BAL ET FESTIN DE NOCES
Si j'étais un des lecteurs de cette histoire, je désirerais savoir ce qui se passe^, au même moment, dans le jardin de Saint-Martin square et dans la maison de l'oncle de mistress Lavinia. Il faut satisfaire ma double curiosité.
Quarante convives des deux sexes, enrichis de toilettes nuptiales, attendaient dans le jardin de Saint- Martin square une foule de choses en retard qui n'arrivaient pas. On consultait beaucoup de montres; et les yeux inquiets qui venaient d'interroger les cadrans remontaient vers le ciel, pour suivre, sur les franges des nuages d'été, le dernier sourire du soleil. Plus d'une heure s'était écoulée depuis qu'on attendait ainsi.
Le festin de noces, préparé par les soins du célèbre Land-lord Grummes-Hôtel, s'otl'rait à l'appétit furieux des convives, sous les arbres d'un quinconce. Le potage de tortue, incendiaire liquide et volcan en miniature, fumait au centre de la table, dans un cratère de vermeil, et répandait au loin les parfums épicés de Manille, de Java, de Ceylan. Et tout autour sur la table s'étalait tout ce qui peut exciter l'appétit des convives de distinction. On allumait déjà les lanternes chinoises, ornées des initiales unies L. M., Lavinia,
Macdoiigall. Les curieux se promettaient un effet superbe de cotte illuinination.
Tout était prêt pour la noce ; il ne manquait à la fêle que les époux.
La maison de Goldrige est à l'extrémité méridionale de Dublin; à deux milles environ du jardin où s'étalait le festin de noces, Lavinia venait de savourer ce sommeil réparateur qui suit les crises nerveuses et les guérit. Elle se levait radieuse au soleil couchant, et se faisait ouvrir la porte du jardin, pour s'enivrer de ces voluptés aériennes qui descendent du ciel aux heures tranquilles du soir.
La beauté de Lavinia n'avait gardé des terreurs de la nuit qu'une pâleur morbide qui s'harmoniait à ravir avec rébène tluide de la chevelure et la limpidité éblouissant!.» du regard.
Le jardin avait tous les secrets intimes qui charment les ennuis. Son gazon caressait les pieds avec cette élasticité de velours qui excite aux longues promenades; ses arbres chantaient à toutes les branches avec la voix des oiseaux; ses fontaines croisaient leurs mélodies sur la mousse et la pierre; ses immenses corbeilles oflraient aux yeux, avec mille nuances, toutes ces familles odorantes aimées d'Alphonse Karr, le poëte des femmes et des fleurs.
Quand les ennuis, les chagrins, les douleurs moïjdles ont perdu le cadre de localité qui les vit naître, ils s'évanouissent insensiblement. Si le cœur souff're, l'œil rend complices de cette souffrance tous les accessoires voisins. Il faut dépayser le mal pour arriver à la guérison, qui souvent n'est que l'oubli. En voyant d'autres arbres, d'autres fleurs, d'autres pierres, d'autres horizons, la sérénité revient à l'àme. Il semble que cette nouvelle nature, innocente de votre malheur passé, promet à votre avenir l'inaltérable complaisance de ses soins maternels.
î74 LE DERNIER FANTÔME.
Au reste, ceci n'est pas une vérité absolue; certaines organisations d'élite peuvent seules en faire leur profit, à l'exemple de Lavinia.
Notre belle veuve avait laissé les fiévreuses alarmes de la dernière nuit dans le sommeil de ce jour. Elle se promenait dans le jardin avec la joyeuse insouciance d'un enfant, et communiquait sa gaieté à l'oncle Goldrige, dont l'obligeance ne s'était pas démentie un instant. Surtout, Lavinia s'estimait heureuse d'avoir pris une énergique résolution, qui assurait à jamais la tranquillité de ses jours et de ses nuits.
Certes, il est doux d'être de moitié dans les millions d'un mari; il est doux d'être femme et d'être riche ; d'échanger de viles pièces d'or sans valeur contre les adorables caprices des diamants, des dentelles, des fleurs, des étofles, contre toutes les fantaisies qui complètent la femme et lui donnent une auréole de rayons : mais ce bonheur est à répudier bien vite, s'il faut l'acheter par des terreurs nocturnes, même au-dessus du courage viril; s'il faut jouir du triomphe de sa divinité humaine, à condition de voir surgir, dans son alcôve, au coup de minuit, la hideuse forme d'un mari vengeur, squelette anguleux, voilé d'un suaire, et traînant avec lui la poussière grasse des tombeaux. Pour se délivrer de cet effroi chronique, une veuve irlandaise refuserait d'épouser le Pérou incarné en mari.
Aussi Lavinia venait de faire joyeusement le sacrifice de ses millions. Le riche Macdougall était oublié, et elle cueillait avec délices toutes les joies répandues dans l'air aux premières heures calmes du soir.
Cependant elle venait de céder à une exigeance de curiosité maligne que les femmes, et même les hommes, comprendront en l'excusant. Son vieux do^ mestique, inconnu dans le quartier de Saini-MarÙH
square, avait été dépêché, inimi d'instructions minutieuses, pour explorer le voisinage de la maison de noces et recueillir tout ce qu'il verrait nécessairement de curieux, aûn do le rapporter à sa maîtresse. L'oncle et la nièce riaient beaucoup de cette idée, en attendant le retour de l'envoyé. Ils se réjouissaient surtout de la triste flgure qu'avait dû faire Macdougall en trouvant sa future épouse infidèle au rendez-vous du mariage. Ajoutons, pour Fexcuser, dans le cas où le lecteur l'aurait oublié, que Lavtnia n'aimait pas Macdougall et qu'elle n'avait consenti à l'épouser que par pure convenance.
— Nous sommes en sûreté ici, disait Lavinia. Personne ne connaît l'asile où je me suis réfugiée; personne n'a le droit d'entrer dans la maison de mon oncle. La loi anglaise me protège. Je ne crains rien. Je laisse passer les événements. D'ailleurs, la retraite me plaît. J'aime le monde par fantaisie. Avec vous, mon oncle, avec ce joli jardin, avec cette société d'arbres et de fleurs, je vivrai heureuse, et je ne regretterai rien. Mes nuits seront tranquilles; mes jours seront sereins. Quant à l'avenir, il sera ce qu'il voudra : nul ne peut le gouverner.
— Pourtant, ma nièce, disait Goldrige, tu t'intéresses encore un peu au monde ; tu envoies un domestique aux renseignements. Tes goûts pour la retraite ne me paraissent pas encore bien établis.
— Oh! mon oncle, ceci est un enfantillage innocent ! je veux connaître le déuoûment de cette journée. Il y a un festin de noces et un bal commandés. Je ris comme une folle en songeant à ces malheureux invités qui ne souperont pas et ne danseront pas. Je crois que cela n'est jamais arrivé à Dublin; qu'en dites-vous, mon oncle?
— Tout est arrivé, ma chère nièce; cependant, j'avoue que le cas est rare.
— Eh bien ! quand le temps sera venu de parler, je parlerai. Je conterai mon histoire. Je la terai insérer dans le Dublin-Chronide. Il faut donner une bonne leçon aux veuves. Il faut les prémunir contre les secrètes apparitions des nuits. Oui, maintenant, je reviens à mon ancienne opinion : une femme honnête ne doit se marier qu'une seule fois. Quelle horreur de faire métier de mariage toute la vie !
— Ma nièce, tu t'aperçois que la nuit tombe, dit Toncle en souriant avec malice; tu as peur.
— Vous êtes méchant, mon oncle... Eh bien ! vous verrez si je change d'avis là-dessus. Je vous redirai la
même chose demain au grand soleil Mais vous
ne croyez donc pas à la vertu d'une femme, mon oncle ?
— Je crois à la verta de toutes les femmes, ma nièce; mais je crois aussi que la vertu n'empêche pas une honnête femme de se remarier.
— Et ensuite vous voyez ce qui arrive.
— Et qu'arrive-t-il, ma nièce ?
— Ah ! ce cher oncle, il me demande ce qui arrive !
— Lavinia, je suis Irlandais, mais je ne crois pas aux fantômes.
— Pas même au mien ?
— Tu l'as rêvé, ma nièce...
— Je l'ai rêvé!.. Mais vous savez bien que je ne rêve pas d'habitude. Mon oncle, ne répétez pas cela, je vous en prie ; vous me chasseriez de chez vous.
— Ne te fâche pas, ma nièce; ne t'irrite pas à propo»' de ton fantôme. J'approuve la détermination que tu as prise; qii'exiges-tu de plus? En voici la raison : Rêve ou réalité, erreur du cerveau ou des yeux, tu as bien fait de briser ton mariage. Si c'est un véritable fantôme, tu as bien fait; si c'est un rêve, tu as encore mieux fait, parce que de pareils rêves, entretenus p:ir les pensées du jour, deviennent chroniques, et peu-
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vent tronWor la Iraiiquillité d'une vie entière... Suis-je raisonnable, Lavinia?
— Mais, mon oncle, ce n'est pas un rêve !
— A la bonne heure. Donne à la chose le nom que tu voudras, j'approuve tout.
Le vieillard et la jeune femme préludaient par de semblables discussions à la vie qu'ils se proposaient de mener désormais.
Un coup de marteau retentit dans le vestibule ; Lavinia et Goldrige, dérogeant à leur dignité, s'empressèrent d'aller ouvrir la porte à leur domestique. La jeune veuve trépignait de joie en songeant aux comiques détails que lui rapportait son envoyé de retour.