‹ Le dernier Duc de GuiseChapitre 9 sur 12 · PAUL DE MUSSET · texte numérisé non relu

PAUL DE MUSSET

ii|H>e IV que , malgré les dmsîons entre souverains , la vie d'un prince devait être respectée. L'amiral du Plessis eut mission d'aller à Naples avec x^ette même flotte qui aurait pu mettre la moitié de l'Italie au pouvoir du roi de France, si elle fût partie plus tôt. Le jour de l'Ascension, le prisonnier reçut la visite de don Juan/qui lui venait montrer, les instructions écrites du roi d'Espagne. Philippe IV ordonnait que M. de Guise fût envoyé à Madrid et qu'on le traitât selon son mérite et sa qualité. Dans l'instant même où Son Altesse quittait Gaïette à bord d'un vaisseau espagnol , Gennare Annese était décapité sur la place des Carmes , au milieu des insultes du peuple auquel on donnait la tète de ce misérable comme un gage de réconciliation. Avant de partir, le prince avait intercédé en faveur de trois chefs populaires qui lui étaient demeurés fidèles , et on leur avait pardonné. Il obtînt aussi la permission d*écrire à sa famille et à ses amis. Nous donnerons ici sa lettre à H"" de Pons. On verra bientôt pourquoi ce fut la dernière et dans quelles

dispositions elle, trouva cette maîtresse pouç qui notre héros avait accompli tant de belles choses , couru de si grois risques, iet perdu , en dernier lieu , sa liberté.

tt Ce n'est plus du haut d'un trône que je vous écris , ma chère âme; mais du fond d'une prison 9 et dans l'instant où l'on me va mener en pays ennemi. Vous qui vivez

parmi ceux-là qui m'ont abandonné honteusement , vous n'aurez point de surprise en apprenant que j'ai perdu la partie après l'avoir eue si belle. Il ne me reste plus au monde que votre tendresse qui me puisse donner assez de force pour supporter mon malheur. Bien que j'eusse résolu de mourir répée à la main plutôt que de me rendre, je ne regrette point que lea choses aient tourné d'autre manière, ni de voir encore le jour si vous me conservez votre affection. Votre généreux cœur ne me voudra point quitter alors que j'ai le plus besoin de savoir que Ton m'aime. Vous verrez sans doute avec pitié mon infortune comme vou«avez vu mes triomphes avec joie. J*ai fait tout ice qui était. possiMe pour conser-

▼er céUc couroiiRe que j'espérais roettns sur Yôtre front. Vos vertus et votre beauté étaient dignes d'un présent plus m^s^ifi* que , et je voudrais avoir le tr^e du monde pour vous Toffrir. Par • malheur, le courage seul était à moi et les événen^çaU à Dieu. Les destins contraires sespnt jouéç de mes desseins ; je me plais à penser c[u'iU ne sauraient m'atteindre d^ns mon amour.

A présent que me voici tombé en des périli dont Je ne suis poipt assuré de sortir vivant , il vaudrait mieux peut^tre que je n'eusse jamais bougé d'auprès de vous.

C'est une des plus dures conditions de Fhomme que de faliguer et courir beaucoup pour travailler souvent à sa propre ruine. Je me veux fier pourtant dans la bonté du ciel et dans votre amitié pour attendre encore des jours heureux. Tant que vous me saureib vivant, ce sera le signe que je conserve Tespéraoce de vpus voir et ma passion pour vous.

« Je vous baise les mains un million de fois, et dépose mon cœur à vos genoux.

« HSBTEI HB LoiLEAIirB. >

tf P. «^. Ma sœur de Guise ayant épousé Monsieur , j'écris à M™" la duchesse qu'elle vous donne le collier de perles qui me vient de ma grand'mère. Acceptez-le et le portez^ pour Tamour de moi (1). »

(1) Ce collier ne valait pas moins de 200,000 livres, e'est-à-dire environ 500,000 francs d'aujourdUiui.

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YIII.

Pendant les cing mois qu'avait duré la puissance de M. de Guise, Gabriel le de Pons ,' se croyant assurée d'avoir le trône de Naples , avait pris des airs tout à fait royaux. Elle était naturellement glorieuse »

et les prouesses de son chevalier la jetèrent si avant dans ce travers, qu'on en plaisantait à la CQur. Les officiers du prince n'ayaient point cessé de la servir, et la demoiselle avait toujours été redoublant de luxe et d'étalage. Dans un cœur bien fait, l'ambition eût augmenté la tendresse pour celui qui prenait tant de soins afin de la satisfaire. Ce fut tout le rebours qui arriva dans l'esprit de M^^° de Pons. Elle songea si fort à la couronne , qu'elle en oublia ce-

( ISS )

lui qui la devait donner. Un gentilhomme, nommé Malicorne, qui, sans être trè&-beau,

avait de Taudace et des succès près des femmes, lui fit une cour empressée. Oq les vit beaucoup ensemble courir dans les \ carrosses de Son Altesse^ à des parties de plaisir, et régaler de la compagnie dans les hôtels et avec la cuisine du prince. M">' la duchesse. Monsieur et la princesse de Montpensier n'ayaient fait qye rire des grandes manières de Gabrielle de Pons ; ito trouyèrent bientôt sa conduite indécente. lU en parlèrent à la reine et au cardinal. On obligea la demoiselle à entrer au couvent. Elle poussa la hardiesse jusqu'à se plaindre de la rigueur dont on usait, et donna dans ses lettres une fausse apparence aux choses.

C'est à ce sujet que Son Altesse écrivit au ministre pour demander qu^on la laissât en repos. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de la catastrophe et de Fenàprisonnement de Henri de Lorraine. M''** de Pons en pleura chaudement , mais ce fut par dépit et par colère ; on l'entendit tenir sur le prince des discours étranges, par où il fut

évident qu'elle ne Faimait plus* Elle ne «^'^ cadtïÀ pas longteinps. Tout le monde ebmr prit que M. de Halioorne en aTait su tirer aTantage. Hiv» la duchesse et S. A. A. MOnr steur lui irenl des rjçproches et lui reHirèrent les officiers et la maison de M. dé Oulse. £Ue eut pourtant l'impudeQce c^ faire demander le collier de perles qui lui était annoncé; maison répondit qu'on allait écrire au prince à Madrid et que i'impor* tance du présent méritait bien que Tordre lût conOrmé.

Henri de Lorraine , habitué de. boinne heure à faire tout plier à ses volontés , n'a^ ▼ait pas la patience et la philosophie qui soutiennent contre le malheur. Il eût mieux valu pour son âme inquiète et pleine d'ar* deur, avoir à surmonter mille dangers et entreprendre l'impossible que de souffrir lés ennuis de la captivité j car le besoin du mouvement était depuis cinq générations dans le sang des Guise.

Le prince ne souffrit pourtant aucun mauvais traitement de ceux qui le menaient en Espagne. On eut pour lui tous les

égards et la coDftidération qu'il méritait; mais la seule pensée de sa position suffisait à lui mettre du noir dans Tàme. £n arrivant à Madrid ^ il descendit chez don. André de Brignol , un vieux seigneur fort versé dans la politique , et dont on lui donna le logis pour prison. Ce n'était pas un séjour déplaisant, car don André avait une famille aimable» une table excellente , un intérieur d'un luxe honnête, et de plus un jardin où Son Altesse avait le loisir de se promener.

Un autre aurait pu prendre. le temps en patience et s'arranger d'une vie assez douce ; mais la surveillance , pour se déguiser sous les couleurs d'une politesse minutieuse, n'en était pas moins insupportable. Le prince ne pouvait faire un pas sans que des valets lui vinssent demander ce qu'il désirait. On le suivait dans les jardins; et il n'avait de solitude que la nuit.

Une fois qu'on se met à s'irriter des petites choses, l'imagination les grandit bientôt et les change en grosses contrariétés. M. de Guise devint mélancolique ; il perdit l'appétit et le sommeil. La pâleur lui gagna le

visage , et Ton aurait difficilement reconnu à son air morne cet liomme si célèbre par son humeur remuante. Il pria plusieurs fois le roi de lui accorder une entrevue ; mais on lui répondit que les affaires d'État ne donn^aient aucun loisir à Sa Majesté pour le présent , et qu*il fa liait attendre.

Pour surcroit de malheur, le prince reçut une lettre de sa mère qui lui apprenait la vilaine conduite et l'infidélité dé M'^« de Pons. Ce fut un coup terrible auquel on doit s'étonner qu'il ait résisté. Lui qui avait souvent chaîné dans ses passions , il était plus éloigné qu'un autre de penser qu'une maîtresse lui pût mànqùei* de foi. La vivacité qu'il mettait à sentir toutes choses , H l'appliqua uniquement à son désespoir amoureux. II tomba malade et fut à deux doigts de la mort. Cependant sa jeunesse et sa vigueur triomphèrent encore de la destruction. Il se rétablit à la longue; mais le chagrin étant un mauvais compagnon pour un convalescent , il demeura dans un état de langueur qui faisait peine à voir.

Bien qu'il n'eût pas l'habitude de réilé-

chî^ beaucoup éur les intentions d* autrui , à cause de sa franchise natureHe , Henri de Lorraine eut soupçon qu'on le Toyait avec plaisir s'éteindre lentement^ La êotnbre politique de l'Espagne s'épargnait t>eut«'étre ainsi l'odieux d'un emprisomnement ou d'ua supplice. Il résolut de ne point donner ce beau jeu à seé ennémia et fit de louables efforts pour surmonter le mal qui le déTOrait; il réparavle désordre qui s'était introduitdans sa toilette, affecta plua de gaieté qu'il. n'en pouvait avoir, et se mit à chercher dans les livres une occupation pour son esprit.

Fn jour qu'il lui échappa , en présence de don André de Brignol , de s'écrier que ce n'était point la peine de vivre ni de se démener comme il l'avait fait pour une cour ingrate et une maîtresse infidèle^ M. de Guise surprit un sourire sur les lèvres de son hôte.

<^ La Fronce i répondît don André ^ c'est te pays des inconstants ; ce n'est paa le roi notre maître qui eût agi comme M. de MazàHn pOur utî sel^viteur aussi ulîle que

Votre Altesse. Je ne me porterais pas ga* * rant qu'une maîtresse d'Espagne vous eût mieux tenu parole que M^^^ de Pons ; mais du moins elle tous aurait pu quitter par amour pour iin autre , et non par cTaussi bas motifs qu'une ambition déçue.

Le prince, ayant redoublé d'amertume dans son langage, acquit la persuasion que, s'il se voulait détacher de la France, la cOur d'Espagne n'en serait pas fâchée. En effet, peu de jours après , M. de Guise fut mandé à TEscurial. Il s'y rendit tout plein de joie, avec ridée que sa captiYÎté pourrait finir par suite de son entretien atec lé roi ] mais il était loin de compte en croyant que les choses marchaient en Espagne aussi vivement qu'à Paris. Sa Majesté Philippe IV reçut le prince avec politesse, s'informa obligeamment de sa santé , lui montra les travaux de la grande chapellede l'Escurial, où Ton dépensait des millions, et ne lui parla en aucune façon ni de la cour de France, ni des affaires de Naples, nidusoH qu'il réservait à son prisonnier. Il fallut attendre un mois entier la seconde entre-

Yue ; cette fois , voyant que la conTersation ne tournait pas encore au sérieux, M. de Guise résolut d'entrer le premier en matière.

— Je demande pardon à Votre Majesté, dit-il , si je lui parle de ce qu'elle n'avait peut-être pas dessein d'aborder avec moi; si elle veut bien tourner sa pensée sur ma triste condition , elle comprendra mon impatience. Votre Majesté désire-t-elle ma mort ? elle n'a pour cela nulle peine à prendre , car je m'en vais mourant d'ennui et de douleur.

— Je sais , répondît le roi , que tous souffrez beaucoup , monsieur le duc , et je désire apporter quelque remède à vos tourments , autant que le permettront les intérêts de l'État. Si j'étais bien assuré...

Le roi Philippe IV avait de l'indécision dans le caractère et craignait toujours d'en trop dire ; c'était d'ailleurs une vieille règle traditionnelle, en usage depuis son grandpère Philippe II , que la réserve dans le langage. M. de Guise entreprit hardiment d'achever la phrase du roi.

— Si Voire Majesté élait bien assurée que je la dusse servir Gdèlement, elle m'offrirait peut-être de m'attaoher à TEspagne t

— Sans doute , reprit le roi , ce serait une précieuse acquisition pour moi qu'un prince tel que vous , mais.. .

— Mais c'est du sang de France qui coule dans mes veines. Il est vrai, sire , que j'éprouverais de la répugnance à renoncer à mon pays; Votre Majesté ne me voudrait point forcer de porter les armes contre lui.

Malheureusement, il sera longtemps l'ennemi naturel de l'Espagne.

— La cour de France vous a vilainement abandonné , monsieur le duc «.votre cœur en doit être...

' — Profondément blessé , sire ; cela n'est pas douteux. Cependant; mon ressentiment n'ira pas jusqu'à faire de moi un rebelle; le connétable de Bourbon n'a jamais eu la confiance de votre aïeul Charles V. Pourriez-vous m'accorder la vôtre si je l'imitais? M. le cardinal avait de moi une mauvaise opinion; il a cru agir sagement en me refusant du secours ; j'aime notre jeune

poi oomoie tous pouvez désirer que le»

princes d'Espagne TOUS aiment. Je demande à Totre générosité du soulagement à mes peines, mais je ne Toudrais point me déshonorer.

— Nous ferons quelque chose pour tous^ monsieur le duc.

— Ne tardez pas trop , sire, car je me sens dépérir par le manque d'air et de mou-, Tement; la santé me quitte^

— Eh bien ! si je tous donnais notre capitale pour prison ^ sans surveillance?

— Votre Majesté peut se fier à ma parole. Je fais serment de ne point chercher & m'enfuir.

— C'est accordé ; TiTez à Madrid comme H vous plaira-, je tous inTite à venir à ma cour. Il faut que vous preniez part à nos plaisirs. Allez, monsieur le duc , et bannissez la tristesse.

Le prince mit un genou en terre pour baiser la main du roi , et sortit le cœur tout palpitant d'aise. Son naturel ouvert Tavait bien servi celte fois , car il avait tiré de Sa Majesté plus de discours et de concessions

que Philippe IV n*en eût fait en six mois à un autre quî se fàjt montré discret ou lir mi<Je.

Pendant cet heureux jour, M. de Guise parcourut la viUe avec une joie d'écolier, en compagnie de Des Essarts. Il se récriait à chaque pas sur les agréments, le luxent les ressources de ce riche pays. Les femmes surtout lui donnèrent dans la vue , car il n'avait regardé depuis longtemps que la vieille comtesse de Brignol. Les filles de Madrid avaient de ces tournures coquettes et de ces yeux agaçants qui enlèvent le sang-froid aux gens d'amoureuses manie»

res, comme rétaU l6 prince.

— Chevalier, disait-il à Des Essarts, je ne sais ce qui arrive en moi ; mais il me semble que je n'ai plus autant de chagrin d'avoir été trompé par M"? de Pons.

— Votre altesse, répondit Des Essarts, a passé bien du temps à soupirer pour une personne qui ne méritait guère cet honneur.

— A coup sûr elle ne le méritait point; mais hier encore, je ne pouvais prononcer

le nom de cette ingrate sans avoir comme une lame de poignard qui me traversait le cœur. A présent, je le dirais cent fois que cela ne me causerait aucune peine.

Et M. de Guise se mit à répéter le nom de son infidèle avec des tons différents.

— Il est clair, reprit-il , que me voilà guéri. Le bandeau me tombe des yeux , chevalier. Je me rappelle à cette heure qu'elle avait la main un peu forte , ce qui est fort Ijiid pour une femme de qualité.

— Votre Altesse fera bien de se tenir en garde à l'avenir contre les pièges de ce sexe trompeur.

— Assurément , je le ferai. Je ne veux plus être amoureux de ma vie , chevalier.

Songeons désormais à la gloire et aux choses sérieuses.

Ils s*en allèrent , en discourant ainsi , au Prado, où venait la belle société. Il y avait là des dames en grand nombre , et toutes les plus jolies de la cour, avec des toilettes un peu étranges pour des yeux français , mais bien agréables à voir;

-r Yive Dieu ! s*écriait M. de Guise » voici

furieusement de doux visages et de piedfs mignons, chevalier. C'est dommage.de n'en pas connaître. Je me meurs d'envie de parler à ces beautés ; je me sens ébloui.

— Calmez- vous , Altesse , ou bien vous n'irez pas jusqu'au bout de la promenade sans être amoureux, et manquer à tos engagements.

De son côté , le prince , ayant des habits des meilleurs faiseurs de Paris , était examiné curfeusement de ces étrangers, et l'on peut dire qu^il surpassait de beaucoup en bonne mine et en élégance de manières les jeunes cavaliers de Madrid. Comme on le devait bien prévoir , il se trouva parmi les dames une personne plus belle que les autres et qui perça le cœur de M. de Guise d'un seul regard. C'était une demoiselle d'iine taille divine , avec les plus grands yeux noirs du monde entier^ elle marchait fort environnée de jeunes gens, de duègnes et de valets. £n passant devant le prince , elle le désigna du bout de son éventail, d'un air où il démêla qu'elle s'informait jquiil était. Son Altesse s'approcha aussitôt,

el , la saluant arec sa grâce chevaleresque ^ lui dît :

— Henri de Lorraine , duc de Guise , madame, pour TOUS servir, celui qui vient de Naples, prisonnier du roi d'Espagne, et qui, n'ayant point d'amis à Madrid , serait charmé de connaître une aussi belle dame que vous.

— Cela n'est point difficile pour une personne du rang de Votre Altesse; je Miis la nièce du ministre don Louis de Haro. Mon oncle m'a souvent parlé de vous , et je sai< que nous vous verrons bientôt à la cour.

Si vous voulez m'accompagner jusque chez moi , je vous présenterai don Louis et nos amis.

Les jeunes gens saluèrent respectueusement M. de Guise , qui prit le bras de la dame, et la reconduisit à son logis. Le prince avait eu le loisir de s'instruire asse& pour faire la conversation en espagnol ; il conta des histoires sur son expédition qui amusèrent tbute la compagnie. Le ministre lui fit bon accueil et le voulut retenir à souper. En rentrant chez lui le soir, M. de

Guis^ déclara netteupent à Des Efaaitji qu'il était amoureux de doua Elvire à en perdre la raison , et qu'il fallait qu'il en mourût ou qu'il réussit à lui plaire.

Henri de Lorraine , tout consolé de sa captivité 9 fit venir de Paris une somme d'argent considérable , prit un hôtel à Ma-* drid , monta sa maison et ses équipages sur un pied magnifique, et ne tarda pas k faire une figure à écraser les premiers persoq>* nages de la cour d'Espagne. On l'y aima moins qu'ailleurs , parce que les gens de ce pays , étant volontiers jaloux , enviaient ses dehors séduisants ; mais en revanche on le craignait davantage. Il était d'ailleurs fort civil , comme on sait ; il avait aussi le cœur très-h^ut , et maniait l'épée de telle sorte qu'on lui montrait prudemment bon Tisage. L'étiquette avait atteint à l'Escurial un degré de perfection qu'elle n'eut jamais en France. M. de Guise en connut bientôt les moindres détails ; il se conduisit en véri* table prince et comme s'il n'eût jamais été ailleurs qu'à Madrid.

La galanterie ne le cédait en rien dans ce

pays k celle de la cour d'Anne d'Autriche.

Hormis les filles d'honneur et la maison de la reine, qui menaient une vie assez sévère, les dames ne se donnaient pas beaucoup de fatigue pour cacher leurs amours. C'était fort heureux pour notre héros , qui se fût trouvé bien empêché de mettre une gaze sur son cœur. Quoique cette sincérité soit furieusement éloignée de nos mœurs , nous devons reconnaître qu'elle donnait aux faibles de nos pères un air de grandeur et de loyauté près duquel nos délicatesses ne sont que de misérables comédies.

M. de Guise ne fit pas trois visites chez don Louis de Haro , sans qu'on le vît soupirer pour la nièce du ministre.

— Prenez garde à vous , Altesse , lui dit un vieux gentilhomme; dona Elvire est une beauté dangereuse, qui connaît sa puissance et prend plaisir à en abuser. Elle a déjà tourné la cervelle à deux cavaliers.

L'un est parti de désespoir pour les Indes, et l'autre, entièrement fou, demeure caché par sa famille.

— On ne peut échapper aux volontés du

ciel , répondit le prince. Je ne m*en irai point tout seul aux Indes ; mais pour ce qui est de ma raison , il pourrait m'arriver de la perdre , car je la sens prête à s'envoler quand je regarde les traits divins de cette .aimable personne. Voyez un peu combien le sort me veut de mal l Elle a justement une fossette comme M^^*" de Pons , hors que c'est au menton au lieu d'être à la joue , ce qui est infiniment plus joli.

. -:- Il faut , en effet , que Votre Altesse ait bien du malheur.

' — C'est à en mourir.

Dona Elvire savait la musique et jouait très-bien de la mandoline. Un jour qu'elle faisait entendre à la compagnie un air de sa composition, le prince était si ravi de plaisir qu'il en restait comme en extase devant la demoiselle. Don Louis de Haro lui voyant les yeux au ciel vint lui dire :

— Votre Altesse aime prodigieusement la musique à ce qu'il me semble.

— Ce n'est point cela , répondit M. de Guise; des notes ne suffiraient pas à me mettre en l'état 91)1 je suis. C'est la musi-

cienne qui me tourne l'esprit avec ses doigts d'ivoire et sa grâce enchanteresse. Voilà lé motif de mon trouble , Seigneur don Louis.

Je suis amoureux de votre nièce.

— Eh bien! Altesse, faites-lui votre cour.

— Je vais de ce pas lui peindre ma flamme. Croyez-vous qu'elle m'écoutera fav6i*ablement ?

-^ Hélas ! monsieur le dtic , vous saveii comment est le beau sexe. Ma nièce a Thiimeur capricieuse et mal aisée à conduire; cependant je vous promets de parler eh votre faveur.

— Vous me rendrez un service signalé.

Le prince aborda la demoiselle et lai

déclara son amour avec ces expressions ardentes qui lui étaient particulières et qiie les femmes écoutent toujours volontieré , lors même qu'elles n'ont pas dessein de s'e rendre. Notre héros avait un avantage sur la plupart des hommes, c^est qu'il n'éprouvait point d'hésitation à dire ce que la passion lui inspirait; nulle fausse honte ne pouvait le retenir. Dona Ekirè était une grande et belle brune <]e vingt

ans , dont les yeux parlaient trop savamment pour qu'elle n'eût point déjà deviné le ravage où elle avait mis le cœur du prince. Elle feignit pourtant la surprise ^ suivant l'usage de ses pareilles. Si M. de Guise n'eût pas été aussi préoccupé de son propre état, il eût bien démêlé que la dé-^ claralion ne causait pas de chagrin à sa bèlle^ malgré les airs d'insensibilité qu'elle voulait prendre.

— J'engage Votre Altesse à réfléchir , disait-elle, avant de se ranger ^ous ma loi.

— « C'est comme si vous m'engagiez à réfléôhir avant de rhe décider à prendre la fièvre. Le mal est à un point d'où je ne puis espéi*er de revenir autrement que par vos bontés.

— Je vous avertis que j'ai le cœur enveloppé d'une armure. Si toutes vos prouesses de Naples eussent été faites éh mon honneur, ce ne serait pas assez {Jôtir m'obliger. à déposief les arities. * .

— Fttut-il entrepi^étidre itiietix encore pour voué plâlrë ? Parlez, et indiquez-moi ^8 dàtigerè que je dois courir.

— Vous avez conquis un royaume afin de l'offrir à W^*' de Pons ; mais pour moi, il faudrait escalader le ciel et devenir maître

de la lune et des étoiles.

— Ce n'est point facile, en effet ; mais il

suffît que vous le désiriez; je verrai comme je pourrai m'y prendre pour vous satisfaire.

La demoiselle se mit à rire du sérieux de M. de Guise.

— En vérité, dit-elle , vous me feriez croire que j'ai commis une imprudence et que répreuve est trop aisée à surmonter.

— Ah I n'allez pas revenir sur votre parole. Ce ne serait pas de bonne guerre.

Je me le tiens pour dit : la lune et les étoiles, cela suffira.

Dona Ëlvire regarda le prince avec plus de douceur :

— Je suis trop généreuse pour retirer ma parole donnée. Faites cette belle conquête et mon cœur est à vous. \

En retournant chez lui , daps son carrosse, M. de Guise disait à Des Essarts :

~ Comment donc escalader le ciel? Je

Yois que \e me suis beaucoup engagé. N'importe ! Puisque je Tai promis, il faut absolument en tenir à bout.

Et puis il secouait la tête d'un air inquiet en tenant ses yeux fixés sur la lune.

— Est-ce que Son Altesse aurait un dé^ rangement de ceryelle? pensait M. Des Essarts.

On verra tout à l'heure que le prince n'était pas si fou qu'il le paraissait. En attendant qu'il partît pour son expédition , il porta des aiguillettes aux couleurs de donaElvire, et s'en alla partout, disant son amour .et ses engagements, dont on s'amusait beaucoup. Le premier jour qu'il y eut danse à la cour, il brilla fort dans les quadrilles et figura le mieux du monde par une courante française, qu'il avait ensei-> gnée â sa maîtresse. Le roi prit plaisir à le voir et lui adressa des compliments.

— Ce que j'aurais voulu faire avec ma politique , lui dit Sa Majesté , ce sera l'amour qui l'achèvera. Vous vous fî;[cerez à Madrid pour les appas dç dona Elvire de Haro. Mais vous allez être encore arrêté

dans vos projets par le besoin fl^une dispense.

— Oh! cette fois, s'écria le prince, je dois Ibe passer de Sa Sainteté. On m'a donné pour épreuve d'escalader le ciel, et comme f 'y entrerai en pçys conquis , si je réussis , je ferai à ma yolooité , sans avojr recours aux bulles. Ce sera plutôt au pape à demander mon appui.

I^e roi riait de ces discours extravagants; mais il dit tout bas à don Louis :

' — Veillez sur votre nièce , car ce jeune Guise est capable de vous la mener à mal.

— '* Ma nièce est maîtresse de ses actions, répondit le ministre 9 sa fortune est indépendante de celle de mes enfants; mais s'il lui arrivait de faillir, j'aurais recours i Votre Majesté pour obliger le prince à Vépouser.

Avant de quitter les ballets, M. de Guise s'approcha de sa belle, et lui dit gravement:

— J'ai dressé les plans de mon entreprise; si Je m'emparais du soleil, ne serait-ce point suffisant à vous contenter?

— J'aurais désiré que ce fèt la lune ;

{mai)

maâs je veux biea vous laisser le ehamp libre pour conquérir celui de» astnss qui TOUS conYîendra le saieux.

' Le leudeinain soir vers minuit, Son à.U tesse conduisît sous' les fenêtres :de dona Blvire une grande quantité de musiciens* C'était un usaçe reçu alors que dé donner des sérénades aux dames qu'on aimait. On ne ;faisait pas bien sa eour sans cela, et eeBés qui avalent pour agréables les recherches de leur, galant, témoignaieift de leur plaisir en se montrant à la fenêtre.

M. de Guise avait amené les plus belles voix de Madrid et les plus habiles violons* Les vers étaient du meilleur faiseur. Cette musique ayant joué délicieusement durant un gros quart d'heure, doua Elvire, en habits de chambre , vint sur le balcon , et fit un signe d'amitié eu agitant son mouchoir.

EUe se retira ensiuite , mais elle laissa la fenêtre ouverte pour entendre la fin du eonoert ; M. deXkiise, saisissant l'occasion , dressa contre le mur une échelle qu'on lui tenait prête , et s'élança dans, l'appartement.

, — Vot^i le ciel escaladé, dit-il; avouez, madame , que j*ai pénétré par surprise au ' milieu du paradis , qui est pour moi cette chambre où vous couchez. L'astre dont je m'empare en cet instant, c'est vous, et que je meure s'il n'efface pas en éclat le soleil lui-même !

On ne sait point ce que répondit dona Elvire; mais on doit penser qu'elle prit l'affaire sans trop de colère, puisqu'elle n'appela personne à l'aide. Il est Trai que violons et guitares menaient à dessein un bruit d'enfer. M. Des Ëssarts , voyant la fenétre se fermer, jugea que la paix était signée ; il s'en alla doucement avec la mu« sique , en réfléchissant à part lui que le$ raisonnements du prince étaient admirablement ingénieux , et que la dame n'avait dû rien trouver de bon à leur opposer.

11 ne s'écoula pas trois jours sans que l'aventure fût connue. On sévit généralement forcé de convenir que M. de Guise avait la saine logique de son côté. Il y eut des esprits courts qui ne saisissaient pas bien le sens de l'explication donnée par l'amant

à sa maîtresse pour justifier sa surprise nocturne ; mais les gens profonds leur firent comprendre la fin de la chose, et tout le monde tomba d'accord que le tour était galamment joué. Pour y trouver le raiot à redire, il fallait être de mauvaise foi. Gela n'empêcha point don Louis de monter sur ses grands chevaux. Il courut fort animé chez M. de Guise , le prier de réparer , au moyen d'un bon mariage, le tort fait à son nom.

— C'est le vœu le plus ardent de mon cœur, répondit Son Altesse. Puisse le. pape consentir à briser mes liens! je deviens aussitôt le plus heureux des époux , et je passe mes jours dans le sein de votre famille.

— Parlez- vous sérieusement? demanda le ministre ; dois-je supplier le roi d'intervenir en votre faveur auprès de Sa Sainteté?

— Je ne plaisante jamais sur le mariage et ne donne pas en vain. ma parole, sei* gneurdon Louis. Obtenez ces bulles que j'ai sollicitées de notre saint-père pendant

deui ans , et TOtre belle nièce dCTiendra au6sitQt îna femme.

Le moyen de se fâcher , après cette dé* claration ! don Louis rendit son amitié à M. de Guise, et annonça les noces comme devant être prochaines ; mais le roi montra la sourde oreille lorsqu'il s'agit d'envoyer à Borne, et Taffaiire traînait en longueur.

Pendant ce temps^là, Son Altesse continua d^e vivre fort doucement dans les bonnes grâces de dona Ëlvire qui l'aimait de tout son cœur. Il n'y eut qu'une seule yoîx pour dire que ces amants étaient dignes l'un de Tautre.' Un jeune et beau prince ne pouvait pas vivre éternellement dans le célibat à caiise des scrupules de la Rota , et la nièce du ministre devait assurément s'estimer heureuse d'avoir pu choisir un aussi grand personnage que Henri de Lorraine.

On disait à Paris, de toutes ces aveo^ turcs , que M. de Guise jouait ses folies d'Espagne, et pei^onnene le plaignait de sa joyeuse captivité.

L'année 1648 était alors avancée. On apprit à Madrid , au milieu de ces romans, les premiers troubles de la Fronde. Le parlement de Paris était en querelle ouverte avec le ministre. La reine se fâchait contre ie tiers état , et la discorde gagnait la cour elle-même. S. A. R. Monsieur, le duc de Beaufort et le coadjuteur flattaient le popu* laire. On avait tendu les chaînes comme aux barricades , et les enfants avaient été conduits à Saint-Germain. Ce fut un sujet d'allégresse pour le roi Philippe lY. Il tint conseil , et résolut d'alimenter les dissensions autant qu'il le pourrait. Des agents furent dépéchés secrètement en France aux chefs du parti opposé à la cour, avec

des instructions ténébreuses. Mais ii y avait, cela de remarquable dans cette fronderie, que les rebelles les plus animés combattaient le gouTcrnement de la régence sans avoir bien envie de le renverser. C'était pour le plaisir de se remuer , de se battre et de faire des cabales qu'on jouait cette révolte. Lorsque M. Bachaumont comparait ces querelles aux tumultes des écoliers qui se jetaient des pierres aux fossés delà ville , on ne savait pas bien toute la vérité de cette image d'où la guerre tira son nom.

Hors une ou deux batailles meurtrières , il y eut plus de chansons rimées que de sang répandu. Cependant , vus de la distance où était Madrid, les événements prenaient une apparence de gravité. Tant que le grand Condé resta au parti de la cour, on pensa qu'il serait le plus fort ; mais une fois que ce prince eut abandonné la reine , on n'imaginait plus comment la guerre civile pourrait finir.

Les vieux politiques de TEscurial se frottaient les mains en disant que cette France, qui avait prétendu mener l'Europe, mour-

rait de sa propre turbulence et se coupe-'

rait la gorge à elle-même. On lisait à

Madrid, avec des éclats de rire , la fameuse

lettre impertinente de M. le prince : A Pil^

lustrissime faquin Mazarin. Les figures

changèrent lorsqu'on a^tprit que le grand

Condé était enfermé au donjon de Vin« cennes.

Un jour qu'on parlait de ces affaires au coucher du roi, où assistait M. de Guise , Sa Majesté demanda de quel coté se jetter rait Son Altesse si elle était à Paris.

-^ Je n'en sais trop rien , répondit le prince ; mais il est probable que ce ne serait pas du côté de M. le cardinal.

— Il est yrai , reprit le roi , que vous avez des comptes à régler avec lui. M. d'Orléans , dont vous êtes le beau-frère, parait d'ailleurs vouloir se prononcer contre la reine^

— Oh! Son Altesse royale mon beau-frère ne se prononce jamais qu'en paroles. Lorsn qu'il s'agit d'en venir aux actions , on ne trouve plus personne.

— Il manque au parti de la Fronde um chef qui soit jeune et entreprenant^ et qui

possède les trois grandes qualités liéces'saires en ces occasioné : la courage , l'éio^ quence et la générosité. Gé sont des dons que TOUS tenez de famille, monsieur le due.

— Votre Majesté mè fait bien dé l'hotl'^ neur; cependant je pense que le peuple de Paris me verrait à sa tête plus Tolontiêrs que M. de Beaufort , qui est un impoHant et un fat.

— Il n'y à pds longtemps que le dUé Charles , votre père , a prétendu à la coôronne de Fràrïcëtf

—Si Votre Majesté vétitdire par là qu'elle aurait la bouté de me prêter soii appui , je dois lui avouer, avant ^d'àller^pltisidîn, là répugnance que j'ép^ouverài8 & mè^ présenter éous la protection d'une cotif eùne-^ mie. Ce serait péut^-êf re le ihojen de Aiéttte fin à la guerre eu ténnlssaùttotts les petite oontl*&moi» **

^ Je vois, »eprk le roi en i^iâât , q^ les demi^mots ne valent rien aivee vouS; Puisqu'il faut s'expliquer VJ^ vous dirai que \e n'ai poiht de pi*ojet ^sur cette matière; mais que, si je vtalais vous soutenir, je

Murm m'y prendre asses habilement pour ne pasdonner ombrage à Tosamis. Pensez-y, monsieur le duc \ j'y vais réfléchir aussi ^ et nous en reparlerons.

M. de Guise sortit de l'Escurial, agité par (ies idées contraires. D'un'côté était le désir de revoir soia pays et de recouvrer sa Ul>erté ; de l'autre était son amour pour dona Elvire , dont il n'osait songer à se séparer. La balance demeura ainsi en équilibre pendant quelques jours ; mais la violence de l'amour se calmait par la satisfaction, li'inconstance naturçllç du prince lui faisait adopter avec plaisir ce qui offrait les apl>ar.çnces d'une grande nouveauté.£noutre) il commençait à entrer dans cet âge où les fpa^sîons se modifient. Bien que les ardeurs du sang ne se soient jamais apaisées remarquablement chez Henri de Lorraine, pourvut l'ambition parlait plus haut que le reste à xïertains ^momepts. Les ouvertures du ^oi d'Espagne le toudièrept profondément à l'endroit de son faible pour le chevaleresque. L'esprit des Guise lui ifouffla aux oreilles qu'il pourrait se plonger à son aise

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