‹ Le dernier fantômeChapitre 12 sur 37 · LE CHALE DE DINGLE · texte numérisé non relu

LE CHALE DE DINGLE

Albin regardait la jeune femme et s'enivrait de la passion qu'elle lui avait infusée au cœur.

La porte du salon s'ouvrit, et dérangea le recueillement de Lavinia et l'admiration ardente d'Albin. C'était la femme de chambre qui apportait un châle à sa maîtresse : et comme Lavinia s'étonnait, la camériste lui dit ;

— On vient, madame, d'apporter cela ; vous savez d'où cela vient, a dit le porteur ; c'est un cadeau ; on veut que vous acceptiez ce châle comme un cadeau. On a bien appuyé sur ce mot; et on a ajouté que ce châle sort de la manufacture de Dingle.

— Ah! c'est juste, dit Lavinia rayonnante de joie» Oui, oui, j'y suis maintenant ! un châle de Dingle ! un cadeau... le porteur est-il encore là?

— Oui, madame.

— Dites-lui que je remercie, et que j'accepte le cadeau.

Albin de Servian sentait courir, tour à tour, sur

son visage l'écarJate de la vie et la pâleur de la mort.

Lavinia déployait son châle, et donnait un sourire

de béatitude à toutes ses arabesques, à toutes ses fleurs. Albin était supprimé. Elle était en tête-à-tête avec son châle.

— Quel malheur d'être en plein été ! disait la jeune femme ! il faut attendre trois mois pour faire honneur à ce cadeau... et dans trois mois j'aurai une mine de châles dans ma seconde corbeille de noces... ah! une idée !.. je puis fort bien porter ce châle le soir... à minuit... ensortant du Théâtre-Royal... Quand on n'a pas de voiture, il faut avoir un châle de Dingle sur les épaules... les nuits sont si fraîches... Monsieur de Servian, que joue-t-on au théâtre demain?

— Othello, madame, dit Albin avec une voix d'Othello.

— Tant pis ! je n'aime pas Othello... il n'y a pas de fantôme...

— C'est une erreur, madame. Il y en a un.

— Ah !.. c'est singulier, je ne l'ai jamais vu... Monsieur de Servian, vous qui êtes un homme de goût... ne trouvez-vous pas que les fleurs de mon châle sont un peu trop grandes?..

— Un peu trop, madame, dit Albin sans regarder les fleurs.

— Ce fond bleu ne me plaît pas... Et comment se nomme-t-il, monsieur de Servian, le fantôme d'Othello?

— La jalousie.

— Ah ! vous appelez cela un fantôme ! alors, il y a des fantômes partout... j'aurais mieux aimé un fond rouge à mon châle... Auriez-vous le courage, vous, monsieur de Servian, de faire ce qu'Othello a fait?

— Je ferais mieux que lui, madame.

— Vous tueriez deux fois? dit Lavinia en riant sur son châle déployé.

— Non, je laisserais vivre ma femme, avec ses remords pour toute société. Je serais son geôlier. Il ne faut jamais tuer personne, pas même sa femme.

— Au fond, VOUS avez l'air jaloux... Vous qui connaissez la mode, monsieur de Servian, porte-t*on les châles de Dingle en pointe ou en carré ?

— Comme il vous plaira, madame.

— En pointe, c'est plus avantageux pour le châle, mais en carré, c'est plus avantageux pour la femme... Malheureusement les comédiennes les portent en pointe... Combien estimez- vous ce châle, monsieurde Servian ?

— Madame, je serais fort embarrassé... Je ne me connais guère en châles... Si la personne qui vous a fait ce cadeau est riche, ce doit être un châle de prix.

— Je l'estime trente livres, moi... je ne me trompe pas de dix shillings. Maintenant, je devine, monsieur de Servian, pourquoi vous n'êtes pas marié... Vous craignez de donner une société de remords à votre femme... Quel jaloux î

— Mais, madame, si j'étais marié, je ne serais pas jaloux de ma femme; je laisserais ce supplice à ceux qui ne l'auraient pas épousée.

— Ah!., cela ressemble à quelque chose de clair, mais c'est fort obscur... du moins pour moi.

— C'est possible, madame; je parle selon les inspirations du moment... et quelquefois je me mets en contradiction avec moi môme à cinq minutes d'intervalle.

— Je comprends, vous êtes amoureux.

— Oui, madame.

— Ah ! voyons; contez-nous un peu cela : j'aime les confidences comme une vieille femme... Il y a cinq ou six semaines, vous n'aviez pas du tout l'air d'un amoureux... lorsque vous parliez de Fullerton... Vous étiez habillé comme un professeur de latin du collège de Belfast, avec deux aunes de drap londrin qui s'était taillé, au hasard, lui-même, et des souliers bien assis sur leurs clous. Avec ce costume, on peut aimer un lac,

une forêt, une colline, mais on n'aime pas une femme. . . Eh bien! monsieur de Servian, croyez-moi, en vous voyant métamorphosé subitement en dandy, j'avais deviné que vous étiez amoureux. M. Macdougall sera bien surpris à son retour.

— Oh ! bien surpris, madame, je vous en réponds.

— Il vous proposera de faire une double noce le même jour, la sienne et la vôtre... vous verrez.

— C'est bien possible, madame.

— Voilà donc le secret de votre absence pendant six semaines, monsieur de Servian !

— Oui, madame; je courais le monde ; je me formais aux mœurs de la société ; je cherchais une passion...

— Et vous l'avez trouvée?

— Hélas ! oui, madame.

— Voilà un hélas! bien flatteur pour la passion. Heureusement, la femme aimée ne Ta pas entendu; les absents quelquefois sont bien heureux !

— Mon ami Macdougall, par exemple... il est dans l'autre monde, et il rie sait pas ce qui se fait dans celui-ci.

— Et quand il le saurait, monsieur de Servian ?

— Oh! je ne dis pas qu'il eût à se plaindre, madame... mais...

— Mais?..

— Eh bien!... vous savez, madame... on est stupide... injuste quand on aime. . Qui s-iit?.. au lieu d'être absent... s'il était ici... il ne serait pas content du fond et des fleurs de ce châle de Dingle. Vous auriez beau dire, pourexcuser les imperfections duchâle, que c'est un cadeau, il critiquerait peut-être le cadeau...

— Charmant ! adorable ! monsieur de Servian ; je vous l'avaisbien pn'dit que vous auriez de l'esprit quelque jour! dit Laviniadans un long éclat de rire. Mon Dieu! que nous sommes loin deFuUerton! que vous

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étiez naïf alors ! que vous êtes méchant aujourd'hui ! Voyons, continuez; roprencz votre sourire malin. Voilà le châle, je vous le livre ; dessinez-le, et envoyez le portrait de ce cadeau à votre ami, M. Macdougall.

— Pardon, madame, je vois avec peine que vous reyenez à votre premier jugement sur moi. Je me suis éloigné de vous longtemps pour me disculper de l'odïeiix soupçon d'être un surveillant aposté par votre futur époux.' Rappelez-vous votre lettre, madame. Voulez-vous que je m'éloigne encore, je m'éloignerai.

— Non, monsieur, je ne vous ferais pas une seconde fois cette injure, dit la jeune femme avec un brusque changement de ton et un délicieux sourire de bienveillance. La première fois, je n'ai pas donné congé au surveillant incommode, mais à l'homme ennuyeux; je puis vous dire cela franchement aujourd'hui, après votre métamorphose physique et morale. Je ne crains pas les surveillants dans l'intérieur de ma maison. Pourquoi les craindrais-je ?.. ce que je crains, c'est on soupçon injuste, monsieur de Servian. Or, vous venez de me soupçonner... Ne m'interrompez pas, je vous prie... Vous avez mis dans vos yeux et dans votre sourire une malignité de démon...

— Oh ! madame, s'écria de Servian, les mains jointes et élevées au-dessus de son front.

— Écoutez-moi donc jusqu'au bout, mon cher monsieur. . . Jusqu'à présent nous avons été dissimulés dans notre langage, vous et moi^ vis-à-vis l'un de l'autre ; un instant de franchise mutuelle, s'il vous plaît, ensuite nous recommencerons à parler sous le masque, si cela nous amuse... Monsieur de Servian, je ne veux pas que vous rapportiez d'ici une idée fausse et injurieuse ; et pour me satisfaire tout à fait sur ce point, vous allez -vous rendre de ce pas à la maison que je vais vous indiquer.

— Expliquez-vous, madame, je...

— Voulez-vous me rendre un service, monsieur de Servian ?

— Je vous donnerais ma vie, madame.

— Taisez-vous, point d'exagération... Allez de ce pas à Sea-Road, 39 ; vous demanderez M. Goldrige, c'est mon oncle ; c'est ce vieillard que vous avez vu hier dans ma loge; un excellent homme qui n'est pas riche, que je vois très-rarement, et qui m'aime beaucoup, et vous le remercierez, pour moi, en termes à votre convenance, de son joli cadeau. Il sera très-llatté de votre visite, je le sais*

— Comment ! madame ! dit Albm, avec une expression de joie qu'il s'efforçait de contenir, et qui se trahissait dans son geste, son organe, son visage. Comment ! ce châle ?

— Est un cadeau de mon oncle ; presque en votre présence, il me l'avait promis hier au soir, au rhéâtre-Royal.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria l'imprudent Albin, les mains largement ouvertes sur son visage empourpré d'émotion.

— Qu'avez-vousdonc, monsieur? dit la jeune femme convulsivement émue, et luttant avec un sourire faux contre l'expression sérieuse de sa figure. Vous vous trouvez mal, monsieur de Servian? je ne vous comprends pas... Craignez-vous d'aborder mon oncle?..

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