LE MALADE
— Eli bien ! dit Poncle en entrant, je vous dois une visite, et je n'aurais pas voulu vous la rendre, ici, dans une chambre de fiévreux.
— Asseyez- vous, monsieur Goldrige, dit Albin d'une voix faible, je veux vous voir, là, tout près de mon lit.
— Vigoureux comme vous êtes, dit l'oncle en appuyant sa main sur le lit, quelle diable d'idée avezvous eue de vous faire malade en été? J'ai demandé plusieurs fois à vos médecins le nom de votre maladie ; ils m'ont répondu en montrant le ciel.
— Ils ont bien répondu, monsieur Goldrige.
— Oui, mais si j avais, moi, des médecins qui me traitent en regardant les nuages, je les enverrais se faire payer là-haut... Enfin, vous voilà rétabli ; c'est l'essentiel... on ne vous voyait plus, on s'étonnait, on s'inquiétait même, enfin on a dit : il faut demander de ses nouvelles à sa maison.
— De quel on parlez-vous là, monsieur Goldrige?
— Eh bien ! de moi, de ma nièce, de vos amis. On
cherchait;, aux endroits accoutumés, M. Albin de Servian. Éclipse totale. Vous n'étiez pas à Othello, dernièrement ?
— Non, monsieur.
— Ce soir-là, ma nièce a gagné une impression d'air. Le lendemain, elle a gardé la chambre et m'a fait appeler... Ne vous découvrez pas ainsi, monsitmr de Servian... gardez la position horizontale... vous êtes en moiteur...
— Vous disiez que mistress Lavinia...
— Avait eu une légère indisposition... Il faut vous dire que la tragédie lui donne des accès nerveux.. . ah ! c'est incroyable ! on dirait d'un enfant... l'autre soir, elle était furieuse contre Othello... Mon Dieu! disaitelle, si j'avais un mari blanc comme ce noir, je m'adresserais aux doctors communs pour obtenir le divorce... Une naïveté de jeune femme.., cela vous fatigue peut-être, monsieur de Servian ?
— Non, non, monsieur Goldrige... au contraire. J'ai l'ennui du convalescent, et vous me faites plaisir... Mistress Lavinia est pourtant remise de sa légère indisposition ?
— Oh ! nous sommes tout à fait bien... et puis je vous dirai en confidence qu'elle a reçu des nouvelles du futur époux.
— Ah ! elle a reçu des nouvelles de M. Macdougall !
— Une lettre pleine de tendresse; une lettre d'amant, pour trancher le mot... Vous souffrez, monsieur de Servian? changez de position...
— Ne prenez pas garde, monsieur Goldrige, dit Servian d'une voix faible; ouvrez une fenêtre, s'il vous plait... je manque d'air.
— C'est cela, vous êtes incommodé par la chaleur. La journée est brûlante... c'est d'ailleurs un bien. La transpiration vous mettra sur pied en quelques jours. 11 n'y a pas de meilleur médecin que l'été. Vous devez
avoir eu chaad et froid, comme ma nièce. Je suis sujet à ces petites maladies, moi aussi. Les nuits sont fraîches, il faut bien se couvrir en sortant du théâtre... Mon frère Georges est mort, à Londres, d'un rhume négligé : il sortait à'Adelphi, un soir du mois de juin ; on jouait Antoni de Dumas; une salle pleine et chaude conmie un tison. En passant devant le marché d'Hungherford, au Strand... vous savez qu'il y a un escalier glacé qui descend à la Tamise... Voulez-vous que j'ouvre l'autre fenêtre, monsieur de Servian?
— Oui, monsieur Goldrige; ayez cette complaisance...
— Vous êtes tantôt rouge, tantôt pâle, monsieur de Servian... je suis comme cela aussi, moi, dans ces indispositions... Mon frère Georges...
— Monsieur Goldrige, dit Albin d'une voix brève, excusez ma faiblesse d'esprit ; quand on est malade, on n'aime pas à s'entretenir de ceux qui sont morts...
Goldrige fit un mouvement de stupéfaction niaise, et son visage exprima ce regret candide qui suit une sottise soudainement reconnue par son auteur.
— Parlons des vivants, poursuivit Albin; vous disiez donc que M. Macdougall avait écrit... et après...
— Il a écrit une lettre pleine d'affection, poursuivit Goldrige, du ton d'un homme qui est charmé d'avoir trouvé le sujet qu'affectionne son interlocuteur. Lavinia m'a montré cette lettre. Il paraît que ce drôle de Macdougall est riche comme le Pérou... et je vous avoue, monsieur de Servian, ajouta Goldrige avec un sourire visant à la finesse, je vous avoue, niui qui connais un peu les femmes, que cette lettre n'a pas peu contribué à guérir l'indisposition de Lavinia. Ma foi! c'est naturel. Soyons justes. Voilà une pauvre veuve qui amie le moncie, la toilette, les promenades, une foule de petits caprices enfin, et qui n'a que cent livres de rente pour contenter son ambition. .Macdougall se
présente avec ses millions; il est enlevé. C'est dans l'ordre. Nous comprenons tous la joie de Lavinia.
Albin appuya son torse sur le coude de son bras droit, et regardant fixement Goldrige, il fit un violent effort pour prendre un accent calme et naturel, et dit :
— Monsieur Goldrige, je suis cbarmé d'apprendre le rétablissement de mistress Lavinia... Elle a donc été bien... joyeuse en recevant cette lettre de M. Macdougall?... elle a manifesté sa joie... par... avec...
— Oh ! monsieur de Servian, elle est trop rusée, Lavinia, trop... femme pour faire éclater une joie folle en recevant une lettre d'un époux futur... ime veuve a toujours des considérations à garder, même devant un oncle... Mais je connais les femmes... jai été marié deux fois... je sais comment il faut expliquer leur silence ou leurs paroles en ces occasions...
— Alors, dit Albin avec une voix plus ferme, sa joie a été concentrée en elle-même... c'est vous qui...
— Oui, c'est moi qui ai deviné cette joie de jeune femme satisfaite... une joie adroitement dissimulée... oh! très-adroitement... A propos, monsieur de Servian, j'ai quelque chose à vous demander de sa part.-.
— De la part de Lavinia? dit le jeune homme, d'un ton qui aurait pu trahir son amour aux yeux d'un interlocuteur plus intelligent.
— Eh oui ! ma nièce m'a prié de vous demander si le même courrier vous avait apporté des nouvelles de votre ami, M. Macdougall.
Après un moment d'un silence réfléchi :
— Oui, dit Albin ; j'ai reçu une lettre.
— Contient-elle quelque chose d'intéressant pour Lavinia?
— Mais... je ne crois pas... oh! mon Dieu non! INI. Macdougall me parle de ses affaires de commerce ... il a acheté du bois de campêche. . . il a vendu des lingots. ..
— Voilà tout, monsieur de Servian?
— Oui... il me semble... ma maladie a mis an peu de trouble dans ma mémoire... je crois que c'est là tout ce que me dit MacdougalL
— Alors, rien de tout cela n'intéresse notre jeune veuve... Monsieur de Servian, ajouta Goldrige en se levant, je ne veux pas abuser de votre convalescence. Méuagez-vous bien. J'espère que vous serez tout à fait rétabli pour la noce...
— Quelle noce? demanda le convalescent d'un air stupéfait.
— Ahî voilà une fameuse distraction ! dit Goldrige avec un éclat de rire ; on voit bien que vous êtes encore malade : de la noce de Macdougail et de Lavinia.
Un soupir courut dans l'alcôve.
— Ah! c/est juste ! dit Albin avec un accent vich lemment naturel, oui, j'étais distrait... la noce aura lieu bientôt, en effet. . . n'est-ce pas, monsieur Goldrige?
— La lettre de M. Macdougail est expresse sur ce point... on se marie vingt et un jours après l'arrivée de l'époux à Kingstown, Les vingt et un jours légaux pour la publication des bans... et M. Macdougail peut arriver aujourd'hui, demain, après-demain; cela dépend de la mer... Vous voyez que le veuvage de Lavinia est sur le point d'expirer.
Il y eut un long moment de silence.
— Monsieur de Servian, poursuivit Goldrige, je vois que vous avez besoin de repos. Je vous ai fait causer un peu trop peut-être... Adieu... Vous n'avez rien à m'ordonner?...
— Rien, dit une voix sourde.
— Adieu, monsieur de Servian.
— Adieu, monsieur, dit une bouche qui mordait un oreiller.
Et cependant, ô profondeur des misères humaines! Albin de Servian aurait voulu le retenir longtemps encore.
Le retonir toujours, là, auprès de son lit, cet innocent assassin qui le poignardait à chaque mot av.c une si douce naïveté. Certes le convalescent avait à craindre une rechute fatale en poursuivant cet entretien, mais lextrèm-'^. infortune se complaît en elle-même et ne c:.nnaît pas les timides précautions et les soigneux ménagements du bonheur. Quand la blessure est faite et semble incurable, le blessé se délecte à Tenveniiner davantage; il y a, dans Tordre moral comme dans Tordre physique, des Gâtons qui se laissent appliquer un baume sur leur plaie par la main d'un ami, comme pour rendre service à cet ami qui n'a point de plaie; mais si le malheur grandit, si Tennemi approche, ils portent alors sur eux des mains violentes et déchirent l'appareil sauveur avec une féroce volupté.