XXX
LA MARIEE.
Personne dans Dublin ne connaissait la retraite àé mistress Lavinia. Elle n'attendait que le vieux Horrip, et c'est ce qui explique pourquoi elle avait ouvert la porte au premier coup de marteau.
Le vestibule était faiblement éclairé. La porte s'ouvrit et se referma presque au même instant... Mais à la lueur du gaz venant de la rue, M. Goldrige et sa nièce reconnurent celui à qui ils avaient ouvert, Lavinia poussa un cri et s'appuya contre le mur, l'oncle ouvrit la bouche et les bras dans toutes leurs dimensions anatomiques... Albin de Servian était entré.
— C'est moi ! dit-il avec sa voix la plus douce; on ne m'attendait pas à cette heure. Je conçois votre étonnement.
— Oiù^ bégaya l'oncle en consultant du regard Lavinia^, oui, monsieur de Serviaii, votre visite à cette heure nous étonne beaucoup.
■ — Je ne dérange personne, au moins, dit Albin... Je n'espérais pas avoir l'honneur de rencontrer ici mistress Lavinia ; je venais rendre une visite à M. Gol-
drige et lui raconter les événements du jour
cela ne manque pas d'un certain intérêt... Cependant, si ma visite désoblige, je me retire à l'instant même.
L'oncle, troublé et comprenant bien que cette visite n'était pas pour lui, cherchait sa réponse dans la bouche de Lavinia; et, en attendant, il hasardait quelques monosyllabes décousus.
Lavinia étendit la main droite pour lui donner une direction; elle allait montrer la porte de la rue au jeune visiteur; mais le courage lui manqua, elle montra la porte du salon et entra la première dans l'appartement. La main droite de l'oncle suivit automatiquement le signe hospitalier de la nièce, et on quitta le vestibule.
Albin de Servian n'eut pas Pair de s'apercevoir de ces hésitations; il suivit d'un pas ferme et dégagé l'oncle Goldrige et Lavinia.
— Ma surprise a été grande, monsieur, dit la jeune femme, et, je ne vous le cache pas, ce n'est pas vous que nous attendions; et elle traversa le salon pour entrer au jardin.
— Madame, dit Albin en s'arrêtant sur le seuil de la porte du jardin, dans une attitude charmante et respectueuse, je vous prie de recevoir mes hommages; Dieu me préserve d'être importun dans cette maison surtout; permettez-moi seulement, madame, d'échanger quelques paroles avec M. Goldrige, c'est l'unique but de ma visite.
— Si vous demandez un entretien particulier, dit Lavinia, je vais vous laisser dans ce jardin, mon oncle
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et VOUS, monsieur de Stirvian; si vous pouvez parler devant témoins, je resterai dans votre société.
— Je n'ai rien dt; confidentiel à dire, madame. Lavinia fit le signe qui dit, eh bien! parlez, nous
vous écoutons.
Nos trois personnages se promenaient sur la terrasse du jardin; l'ombre de la nuit dissimulait fort heureusement les diverses expressions qui , dans cette rencontre imprévue, devaient contracter le visage de Lavinia.
Albin de Servian était en toilette de bal • sa silhouette se dessinait même dans le clair-obscur avec une suprême élégance, et dans tous les bruits charmants que le jardin écoutait à cette heure, il n'y en avait pas de plus doux que celui de sa voix.
— Madame, dit-il, je respecte et j'ignore les motifs qui vous ont rendu aujourd'hui la liberté du veuvage; vous aviez un dernier jour de volonté pour régler votre existence à votre guise, et vous avez saisi au vol ce jour, carie lendemain n'avait plus à vous donner que des regrets et des chaînes; il est impossible de mieux ménager le temps; j'approuvais le mariage, j'approuve sa rupture; tout ce qu'une jeune et jolie femme accomplit à propos est respectable et bien fait, madame, ajouta le jeune homme avec un accent plein d'une émotion ravissante : personne ne s'intéresse plus que moi à votre bonheur, et je viens vous en donner une preuve modeste. Ce que je venais dire à votre oncle, je puis vous le dire à vous, grâce à votre bienveillant accueil de ce soir. Soyez sans inquiétude sur l'issue de la détermination violente que vous avez prise, tout va bien à cette heure; demain, tout ira mieux...
— Expliquez-vous, expiiquez-vous, dit la jeune femme avec un empressement mal déguisé; que faiton à Saint-Martin square?
Albin ouvrait la bouche pour répondre, lorsque le domestique envoyé aux renseignements entra dans le jardin.
— Vous pouvez parler tout haut, lui dit Lavinia; dites-nous ce que vous avez vu : excusez-moi, monsieur de Servian, si je vous interromps. .. Nous aurons le temps de causer ensuite.
— Madame, dit le domestique, je me suis mêlé à la foule qui entoure la maison de la fête. Quand j'ai entendu crier : voici les époux ! voici les époux ! je me suis glissé jusque sur le trottoir, devant la porte, et j'ai vu descendre de voiture M. Macdougall et la mariée : ils paraissaient fort contents l'un de l'autre, et le peuple criait houra pour M. et mistress Macdougall.
— Mon bon vieux serviteur, dit Lavinia avec un éclat de rire fou, vous vous acquittez à merveille des commissions que je vous donne... Voilà un messager inteUigent !.. N'importe ! merci, merci, une autre fois vous verrez mieux, et vous entendrez mieux.
— Mais j'ai très-bien vu, madame, dit le serviteur; j'ai très-bien entendu.
— Je vous crois, je vous crois... Voilà bien les serviteurs anciens, monsieur de Servian, dit Lavinia en se tournant vers le jeune homme pour lui parler bas, il soutiendrait cela jusqu'à demain, ce brave homme?
— Et il aurait raison, dit froidement Albin.
— Gomment, il aurait raison! s'écria la jeune femme avec un accent impossible à noter ; vous aussi, monsieur de Servian, vous me soutiendrez que la mariée vient d'entrer à Saint-Martin square, dans la maison de M. Macdougall?
— Certahiement, je le soutiendrai, dit Albin avec un léger sourire.
— Oh ! ceci est trop fort, monsieur de Servian.
— Mistress Lavinia, veuillez bien faire retirer ce
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domestique et même votre oncle^ et je vous expliquerai cette énigme... J'ai bien d'autres choses à vous expliquer.
Un instant après, Lavinia et Albin étaient seuls sur la terrasse du jardin ; l'oncle s'était assis sur la porte extérieure de la salle basse, dans une attitude de surveillant.
Albin fît alors le récit de l'aventure de l'actrice miss Cora, et termina amsi :
— Macdougall se trouvait donc dans une situation fort critique, le magistrat civil était arrivé au comble de l'irritation ; il céda violemment à son dernier accès d'impatience et abandonna l'office des mariages ; c'est alors que j'ai cru devoir donner à Macdougall un conseil qui arrangeait tout, du moins pour le moment, et c'était l'essentiel. L'employé subalterne de la douane de Kingstown, dont la dénonciation pouvait fortement ébranler en un clin i'œil toute la fortune de Macdougall, a reçu sur-le-champ une gratification de mille livres ; miss Cora, en toilette de mariée, a pris place dans la voiture, à côté de Macdougall, après avoir obtenu, devant quatre témoins, moi compris, une bonne promesse de mariage. A cette condition, soutenue encore d'un cadeau préalable de quatre mille livres, l'actrice consent à passer la nuit dans la maison de Saint- Martin square, avec toute sa famille, et sansse montrer au festin et aubalqui doit se prolonger jusqu'au jour; en ce moment on est à table, et Macdougall a déjà fait dire à tous les invités que madame, ayant été saisie d'une indisposition subite, ne pourra paraître au bal.
— Quelle horreur ! dit Lavinia en croisant ses mains et les élevant sur sa tête; et j'allais épouser un pareil homme, moi !
Et la jeune femme saisie de dégoût faisait un léger signe de tête comme pour congédier Albin de Servian, lorsque celui-ci la retenant :
— Écoutez encore, madame, et vous excuserez mieux ce que vous pouvez regarder comme une trahison faite par moi à Famitiéj en ce moment. Lorsque Macdougall est descendu de ses montagnes, il était p.iuvre et affamé d or, il exploita ma crédule inexpérience. J'étais bien novice alors, et lui bien rusé; je lui confiai presque toute ma fortune; avec ces éléments d'emprunt, il a bâti la sienne ; le bonheur, ou pour mieux dire, l'adresse. Tout favorisé; j'étais, moi, en péril de ruine totale, et lui ne risquait que mon argent. Cependant je dois dire, car il faut être juste, que tout ce qu'il m'a emprunté m'a été rendu ; il a continué depuis à m'ap peler son ami et à user et abuser de moi à sa guise ; et vous voyez, madame, que cette amitié a failli me coûter fort cher. Il était fort tard quand j'ai ouvert les yeux, mais je ne les ai plus fermés. Ma vie intelligente date de votre sommeil de Fullerton: cette vie je vous la dois, madame ; elle sera toujours à vous.
— A moi, monsieur de Servian, dit la jeune femme avec un accent railleur; vous osez dire cela, monsieur, quand vous allez vous marier, comme M. Macdougall, avec une femme de théâtre !
— Gela est faux, madame, c'est une fable que j'ai contée à Macdougall et qu'il vous a redite.
— Et pourquoi cette invention, monsieur de Servian?
— Elle entrait dans mes plans, madame, et devait contribuer à leur réussite.
— De quels plans parlez-vous, monsieur de Servian?
— De ceux qui, malgré tout son esprit de ruse, ont conduit Macdougall à se laisser mener par un homme qu'il considérait comme simple ou comme fou.
Il y eut un long silence, Albin et Lavinia marchaient sur la même ligne, les yeux baissés. Albin renoua ainsi l'entretien avec sa charmante légèreté :