‹ Le dernier fantômeChapitre 11 sur 37 · LE CONTRE-ORDRE · texte numérisé non relu

LE CONTRE-ORDRE

Une heure avant le lunch, la jeune veuve donna Tordre de ne pas recevoir M. de Servian, ordre que la femme de chambre se fît répéter plusieurs fois, en disant, avec l'ingénuité de l'emploi, qu'elle n'avait pas bien entendu. On peut tromper un père, un frère, un époux, mais sa femme de chambre, jamais. Cependant, malgré sa détermination», bien arrêtée, Lavinia voulut se ménager le malin plaisir de voir, à travers une imperceptible fente de persienne, le mouvement d'indifférence ou de contrariété que ferait Albin de Servian, lorsqu'il serait arrêté sur le seuil de la porte par mi glacial : Madame nest pas visible aujourd'hui.

La persienne fut minutieusement disposée à cet effet; Lavinia, inclinée à son observatoire, éprouvait une assez grande émotion; mais, cette fois, la cause de rémotion n'était pas un mystère et ne donnait aucune inquiétude à la jeune veuve; une curiosité enfantine et railleuse agitait les nerfs impressionnables d'une femme qui, dans ses ennuis isolés, accordait un vif intérêt au moindre incident. C'était du moins ainsi que Lavinia expliquait son émotion.

L'émotion redoubla lorsque la jeune femme aperçut, à l'extrémité de la rue, un promeneur qui marchait avec une lenteur calculée. En général, les passants n'ont rien de remarquable; il ne faut pas les confondre avec les promeneurs. Les passants ont une allure étoiu'die et semblent marcher au hasard, pour rendre service à une rue qui serait désert*,' sans eux . ils ont quelquefois des affaires écrites sur le visage et

dans le balancement des bras ; ils n'ont jamais de passions. Le passant cherche un homme, comme Diogène; le promeneur cherche une femme, comme un sujet de Romulus. Heureux les passants!

Dans la foule des passants, le promeneur aperçu se détachait, au milieu des curieux turbulents, comme une statue le jour de son inauguration; chaque pas qui le rapprochait de l'observatoire retentissait dans la chambre de Lavinia, et, pour elle, les autres passants de la même rue semblaient marcher sur du velours. Albin de Servian, car c'était lui, s'acheminait avec la nonchalance insoucieuse du sauvage qui soupçonne mi ennemi sous chaque pierre et dans chaque buisson. Ses yeux paraissaient tout regarder, et ils ne regardaient qu'une chose, la maison de Lavinia. 11 étudiait de loin la physionomie de cette maison, pour deviner, au jeu des fenêtres, des persiennes et des balcons de fleurs, si quelque heureux symptôme lui annonçait un favorable accueil. Toutes les autres maisons lui semblaient des tombes; une seule avait une âme, un langage, un sourire, un mouvement. A quelques pas de la porte sainte, le jeune homme sentit la terre trembler sous lui, et sa main oublia le mécanisme des doigts en se posant sur le marteau de cuivre poli. La main n'eut pas la force de soulever le marteau, et cependant la porte s'ouvrit, comme la porte de Sézame des Mille et une Nuits, laquelle n'avait ni sonnette, ni marteau.

— Madame reçoit-elle aujourd'hui ?

— Oui, monsieur, dit la femme de chambre.

Et elle ouvrit la porte du salon. Albin de Servian entra au ciel.

L'énergique détermination de Lavinia ne s'était pas soutenue jusqu'au bout : elle venait de donner un contre-ordre, au moment où la main d'Albin se posait sur le marteau. N'importe ! rendons hommage à une

fermeté à laquelle il n'a manqué qu'un instant de plus pour être un héroïsuie accompli.

Albin de Servian attendit longtemps, et savoura le charme de l'attente. 11 aurait voulu attendre toujours, parce que la pensée de Lavinia était, sans doute à lui dans cet heureux moment. Ilélas ! ce moment ne pouvait être éternel ! La jeune femme entra de cet air riant que les femmes prennent quand elles ne veulent pas rire, et elle commença lestement par une phrase préparée au miroir.

— Ah ! monsieur de Servian, dit-elle en montrant un fauteuil au visiteur, vous avez oublié hier un chapitre à votre théorie des fantômes !

— C'est une lacune, madame, dit Albin en se faisant une voix; eh bien ! on peut la remplir.

— Que pensez-vous, monsieur, du fantôme de Macbeth ?

— Oh ! madame, j'ai une haute opinion de lui ! Ce fantôme me parait irréprochable; il réhabilite dans mon esprit William Shakespeare, qui s'était complètement fourvoyé dans H amie t sur ce chapitre. Le fantôme de Macbeth connaît son métier. Il ne parle pas. Il épouvante avec son silence. Il se met à table sans façon, comme un parasite du tombeau. Il a deux tisons de l'enfer dans les cavités osseuses de ses yeux. Fantôme parfait.

— Monsieur de Servian, j'aime à parler de ces choses, à cette heure, au grand soleil ; mais cela me donne toujours quelques légers frissons. Je vous remercie de votre supplément : il me contente : je tacherai de l'oublier un peu avant la nuit, pour m'en souvenir demain... partons d'autre chose... Monsieur de Servian, voulez-vous m'ètre agréable? ne m'écrivez plus de lettres... vos lettres sont fort respectueuses sans doute, mais le respect n'est pas écrit sur l'adresse ; il faut les ouvrir. Les persiennes voisines ont des yeux

à toutes leurs lames, et elles lisent mes lettres, sans les ouvrir, entre les mains du l'acteur. Dans ma position, j'ai des ménagements à garder, et je vais consigner toutes lettres à ma porte. Il me serait pénible de penser que les vôtres, si respectueuses, sont comprises dans la proscription.

— Madame, cette consigne s'étendra-t-elle aux visites?

— Eh ! mon Dieu ! tout le monde reçoit des visites ! Seulement, il ne faudrait pas que le même visiteur renouvelât les siennes trop souvent. La calomnie en tirerait mieux parti que des lettres.

— C'est fort juste, madame.

— Les étourdis qui m'écrivent par désœuvrement ignorent ma position; mais vous la connaissez, vous, monsieur de Servian. Je suis, pour ainsi dire, fiancée à votre ami, M. Macdougall.

Le jeune homme tressaillit, comme s'il eût appris cela pour la première fois.

— Encore six semaines, poursuivit Lavinia, et voilà M. Macdougall de retour à Dublin. Vraiment, j'ai de sérieux devoirs de conduite à remplir. Il faut que j'agisse avec la plus grande circonspection... Qu'en pensez-vous, monsieur de Servian ?

— Avec la plus grande circonspection, répondit Albin, comme un écho en retard.

Lavinia croisa les bras sur son sein, et ses pieds sur un tabouret, inclina la tète, et se recueillit, comme pour méditer sur cet avenir de six semaines, à l'extrémité duquel apparaissait un second mari.

Albin de Servian profita de ce recueillement pour examiner la jeune femme : cette pose de méditation était favorable à sa toilette et à sa grâce de veuve. Ses bras se taisaient deviner, dans leur ciselure suave, à travers le rés au complaisant d'une mousseline d'illusion : sa tète p nchée avec bonheur laissjit voi

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le demi-cercle du cou^ avec son exquise puroté de contour ; sa robe blancne et simple était admirablement faite, et le corps semblait eivoir lait la robe. La candeur de Lavinia ne permettait pas de croire qu'elle se recueillait ainsi, dans une grave méditation, pour paraître avec tous ses avantages. Cependant, avec les yeuves irlandaises, il ne faut juier de rien.

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