiles est la mienne; mais je gage bien qu'elle donne une aussi belle clarté que les autres. A vos pièces , mes amis! et.commencez le feu I

( ieo )

L*arfillerie mena un bruit terrible. Toi»

les coups portaient juste , et Son Altesse , en voyant les pierres s'écrouler et labrèdie s'ouTrir , disait en se frottant les mains :

— Toici pourtant l'iieure , maître CucuniHO , où la fortune ^ selon toi, me devait faire un méchani visage , et jamais elle ne s'est montrée si gracieuse.

Dans ce moment, la garnison demandant à capituler, le feu s'arrêta ; on entendit alors les cloches qui sonnaient au loin TAn-' gelus. Le soleil se levait à l'horizon. M. de Guise dirigea sa lorgnette vers la ville et aperçut un cavalier qui accourait à toute bride ; c'était M. des Essarts; lise vint jeter éperdu devant le prince sans pouvoir par* 1er.

— Qu*avez-vous , chevalier ? dit Son Al^ tesse. Pourquoi donc ce désordre et ces traits bouleversés?

— Ah 1 monsieur le duc , nous sommes perdus, trahis! Gourez à Naples ! la porte d'Albe est ^livrée aux Espagnols. Tout est peut-être fini à cette heure«

-*- Non , par le diable ! tout n'est poîQt

Page 1