LA. NUIT AVANT LA NOGE
^ans les descriptions que les poètes nous ont données du palais du Sommeil dans les monts Gimmériens, le vestibule n'a pas été oublié. On trouve d'abord uoe
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av(?niie semée de pavots, un lac émaillé de fleurs de nénuphar^ un escalier de gazon du plus tin velours; puis le vestibule. Dans cette première piècB, on ne dort pas; on se dispose à dormir. Le sommeil arrive par gradations subtiles^ et les poètes ont fait avec intelligence le devis de ses appartements. Dans le vestibule règne une vapeur opiacée qui met une gaze entre le cœur et le cerveau pour intercepter légèrement toute correspondance entre ces deux organes. On ne veille pas, on ne dort pas ; on a le sentiment intermédiaire de cos deux fonctions.
Lavinia entrait au vestibule du palais du Sommeil, lorsqu'elle entendit cette voix lente qui prononçait son nom à son oreille.
C'est le moment où il est si facile de se rassurer après un effroi, en se disant, avec un sourire sérieux : J'ai cru entendre quelque bruit ; ce n'est rien ; je me suis trompé.
La jeune ft;mme était belle à ravir dans la pose que sa terreur lui avait dessinée. Sa tête pâle et charmante, illuminée de ses regards sibyllins, flottait entre deux cascades de cheveux noirs ruisselant jusqu'à ses genoux. Le torse s'appuyait sur les mains largement ouvertes; le reste du corps gardait l'immobilité horizontale, comme s'il eût été paralysé par l'effroi.
Un silence profond régnait dans la chambre et au dehors. A peine si on entendait le bruit sourd des fontainesqui coulaient, pouramuserles étoiles, de l'autre côté de la maison. Ce murmure léger avait un charme ineffable; c'était comme une voix amie qui disait à la jeune femme : Rassure-toi, ton oreille est dupe d'une erreur ; c'est ma naïade qui a prononcé ton nom, parce qu'elle est jalouse de ta beauté.
Lavinia se laissa mollement retomber sur Pédredoa et ferma de nouveau les yeux pour s'essayer au sommeil.
« Lavmia ! Lavinia ! Lavinia ! »
Oh ! cette fois, le doute était impos«;ible. Ce nom fut prononce trois fois et avec cette mélodie lamentable que Weber a notée dans l'évocation du FreyschUtz, sur le clavier des rêves infernaux.
La jeune femme n'eut pas la force d'ouvrir les yeux, de peur de voir, face à face, quelque horrible apparition intolérable au premier regard.
Un soupir funèbre courut dans les rideaux de l'alcôve et la voix dit :
« Lavinia, veuve folle, tu as oublié ta promesse. Tu as vendu la cendre de ton époux, Lavinia, pour un peu d'or ! Le fantôme te poursuivra sur ton lit de noce, coupable Lavinia! »
La voix était si voisine de Lavinia, que chaque syllabe, lentement prononcée, glissait, avec un souffle, sur son oreille; et il semblait même que la mousseline des rideaux tremblait sous l'aspiration de deux lèvres ouvertes sur le chevet. C'était horrible à entendre. Lavinia sentait jaillir des étincelles aux racines de ses cheveux, et le frisson de la mort agitait ses tempes et glaçait son front.
Le cri de détresse, ce cri déchirant que la femme, comme tous les êtres faibles, tient en réserve pour l'heure des calamités suprêmes, ne put s'échapper de la poitrine de Lavinia. Elle fit des efforts convulsifs, comme dans l'étouffement d'un rêve ; le cri roula dans le larynx, comme s'il eût été arrêté par le lacet de la strangulation.
Alors toutes les horreurs, filles du délire fié'/reux, assaillirent l'esprit de Lavinia. Les yeux du corps peuvent se fermer; les yeux de l'imagination restent toujours ouverts. Elle vit le tombeau de son époux, non plus dans l'irradiation joyeuse d'un jour d'été, mais voilé de ténèbres fulgurantes, avec des statues qui sanglotaient sous leur épiderme de marbre et ouvraient
de grands yeux vivants et humides. Un spectre, couvert du suaire des morts, fendait un angle du tombeau, et les ossements de ses doigts, grinçant avec rage sur Fépitaphe, en effaçaient tous les mots menteurs.
Elle ouvrit involontairement les yeux dans une excitation nerveuse, pour ne pas voir It^s fantômes de son cerveau, et cette fois le cri trouva une issue, et la maison retentit de ce hurlement féminin qui épouvante même les soldats dans les villes prises d'assaut.
Les yeux de Lavinia ne s'étaient ouverts qu'un instant, mais cet instant avait suffi pour lui montrer la plus intolérable apparition. Quand toute la machine nerveuse fonctionne, le regard le plus fugitif a une perception merveilleuse qui embrasse un vaste tableau dans tous ses détails.
La chambre était remplie de cette odeur nauséabonde qui s'exhale d'une veilleuse mal éteinte. Une lueur de carrefour infernal papillonnait sur le mur, sur le lambris, sur les rideaux ; et dans un cadre bien distinct, couleur clair de lune d'automne, se détachait une forme grêle, livide, anguleuse, traînant un suaire terreux et agitant, à l'extrémité de l'os du bras droit, un index menaçant, aigu comme la pointe d'un fuseau.
Lavinia n'avait jamais vu son mari sous cette forme exceptionnelle, pourtant elle n'hésita pas à le reconnaître, comme on admet tout de suite la ressemblance d'un portrait mal réussi, lorsqu'on arrive devant lui avec une prévention favorable. La jeune veuve eut à peine la force de penser confusément ces trois mots, oui, c'est lui !.. ensuite elle ne pensa plus.
Après une mort violente, arrivée avant l'heure, l'âme doit s'échapper avec pi-us de lenteur et comme à regret, parce que son moment d'évasion n'était pas venu ; alors il se passe d'étranges chose? dans les régions infinies de l'étroit cerveau: c'est la quintessence du rêve; c'est une vision d'étincelles, de flammes
rouges, de tourbillons de têtes livides, d^oiseaux sans nom, de crevasses noires, d'eaux souterraines, de montagnes à pic. C'est un concert lointain de cris d'orfraie, de roues d'écluse, d'herbes dolentes, de brises sinistres, d'hymnes funèbres, de glas de cloches, de herses de fossoyeurs. C'est un sixième sens, donné à l'âme dans ces circonstances fatales, et dont l'âme ne jouit qu'un instant.
C'est la seule comparaison qui puisse donner une idée raisonnable de la situation morale de Lavinia, dans cette affreuse crise. Elle n'était pas évanouie, elle n'était pas morte, elle ne dormait pas, elle ne vivait pas. Les hommes qui ont la folie d'être sensés ne comprennent pas ces m^tères. Plaignons les victimes du bon sens, ce régime froid qui ne donne d'autre bonheur que l'absence du malheur !
Tout état violent dure peu, surtout dans les organisations vigoureuses, dont les nerfs ont la flexibilité du jonc vert. Quand notre jeune veuve rentra dans la jouissance de ses facultés normales, quatre heures du matin sonnaient aux clochers de la ville, et l'oncle Goldrige était assis à côté du lit, dans une attitude d'observation mélancolique.
Lavinia tressaillit, en ouvrant les yeux; mais reconnaissant le vieux Goldrige, elle éprouva un sentiment de plaisir ineffable.
— Ah ! c'est vous, mon oncle ! dit-elle, en lui tendant la main, y a-t-il longtemps que vous êtes là?
— Depuis quelques heures, ma chère nièce, dit le vieillard, assez embarrassé de sa réponse ; je me suis dit : Lavinia est peureuse dans les maisons nouvelles, je veux veiller auprès de son lit...
— Et par où êtes-vous entré, mon oncle?
— Par la porte... elle était ouverte.
— Et qui vous a dit que j'avais peur?
— Ma chambre est à côté de la tienne^ Lavinia. Les
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vieillards dorm'^nt peu^ ou d'un sommeil léger; j'ai entendu tes cris... poussés dans un rêve, sans doute, et je suis venu.
— Merci, merci, mon oncle... Oui, c'est juste... j'ai eu peur... Ah ! quelle leçon pour les yeuves !.. La nuit sora-t-clle encore longue?
— Regarde, Lavinia, voilà les premiers rayons du jour sur tes persiennes.
— Ouvrez, ouvrez, mon oncle ! ouvrez mes fenêtres. . . Faites entrer la lumière et la vie... Est-ce vous qui avez allumé ces bougies, mon oncle ?
— Oui, Lavinia. Ta veilleuse était éleinte quand je suis entré ici.
— C'est j uste ! . . elle était éteinte, dit la j eune femme, en fixant sur le mur des yeux hagards et caressant avec sa main son front, comme pour y rassembler exactement tous ses souvenirs.
— Demain, tu auras un compagnon, Lavinia, dit l'oncle avec un tonfacétieux, tu auras un mari jeune, un montagnard écossais qui n'a pas peur, lui, et qui te donnera son courage... Gela prouve que le métier d'une femme, et surtout d'une veuve, est de se marier.
— C'est votre avis, mon oncle?
— .Mais, c'est l'avis de tout le monde.
— Eh bien ! mon oncle, ce n'est pas le mien.
— Alors, tu te maries contre ton avis, Lavinia?
— Mon oncle, dit la jeune femme, à demi levée, mon oncle, je suis veuve, et je reste veuve.
— Jusqu'à six heures du soir ?
— Jusqu'à ma mort.
— Lavinia, dit l'oncle avec un éclat de rire, ma chère nièce, tu dors encore ; ouvre donc tes yeux ; tu continues un rêve.
— Ah ! vous croyez cela, mon cher oncle ! Eh bien I vous verrez la suite, et vous ne le croirez plus.
— Elle dort! elle dort! les yeux ouverts, comme une somnambule.
— Voyez si je dors, mon oncle... Cette fleur que je touche sur mon rideau est une rose blanche^ et sa voisine une azaléa.
— C'est vrai, ma nièce.
— Eh bien ! il est aussi vrai que je ne me marie pas.
— Tu poursuis la plaisanterie?
— Rien de plus sérieux, mon oncle... laissez-moi seule quelques instants, quand le soleil sera levé. Allez faire vos préparatifs de départ, et je ferai les miens.
— De départ ?
— Oui, mon oncle, de départ. Je m'explique clairement, quoique ma tête soit pleine de confusion.
— Et où vas-tu, chère nièce?
— Je vais chez vous, mon oncle.
— Seule?
— Non ; avec vous et avec mes domestiques.
— Eh î que dira M. Macdougall ?
— Il dira ce qu'il voudra. Gela m'est bien égal. En ce moment, le soleil, ce brillant destructeur de
fantômes, illumina les vitres et fit rayonner le sourire sur le visage de Lavinia.
— Mon oncle, dit la jeune veuve d'un ton résolu, en traversant le corridor, dites à ma femme de chambre de venir m'habiller tout de suite. Dans un quart d'heure vous serez prêt, n'est-ce pas? je compte sur vous.
L'oncle fît une pantomime qui signifiait, je ne comprends rien atout ceci, maisje vais obéiraveuglément.
— Allez ! allez ! mon cher oncle, dit Lavinia, en relevant mollement sa main au bout de son bras droit, tendu vers la porte, faites ce que j'ordonne ; et quand nous serons chez vous, loin de tout danger, je vous instruirai, je vous parlerai.
L'oncle Goldrige était trop habitué à satisfaire les
moindres caprices de mistress Lavinia pour ïui tenir tète en cette occasion. Il obéit machinalement, et bientôt la femme de chambre se trouva auprès du lit de la jeune veuve.
La toilette du matin ne fut pas longue, car une demiheure après cet entretien, Lavinia, sa femme de chambre, son vieux domestique et son oncle, entraient dans la maison de Sea-Road, où M. Goldrige connut bientôt, dans un tête-à-tète, les secrets de la dernière nuit.
Le vieillard était un Irlandais de la vieille roche. Sous ses cheveux blancs, il avait conservé toutes les anciennes croyances de sa jeunesse. C'est dire qu'il ne douta point un instant des visions de sa nièce et que dès lors il approuva sa conduite.
Cependant, une heure à peine après ce départ p^' cipité, les ouvriers, conduits par l'intendant de Mr^^ dougall, entraient dans le jardin de la maison nupti^^ê, à Saint-Martin square, et envahissaient la terrasse piFj:e la changer en vaste salle de bal. Ce travail s'accon. plissait avec des précautions minutieuses, pour ne pas troubler le sommeil de Lavinia.
La maison était déjà déserte. Lavinia dormait tranquillement, dans la chambre de son oncle, à l'autre extrémité de Dublin ; et ce bienheureux repos, savouré cette fois sans remords et sans crainte, dans le calme des heures matinales, était le baume qui soulageait les nerfs et le sang, après les tortures de la nuit.
La salle de bal s'élevait comme par enchantement. Sesquatre faces, par imitation de l'architecture de^ram« mar-school à Birmingham, étaient du style gothique, et couvraient de larges rosaces avec les écussons de tous les comtés. Les étoffes de Perse, de Chine, du Bengale et de Dublin se croisaient partout, avec des nuances infinies, comme les brillants nuages que le soleil cuuchant éclaire à l'horizon du Coromandel. Les
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fleurs des tropiques se courbaient en arcades à toutes les issues; les girandoles d'argent se tordaient à tous les angles, pour faire jaillir des gerbes mobiles de gaz et rallumer le jour, à l'approche de la nuit.
Les passants, toujours curieux, franchissaient leseuil de la porte du jardin et suivaient les travaux avec une curiosité acharnée. Beaucoup d'invités entraient aussi pour donner quelques détails précoces à leurs familles et marquer de l'œil les meilleures places du bal. Toutes les bouches disaient : Ah! ce sera une fête superbe ! ce sera bien beau !
L'intendant deMacdougall envoyait à chaque instant des émissaires à son maître pour l'instruire des progrès de la salle de bal. Macdougall avait à cette {leme complètement oublié ses derniers ennuis commerciaux' et ses procès avec les douaniers de Kingstown. Il sillonnait en voiture toutes les rues de Dublin : il se multipliait à l'infini ; il célébrait son bonheur à toutes les oreilles; il était roi d'Irlande ; il touchait encore la terre du bout de son pied, par vieille habitude, mais il habitait le ciel.
Dublin, de son côté, bouillonnait d'agitation. La félicité d'un seul homme paraissait partagée par toute la ville. Il semblait que chaque famille de cette grande cité avait reçu sa lettre d'invitation à la fête. La Bourse faisait relâche. On voyait se pencher d'inquiétude, à tous les balcons, de jeunes femmes qui attendaient un coiffeur, une lingère, une modiste en retard. Les jeunes gens du commerce fermaient leurs comptoirs et couraient dans Sakeville-Street pour lancer à la poste les dernières lettres d'une correspondance abrégée, et faire leur toilette de bal en pleine liberté. Ceux qui ne se laissaient point aller à cette fièvre ou qui, moins heureux, n'étaient pas conviés à cette fête, se formaient en groupes de tous côtés et célébraient sans jalousie le bonheur de Macdougall.
A l'heure convenue^ le plus beau carrosse sorti ries ateliers de MiliMi^, à Edgavd-Road, s'arrêta devant l'otjQce matrimonial du district de l'époux du jour. Macdougali, suivi de ses témoins, de ses parents, de ses amis, descendit sur le trottoir, d'un pas triomphant, et monta lestement l'escalier du bonheur légal.