‹ Le dernier fantômeChapitre 13 sur 37 · UN AMANT · texte numérisé non relu

UN AMANT

Albin de Servian n'était pas encore arrivé, malgré les lectures morales du cabinet paternel, à ce degré de perfection qui amollit la. délicatesse dans les relations

d'anioiir et d'amitié. Il comprit toute l'imprudence de l'exclainatioD involontaire qui venait de retentir dans le salon où était conliée à sa surveillance la future épouse de son ami. Ce cri, dans pareille circonf.tance, était un aveu de sa passion, aveu inopportun, maladroit et même coapable. La réponse sollicitée par les questions insidieuses d'une femme qui avait tout compris, le jetait dans un embarras cruel, encore plus compromettant que son cri de joie. Cependant il fallait répondre.

— Madame, dit -il, vous avez sans doute compris le sens de mon émotion...

— Pas du tout, monsieur de Servian; si je l'avais compris, je ne vous interrogerais pas.

Lavinia reprenait toute la présence d'esprit et tout le courage qui manquait à son interlocuteur; elle avait dans sa voix et sur son visage une ingénuité pleine de naturel. L'embarras d'Albin lui causait une sorte de joie triomphale ; et sans trop se préoccuper d>?s suites d'un pareil entretien, étourdiment engagé, elle voulait pousser à bout M. de Servian, et lui arracher un aveu qu'elle accueillerait selon l'inspiration du moment. Il est permis à une veuve accablée d'ennuis de mettre cette cruauté charmante dans les plaisanteries de salon.

— Eh bien ! madame, dit Albin, ce cri de joie que j'ai poussé, mettez le dans la bouche de votre futur mari, et vous le comprendrez. Je croyais que vous veniez de recevoir un caleau de... de...

— D'un jeune homme, d'un amoureux... Tranchez le mot, monsieur de Servian; je comprends, et vous êtes alarmé pour mon futur époux, votre ami.

— Vous achevez ma pensée, madame.

^ Vous avez été rassuré, toujours pour mon futur époux, lorsque je vous ai dit que c'était un cadeau de mon vieil oncle...

— Madame . . . l'amitié est un sentiment .

— J'entends, j'entends, vous vous êtes réjoui par procuration.

— Madame, vous dites cela d'un air et d'un ton...

— Oh ! monsieur de Servian, votre explication est si naturelle... on comprend très-bien ces scrupules de l'amitié... Enfin, ne parlons plus décela; tout est expliqué.

Lavinia prononça ces derniers mots avec une intonation équivoque qui pouvait signifier que tout n'était pas expliqué. Albin de Servian se leva pour prendre congé, car un plus long entretien lui paraissait impossible et dangereux. On échangea ces diiux phrases encore :

— Monsieur de Servian, j'espère que cela ne vous fera pas oublier la petite commission de Sea-Road, 39?

— Madame, je vais chez M. Goldrige, votre oncle, en vous quittant.

Et on se sépara.

Après le départ d'Albin, Lavinia devint pensive et se mit face à face avec son miroir pour ne pas être seule. Dans cette position, elleregarda le fauteuil abandonné par le jeune homme, et ella se dit : M. de Servian m^aime... et moi... il m'est impossible de l'aimer... Ah! j'ai trop précipité l'afi'aire avec M. Macdougall !

Et après avoir ainsi résumé la situation, elle laissa longtemps son esprit errer à l'aventure et lui rappeler tout ce qui venait de se passer.

La commission faite, Albin de Servian regagna sa maison en quittant M. Goldrige. Quoique arrivé à un âge où souvent l'amour n'est plus que le souvenir d'une illusion perdue, il était encore, lui, à l'enfance de l'art d'aimer, chanté par Ovide et psalmodié par Gentil-Bernard, qui n'est plus que Bernard aujourd'hui. En présence de la veuve aimée, c'était encore l'adolescent timide et naïf, avec une grande inex-

périence du cœur humain des femmes; mais après, rendu à son isolement, il se sentait au cœur une énergie, une audace, une violence de caractère à l'épreuve de tout. Ces qualités ou ces défauts naturels avaient été développés promptenient et complètement par réducation morale des dernières S'»maines. Auprès de Lavinia, l'écolier se trahissait quelquefois dans ses paroles et ses gestes ; loin d'elle, il se réhabilitait à ses propres yeux, en se reconnaissant l'expérience du maître consommé. C'est à cause de ce conflit intérieur de tous les instincts de l'enfant et de l'homme, qu'Albin de Servian paraissait changer de caractère, d'organisation et de langage tous les jours. Il marchait à tâtons à la découverte d'une physionomie qui lui convînt dans sa position noirvelle, et en cherchant, il se transformait avec une mobilité de toutes les heures. Ce personnage n'a pas été prévu par les législateurs qui ont passé leur temps à écrire des codes en vers^sur la manière de peindre les héros. Albin de Sefvian, entre autres soucis qu'il donne à son historien, contrarie singulièrement la maxime d'Horace qui exige dans son code, sous peine d'une forte amende et d'un lustre de prison dans les cachots du Parnasse, que tout héros se ressemble à lui-même, depuis le commencement jusqu'à la tin dun ouvrage (1). Il faut remarquer, en passant, que le législateur latin qui veut qu'un homme naisse, vive et meure de la même façon, a crié vice Brutasl et vive César! a chanté le vin de Falerne et l'eau de Blandusie; a célébré les doux sommeils sur l'herbe et sur la pourpre impériale du mont Palatin ; a maudit la guerre civile et fait la guerre civile; a aimé des femmes de toute nuance, de toute condition, de toute couleur, de tout sexe, de tout pays ; a pris des armes au champ de

(1) Qualis ab incepto proc9$terit, et sibi eonstet.

Mars, dans un moment de courage, et les a jetées sur la grande route, dans un moment d'effroi. Vraiment ces législateurs de l'an F" de l'empire d'Auguste se moquaient de 1845 ! Rendons-leur le mal pour le mal, et poursuivons.

l'ex-lakiste.

A quelques pas de sa maison, Albin de Servian avisa un être non classé, assis sur le seuil de sa porte. La reconnaissance fut bientôt faite, c'était le lakiste O'Farrell, l'adversaire hydrophobe des rivières et des ponts. La sage Angleterre a inventé une série de fous inconnus de notre peuple frivole et léger ; l'histoire de Lingard et de Hume ne parle pas de ces gens.

— Gomment! c'est vous, monsieur de Servian? s'écria le lakiste O'Farrell ; je vous ai reconnu à cause de votre maison. Vous êtes vêtu comme un prince de Galles, et moi, voyez, je suis chaussé avec la peau de mes talons; je suis coitfé avec mes derniers cheveux, et je crains, si je fais un pas de plus, de laisser tomber sur le pavé les toiles d'araignée qui ont été le drap de mes habits.

— Entrez, entrez chez moi, monsieur O'Farrell, dit Albin en ouvrant sa porte, et d'uu ton qui annonçait que cette rencontre lui était favorable, puisqu'elle faisait diversion à see amoureux ennuis du jour.

— Avant tout, monsieur de Servian, faites-moi servir un lac de porter Barclay-Perkms , je meurs de soif; après, je vous parlerai de mon appétit

— Ce pauvre O'Farrell !.. Attendez un instant, mon domestique va vous désaltérer... Je croyais que vous ne buviez que de l'eau ?

— Depuis que j'ai l'honneur de présider la Société de tempérance do Dublin, je regarde Teau et je ne la bois jamais.

— Vous avez bien raison, O'Farrell.

— Monsieur de Servian, Teaa creuse les vallons et les estomacs... Nous vous avons attendu à Killarney, et vous n'êtes pas venu?

— Mes affaires m'ont retenu à Dublin, mon pauvre O'Farrell... Eh bien! qu'avez-vous fait à Killarney? Comment se portent les lacs?

— Monsieur de S^rvian, ne me parlez pas de ces choses. . . j'ai donné ma démission ; il n'y a que de l'eau à boire dans ce métier.

— Vous n'êtes plus lakiste, O'Farrell ?

— Eh ! que voulez-vous que je reste lakiste toute la vie, si cela ne me rend pas un penny !

— Et vos confrères ne viennent donc pas à votre aide?

— Mes confrères! monsieur de Servian... Oh! si vous saviez !

— Dites, je saurai.

— Histoire triste, monsieur de Servian... Votre porter est excellent ; si cela ne fatigue pas votre domestique, il peut continuer à m'en servir jusqu'au coucher du soleil... Voici Phistoire... J'ai fait un Recueil de petits poëraes lakistes... les titres seuls vous indiqueront l'esprit de ce travail : — Haine aux rivières! — Ponts, écroulez-vous. — Lac, réponds-moi. — La vérité est au fond des lacs. — Cités folles, comblez vos puits... Gela vous donne une idée du reste. J'arrive à Killarney avec mon manuscrit et une liste de souscription. Nous étions quatre cent soixante-trois lakistes. C'était juste le nombre de souscripteurs qu'il me fallait pour payer mes frais d'impression... Savezvous ce que j'ai trouvé, monsieur de Servian?.. C'est incroyable!., j'ai trouvé quatre cent soixante-trois confrères qui tous avaient en poche, comme moi, un

manuscrit à faire imprimer par le même procédé !

— Quel déluge de poèmes ! mon pauvre O'Farrell. Si tout cela paraissait au jour, les lacs seraient inondés.

— Mais pas un seul ne paraîtra.

— Heureusement.

— Pourtant je veux que mon livre soit imprimé, moi. Voulez-vous^ comme échantillon, entendre le début de Haine aux rivières^ (Traduction libre.)

Dites, où cotirez-vous, rivières insensées! Faites-vous lacs, dormez en paix dans votre lit; Nul front rêveur sur vous n'incline ses pensées, Et la naer vous ensevelit.

— Voilà un beau début, O'Farrell ; mais arrêtonsnous là. Buvez encore quelques tasses de porter, et laissez couler les rivières. Voyons, quel était votre but en venant me voir ?

— Franchement, monsieur de Servian, je venais vous prier de me donner la vie.

— Eh bien ! si cela dépend de moi, je vous la donne.

— Vous consentez donc à me faire imprimer mon livre à vos frais ?

— A mes frais ?.. et pourquoi pas ? cela m'oblige-t-il à le lire?

— Non, monsieur de Servian.

— Alors c'est une affaire faite.

O'Farrell tomba aux genoux d'Albin qui le releva.

— Mais, poursuivit Albin, avant de faire imprimer votre livre, il faut vous habiller. J'ai là, dans mon vestiaire, une collection d'habits du tailleur Fulstone. Vous allez être vêtu comme un baronnet. Entrez, nous nous reverrons à dîner, ce soir. Je vais oarler à mon domestique ; il aura soin de vous.

O'Farrell allait se précipiter une seconde fois aux genoux de son bienfyiteur, mais deux bras vigoureux Tarrêtèrent à mi-chemin du parquet.

Délivré de la recouiiaissance d'OTarrell, Albin de Serviaii entra dans le cabinet paternel, et lut deux contes moraux de Marmontel, six gravures des contes du bon La Fontaine, gravées sur acier par Lejay, place Dauphine, et un déliciL'UX petit volume, intitulé le Miroir des veuves. Il y a, dans ce livre, trois charmantes veuves qui sont désolées de ne pas être six, et qui, après bien des obstacles, trouvent des époux au dénoùment.

— Heureuse époque ! disait avec un soupir Albin de Servian; les hommes se reposaient tranquillement chez eux, et les femmes les accablaient de messages, de galanteries et de séductions ! La révolution de 89 a tout bouleversé.

Disant ces mets, il sortit pour cueillir quelques distractions à la promenade de Phœnix-Parh. C'était un jour de fashion ; il y avait sous les arbres tout le beau sexe de Dublin, qui est en eôet très-beau.

Cette complaisance du ciel, qui a mis tant de jolies femmes dans une seule ville, a quelque chose de touchant. Albin regardait onduler autour de lui les plus doux visages, les plus beaux yeux, les cheveux les plus opulents des trois royaumes, et ce spectacle lui causa une sorte de désespoir et d'effroi. Il acquit une terrible conviction en assistant à cet éblouissant défilé. A ses yeux, toutes ces créatures étaient de simples mortelles qui seraient toutes éclipsées par la déesse Lavinia, si elle se montrait à la promenade du parc. Cette splendide réunion de toutes les femmes d'une ville ne donnait pas un battement de cœur au malheiu'eux Albin. En dehors de l'horizon tracé par la frange de la robe de Lavima, il n'y avait donc plus de femmes! Le bonhem d'un homme se résumait sur une seule tète. En supprimant Lavinia, on exilait l'amour de ce monde ; on était condamné à perpétuité aux intolérables ennuis du célibat. L'éureuve venait

d'être faite^ épreuve décisive. Lavinia ou le néant. Dilemme affreux !

Il n'y avait donc pas à balancer, il fallait céder à rinfliience inexorable du sang paternel et conquérir la seule femme de l'univers, avant que l^univers la connut ; surtout si Macdougall, le seul rival redoutable, plus amoureux du commerce que d'une veuve, avait oublié Lavinia en remontant le Mississipi.

o'farrell.

Lorsqu'Albin se fut bien démontré qu'une seule âme donnait la vie à son corps, et que cette âme se nommait Lavinia, il se livra aux réflexions les plus profondes, aux calculs les mieux établis, afin d'arriver sûrement au résultat sauveur. Il soumit le triomphe de son amour à toutes les chances, à toutes les éventualités possibles; il fouilla l'arsenal du hasard pour surprendre les combinaisons inattendues et funestes, et les neutraliser par l'exactitude mathématique de ses calculs. Il se mit en lutte avec toutes les positions hostiles, infernales ou humaines, et il trouva d'avance des armes pour en triompher.

— A tout prix, il faut vivre, dit-il en déchirant l'air avec son poing; je suis dans le cas de légitime défense contre tout homme qui voudrait m'arracherla vie, en m'arrachaiit Lavinia.

Cependant il reconnut (|u'il avait toujours beaucoup de ménagemerjts à garder, surtout à cause des voisins. Dans ces sortes de cas, les voisins sont toujours maudits et redoutés. Hélas ! les villes sont peuplées de voi-

sins ! j'en ai vu poindre même à Bouc, la ville que nous avons inventée on collaboration, Alexandre Dumas et moi ; ville si heureuse lorsqu'elle n'existait pas, et lorsque son peuple se composait d'un aubergiste absent. Il y a des voisins aujourd'hui à Bouc! dos voisins payant trois millions de douane au Tr.'sor ; et le Trésor leur refuse une fontaine, sous prétexte qu'il est inutile de donner de l'eau à des gens qui n'existent pas; excusez cette digression.

Macdougall avait autorisé Albin à rendre une visite quotidienne à sa future épouse, mais les voisins ignoraient cette recommandation de Macdougall; et d'ailleurs, depuis qu'Albin était amoureux de Lavinia, il lui semblait que les voisins, lisant ce secret sur sa figure, allaient le lui crier à son passage du haut des toits.

Le chemin que suivait Albin était donc hérissé de difficultés. Mais le hasard, cette providence qui n'abandonne jamais ceux qui savent profiter de ses secours, venait de lui envoyer un auxiliaire inattendu.

Le soir de ce jour, il eut quelques distractions en dînant avec Luke O'Farrell. L'ex-lakiste était coifi'é, vêtu, chaussé comme un gentilhomme : le drap neuf le rajeunissait; seulement, sa figure portait encore quelques traces de l'abstinence, fléau des poètes dans les pays vierges où la prose n'a pas pénétré.

C'était le premier dîner d'O'Farrell, il en usa largement, et ne répondit à toutes les demandes d'Albin que par des monosyllabes en pantomime, car un oui ou un non lui aurait fait perdre un morceau. Il faut être poëtelakiste, pour connaître la valeur et l'étendue d'une syllabe perdue entre deux plats. Quand le porto et le xérès, ces desserts liquides, arrivèrent sur la table dégarnie, OFarrell hasarda quelques mots et quelques sourires.

— Croyez-vous, lui dit Albin, ne jamais regretter b

verre d'ale et la patate cuite sous la cendre que vous dévoriez dans une chaumière aux bords des lacs ?

OTarreil;, pour toute réponse;, poussa un éclat de rire si long^ qu'il paya sur-le-champ l'immense arriéré de joie accumulé dans de somhres méditations,

— Et maintenant^ poursuivit Albin, avez-vous songé à prendre un gîte quelqae part? avez-veus une pierre pour reposer votre tête cette nuit?

— Non, répondit OTarrell, de Pair in sondant d'un philosophe qui n'a jamais admis l'existence d'an lendemain.

— Écoutez, OTarroll, dit Albiii; ce soir Je vous donne l'hospitalité chez moi. Demain, je vous établirai dans une bonne maison, vous serez content, vous dînerez chez vous, comme ici, et mieux qu'ici, parce que vous ne parlerez à personne ; vous mangerez seul, ensuite je n'oublie pas ma promesse, les frais de vt/S poésies lakistes sont à ma charge... Eh! n'allez pas vous précipiter une troisième fois à mes genoux... vous êtes reconnaissant, je le vois ; c'est bien : mais soyez calme comme un ingrat.

O'Farrell prit le calme de l'ingratitude.

— Voulez-vous savoir mes conditions, maintenant? poursuivit Albin.

— Je me soumets à toutes les conditions; je serai même ingrat, s'il le faut.

— C'est beaucoup plus facile que d'être ingrat. Voici mes conditions : vous ne parlerez à personne de ce que j'ai fait pour vous et de ce que je ferai ; même, si on vous parle de moi, vous répondrez comme dans la Bible : je ne connais pas cet homme... Vous vous étonnuz de cela, O'Farrell ? la raison en est pourtant bien simple, je suis à mon aise, mais, hélas! je n'ai pas le bonheur d'être millionnaire. Si vous allez dire partout que vous êtt.-s mon ami et mon obligé, vous allez me mettre sur les bras les quatre cent soixante-

trois lakistes, vos ex-confrères, qui cherchent des souscripteurs au fond des lacs.

— Ab ! mon Dieu, c'est juste! monsieur de Servian.

— C'est donc dans votre intérêt que vous devez garder le silence sur tout ceci.

— Soyez tranquille, monsieur de Servian.

— Si j'avais la fortune du duc de Northumberland, je ferais une pension de cinquante livres à chaque lakiste, et lui donnerais une chambre garnie dans mon palais de Charing-Cross; mais je fais ce qui est en mon pouvoir. Je dois me souvenir que j'ai été lakiste, moi aussi, et je dois assurer le bonheur d'un confrère, d'un seul; vous êtes le premier venu, vous serez cet heureux... Seulement, si quelque jour j'ai besoin de vous. . . pour un service quelconque. . . je vous trouverai prêt, n'est-ce pas?

O'Farrell leva les yeux au plafond, et mit énergiquement la main sur son cœur.

— Il est tard, ajouta de Servian en se levant, je vous rends à votre liberté; demain matin, vous recevrez mes dernières mstructions par écrit.

O'Farrell eût été content à beaucoup moins. Il se soumit donc à ce que voulait Albin ; et après un sommeil réparateur, il trouva sur sa table de nuit une bourse et la lettre promise par son ami.

Le lendemain, Albin se leva dévoré du désir de rendre une visite à la belle veuve, car il ne l'avait pas vue depuis quinze heures, ce qui est l'éternité ou à peu près pour un véritable amoureux. Il fallait pourtant laisser passer midi, et arriver au lunch ; et le moment convenable sonnant à l'horloge, il se dirigea vers la rue bienheureuse et s'arrêta entre les deux angles, immobile comme un monument public. Les voisins étaient plus abondants que de coutume ; à toutes les croisées, des masses de cheveux balayaient la vitre, à tous les balcons, une main blanche arrosait des fleurs.

etVœil de cette main ne regardait pas les vases; à toutos les portes, un serviteur des deux sexes s'acharnait sur les marteaux de cuivre, comme pour les changer en or. 11 fallait passer sous les feux croisés de ce monde, pour atteindre la terre promise, le sanctuaire de Lavinia; et si le courage d'Albin le déterminait à cette périlleuse campagne, encourait la chancede trouver au but une femme irritée, un visage sévère et le juste reproche de prodiguer les visites pour compromettre une virginale réputation.

Ces réflexions arrêtèrent Albin, et il se résigna même avec moins de peine à ce sacrifice, en songeant qu'il verrait à coup sûr Lavinia, le soir, au théâtre : on jouait Othello; la jeune fem^ne n'aimait pas cette tragédie; or, si elle venait la voir, c'était en souvenir de leur dernier entretien, et une sorte de politesse adroitement significative envers Albin de Servian.

A l'ouverture des portes du Théâtre Royal, notre héros entra pour examiner le terrain et choisir ses positions. D'après ses plans, la soirée devait être décisive.

Albin s'établit dans un quart de cercle du corridor des loges supérieures, et par toutes les lucarnes et les portes ouvertes il interrogeait les basses régions des loges particulières, où il présumait que le soleil de sa nuit se lèverait une seconde fois.

Les corridors et les escaliers étaient remplis du fracas joyeux des soirées à grande attraction; on entendait passer et rire les jeunes femmes ; on voyait l'aniphitjiéâtre se parer d'étofl'es précieuses, d'éblouissantes pierreries, de têtes charmantes, de fleurs indiennes, d'éventails chinois; un m irraure de gaieté mélodieuse glissait comme une brise d'avril sur ces bouquets vivants, formés par des groupes de jeunes mères et de jeunes filles, toutes radieuses d'un bonheur enfantin.

Aux yeux d'Albin de Servian, cette constellation de

femmes était une espèce de voie lactée, perdue aux limites de Ihorizon, dans un lointain nébuleux.

Enfin la porte de la loge dévorée s'ouvrit, et Tastre attendu se leva; Toncle Goldrige servait encore de tache obligée à ce soleil, et doublait son éclat avec une complaisante abnégation.

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