LES PREPARATIFS
La nature a des arcanes qui ne seront jamais dévoilés. Des liens secrets et mystérieux nous unissent
parfois à notre insu aux êtres qui paraissent le plus éloignés de nous. Le veuvage de mistress Lavinia touchait à son terme. Un jour encore, et son premier nom disparaissait pour jamais.
A quel degré de tendresse, d'affection ou d'indifférence se trouvait à cette heure Albin de Servian dans la pensée de Lavinia ? C'est ce que l'observateur le plus subtil n'aurait pu préciser. Lavinia elle-même n'aurait pu le dire. Albin n'avait plus reparu, même la nuit, dans la rue, à l'état d'ombre, sous les fenêtres de la veuve : il n'était pas oublié; il était voilé. L'opulence improvisée laisse quelquefois les hommes assez calmes, mais elle enivre les jeunes femmes; car, à leurs yeux, presque toujours, le principe du bonheur est un ruisseau d'or monnayé. Il est possible qu'elles n'aient pas tort. Les femmes ont sans cesse des prévisions maternelles, même à leur insu ; et elles songent bien plus que les hommes à l'aisance dorée de leurs enfants, avant le berceau. Chez nous, l'amour de la richesse est un sentiment égoïste; chez les femmes, un sentiment maternel.
Cette cause d'enivrement spontané admise ou exclue, notre jeune et assez légère Lavinia s'élança d'un pied de gazelle sur l'escalier de sa maison, pour l'admirer dans tous ses détails et s'en réjouir devant tous ses miroirs. La chambre nuptiale surtout lui arracha une longue série de cris enfantins. Chaque étoffe, chaque meuble, chaque fantaisie, chaque rien fut honoré d'un regard, d'un sourire, d'un éloge, d'une estimation approximative. Les domestiques et l'oncle suivaient Lavinia et psalmodiaient, après ses monologues de surprise, un chœur de ravissement, comme dans la tragédie grecque. On ouvrit les fenêtres du balcon, et le jardin, orné de son cottage, se révéla aux pieds de la jeune femme avec toute sa parure d'été. En ce moment, le voluptueux démon de midi parlait
cette langue amoureuse formée du murmure des feuilles , du bruit des eaux vives et des chansons des petits oiseaux. Lavinia posa son coude droit sur l'acajou du balcon, et soutenant son menton d'ivoire avec sa main, elle se mit à rêver. Probablement elle avait oublié la scène du tombeau... Bientôt, hélas !..
Au commencement de ce siècle tlorissait mi romancier illustre dont le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous. Il se nommait Ducray-Duminil, je crois. C'était mi écrivain doué de candeur, et de quelques autres vertus non littéraires. Lorsqu'il arrivait au passage le plus effrayant de son histoire, il avait contracté l'habitude de s'écrier, avec un accent inimitable de conviction... Mais n'anticipons pas sur les événements! des malheurs menacent notre héros, et ils me font trembler moi-même, qui suis son historien! A l'époque littéraire où ces naïvetés, dignes de l'âge d'or, avaient cent éditions, l'Empereur passait les grandes revues de la garde impériale au Carrousel et gagnait les sanglantes batailles d'Austerlitz et de Wagram.
Mais n'anticipons pas sur le^ événements ! comme disait ce bon Ducray, qui avait gagné vingt-cinq mille livres de rente avec cette exclamation, et qui a fondé l'hôtel Montesquieu, où il se logeait gratis, comme un orphelin du hameau.
Lavinia, dans sa nouvelle maison, au milieu des premiers enivrements de la richesse, oubliait le monde entier. Sa pensée était tente à ses parures, à son appartement, à ses fleurs.
A l'heure du lunch, Macdougall, que ses préoccupations commerciales ne troublaient qu'à demi, vint faire sa dernière visite de célibataire à mistress Lavinia. Son maintien perdait insensiblement ses anciennes formes respectueuses et montrait une tendance légère vers la famiharité. Cette fois, il aventura ses lèvres sur le front de la jeune femme, dont le
Ui LE DERNIER PANTOMB.
veuvage tombait avec le soleil. On se promenait sur la terrasse, sous un abri de feuilles doublées d'une tente de coutil chinois.
— Enfin! ma chère mistress, disait Macdougall toujours essoufflé, tout est terminé. Mes invitations courent la ville. Nous aurons demain, à notre bal de noces, le beau monde de Dublin. Il y en a beaucoup de ceux de la noblesse qui viendront. C'est promis. Demain, à l'aube, cinquante ouvriers entreront par la petite porte du jardin et changeront cette terrasse en vaste salle de bal. J'ai mille invités. Le Dublin- Chronicle annonce notre mariage. On ne parle que de cela. C'est la nouvelle du jour... Je suis envié, ah! comme il n'est pas possible de l'être davantage ! Demain, à quatre heures, nous nous rendons, chacun de notre côté, vous avec vos parents, moi avec mes amis, à la maison de l'office matrimonial. Je ferai stationner mon carrosse de Milne chez l'enregistreur du district. A cinq heures, au temple, à six, festin de noces. Cinquante couverts. La musique des dragons de Cold- Stream dans le jardin. Des fleurs partout. Des fontaines de rafraîchissements partout. On parlera de notre mariage dans mille ans. Après-demain, nous partons pour mon cottage de Clinton-Hill, où nous passons notre premier mois. Cela vaut bien mieux qu'une hôtellerie, comme Star and Garter, où les nouveaux mariés de Londres vont savourer leur lune de miel... Que dites-vous de ce plan, ma chère Lavinia?
La jeune veuve avait écouté toutes ces paroles de son futur mari sans donner le moindre signe d'approbation. Il est vrai que Macdougall avait fait cette exposition de ses plans matrimoniaux avec la même volubilité qu'il mettait à débiter à un associé un projet d'affaire commerciale.
Lavinia marchait à côté de son futur époux; elle tenait ses bras croisés négligemment sous le sien, et,
la tête un peu inclinée, elle paraissait examiner avec beaucoup d'attention la pointe de ses pieds au bas de sa robt\ La demande de Macdoui^'all lui arracha un sourire tiraillé, avec cette réponse :
— Mais, monsieur Macdougall, votre plan me paraît bon, et je ne puis que l'approuver.
— Maintenant, chère Lavinia, je n'y changerai pas une syllabe. Un plan approuvé par vous est sacré... J'ai choisi mes deux témoins pour la cérémonie... deux vieux amis de collège; je vous les présenterai demain...
— Leurs noms ? demanda Lavinia d'un ton indifférent.
— Messieurs Simpson et Gooday, armateurs à Kingstown. J'avais songé à ce fou d'Albin de Servian> mais il est absorbé par ses propres affaires. Je l'ai vu hier. Il sortait de chez l'enregistreur. Il se marie dans dix-huit jours... Vous vous êtes blessée au pied, Lavinia? s'écria Macdougall en voyant la jeune femme fléchir sur elle-même, comme si elle eût été prête à tomber; et inclinant son torse pour examiner le terrain : Votre pied a heurté ce caillou... oui... donnezmoi le bras... appuyez-vous sur moi... reposez-vous un instant... là... sur cette banquette... L'autre jour, aussi, je me suis heurté du bout du pied contre une brique... oh! j'ai failli m'évanouir... Nous avons dans les nerfs delà-bas une sensibilité... Vous vous trouvez mieux, Lavinia?.. Oui... il n'y a qu'un instant de douleur, mais elle est vive... Cela vous a fait pâlir ; c'est singulier!... Bon! vous souriez; nous sommes guérie.
Macdougall prit la main de Lavinia et la serra tendrement.
Et il s'assit ensuite familièrement à ses pieds, sur le gazon.
— Gela m'a fait oubliev le sujet de notre entretien.
iAÙ LE DERNIER FANTÔME.
dit-il ou regardant la cime des arbres; nous causions de... de... Je l'ai oublié...
— Nous causions do l'hôtellerie de Star and Garlcr, dit Lavinia d'une voix faible, mais qui avait un ton naturel, quoique imposé par la nécessité; je crois que c'est l'enseigne de l'hôtellerie de Richemond, n'estce pas ?
— Justement, dit Macdougall ; c'est une hôtellerie qu'on peut appeler nuptiale... A vrai dire, chère Lavinia, j'aime beaucoup cet usage de notre pays. Eu France, les nouveaux époux restent en ville, dans leur maison, au sein de leurs familles, et assiégés par les visites de leiu's amis... eh bien! c'est gênant... c'est... que vous dirai-je?.. je ne sais pas quoi... vous comprenez... l'usage anglais vaut cent fois mieux. On se marie. On disparait. En rentrant dans le monde, il semble que le mariage est déjà vieux de dix ans... approuvez-vous notre usage, belle Lavinia?
— Oui, monsieur Macdougall.
— Quel excellent naturel ! chère femme ! elle approuve tout... Oh ! vous me contrarierez bien un peu dans l'avenir... il y a tant de choses où les époux ne sont jamais d'accord... l'éducation des enfants, par exemple... Moi, j'ai un système. Je suis l'ennemi de l'éducation publique... Nos enfants seront élevés chez nous. J'ai déjà deux précepteurs sous la main. Deux savants de Belfast, ville où les savants abondent, comme les mendiants ici. Quant aux lilles, je vous les abandonne, Lavinia; vous les élèverez à votre fantaisie... Je me réserve les garçons. A chaque précepteur je donne cent livres d'honoraires, la table et le logement. Maîtres de français, ditalien, de nuisique et de dessin... eh! que dites-vous démon système, adorable Lavinia?
— Je l'approuve, monsieur Macdougall... Je ne sais si je me trompe. . . mais il mu semble que, tout à l'heure,
LE DEBNIER FANTOME. 147
VOUS avez parlé du mariage de... i'uu de vos amis
— Oui, Lavinia... oui... c'est juste; vous nVy faites penser... Ce fou d'Albin... il se marie!... Il y a quelques jours le mariaj^e n'avait pas d'ennemi plus acliarné que lui. Se transformer en dandy, pour en arriver là !.. Oui, ma chère mistress, j'ai vu Albin chez l'enregistreur; ne voulait-il pas me faire consentir à retarder mon mariage pour le célébrer avec le sien 1
— Quelle idée !
— Mais Albin n'a que des idées comme celle-là.
— Vous a-t-il nommé la personne... qu'il?..
— Sa future?., ah! vraiment, Lavinia, je n'ose vous la nommer.
— Vous la connaissez, monsieur Macdougall?
— Si je la connais ! tout le monde la connaît ! et elle connaît tout le monde... Vous nommeriez toutes les femmes de Dublin, Lavinia, et vous ne devineriez pas la future comtesse de Servian.
— Voilà qui excite ma curiosité d'une façon sin gulière^ dit Lavinia en jouant avec la frange de son écharpe d'azur; je devine très-difficilement, moi, monsieur Macdougall.
— Il faut venir à votre secours, Lavinia, car vous chercheriez toute votre vie. Albin épouse miss ou mistress Géraldina.
— Demoiselle ou veuve ?
— Dieu le sait !
^- Que dites-vous là, monsieur Macdougall ?
— Écoutez, Lavinia... avez-vous vu jouer Othello? La jeune femme tressaillit et regarda fixement
Macdougall, qui, ne comprenant rien à ce regard, répéta sa question.
La seconde fois, Lavinia fit un signe affirraatif.
— Eh bien! poursuivit Macdougall, alors vous connaissez miss ou mistress Géraldina. C'est elle qui jouô DesdemoûflU.
Les yeux de Laviiiia prirent une nuance qui n'existe pas sur la palette de notre soleil.
— Et qui vous a dit cela ? deinanda-t-elle après une pause, qui vous a dit cela, monsieur Macdougall ?
— Lui.
Un monosyllabe est souvent le mot le plus expressif d'une langue. Le futur mari de mistress Lavinia avait dit ce lui sdiiis aucune intention, et cependant il frappa la jeune femme et pénétra jusque dans les fibres les plus intimes du cœur. Elle fit subitement connaissance avec une douleur poignante qui la déchira et la força à se recueillir.