AVIS AL^X ASSURANCES MARITIM
Pourtant, comme les blessures morales diffèrent des autres, il arrive souvent que la nature capricieuse sauve le blessé malgré lui. Il y a de mystérieux agents hygiéniques qui fonctionnent dans notre corps, à notre insu, et donnent la guérison par le même procédé qui a donné le mal. On a beau vouloir déchirer l'appareil et empoisonner le dictame; la nature qui, par contrariété, veut prendre soin de nous lorsque nous méprisons son aide, la nature nous infuse la santé de Tâme et du corps, à l'heure suprême du désespoir et sur le seuil du tombeau. La nature aime à nous faire ces surprises. En pareil cas, il iaut nous résigner au malheur de ne plus souffrir. Lorsqu'on se montre trop friand delà douleur, on est cruellement désappointé;
i02 LE DERNIER FANTÔME.
car la douleur, qui tient à son nom et à s?s prérogatives, nous abandonne, et va se divertir ailleurs, aux dépens d'an autre futur cadavre humain.
Ce nouveau paradoxe posé, on s'étonnera moins du prompt rétablissement d'Albin. Le sang vivace et fort de cette belle organisation avait accompli son effet; il reprenait son cours ordinaire dans les veines et rendait le calme au cerveau. Notre jeune homme employa utilement les derniers jours de sa convalescence; il se recueillit dans le silence de son alcôve et trouva dans son esprit de nouvelles ressources, dans son amour un nouveau courage pour affronter de nouveaux événements.
Dès qu'Albin se sentit la force de remuer une plume et d'aligner des mots sur une feuille de papier, il écrivit une longue lettre à l'ex-lakiste OTarrell, lettre confidentielle s'il en fut. et qui, avant d'être écrite, avait été méditée sur ses nombreux articles, dans le délire de la lièvre et dans le calme réfléchi de la convalescence. Nous ne transcrirons pas cette singulière épître : sa place n'est pas ici : les hors-d 'œuvre sont ennuyeux, même dans un repas, quand on a faim.
Une rés Dlution quelconque définitivement arrêtée est le remède souverain dans les maladies que l'âme donne au corps. Albin avait dévoré ce remède et il se trouva bientôt en parfaite santé. Après quelques ordres donnés à ses domestiques, il passa de son alcôve dans une berline de voyage, et il s'élança vers ce bienheureux horizon où l'Irlande, ennuyée de ses lacs, offre ses rivages d'occident aux baisers de la mer Atlantique.
Albin de Servian essayait la sagesse ; il traitait son rival comme une de ces douleurs v'ulgaires qu'on calme et qu'on oublie par le déplacement. Dublin lui était devenu insupportable. A chaque coin de rue, il était menacé de retrouver un de ces souvenirs qui réveillent soudain la souffrance endormie dans le cœur.
Il visita donc les cites lointaines; mais il n'y trouva point de distraction. Partout des hommes ressemblant à d'autres hommes; des femmes ressemblant à d'autres femmes ; des rues courtes ou longues, bordées de maisons avec des numéros ; des marchands tranquilles tourmentés par des acheteurs, des enfants égarés sur le chemin des écoles; un chaos de passants, de roues, de voitures et de chevaux, tous entremêlés les uns aux autres, et comptant sur la Providence pour se débrouiller. Il visita les campagnes monotones et tristes, inondées de sueurs humaines, quand la pluie ne tombe pas ; les vallées pleines de chaumières et de cœurs naïfs, gui demandent des rentes et un château ; les lacs et les montagnes solitaires, choses charmantes un seul jour, dans la poésie du rêve, et si ennuyeuses le lendemain, dans la prose de la réalité. Albin épuisa le domaine de la distraction; et, à chaque relais, quand il posait un point d'interrogation devant son cœur, le cœur répondait Lavinia. Tout ce qu'avait créé cette magnifique nature d'Irlande ne pouvait arracher un sourire au jeune voyageur. Cette nature, se disait-il avec amertume, au lieu de dépenser tant de puissance à bâtir tant de montagnes et à creuser tant de lacs inutiles, aurait bien dû créer deux Lavinia. Hélas ! il n'y en avait qu'une, et ils étaient deux!
Deux hommes tiennent bien peu de place sur ce globe, où il y a beaucoup d'hommes et beaucoup de place ; et souvent, de ces deux hommes, il y en a un de trop sur trois pieds carrés de terrain.
Albin courait donc l'Irlande, portant rivée au cœur la pensée et l'image qu'il cherchait vainement à en arracher. A Killarney, il reçut la lettre d'O'Farrell annonçant la nouvelle inévitable. Macdougall était arrivé à Kiugstown ! il ne faut jamais compter sur les naufrages en pareil cas. Les assureurs qui avaient assuré le vaisseau porteur de Macdougall volaient im-
punémont les assurés. Quand un homme s'embarque pour aller se marier, il assure le vaisseau.
Le programme médité et résolu par Albin prévoyait tous les incidents ; aussi notre voyageur devait avoir désormais ses ressources toutes prêtes contre les éventualités du présent et de l'avenir. Sur-le-champ, il écrivit cette lettre à Macdougall :
Killarney, août 4835.
« j'ai reçu au fond de l'Irlande, cher Macdougall, 0 voire lettre d'Amérique. Il m'a donc été impossible « de m'acquitterde voire commission. D'ailleurs, vous « ne pouviez choisir un commissionnaire plus inexpé- « rimentéque moi, en fait de corbeilles de noces : à coup (( sur, vous eussiez été obligé d'en aciieter deux. En cr votreabsence, j'ai failli partirpourl'autre monde, ce- (i lui d'où on ne revient pas. 11 m'est tombé dans le (( cerveau une maladie que les médecins attribuen t à « un excès de santé. Elle n'a pas encore un nom dans (( le monde médical c'est ce qui lui ôte le privilège « de tuer. On lui cherche un nom, pour ne pas irriter « les autres maladies, qui sauraient trouver le moyen « d'e se venger aux dépens du genre liumam. Mon « cher Macdougall, je vous écris sur ce ton badin pour « vous rassurer complètement; le malade en veine de « bonne humeur est guéri.
« Ne vous mariez pas sans moi, je vous prie. Je n'ai « jamais dansé à un bal.de noces, je danserai au vôtre; « cela vous portera bonheur. Malheureusement, je ne « sais pas danser. J'ai pris un maître qui enseigne la « ligure anglaise en dix leçons. Voilà, j'espère, un beau a dévouement d'amitié. Je n3 veux pas non plus désce honorer voire bal par mon ancien costume de phia losephe montagnard. Un dandy de mes amis m'a 0 donné des lecojs de frac noir, de gants blancs et de
€ maintien civilisé. Vous ne me reconnaîtrez pas en a nii; voyant. A notre première entrevue, je me noin- « merai, pour vous éviter la peine de deviner une a énigme. Je ne me reconnais moi-môme que depuis « quelques jours. Dans la première semaine de ma a métamorphose, je me traitais en étranger, et j'aurais a craint de me tutoyer devant un miroir. Tout cela je ff Fai fait pour vous.
c( Je vous écris à tout hasard à Dublin. Cette lettre « ne m'y attendra pas longtemps.
o Votre vraiment dévoué, a Albin de Servian. jd
Après avoir écrit sa lettre, qui était le premier pas fait dans une route que désormais il faudrait suivre jusqu'au bout, Albin eut à combattre certains scrupules : il les calma en se donnant ces raisons : — Macdougall m'a toujours dit qu'il était mon ami; quant à moi, je n'ai jamais été le sien. Macdougall n'aime pas Lavinia. C'est un caprice d'homme riche et ennuyé, qui veut se guérir du spleen avec le mariage. Il m'a dit de veiller sur sa femme en son absence. Eh bien ! je n'ai pas trahi sa confiance. Ma bouche est pure et mon cœur a gardé son secret.
Cependant avant de mettre la lettre dans le gouffre de la poste, il s'arrêta.
La rue était déserte. — Si la première personne qui passe, dit-il, est une femme, ma lettre partira, si c'est un homme, elle est mise en lambeaux.
La chose ainsi réglée, Albin se tint devant Post- Office, sa lettre à la main. Il n'attendit pas longtemps.
Une mendiante doubla l'angle de la rue et vint brusquement lui demander l'aumône. Albin lui donna sa bourse d'une main, et de l'autre précipita la lettre, en disant : Destin, fais ton œuvre !
— Que Dieu vous bénisse, milord ! dit la mendiante en pleurant.
L'Aciiéron de la poste ne rend jamais sa proie. La lettre jetée dans la boîte par cette main fiévreuse fut bientôt attelée de quatre chevaux ; elle faisait douze milles à l'heure et volait vers Dublin. Avant qu'Albin de Servian eût bien pris sa seconde résolution qui devait suivre de près la première pour assurer la réussite de ses plans, elle rencontra sur la porte de sa maison M. Macdougall, qui rendait à sa future épouse sa troisième visite depuis son arrivée. Chemin faisant, Macdougall lut la lettre, et il la lisait encore en entrant chez mistress Lavinia.
— Enfin, nous avons des nouvelles de notre ami, dit Macdougall en s'asseyant sur le fauteuil désigné par Lavinia, voici une lettre de cet excellent Albin.
— Ah ! M. de Servian vous écrit ! dit la jeune femme d'un ton impossible à noter, ce doit être amusant, s'il écrit comme il parle. Où donc a<^ez-vous découvert cet ours, monsieur Macdougall? je n'ai jamais connu d'homme plus ennuyeux. Il a failli me faire prendre votre sexe en horreur.
— Il paraît, ma chère future épouse, que le voyage et la maladie l'ont changé... Voilà sa lettre... s'il vous plaît de la lire, lisez-la, c'est une lettre folle. Si je ne connaissais pas son écriture, je ne croirais pas qu'elle est de lui... un philosophe lakiste devenu en quelques jours extravagant et dandy !
Lavinia, sans laisser percer sur son visage la moijidre envie de lire la lettre, allongea nonchalamment le bras vers Macdougall et la prit du bout des doigts : elle lut d'un œil hautain, indifférent et dédaigneux, et la rendit en taisant un léger mouvement d'épaules. Le clair-obscur du salon déroba une teinte vive qui colora le visage de Lavinia et qui n'était pas en harmonie avec la froide négligence de son maintien.
LE MBNIER FANTÔME. 107
Au reste, Macdougall était trop occupé do lui-même pour étudier ses seusatious sur le visage de la jeune veuve. Lavinia se remit bientôt et l'entretien s'engagea entre elle et son futur mari sur un ton de frivolité,peu compromettant pour ses émotions intérieures.