‹ Le dernier fantômeChapitre 25 sur 37 · TRAHISON · texte numérisé non relu

TRAHISON

— J^e premier au rendez-vous ! dtt-il en entrant à l'office ; c'est dans l'ordre : en pareil cas, le devoir de l'homme est de montrer de l'empressement; celui de la femme est de le dissimuler.

Le magistrat civil approuva cette sentence par un signe de tête.

On s'assit et on attendit M. Goldrige et mistress Lavinia.

On attendit longtemps.

Les yeux consultaient fréquemment la peiidule de la salle, et des symptômes d'inquiétude se manifestaient sourdement.

Macdougall se levait souvent, prenait une pose devant un miroir, marchait vers la porte, écoutait les bruits de l'escalier; puis, s'asseyant encore, il disait en appuyant ses bras comme deux anses sur ses genoux : — Ce n'est pas étonnant ! ce n'est pas étonnant ! une toilette de mariée est une afïliire d'État.

Le magistrat civil lisait les annonces d'un journal et, par intervalles, il murmurait entre lèvres et dents des phrases dont le ton paraissait brusque. Le futur époux répondait par un sourire mêlé de consternation.

Une heure s'était écoulée; et la future épouse n'arrivait pas.

Le magistrat déposa le journal sur sonluircau et dit :

— Mais cependant il faut prendre un parti, messieurs.

— Certainement, dit Macdougall, il faut prendre un parti... Je cours moi-même au-devant de mistress Lavinia. Je ne demande que cinq minutes à monsieur 1 officier civil.

L'officier civil s'inclina et dit d'un air maussade :

— Nous attendrons cinq minutes.

Macdougall partit comme un cerf relancé. Il arriva en quatre élans de ses chevaux à Saint-Martin square, et sa main ébranla la porte de la maison de Lavinia sous une volée de coups de marteau.

Il n'y eut d'autre réponse que cet écho bourgeois et railleur qui vient s'établir dans les maisons dès qu'elles sont abandonnées. Macdougall regarda les fenêtres ; elles étaient presque toutes ouvertes, et les rideaux jouaient au vent et s'enflaient en dehors; mais aucune tête humaine ne paraissait aux balcons.

Macdougall doubla l'Ile du square et vint attaquer les mystères de la maison du côté du jardin. Là, un tableau tout différent s'offrit à ses yeux. On aurait dit que la fête était commencée. Les musiciens préludaient sur ime estrade. Les lampistes essayaient Tillumination. Les tapissiers agrafaient les étoffes. Les charpentiers donnaient leurs derniers coups de marteau. Une foule immense circulait partout; et, au milieu d'un groupe d'ouvriers, on distinguait, à son élégance incomparable, Albin de Servianqui donnait des conseils ou des ordres avec l'autorité d'un maître de maison.

Albin, apercevant Macdougall, lui fit signe d'approcher, et dit du haut d'un vase de Japon où il était perché :

— Ah ! voilà Macdougall qui arrive à propos ! Écoutez, Macdougall. Nous sommes en discussion, votre intendant et moi. Je soutiens que l'orchestre doit être placé dans la salle de bal, parce que les danseurs aiment à voir les musiciens. Votre intendant n'est pas de cet avis. Il a fait élever une estrade pour l'orchestre là où vous la voyez. De sorte que cette lourde tenture masquera les musiciens et, de plus , elle amortira le son des instruments. Alors, congédiez l'orchestre et dansez au hasard, ce sera plus logique. Qu'en pensez-vous, Macdougall ?

Macdougall, à son tour, fit signe à de Servian d'approcher.

Albin descendit de son éminence de porcelaine et marcha vers Macdougall en disant :

— Voilà, je crois, la cinquième discussion que jai avec votre intendant... Écoutez, Macdougall...

— Oh! il s'agit bien de cela maintenant ! dit le futur époux en interrompant Albin. Y a-t-il longtemps que vous êtes ici, dans le jardin?

— Mais, oui, assez longtemps.. Pourquoi me faitesvous cette question?

— Pour rien, Albin... Avez-vous vu sortir quelqu'un de la maison ?

— Personn e . . . Vous paraissez bien ému, Macdougall T

— En effet, je suis très-ému.

— Ce n'est pas ma discussion avec votre intendant qui...

— Bah ! je me moque bien de cette discussion, Albin ! Venez, Albin; retirons-nous un peu plus à l'écart; tous les yeux sont sur nous...

— Je crois bien, Macdougall ! vous êtes le héros du jour. Dublin ne s'entretient que de votre bonheur. J'entends, moi, tout ce qui se dit çà et là, et je vous affirme que la ville parle de vous sans aucun propos de jalousie. On ne recueille partout que des mots obligeants.

LE PEUNIER FANTÔME. 165

— Aïbin, dit Macdougall avec une voix raaque, que m'importe tout cela ! Vous ne savez rien : il se passe en ce moment quelque chose d'extraordinaire... Suivez-moi, sortons du jardin.

— Vous m'etlrayez, Macdougall !

— Suivez-moi, vous dis-je, Albin ici, nous ne

pouvons causer...

Albin croisa les bras, se recueillit et écouta convulsivement le court et mystérieux récit de Macdougall.

— Eh bien ! que pensez-vous de cela? dit Macdougall en finissant.

— Je pense... je pense... dit Albin les yeux sur la terre, je pense qu'il y a là-dessous quelque chose d'extrao-rdinaire dont vous seul pouvez avoir le secret. . . Mistress Lavinia vous a-t-elle habitué à ses caprices?

— Jamais, Albin, Lavinia n'a eu de caprices avec moi.

— Alors, que voulez-vous que je vous dise ? C'est peut-être une diablerie de femme.

— De quelle femme, Albin ?

— Je n'en sais rien, Macdougall; je ne suis pas dans vos secrets, moi... Aujourd'hui, ne m'est-il pas arrivé, à moi, quelque chose de ce genre!.. Ceci est une intime confidence, Macdougall...

— Oh! vous savez combien je suis discret, Albin... Vous pouvez parler sans crainte.

— Oui, Macdougall... d'ailleurs, je ne cite pas de noms propres... en deux mots, car le temps presse... j'ai une intrigue en ville...

— Vous m'avez conté cela... missGéraldina... celle que...

— Non, une autre... c'est une dame... une dame de la société... à peu près veuve... son mari est à Macao. Ce matin, je vais lui présenter mes hommages ; elle me ferme sa porte à bout portant. Une ligne de plus, elle me fendait le front... les feunues sont atroces dans ces

moments-là... vous comprenez ma surprise. Au premier quart d'heure. . . cette conduite me paraissais inexplicable... plus tard, je l'ai expliquée très-bien. Il y avait une autre femme là-dessous... une femme déguisée en anonyme. Ma future épouse, miss Géraldina, jalouse comme une panthère en robe de soie^ m'avait perdu aux yeux de cette dame...

— Et comment, Albin?

— Par un moyen bien simple, Macdougall. Géraldina avait envoyé sous pli un billet fort tendre, écrit de ma main, avec la date du jour, et commençant ainsi : Ma chère Géraldina...

— Quel démon de iemme !

— Oh ! les femmes passent de l'ange au démon et du démon à l'ange avec une merveilleuse facilité. Voiià pourquoi nous les adorons.

— Albin... je réfléchis... oui... ma tête brûle... c'est Gela... vous me donnez une idée... on m'a trahi !

— Ah! voilà bien votre caractère, Macdougall! vous accusez avant les preuves. Examinez la chose avec lenteur...

— Avec lenteur, dites-vous?., oui, comme si j'en avais le loisir!.. On m'attend à l'oliice des mariages, Albin.

— Eh bien ! laissez attendre ! Les marieurs sont payés pour cela.

— Oui, oui, Albin ! la chose est sûre : je suis trahi !.. trahi !

— Bon ! voilà déjà des convives qui arrivent à votre dinerl Regardez, Macdougall... sont-ils pressés ceuxlà!..

— Trahi par cette infâme!..

' — Là, je vous arrête, Macdougall ! Je connais le caractère de mistress Lavinia. Vous l'accusez injustement, mistress Lavinia ne vous a pas trahi.

— Eh ! je ne i)arle pas de Lavinia, mon cher Albin I

— Alors, c'est différent; s'il y en a d'autres, je ne réponds pas des inconnues.

— Mon Dieu ! quand on arrive d'Amérique; quand on est à la VfMlle do se marier éternellement; quand on est trois Ibis millionnaire, on peut faire une sottise. . . Il faut bien se donner quelques agréments aux derniers jours de son célibat.

— Énigme ! énigme ! Macdougall !

— Hélas ! elle est claire pour moi, cher Albin !.. Mon Dieu ! je ne pense plus je sens que la raison s'échappe démon cerveau Aidez-moi, mon

ami...

— Regardez, Macdougall, voilà de nouveaux convives qui vous arrivent... tout votre monde entrera par la porte du jardin.

— Albin ! Albin ! c'est miss Gora qui m'a tralii I Je Yous dis que c'est miss Gora...

— Miss Gora du Théàtre-Royal ?

— Elle-même !

— Miss Gora était donc en coquetterie avec vous, Macdougall?

— IMiss Gora m'a poursuivi, depuis mon retour, avec un acharnement impitoyable.

— Heureux mortel !

— Oui, Albin, en toute autre occasion, heureux mortel... mais comprenez-vous ma faiblesse... chaque jour, je rendais une visite à miss Gora...

— Je ne vois pas de mal à cela ; vous n'êtes pas marié. Demain, vous seriez criminel.

— Ah ! mon cher Albin. . . l'homme est faible comme un enfant !

— G'est une vieille maxime, Macdougall,

— Albin, vous avez votre sang-froid, vous ; ne m'abandonnez pas; venez avec moi au district.,. Je vous ai négligé ces jours derniers. G'est un tort d'ami. Ne me gardez pas rancune. Gette miss Gora me désolait^

m'arrachait la raison du cerveau. J'ai négligé tous mes amis pour elle... l'infâme!

Macdougall serra les mains d'Albin, fit avancer la voiture, en disant :

— Mon cher ami, accompagnez-moi aux bureaux de l'état civil. Allons voir quel dénoùment la fatalité doit donner à mon histoire. J'ai faità cette femme une promesse que je ne pouvais pas tenir... J'ai eu cette faiblesse coupable et elle se venge; mon ami, ne m'abandonnez pas!..

— Allons! dit Albin.

En mettant le pied sur l'escalier, Macdougall tomba dans lesbras d'un parent qui descendait les marches par enjambées de quatre, et lui criait :

— Elle est arrivée ! elle est arrivée ! on n'attend plus que vous, Macdougall !

Macdougall répondit par un cri de joie, et Albin lui témoignalasienne par d'énergiques serrements de main.

— Vous vous êtes croisés en route, dit Albin.

— Nous nous sommes croisés, dit Macdougall, plus essoufflé que de coutume.

— Arrivez donc, monsieur, arrivez donc ! dit l'officier marieur avec un accent de colère concentrée par la gravité de sa profession.

Macdougall prodigua les saints et s'inclina respectueusement devant la jeune mariée, assise au milieu de ses parents. Macdougall avait l'esprit trop bouleversé pour remarquer qu'il n'en connaissait aucun.

Selon l'usage des familles protestantes, la mariée avait le visage voilé. Sa tète, pudiquement inclinée sur le sein, fit un mouvement imperceptible pour saluer le futur époux.

Les parents de la mariée étaient graves comme des statues en prières.

— Nous allons commencer la cérémonie, dit l'officier; parents et témoins, approchez-vous.

La mariée se leva lestement, et dit à voix basse quelques paroles à l'oreille de l'oilicier civil, qui fit un geste de dépit, et s'écria :

— Mon Dieu ! quel mariage ! cela ne finira donc jamais!

Et il ouvrit un cabinet voisin, en disant :

— Monsieur Macdouj^all, avant la cérémonie, madame me demande la permission de vous communiquer quelque chose d'important et de secret en particulier. Entrezici, tous deux... Eh! nous n'en finirons pas aujourd'hui ! ajouta le magistrat en frappant la table avec son poing.

Macdougall suivit la mariée dans le cabinet, dont la porte fut fermée avec précipitation par une main habituée à fermer des portes.

La mariée saisit un bras de Macdougall, et, relevant son voile opaque, elle dit d'un ton de cinquième acte de drame :

— Ce n'est pas l'autre. C'est moi!

Macdougall poussa un cri intérieur, un cri de rêve, et se laissa toinber sur un fauteuil.

C'était miss Cora, l'actrice du Théâtre-Royal.

L'actrice allongea le pied droit, cambra son torse^ pencha sa tête sur l'épaule gauche, croisa les bras sous le sein, et, prenant le ton de la raillerie la mieux distillée :

— Ah! monsieur le contrebandier, dit-eUe, c'est ainsi que vous fraudez la douane du Théâtre-Royal ! aujourd'hui, vous n'en serez pas quitte à bon marché, foi de Cora !

— Madame, dit Macdougall avec des gestes suppliants, au nom du ciel, ne me perdez pas !

— Eh! je veux vous perdre, moi ! Cela m'amuse. Les hommes sont siuguliers! ils croient avoir le privilège exclusif de faire du mal au sexe voisin ! ils jouent à la femme ! jeu comme un autre!.. On ne joue

ITO LE DEllNIER FANTÔME.

pas la coiiu'ilie hors du théâtre, ihuiisieurl entendezvous? les aflaires du monde sont sérieuses, monsieur ; je vous l'apprendrai...

— Madame, laissez-moi sortir. . . il le faut ! qu'exigezvous pour ma rançon?

— Oh ! l'argent ! toujours l'argent ! je n'exige vien, monsieur, rien; j'exige une chose légitime...

Le doigt osseux et irrité du magistrat retentit sur la p(Jrte du cabinet, avec cette phrase :

— Est-ce un jeu, monsieur Macdougall? Se moquet-on de moi? Voulez-vous vous marier, oui ou non?

— Mêlez-vous de vos affaires! s'écria ractrice d'une voix de soprano aigu, et laissez-nous tranquilles!

La voix d'Albin s'infiltra dans la serrure et dit:

— Mon cher Macdougall, terminez vite ce colloque ; on vient de nous annoncer que les convives du festin de noces sont tous réunis dans votre jardin.

JMacdougall frappa son front et poussa un soupir déchirant.

— Macdougall, dit l'actrice, n'allez pas vous évanouir ; cela ne vous réussirait pas. Quand deux douaniers de Kingstown vous ont pris en flagrant délit de contrebande, vous ne vous êtes pas évanoui ; vous avez acheté un douanier.

— Qui vous a dit cela, madame ?

— Le douanier qui n'a pas été acheté... Il est là, dans la salle de Toilice, avec sa dénonciation au criminel... Je vous connais depuis longtenips et j'ai su prendre toutes mes précautions. Avec vous ce n'est jamais de trop. . . Monsieur Macdougall, vous oubliez toujours quelque chosi^; c'est un grand défaut.

Au comble de l'anxiété et dans une situation si inattendue, Macdougall cherchait à reprendre ses idées. Mais toute réfluxion lui faisait défaut. MissCora triomphante regardait cet audacieux commerçant qui.

kl tête dans ses mains, lui demandait grâce. Mais Tactrice avait pose son uUiniatinn.

Les deux: poings du magistrat civil ébranlèrent la porte, et sa voix retentit dans un tourbillon de colère formidable.

La porte s'ouvrit, et la tête pudiquement voilée de la mariée parut, en jetant ces mots à la figure du magistrat :

— Monsieur, si cela vous ennuie, partez ! La porte se referma vivement.

Le magistrat se couvrit en signe de détresse, et il allait s'élancer sur Tescalier, lorsqu'Albin de Servian le retint, en disant avec une voix pleine d'une mélodie irrésistible :

— Monsieur, attendez encore un instant, au nom du ciel! excusez la vivacité d'une jeune femme sans expérience. Soyez impassible comme la loi.

Le magistrat balbutia quelques paroles et s'assit.

Les parents de Macdougall, arrivés d'Ecosse avec leur naïveté montagnarde, étaient plongés dans la consternation. Ils ne savaient à quoi attribuer ce contretemps subit et les paroles de la jeune femme les avaient navrés. Albin de Servian leur prodiguait des paroles empreintes d'une inetfable douceur, et ces braves gens disaient ;

— Si ce jeune homme n'avait pas arrangé l'affaire, nous allions tous coucher en prison.

Heureusement, dans ce désordre général, Albm de Servian ne perdait pas un instant de vue le but qu'il s'était proposé d'atteindre. Près de toucher au port, il ne voulait pas que son navire échouât misérablement. Avec ce dandysme suprême qu'il avait pris dans l'héritage paternel, le jeune homme voyait toutes les lautes commises et les réparait avec une grâce charmante et. à la satisfaction de tous.

Voyant que l'oflicier public, dont le ressentiment

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bouillonnait encore;, recommençait à s'impatienter, Albin se pencha sur la table matrimoniale et se mit à causer avec le magistrat.

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