‹ Le dernier fantômeChapitre 14 sur 37 · INTERVENTION DE L AMERIQUE · texte numérisé non relu

INTERVENTION DE L AMERIQUE

Albin de Servian, retranché incognito dans Tangle. le plus favorable da corridor, ouvrait ses yeux dans leur plus grande largeur, et suivait tous les gracieux mouvements de Lavinia, ouvrant le libretto, posant les écrans, essayant les lorgnettes, disposant les coussins. Pendant qull s'enivrait de cette contemplation, il tressaillit et se retourna : une main légère venait de le frapper au coude du bras droit.

— Vous ressemblez à un lévrier à l'affût, monsieur de Servian ; venez donc un instant, j'ai deux mots à vous dire. Ah! il est charmant votre M. MacdoLi-

C'était miss Cora qui parlait ainsi ; l'actrice était belle comme toujours, et en toilette de gala ; mais Albin crut voir la laideur incarnée dans une enveloppe de haillons, et il recula de peur.

— Eh bien ! mon beau jeune homme ! poursuivit l'actrice, avez-vous perdu l'usage de la parole dans un pari, comme le jeune fou de Thomas Herson ? Savez- vous que je suis furieuse contreM. Macdougall ?.. Venez dans ma loge, je vous conterai ça.

— Impossible, madame, dit Albin poussé à bout ; je

dO LE DERNIER FANTÔME.

suis ici en famille^, on m'attend ; je ne connais pas Othello; j/3 ne veux pas en perdre un vers.

— Vous moquez-vous de moi, jeune homme ? tiens î il ne connaît pas Othello ! vous serez bien avancé quand vous aurez fait sa connaissance ! c'est un vieux conte de ma nourrice, un vilain noir qui, pour se débarrasser de sa femme, la poignarde avec un matelas. Une vieille chose qui n'est plus dans nos mœurs.

— Nous avons encore un instant, miss Gora, dit Albin avec une affectation de sérieux qui éloigne toute familiarité importune, voyons, qu'avez-vousà me dire sur M. Macdougall?

— Ah ! le monstre ! je lui avais demandé deux perruches, et il m'en envoie quatre.

— Deux de plus que votre demande ! où est le tort?

— Il m'envoie quatre perruches empaillées!., oui, monsieur, je viens de les recevoir à l'instant , et avec une lettre absurde.

— Qu'y a-t-il donc dans cette lettre?

— Rien du tout, pas un dollar ! voilà pourquoi elle est absurde. M. Macilougall s'est promené un an autour de moi, dans les coulisses du Théâtre-Royal ; il m'a fait un tort considérable, il a éloigné deux lords et un duc timides qui m'auraient épousée... Tout Dublin connaît cette histoire. Voyez l'avarice et l'ingratitude des hommes ! 3i. Macdougall est en Amérique, le pays où on fait de l'or, comme ici de la popeline, et il m'envoie quatre perruches empaillées, et quatre pages qui malh'iureusement ne le sont pas ; c'est un style écossais qui m'a donné les vapeurs du pays.

— Vous avez reçu ces nouvelles, madame, par le courrier d'aujourd'hui? demanda de Servian d'un air soucieux.

— Je les reçois à l'instant par le courrier du railroad de Kingstown. Je vais lui renvoyer ses peiTUches

LE DERNIER FANTOME. 9f

demain, avec un épagneul empaillé... Vous ne voulez donc pas venir un instant dans ma loge, monsieur de Servian?.. Allons, c'est compris, vousètesen bonne fortune. Respect. C'est demain jour d'opéra... Gomment peut-on s'amuser à des traî:édies ! adieu. Venez me voir demain. Nous jouons Norma. Je chante comme un ange la cavatine Charte goddes.<. Adieu, Servian.

Miss Cora s'élança vers sa loge en fredonnant Chaste goddfss, au moment où le rideau se levait sur Othello.

Entrer dans la loge de Lavinia, sous les yeux d'une actrice évaporée qui suivait toutes les intrigues de la salle par désœuvrement, par curiosité, par haine contre la tragédie, c'était livrer la réputation de la jeune veuve aux médisances des coulisses. Cette idée arrêta M. de Servian. Il prit même, dans cette extrémité, un parti assez adroit et qui indiquait la sagaf>ité naturelle d'Albin en matière d'amour. Il résolut d'observer, pendant toute la représentation. La contenance de Lavinia, et de tirer des conjectures de tout ce qu'il allait observer.

Lavinia ne soupçonnait pas qu'un œil invisible et scrutateur venait de s'attachera tous ses mouvements : elle s'abandonnait avec trop d'étourderie à ses impressions naturelles : ses regards n'avaient pas cette curiosité vague, indéterminée, qui ne cherche rien dans une salle, et qui cherche tout. Ses regards obéissaient à une idée. Ils fouillaient avec une inquiétude mal déguisée les masses compactes de spectateurs ; ils interrogeaient le clair-obscur mystérieux des loges ; ils se fixaient avec une immobilité ardente sur des tètes sombres, soupçonnées un instant de porter un nom connu. Le théâtre ne recevait qu'à longs intervalles un coup d'œil de complaisance brusque. L'intérêt n'était pas entre deux rangs de coulisses. Une distraction fiévreuse agitait lajeune femme, et son découragement se manifestait d'une manière sensible, lorsque son bras

retombait, avec une légère convulsion, sur le bord de la loge, et que sa tête, fatiguée de ses évolutions, prenait un instant de repos et s'appuyait sur un dossier de velours. Si un mot de tendresse humaine, si une parole de cœur, un écho d'amour traversait la scène, les yeux de Lavinia descendaient des cimes du théâtre, ou remontaient de ses profondeurs pour regarder le personnage qui venait de dire le vers aimé du grand poète; et puis, des que le dialogue rentrait dans un ordre d'idées et de sentiments étrangers à la passion, les yeux de la jeune femme abandonnaient une scène dont le langage n'était plus compris. Audénoùment, lorsque Othello étouffe sa femme, Lavinia tressaillit, baissa la tète et voila son front avec ses mains. Ensuite, elle eut un accès de ce rire faux et nerveux qui vient de la source des pleurs.

Albin de Servian n'avait rien perdu et avait tout expliqué en sa faveur. L'amour malheureux n'est pas exigeant, et ilse donne facilement quelque satisfaction.

Avant le tomber du rideau, il descendit rapidement l'escalier du théâtre, pour ne pas se mêler à la foule et n'être pas reconnu. Son visage rayonnait de joie ; son cœur palpitait sous l'impression d'une volupté inconnue. Plus de doute, il avait occupé pendant trois heures de tragédie la pensée de Lavinia; dans cette soirée, son absence avait rempli le théâtre aux yeux de la belle veuve : elle n'avait cherché que lui dans tout ce monde brillant; elle aurait donné le peuple de la salle pour le spectateur qui lui manquait. L'espoir, ce puissant aiguillon de l'amour, découvrait une région nouvelle à notre héros et prêtait de nouveaux charmes à Lavinia. La passion grandissait avec vitesse et confiance, car elle ne redoutait plus rien de l'avenir.

— A demain ! à demain ! se dit-il, en se donnant un rendez-vous à lui-même, et il sonna un air triomphal avec le marteau de la porte de sa maison.

LE DERNIER FANTÔME. 9o

Le domestique qui ouvrit lui remit une lettre marquée au timbre d'outrc-mer. Albin prit un flambeau, s'assit et ouvrit la lettre : elle était signée, Macdougall, et datée d'Amérique; en voici le contenu :

a Nous avons fait une heureuse et courte traversée, a cher Albin ; en mettant le pied sur le sol américain, « je vous écris. Ma première pensée est à vous.

a Le commerce va bien. En arrivant ici, j'ai reçu a des lettres d'Yucatan qui m'annoncent que le bois de « campêche a subi une baisse d'une livre et huitshil- « lings, ce qui rend mon opération magnifique. J'ai « nolisé deux cents tonneaux pour mon campêche, « sur le navire ie Shark^ sous charge pour Liverpool. « Le Shark entrera en Mersey dans trente jours au « plus tard. C'est juste l'époque où les teinturiers s'apa provisionnent. Affaire d'or.

^ % Mes popelines ont été enlevées au débarquement. « Le bénéfice n'a pas été considérable ; par malheur, « je suis tombé en Amérique avec trois concurrents.

a On est friand ici de l'or anglais, j'ai vendu mes « lingots à onze pour cent au-dessus du tarif de Dublin.

0 Je serai bientôt prêt. Un paquebot à vapeur doit a partir dans la quinzaine pour Kingstown et Liver- « pool. Il ne faut rester en Amérique que le temps a nécessaire pour récolter son argent.

« Vous ne sauriez croire, cher Albin, le plaisir sina gulier que j'éprouve, en songeant que je vais traa verser lOcéan pour me marier...

Jusqu'à ce passage, Albin de Servian avait lu tout d'une haleine cette lettre de Macdougall : il souriait même, de temps en temps, à l'idée que le commerce avait tué le projet de mariage. Mais arrivé à ces dernières lignes, notre héros froissa le papier, et tira du fond de sa poitrine un soupir déchirant. Il fallait pourtant lire jusqu'au bout; c'est ce qu'il fît avec

une répugnance nerveuse que pouvait seule vaincre l'infernal désir de tout savoir.

« Que de charmantes choses vous allez m'apprendra « en arrivant! que d'entretiens délicieux vous devez « avoir eus avec mistress Lavinia! avec quels soins a fraternels votre amitié intelligente aura formé son et esprit et son cœur par des lectures et des paroles « graves^, comme elle les aime; car je la connais très- « sérieuse, cette divine Lavinia.

« En recevant cette lettre, vous irez, comme un « autre moi-même, à la boutique de Kilburn et vous « commanderez une corbeille de noces, comme pour la a fille du vice-roi. Smdez adroitement les goûts fémi- « nins de ma future épouse, et laites vos emplettes « selon ses goûts.

« Heureux Albin, vous ne connaissez pas ces tource ments et ces inquiétudes ! Malheureux Albin, vous a ne connaissez pas ces douceurs !

« J'écris à mistress Lavinia par le même paquebot. « Je lui envoie toutes les tendresses de mon cœur, et « à vous, toute la reconnaissance de mon amitié.

a MaCDOUGALL. »

L'amour a des coups de foudre qui tuent sans donner la mort. Les hommes qui ont joué, depuis leur adolescence, avec lôs passions orageuses, comme Mithridate avec les poisons, ont cuirassé leur épidémie contre les assauts de ce genre ; mais Albin était un novice de trente-quatre ans; il n'uvait, dans son passé virginal, aucun appui de comparaison pour se soutenir. Ses pieds fléchirent sous le poids de cette lettre, tombée sur son front comme une masse d'airain : il se sentit étouffer par ses veines, et poussant un cri de détresse, comme un naufragé aux abois, il s'évanouit.

Dans toutes les histoires frivolement écrites et affranchies de la gravité du genre, il arrive toujours un

LE DERiNIER FANTÔME. ^

incident qui soumet le récit à un régime plus sévère. Ce sont des nuages qui passent en été sur Tazur joyeux des beaux pays. Excusez cette ancienne métaphore ; en faveur de sa justesse, il faut lui pardonner son éternelle apparition.

Le lendemain de cette triste soirée, si triomphalement commencée au Théâtre-Royal, Albin de Servian se réveilla, brûlant de fièvre, entre quatre rideaux et deux médecins.

En Irlande, la médecine est une profession trèsfacile à exercer, à cause de l'absence de la maladie. Cet heureux pays a toutes les conditions naturelles qui donnent la santé : air pur, collines d'aromates, saisons modérées, bains d'atmosphère maritime, ciel humain. Les habitants ont les vertus primitives de l'homme; ils sont surtout sobres et tempérants, car la richesse ne les a jamais corrompus.

A Dublin, il y a quelques médecins honoraires pour les étrangers ; mais comme les voyageurs sont trèsrarement malades, puisqu'ils voyagent, la science des docteurs est rarement exercée à l'état de pratique; elle ne sort presque jamais de la théorie, domaine serein qui ne coûte de larmes précoces à aucune famille, et ne fait pleuvoir ni anathèmes, ni comédies de Molière sur la vénérable Faculté.

Il y a dans Phœnix-Park une allée nommée V Allée des médecins. Là, se promènent, dans une indolence perpétuelle, les docteurs de Dublin, comme Hippocrate et Galien aux champs Elysées, causant de la nature des choses et des maladies de lame, ces honteuses filles du corps social.

oe préambule doit expliquer l'embarras qu'éprouvaient les deux médecins appelés auprès du lit d'Albin de Servian. Ils se consultèrent du regard et du geste pendant une heure; enfin l'idée arriva; ils ordonnèrent d'ouvrir les fenêtres et de donner de l'air à Tap-

parlement. Hygiénique recette qui sauve, quand Dieu le veut, et ne compromet jamais le médecin.

Toui les matins, pendant six jours, la même consultation eut lieu, et le même traitement fut répété : le septième jour, Albin de Servian était en bonne convalescence et pouvait recevoir la visite de l'oncle Goldrige, qui venait, chaque soir, s'enquérir de l'état du malade.

XVÏIL

Page 1