DÉPIT
Une rosée ardente humecta le front de Lavinia, et la pâleur de l'agonie couvrit son visage.
Le futur mari était trop plein de ses propres mérites pour attribuer à sa véritable cause cette faiblesse de la jeune femme.
— Oh ! ne vous efi'rayez pas, ne vous alarmez pas, poursuivit le candide Macdougall ; je devine vos craintes. Albin est mon ami : il le sera tant qu'il voudra l'être; mais quant à sa femme, c'est autre chose. Qu'il épouse des comédiennes si bon lui semble ; personne n'a le droit de s'y opposer, à la condition que madame Géraldina de Servian ne mettra jamais le pied chez madame Lavinia Macdougall. Entre hommes, c'est .^^ans conséquence. Nous nous rencontrerons, Albin et moi, dans la rue, à la.promenade : adieu, mon cher; bonjour; un serrement de main, en courant, et rien de plus. Nos deux femmes ne se
LE DERNIER FANTÔiTE. iA9
YÎsiteront jamais. Soyez bien tranquille sur ce point, ma chère Lavinia. Vous aurez des amies de votre rang, des amies dignes de vous, et qui ne vous feront jamais rougir, car vous les choisirez avec votre délicatesse et votre raison... Ètes-vous contente de moi, Lavinia ?
— Très-contente, monsieur Macdougall, dit la jeune femme, en reprenant encore un courage très-fugitif.
Macdougall se leva et prit une pose fière. Ses lèvres semblaient répéter les dernières phrases de su tirade, sans rémission de la voix.
— Il faut voir des choses bien étranges en ce monde ! dit Lavinia d'un ton philosophique.
— Bien étranges ! bien étranges ! c'est le mot, Lavinia, dit Macdougall en se promenant majestueusement, avec ridée que la jeune femme l'admirait beaucoup dans cette circonstance. Oui, bien étranges ! vous l'avez dit ! Ces demoiselles ou ces dames de coulisses ont des prétentions de duchesses, à cette heure. Elles veulent toutes s'établir avec des gentilshommes de haut rang. Il faut dire qu'il y a des imbéciles , parmi la noblesse, qui justifient ces prétentions. Albin n'est pas le premier, et ne sera pas le dernier. .. Au reste,, rien ne m'étonne de la part de cet original. Il a joué tous les rôles. Je l'ai connu froid e^ muet comme la pierre de cette fontaine. Aujourd'hui/il tranche de l'homme charmant : vous ne sauriez croire avec quelle légèreté il m'a annoncé son mariage : — Eh bien ! m'at-il dit en se suspendant à mon bras, il y a une épidémie de célibataires à Dublin. Tout le monde se marie pour échapper au fléau. Je suis des vôtres, moi aussi. Une femme m'épouse. Hier, on a enregistré monécrou au greffe du district. Il faut bien faire, dans sa vie, une sottise, pour ne pas humilier nos voisins. Connaissezvous la belle dame qui m'aura ? C'est l'artiste à la mode ; c'est la princesse Géraldina ; c'est lady Macbeth ; c'est
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Opliélia. Je me marie avec le sérail de Shakespeare. Ma future (loune une représentation à bénéfice vendredi prochain ; elle gagne ses dernières deux mille livres, à deux livres le billet , et le lendemain elle donne congé à son directeur et au public.
— Oh ! je le reconnais bien à ce langage d*étourdi ! ditLavinia; il me semble que je l'entends... quelle folie!.. Laissez-moi rire à mou aise, monsieur Macdougall...
— Eh bien ! je ne ris pas, moi, chère Lavinia. Il y a des actions qui excitent la pitié. Je plains de 8ervian. Cette femme le ruinera, vous verrez.
— Mon Dieu! que m'importe cela! dit la jeune femme avec indifférence. Chacun est libre de se marier comme il lui plaît.
— Comme il lui plaît; c'est juste, Lavinia, vous avez raison. A quoi bon d'ailleurs nous occuper des autres? en ce moment, surtout.
Il croisa ses mains, allongea les bras, pencha sa tête sur l'épaule et mit sur sa ronde et fraîche ligure la contraction sentimentale du bonheur.
— Oui, belle Lavinia, poursuivit-il; ma vie, ma véritable vie commence demain. Qu'ai-je lait jusqu'à ce moment? j'ai gagné de l'or, voilà tout. Richesse inutile, si je ne pouvais la déposer à vos pieds. Demain ! demain ! chère Lavinia!.. Oh ! pourquoi demain n'estil pas aujourd'hui?
— Monsieur Macdougall, dit Lavinia en se levant et ajustant les plis de sa robe, si demain était aujourd'hui vous ne seriez pas prêt. Vous avez encore bien des choses à faire dans ces vingt-quatre heures. Songez que vous avez invité tout Dublin à votre bal, et qu'il faut beaucoup de préparatifs pour recevoir Dublin ici.
— Adorable! adorable! dit Macdougall; il est impossible de me congédier avec plus de grâce. Vous avez et vous aurez éternellement raison. Je veux faire in-
scrire cette maxime dans notre contrat de mariage. Oui, j'ai bien des choses à terminer; mais, ici, auprès de vous, j'oublie tout, même mon mariage.
— Songez, monsieur Macdougall, que nous aurons, après-demain, beaucoup de temps à vivre ensemble.
— Toute notre vie, ma divine épouse !..
— Vous voyez que ce sera long, monsieur Macdougall.
— Pas aussi long que Téternité, malheureusement.
— Ah ! vous êtes trop exigeant, monsieur Macdougall ; contentez-vous de la vie. Vous demanderiez mille fois le divorce avant la fin de réternité.
— Au nom du ciel, ma belle Lavinia, dites-moi un mot, un seul mot de tendresse.
— Je n'ai pas le temps aujourd'hui, monsieur Macdougall. Si vous avez vos dernières occupations de célibataire, j'ai les miennes aussi. Il me faut changer quatre fois de robe demain, et je n'ai pas encore fait mon choix : j'attends mes jfemmes de toilette. Il me faut un entourage de conseillers, comme au vice-roi. Ah ! je connais le mariage, monsieur Macdougall ! je ne sors pas du couvent.
— Ainsi, ma chère femme, recevez mon dernier adieu de célibataire. Je vous quitte pour ne plus vous quitter... A demain, à quatre heures précises, à l'office du magistrat du district. Quel siècle !
Des larmes, violemment retenues, coulèrent sur les joues de la jeune femme, quand Macdougall fut sorti. — Il m'aimait ; il m'aime encore, ce malheureux Albin ! se dit-elle en couvrant sa figure avecsonécharpe; il se marie par désespoir... c'est sûr... il épouse une femme indigne de lui... c'est une espèce de suicide... Et moi, moi ! je suis obligée de me sacrifier ! Albin s'est sacrifié à son ami... pauvre jeune homme !
Elle essuya ses larmes et entra dans ia maison pour songer sérieusement aux préparatifs de ses toilettes de
mariage. Heureux naturel de femme irlandaise, touchant l'héroïsme de la résignation!
Elle joua jusqu'à la nuit avec sa corbeille de noces, et à dix heures elle se retira dans sa chambre nuptiale et congédia ses domestiques sur le seuil.
La chambre avait une physionomie joyeuse, et pourtant Lavinia éprouvait, par intervalle, de légers frissons, comme si elle eût habité Tappartement démeublé de quelque vieux château suspect. Elle était effrayée de se trouver seule dans cette chambre qu'elle connaissait à peine depuis le matin. Rien de son ancienne vie ne lui parlait dans ces meubles tout neufs. L'impression toute récente de sa funèbre visite du matin revivait en elle et jetait des idées lugubres dans son esprit, et c'est ainsi qu'elle s'expliquait ses accès intermittents de terreur. La fraîcheur amie lui arrivait des fenêtres ouvertes, mais voilées par les persiennes, et l'invitait à s'approcher du balcon. Une idée subite vint aussi faire diversion aux inquiétudes du moment. Lavinia se persuada qu'Albin de Servian viendrait, une dernière fois, se glisser comme une ombre sur le tvoUo'iT de S aint-Miirtin square, et quoique cet homme fût perdu pour elle sans retour, elle aurait été ravie de )e voir innocemment une dernière fois.
Les bougies éteintes et la veilleuse de porcelaine allumée, elle se voila des persiennes abattues et plongea ses yeux dans les ténèbres nocturnes, sillonnées de rayons de gaz. Le square était désert et triste. Au milieu de la pelouse s'élevait une statue dont la roi de immobilité fatiguait le regard. De temps en temps l'ombre mélancolique d'un bourgeois de Dublin s'arrêtait devant une porte, secouait son marteau, faisait aboyer un chien, et le silence, un moment interrompu, reprenait son caractère sinistre. Les clochers catholiques et les clochers protestants se renvoyaient avec monotonie les quarts de toutes les heures, et un chœur
général exécuta bientôt li^s douze coups de minuit, en !es mêlant les uns aux autres dans une psalmodie de voix d'airain.
L'ombre d'Albin de Servian ne parut pas.
Lavinia secoua mélancoliquement la tête et poussa un soupir.
Elle tressaillit; il lui sembla que ce soupir avait trouvé un écho : elle soupira une seconde fois ; l'écho resta muet. C'était une erreur : la nuit est la mère des erreurs.
Une pesanteur de cerveau, qui ressemblait au besoin du sommeil, l'attira machinalement veps le lit. Elle venait de fermer ses fenêtres; et trop faible pour se déshabiller, elle se coucha, presque assoupie, après avoir ôté fort peu de chose à sa toilette du jour.
Elle regarda une dernière fois la lumière pâle qui tremblait dans la veilleuse et semblait faire vivre et danser en rond les figures noires peintes sur la porcelaine. Puis Lavinia ferma les yeux.
Elle les rouvrit subitement, et, se levant à demi sur ses mains crispées par la terreur, elle jeta dans la chambre un regard rapide et désolé.
Une voix souterraine et gémissante venait de lui dire à l'oreille son nom :
Lavinia I
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