UN FUTUR
— Eh bien ! que dites-vous de cela î demanda Macdougall en riant.
— Oh! dit la jeune femme d'un ton somnolent, j'ai parcouru c^s deux pages à la hâte... il m'a paru que l'esprit de... votre ami n'était pas sain.
— C'est ce que je crois aussi, dit Macdougall... Vous ligurez-vous Albin habillé en dandy?., un ours dansant l'anglaise?
— Gela fait pitié, vraiment, monsieur Macdougall... et on regrette le temps perdu à parler de ces folies tristes...
— 11 parait que sa maladie a intéressé le cerveau...
— C'est possible.
— Et ses idées auront été toutes bouleversées subitement.
— Cela s'est vu, dit-on.
— Au reste, ma chère future, vous avez raison; nous avons à nous occuper de choses plus intéressmtes... Vous ètes-vous décidée enfin à fixer le jour où je dois prévenir l'enregistreur du district pour commencer la publication des bans ?
Ces paroles de Macdougall ramenèrent brusquement la pensée de la jeune veuve à la vérité de la situation
présente. Elles pénétrèrent son cœur comme un fer brûlant. Cependant, après une pause :
— Oui;, monsieur Macdougall, dit Lavinia d'une voix qui s'efforçait de dissimuler une terrible irritation intérieure, sans doute produite par la lettre d'Albin.
— Ah ! que Dieu soit béni ! dit Macdougall en croisant ses mains à la hauteur de son visage. Nous pouvons célébrer la cérémonie dans vingt et un jours, ou dans sept jours, par licence spéciale accordée par l'enregistreur du district... C'est à vous, ma chère dame... voyez... votre choix peut me faire perdre quatorze jours de bonheur...
— Demandez une licence spéciale, dit Lavinia d'une voix pleine de larmes et les yeux baissés.
Macdougall ne manqua pas, selon l'usage humain, d'interpréter cette vive émotion en sa faveur, et se levant d'une façon triomphante :
— Chère Lavinia, dit-il, ce jour commence ma félicité; vous me comblez de joie. Je cours, sans perdre un instant, chez l'enregistreur du district.
Il prit la main que Lavinia se laissa prendre, la porta vivement à ses lèvres et sortit.
Quand elle ce trouva seule, la jeune femme s'abîma dans ses réflexions et conserva pendant une heure une immobilité de statue. L'observateur le plus pro fond, témoin de ce recueillement, aurait dit : voilà une jeune veuve pleine de sagesse et bien avisée, qui connaît par expérience les inquiétudes du mariage, et qui, à la veille d'en contracter un second, ne peut se défendre d'un accès de tristesse involontaire. C'est un nuage qu'il faut laisser courir. Vienne la corbeille de noces, vienne le bal, et ce beau front se déridera, et la veuve prendra la bonne humeur étourdie de la jeune tille de quinze ans.
Les observateurs les plus profonds peuvônt se trom-
per. J'oserais dire même qu'ils se trompent fort souvent. Cette veuve, si absorbée dans ses rêveries, ne pensait ni à son second mariage ni à son futur mari. Qui sait ? sa pensée était peut-être au fond de l'ïrlant^e, dans les solitudes de Killarney qui avaient timbré la lettre folle du comte Albin de Servian.
Au coup de marteau de Macdougall, Lavinia composa vivement sa figure et son maintien, et prit un ouvrage de broderie pour se donner une contenance et occuper ses yeux.
Macdougall entra hors d'haleine et bégaya quelques mots en essuyant la sueur de son front avec un foulard. Il entra fort mal à propos. Un souvenir involontaire venait de replacer dans ce même salon, aux yeux de Lavinia, le jeune comte Albin de Servian, non l'Albin de Fullerton, mais le brillant- étourdi du Théâtre-Royal. Sur le même fauteuil s'asseyait en ce moment un autre jeune homme vieilli de dix a.niées par les soucis de la contrebande, ayant les habitudes incurables d'un montagnard d'Ecosse, et dans son torse les oscillations perpétuelles de l'amoureux novice qui cherche l'aisance, les idées et les expressions ; apportant toujours avec lui une atmosphère de bois de campêche, que les lingots d'or ne pouvaient anéantir. Cependant, malgré ces différentes espèces de défauts, il était accepté comme époux, et les deux noms de Lavinia et de Macdougall étaient inscrits depuis une heure aux archives du district.
— Ainsi, dans sept jours, ma chère épouse, dit Macdougall, qui ne savait plus que dire, vous quitterez cette triste maison. Avant mon départ, vous savez que j'ai fait meubler à votre goût une charmante maison contiguë à la promenade. Nous aurons un très-beau découvert sur Phœnix-Park, une terrasse bien ombragée et un joli jardin avec toute sorte de fleurs... Vous aimez beaucoup les fleurs, n'est-ce pas?.. Vous
no LE DERNIER FANTÔME.
en serez la reine, belle Lavinia... J'ai fait planter, il y a trois mois, des rosiers de Chine, des spondeas, des stanhopeas'oculatas, de.syucas-glorioias, tout cela, belle dame, à votre intention.
— C'est très-galant, monsieur, dit Lavinia en essayant un sourire par-dessus la broderie.
— Oh ! si je n'avais eu les tracasseries du commerce dans ces derniers temps , poursuivit Macdougall en prenant l'air et l'accent de l'homme d'affaires, je vous aurais mis tout un jardin zoologique, comme celui de Liverpool, dans votre corbeille de noces; mais l'homme de négoce ne s'appartient pas quelquefois, il appartient aux affaires.
Ici, Macdougall s'arrêta un instant comme pour attendre une parole d'encouragement ; mais cette parole ne vint pas. Sans remarquer la distraction de Lavinia, Macdougall continua en parlant avec feu :
— La maison Hugues Blakson de New- York m'a donné beaucoup de soucis; on concevait quelques inquiétudes sur elle. J'avais vingt mille livres compromises sur ce comptoir... J'ai perdu cinquante pour cent sur une opération de peaux de buffles. Il est vrai que j'ai regagné cela dans les cotons du Kentucki. Il faut deux Anglais pour lutter avec un Américain. Moi, en affaires, j'ai le coup d'œil prompt. Je dis tout de suite : ceci est bon, ceci est mauvais; cependant je ne suis pas infaillible, l'essentiel est de ne pas s'entêter dans la perte. J'ai du sang-froid, beaucoup de sa .,;froid... Il est vrai que maintenant je suis au port, et j'y reste; je ne veux plus aventurer une chaloupe en mer.
En prenant cette inllexion de voix tendre, qui produit un effet si discordant chez les hommes que la grâce a oubliés, il ajouta :
— Je n'avais plus qu'un trésor à gagner, uii trésor sans prix... et le plus heureux des mariages va me donner ce trésor... cette divine Lavinia!.. elle est
timide comme un enfant ! . . Vraiment, Lavinia, vous avez toute la timidité d'une jeune fille. Eh bien! j'aime cela, moi !.. oui, franchement, j'aime cela... Dans ce monde, et dans cette ville surtou.% on voit tant de femmes... je ne dirai pas déhontées, mais avec des airs... qui font de la peine à voir, vraiment... Tenez, aux États-Unis... il y a des dames, mais des dames des meilleures maisons, qui me fa.isaient baisser les yeux ! . . une efironterie dont on n'a pas d'idée ! La femme, la véritable femme comme il faut, doit connaître ses devoirs et les obligations de son sexe. La pudeur est le plus bel ornement de la femme...
Et reprenant l'intlexion de tendresse si irritante pour des nerfs si délicats, il ajouta :
— Belle Lavinia, vous êtes une femme accomplie, vous. Si j'avais une couronne à mettre sur une tète, je la placerais sur votre front... Seulement, permettezmoi de vous faire une petite observation... Vous permettez, belle Lavinia?
— Faites votre observation, monsieur Macdougall.
— n me semble qu'avant mon départ vous étiez plus gaie... plus causeuse.,, plus...
Lavinia détacha ses yeux de sa broderie et donna à Macdougall un regard énigmatique dépouillé de toute signification.
— Allons ! allons ! dit l'heureux Macdougall , c'est bien! c'est bien! je comprends... elle est adorable, Lavinia!.. Eu attendant j'oublie nos affaires, et il n'y a pas de temps à perdre... septjours sont vite passés.... Je n'ai pas encore ouvert notre maison matrimoniale de Phœnix-Park. Il y a là bien des choses encore à mettre en ordre. J'avais tout fermé hermétiquement, mais je trouverai beaucoup de poussière; c'est un travail de deux jours. Heureusement mes ouvriers sont sous mamaiu... Vous permettez, ma chère dame, que
j'aille donner mes ordres pour disposer votre maison à vous recevoir?
— Mais, monsieur Macdougall^ dit la jeune femme avec un demi-sourire, vous savez ce qu'il faut disposer; moi, j'ignore tout. J'ai en vous pleine confiance, monsieur Macdougall.
— Charmante! adorable!.. Vous me dites toujours un très-sec et très-froid monsieur Macdougall... Au
reste, j'aime cela oui il faut demeurer sur le
pied d'une respectueuse familiarité... en attendant le mariage.
Et prenant la main de la jeune femme, Macdougall y déposa encore une fois le baiser d'adieu.
Un instant après, Lavinia était seule et donnait un long regard de tristesse au sillon d'air que son futur époux avait déplacé en sortant.
Macdougall n'était pas à son aise dans son nouvel état; il avait besoin de s'encourager à être heureux. Après tant d'alTaires commerciales, il déposait difficilement les habitudes de sa profession. Il aimait la belle veuve d'un amour modéré qu'il regardait comme une bonne affaire, et il traitait son mariage coiume une spéculation en bonheur.
— Mon calcul est bon, se disait-il, et surtout parfaitement raisonné. En quittant les afi'aires, je brise de vieilles habitudes et je me prépare les longs ennuis de l'oisiveté : d'un autre côté je ne puis me donner à perpétuité les distractions de la vie atfairée de garçon; donc, je dois me marier; avec ce mariage, je prends d'autres habitudes, d'autres goùls, et à la longue, j'oublie le commerce, et je vis heureux.
Disant cela, il était arrivé, suivi de deux domestiques et d'une légion d'ouvriers de toutes sortes, devant sa maison nuptiale de Phœuix-Park.
On ouvrit la porte avec beaucoup de peine ; les ressorts ne jouaient pas dans la serrure ; il fallut la forcer.
Un étrange désappointement attendait le futur époux sur le seuil.
Une humidité pestilentielle régnait dans le vestibule et les appartements inférieurs. On ouvrit les croisées basses, et Macdougall stupéfait reconnut que le rez-de-chaussée était inhabitable. Les tentures suintaient, comme si les murs renfermaient des sources d'eau. Les lambris se bariolaient de lézardes. Les meubles étaient humides ; on aurait cru voir Tameublement d'un vaisseau retiré du fond de la mer après un naufrage. Macdougall croisait ses mains et prononçait des monosyllabes confus.
La chambre nuptiale était plus inhabitable encore ; l'infiltration des eaux y avait tout détruit. Macdougall ne reconnut aucun des meubles qui la décoraient.
— Quel remède y a-t-il à cela? demanda Macdougall consterné, au plafond.
Les domestiques et les ouvriers firent en chœur le signe de tète qui veut dire : Hélas ! il n'y a pas de remède.
— Je n'ai qu'un appartement de garçon, dit Macdougall, au second étage, dans ma maison de Hart- Street. Impossible de mettre Lavinia dans un hôtel garni... et je me marie dans sept jours !.. Ma position est bien embarrassante... Il me manquait encore ce désagrément pour augmenter mes ennuis et mes embarras de cette semaine ... Je crois que le malheur commence à me poursuivre, et quand il s'attaque à un homme comme moi, il est acharné. Il était temps de me mettre à l'abri de ses surprises... Mais veillons au plus pressé et après nous verrons.
Il fit fermer cette malheureuse maison, et il eu sortit en secouant l'humidité de ses pieds.
Quand il se trouva seul sur le pavé de la rue, Macdougall, avec la persistance d'un homme d'afiaires, réfléchit longtemps aux moyens de sortir promptement
d'une position si difficile. Ce qui lui importait, c'était d'être débarrassé des soucis matériels de ses arrangements nuptiaux. Car il avait besoin des sept jours qui lui restaient avant de devenir l'heureux époux de mistress Lavinia, pour consolider sa fortune qui, par un accident fatal en arrivant au port était brusquement