‹ Le dernier fantômeChapitre 19 sur 37 · I.E3 CONFIDENCES · texte numérisé non relu

I.E3 CONFIDENCES

Pendant ces dernières paroles, Albin de Servifcn n'avait pas quitté la fenêtre. Quand son ami lui prit le bras, il sortit avec lui sans même saluer le propriétaire.

A dix pas de la maison, Albin s'arrêta, croisa les bras, secoua la tête, et apostrophant Macdougall :

— Mon cher ami, lui dit-il, je ne suis pas commerçant, c'est vrai; je n'entends rien aux affaires, c'est vrai; mais si j'eusse traité l'achat de cette maison, je vous gagnais cinq cents livres comme un shilling. Comment diable avez-vous fait pour gagner des millions? Voilà ce que je ne comprends plus. Je vous croyais habile et connaisseur, et je vois que vous ne Tètes pas. Le Pérou vous a donné une mine, il vous a fait l'aumône, quand vous l'avez traversé. Ah ! c'est vous qui prétendez connaître les hommes, parce que vous avez lu Addison et Valter Scott ! vous les connaissez comme si vous étiez encore au berceau. Ce propriétaire est un rusé vendeur de maisons, il a vu que vous étiez amoureux de sa bicoque, et il vous a

fait payer votre enthousiasme ciaq cents livres, c'est un peu cher.

— Eh bien ! mon cher Albin, cela ne me ruinera pas, et je tiens la maison, que diable ! songez-y, j'étais à la rue la veille de mes noces, ce n'est pas décent ; le hasard, qui m'a toujours bien servi, je lui rends cette justice, le hasard me met sous la main une maison des phis confortables, je crai as qu'elle ne m'échappe, je la saisis au vol.

— C'est égal; moi, je regrette les cinq cents livres.

— Bah ! n'y pensons plus, Albin, j'ai fait un marché d"or ; la chambre seule vaut raille livres comme un shilling. Allons, mon cher Albin, je veux vous réconcilier avec le propriétaire... A propos, comment se nomme-t-il?

— Un propriétaire n'a pas besoin d'avoir un nom , c'est un propriétaire; au reste, quand il signera l'acte de vente, il faudra bien qu'il décline son nom, s'il en a un, pour qu'on puisse le mettre sur le papier.

— Je vous charge de cette petite affaire, Albin. C'est encore un service d'ami que je vous demande. Moi, je suis accablé d'occupations; mon mariage m'occupe beaucoup, et j'ai encore plus d'un souci commercial. On m'a saisi à la douane de Kingstown une forte partie de tabac en p udre, que les Américains préparent avec une mixtion d'ébène jaune, de bois de Guinée et de bois de la Jamaïque ; il y a toutes sortes d'ingrédients, excepté du tabac : la douane a confisqué le tout et me fait un procès; moi, j'attaque la douane, c'est mon système ; voilà le dix-huitième procès de ce genre que je vais perdre.

— Vous le perdrez, Macdougall?

— Le beau miracle ! je suis jugé par les douaniers!

— Et vous serez condamné à . . ?

— A une amende de trois cents livres, d'après l'acte 29, chapitre 68, de Georges III.

LE DEUiNlEa FANTÔME. \^^

— Oh ! que vous êtes fort sur le code de la douane ! . .

— Il le faut bien, Albin, j'ai voulu connaître à fond les armes de mes ennemis... Vous voilà donc fixé sur mes affaires extérieures... Soyez assez bon pour voir le propriétaire...

— Oh ! demandez-moi tout au monde, exigez de moi toute espèce de service, mais ne m'imposez pas cette corvée; j'ai des répugnances nerveuses invincibles, et votre propriétaire me donne des spasmes à mourir. J'ai cru tout à l'heure que nous ne sortirions jamais de sa maison.

— Alors, Albin, n'en parlons plus; demain, mon associé arrive de Ringstown, et il me bâclera cette affaire... C'est que je vous dirai confidentiellement que je mets cette charmante maison dans la corbeille de noces de Lavinia.

— Vous lui donnez cette maison?..

— Oui, mon ami; je veux que sa maison nuptiale soit bien à elle et qu'elle y reçoive comme par faveur son nouvel époux.

— Ah! c'est très-bien ! je ne serais pas si généreux, moi ; mais j'aime et j'admire chez les autres les vertus que je n'ai pas; sera-t-elle ravie la belle veuve !

— Oh ! c'est une surprise qui va la mettre à mes pieds!.. Je vais lui annoncer sa maison de ce pas... Venez, Albin... accompagnez-moi; vous avez assistée la vente, vous assisterez à la donation, et vous jouirez du bonheur de Lavinia.

— Votre idée n'est pas bonne, Macdougall, dit Albin avec un calme d'un naturel parfait; vous diminuez votre bonne action, en y ajoutant un témoin : donnez votre maison, mais donnez-la simplement, sans faste, sans éclat, comme on donne un bouquet de fleurs... Ensuite je vous dirai confidentiellement, à mon tour, que je ne suis pas du tout dans les bonnes grâces de mistress Lavinia... elle me déteste à la mort.

— Bah!

— Je produis sur elle Peffet que le propriétaire produit sur moi.

— Possible, Albin ?

— Très-possiblC;, Macdougall; la première impression m'a perdu à tout jamais dans son esprit... Je suivis vos conseils; je lui fis une lecture substantielle, au mois de juillet; je lui lus un de mes auteurs favoris; elle s'endormit à la seconde page, etje fus perdu sans retour.

— Que me dites-vous là, Albin?.. En effet... maintenant il me revient à l'esprit... Oui, elle m'a parlé de vous en termes...

— Bon ! vous le saviez !.. Au reste, elle m'a rendu service, à son insu; j'ai beaucoup rétléchi sur cette scène, etj'ai changé de naturel, je me suis apprivoisé. J'ai compris que j'avais mal commencé la vie. Heureusement, il en était temps encore. J'ai changé en un seul jour d'habit et de manière de voir. Le beau monde de Dublin m'a ouvert ses portes à deux battants... Et je puis dire sans fatuité que toutes les belles dames de Dublin n'ont pas eu pour moi les yeux de mistress Lavinia.

— En disant ces mots, Albin prit une pose paternelle qui ravit Macdougall.

— Il faut donc avoir de la reconnaissance, dit l'Écossais, pour la belle veuve qui a changé votre naturel.

— Je lui en serai toujours reconnaissant, mais de loin.

— Vous vous amusezdonc beaucoup dans le monde?

— Comme un dieu, c'est le mot.

— Ce n'est pas vous, Albin, qui mettriez volontairement à vos mains et à vos pieds les chaînes du mariage ?

— Le mariage ! ô Macdougall, ce mot seul me paralyse des orteils à la cime des cheveux ! Depuis ma

conversion, j'aime toutes les femmes comme toutes les fleurs. J'adore l'Inconstance, cette voluptueuse divinité qui a inventé les harems libres dans les villes d'iàirope! je laisse le mariage aux infortunés qui ne peuvent arriver à une femme qu'en passant sur un contrat civil, rayé de lingots d'or.

— Bravo! mon cher Albin ! Ceci est à monadresse. Eh bien! j'aime assez mon infortune, et je ne la changerais pas contre votre bonheur.

— Je ne fais point d'allusion personnelle, Macdougall. Dieu m'en garde ! Ma sortie philosophique s'adresse à la généralité des humains. Tous les hommes n'ont pas votre bonheur et n'épousent pas des mistress Lavinia. Votre épouse future vaut à elle seule tout un harem de sultan. Vousserez heureux, à cause de votre caractère froid et doux. Moi, si j'épousais une femme comme Lavinia, je briserais mon nœud au trentième jour de la lune de miel.

— Voilà qui est un peu fort, ce me semble.

— Nullement, Macdougall, et je le ferais comme je vous le dis.

— Et pourquoi, Albin?

— Pourquoi? vous demandez pourquoi, Macdougall? parce que je suis jaloux comme Othello ; parce que Lavinia, toute vertueuse qu'elle est, me paraît avoir un malheureux penchant à la coquetterie, et que ce charmant défaut suffirait pour me rendre fou, si je ne plaçais deux bras de l'Océan, le canal de Saint-Georges et la Manche, entre mon épouse et son époux.

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