‹ Le dernier fantômeChapitre 21 sur 37 · UN PIEUX PELERINAGE · texte numérisé non relu

UN PIEUX PELERINAGE

Au milieu des préparatifs d'un second mariage, il y a une pensée qui sans cesse revient à l'esprit de la veuve et lui inflige une torture morale à laquelle elle ne peul^se soustraire que par un énergique etforl de volonté. Le souvenir de son mari défunt était souvent revenu à la mémoire de mistress Lavinia dans zes derniers jours, et elle avait eu à subir d'étranges émotions. Était-ce regret du passé, anxiété du présent? qui pourrait le dire?..

Sous l'obsession de ces tristes idées, au dernier jour de son veuvage, la jeune femme crut devoir, suivant l'ancienne coutume des veuves de Kerry, rendre une dernière visite au tombeau de son mari premier; politesse sans conséquence, et préférable, sans doute, aux coutumes incendiaires des veuves du Malabar. Lavinia profita de l'occasion pour rentrer quelquef* heures dans une de ces jolies robes de deuil qui divinisaient la blancheur de son cou et l'éclat de son teint. Tout pèlerinage pieux devant être accompli à pied, elle

LE DERNIER FANTOME. i37

suivit modestement, comme une simple mortelle, les rues des vivants qui mènent toutes aux fosses des morts ; ce pèlerinage lui procura l'enivrant bonheur de marcher entre deux haies d'admiration et d'extases publiques. Plus d'un madrigal fut improvisé sur son passage. Les savants de Belfast et les jeunes gens des universités en vacances, voyant ainsi passer notre veuve, la comparaient à la princesse Andromaque aux beaux bras, lorsqu'elle allait au lavoir public, sous les portes je Scée, blanchir les tuniques d'Hector.

Des groupes de jeunes hommes graves et de vieillards étourdis se donnèrent le plaisir innocent de suivre, à distance convenable, la belle Lavinia. Il y a en effet quelque chose de bien doux au fond de cette impolitesse de curiosité mise en pratique par des oisifs de bonne éducation. Une jolie femme passe, les yeux baissés, dans une attitude de recueillement, sans provoquer l'insolence du regard ou de la calomnie. Le jour est beau; l'ombre est tiède; le pavé sec; l'atmosphère amoureuse : on suit cette femme; on la suit nonchalamment, sans aucune intention mauvaise, comme s'il fallait céder à une impérieuse attraction magnétique; on aime à mettre le pied sur l'empreinte de ses pieds; on aime à courir dans l'air qu'elle déplace, dans le sillon fortuné qu'embaume le parfum de ses cheveux. La beauté jouit ainsi du privilège de diriger la promenade à laquelle tout, dans l'air et sur la terre, invite notre oisiveté. Respectons cet usage, malgré son impolitesse apparente; il est antérieur au siège de Troie, et Homère l'a chanté, lui qui était aveugle, et qui n'a jamais suivi de femme dans les rues de Smyrne, ou sur le sable de l'archipel Ionien.

Cette fois, la curiosité se serait élevée jusqu'à la profanation et au sacrilège, si elle ne se fût imposé pour limite la porte funèbre dont la jeune veuve franchit le seuil avec une gracieuse légèreté.

Et l'on disait parmi les groupes dfrcurieux : o Pauvre femme ! pauvre veuve ! Gomme elle est touchante dans son malheur 1 Quel mari adorable cette inconsolable épouse a perdu ! »

Le monde^ ce grand trompé, dit toujours des choses comme celles-là.

Lavinia connaissait très-bien l'itinéraire de la necro;)o^i> de Dublin (1); elle suivit l'aller ie cyprès etde jeunes sapins aboutissant au tombeau de son mari, et, arrivée sur le terrain familier à son ancienne dotleur, elle poussa un cri sourd et recula quelques pas en ouvrant ses plus grands yeux et leur donnant l'éclat de l'emeraude phosphorescente qui luit sur les herbes, dans les nuits du milieu de l'été.

Le tombeau de son mari avait disparu. Cette pierre si simple avec son épitaphe touchante n'était plus là !

Impossible de se tromper sur la place. Tous les marbres qui s'élevaient autour et qui servaient de point de reconnaissance étaient debout. Un seul manquait à ce quartier de la cité des morts.

Les femmes irlandaises ont encore toutes les heureases superstitions des anciens temps. A défaut des vérités qu'il cherchera toujours, le monde à son berceau avait inventé des erreurs amusantes. La peuple d'Irlande a conservé ces erreurs : je ne le plains pas ; je nous plains.

La jeune veuve, appuyée contre le bois poli et creux d'un cyprès mort, se rappela soudainement cette promesse terrible que son époux agonisant allait lui arracher; promesse qu'elle ne formula pas, il est vrai, mais par un m otifque le hasard lui envoya comme un secours.

En pareil cas, l'imagination la moins vive est prompte à se créer des fantômes.

(<) J'ai lu ce mot Nécropolis sur b porte de beaucoup de cimelièrcs dans le Dord de l'Angleterre .

— Il s'est vengé ! se dit Lavinia toute tremblante, il s'est vengé! il m'a retiré son tombeau... Mon pauvre mari !.. il était si bon quand il vivait !.. il ne m'aurait pas donné une secousse aussi afireuse... Comme les cai\ictères changent avec le temps!., il a enterré son tombeau !.. il a tort, d'ailleurs... Je n'ai rien promis... je lui ai gardé tidélité deux ans... Mistress Anna Hodges, n-^cousme, s'est remariée le treizième mois... et personne ne s'en est formalisé.

Ces paroles descendaient timidement des lèvres de Lavinia sur les hautes herbes, et la jeune femme les prononçait à voix basse, pour ne pas blesser l'oreille d'un invisible auditeur.

Le lieu était désert et assez triste, mais le soleil du matin riait avec tant de gaieté scintillante sur les sépulcres voisins, que Lavinia ne ressentait qu'une terreur douce et fort tolérable. Les tombeaux n'épouvantent guère à dix heures du matin, en été, lorsqu'il ne pleut pas. Si les Grecs ont fait de la mort une chose amusante, c'est qu'ils en parlaient toujours au grand soleil.

Insensiblement Lavinia s'habituait à l'absence du tombeau, et ses yeux parcouraient les diverses épitaphes voisines, lorsqu'un second cri d'effroi sortit de sa poitrine avec un nouvel accès de terreur.

Un souffle humain semblable au susurre du vent dans les feuilles avait murmuré à son oreille d'étranges paroles; et une branche darbre sèche et dépouillée comme le doigt osseux d'un squelette s'était subitement inclinée devant elle et avait indiqué un des marbres. Le tombeau n'était pas absent. Il était là, devant elle, mais étincelant de ce luxe posthume que les morts comme il faut aiment à déployer sur leurs cendres. Le nom de Lavinia y brillait en lettres d'or, et i'épithète inconsolable était supprimée, sans doute, pensait la veuve, par la main de l'époux fiu'ieux. Aux

d40 LE DERNIER FANTÔME.

quatre angles se tordaient quatre statues^ versant des larmes de marbre à travers l'inondation d'une clievelure au désespoir. Quatre épigrammes sculptées contre Lavinia, et toujours^ sans doute^ par la même main ! Ce luxe de marbre épouvantait encore plus la jeune femme et faisait courir un froid mortel jusque dans la moelle de ses os.

La raison de Lavinia était si violemment troublée, qu'il lui sembla que ce tombeau venait de s'élever en ce moment au-dessus des herbes. — Il n'était pas là, ditelle, en le désignant du doigt, il n'était pas là quand je suis arrivée !

Un frisson glacial agita tout son corps d'une fièvre convulsive, et elle s'éloigna précipitamment, de peur de voir apparaître le mort à la suite de son tombeau. Le frôlement de sa robe l'épouvantait dans sa fuite, et quand une arête de plante épineuse accrochait un pli de l'étoife et la faisait grincer, elle se précipitait à genoux sur le gazon, les mains jointes, pour demander grâce à l'ombre invLiible qui l'arrêtait. Puis, en reconnaissant l'erreur, elle souriait pour se donner du courage, et versait ensuite quelques larmes pour éteindre ce sourire involontaire et scandaleux.

Enfin elle respira sur le seuil du domaine des vivants. Elle s'enivra de toutes les voluptés de la convalescence, après la maladie de l'elfroi. Elle revit les rues animées de foule , les balcons égayés de persiennes, de têtes blondes et de fleurs; les jolis enfants mêlant leurs éclats de rire sur la pelouse des squares; les belles dames inclinées sous l'ombrelle, assises avec nonchalance dans leurs équipages lancés au vol sur les pavés. Elle entendit de nouveau sur son passage ce concert harmonieux de paroles II lieuses. En voyant une grande cité vivre ainsi de cettv; large et bruyante vie, on oublie aisément la mort, même après une visite aux tombeaux. C'est le bon côté des villes;

elles nous étourdissent; elles contrarient nos ennuis; elles nous donnent des distractions folles et salutaires ; elles blanchissent nos pensées dans le cerveau. Pourtant Lavinia éprouva encore un saisissement subtil, en passant sur la lisière de Phœnix-Park, devant cette maison dévastée par Finfiltration des eaux, et qui devait être sa maison nuptiale. Si c'était l'ombre en courroux qui l'avait ravagée ainsi, pour la rendre inhabitable! Telle fut la pensée de Lavinia. Heureusement elle fut obligée de traverser un vol de jeunes gens qui exécutaient un joyeux concert de paroles et d'éperons, et elle ne songea plus à la maison dévastée de Phœnix-Park.

Toute trace des émotions de la nécropole avait disparu quand elle arriva dans le quartier opulent qu'elle devait habiter désormais. Le soleil, jouant dans les branches des arbres et les fleurs des parterres, avait même chassé toutes les idées sombres, et le sourire épanouissait son charmant visage lorsqu'elle se trouva au seuil de sa maison.

Elle rentra dans sa charmante propriété de Saint- Martin square, où elle fut reçue par son oncle, sa femme de chambre et le fidèle Norris, vieux domestique de son mari, congédié pour cause de pauvreté, au premier mois du veuvage, et rentrant aujourd'hui, avec la richesse, dans cette splendide maison.

Page 1