LES AVEUX
— Me permettez-vous, madame, de vous demander votre avis sur un cas fort singulier^ dont les papiers publics parlaient l'autre jour?
— Voyons, monsieur de Servian.
— Un jeune homme adorait une femme, une femme divine comme ces étoiles n'en éclairent qu'une seule en ce moment; l'amour était tout d'un côté, il y avait de l'autre une amitié affectueuse, bien peu de chose^ comme vous voyez.
— Je ne vois pas cela ! monsieur de Servian.
— Dieu me garde de l'amitié d'une femme que j'aimerais! c'est mon opinion, madame; au reste, il ne s'agit pas de cela. Le jeune homme avait un rival, sinon aimé, du moins sur le point de l'être. Un soir, au retour de la chasse, il aperçut, dans la grande allée de son château, cet heureux rival aux genoux de la femme aimée ; il avait une arme dans ses mains, il fit feu, et la femme tomba toute couverte de sang. On arrêta le jeune homme, on le jugea, on le condamna. Gomme il n'y avait pas de préméditation, il n'y eut pas de peine de mort. La femme survécut à sa blessure, et maintenant, mistress Lavinia^ je vous prie de me dire ce qu'il est advenu?
— JMais quel étrange conte me faites-vous là, monsieur de Servian ?
— Au nom du ciel, madame, répondez à ma question !
— Veuillez bien me dire, monsieur de Servian, quel rapport existe entre cet assassinat et les aventures d'aujourd'hui?
— Au nom du ciel, madame, répondez à ma ques-
tion !.. Si votre oncle n'avait pas les yeux sur moi, je vous ferais cette question à genoux.
— Allons, puisque cela vous tient au cœur, monsieur de Servian, je vais essayer de vous satisfaire.
— La femme blessée d'une balle est guérie; elle avait une amitié affectueuse pour Tun et certain penchaut équivoque pour l'autre... qu'est-il arrivé?
— Laissez-moi réfléchir un instant, monsieur de Servian... Si cette femme avait une imagination vive, un cœur exalté, une fibre romanesque, elle a aimé son assassin, après l'assassinat.
— Vous Tavez deviné, dit Albin en applaudissant avec ses mains. Bravo ! mistress Lavinia. Oui, elle Va aimé ; elle l'a consolé dans sa prison ; elle veut consacrer sa vie à demander la grâce de son assassin ; et elle l'épousera
— Cela ne m'étonne point, monsieur de Servian... Maintenant, je vous ai obéi, j'ai répondu à votre question, et j'ai même été assez heureuse pour vous donner la réponse attendue. Soyez obéissant à votre tour, et expliquez-moi l'énigme de cette question.
— Madame, je ne vous demande pas de m'aimer, dit Albin avecunevoix d'un timbreinouï, mais je vous conjure de me pardonner...
— De vous pardonner ! dit Lavinia émue vaguement jusqu'au fond de l'âme, et quel crime avez-vous donc commis?
— Madame, la nuit dernière, la fatalité m'a poussé à une action criminelle... j'ai été votre assassin.
L'ombre de la nuit voila une pâleur mortelle sur le visage de la jeune femme... elle fit un sourire faux et bégaya ces paroles :
— Mon assassin!., ah!., quelle étrange plaisanterie!., monsieur...
— Lavinia! Laviùa! Lavinia! dit Albin avec la voix du fantôme.
LE DEÎINIER FANTÔME. 185
Lavinia fut saisie d'une convulsion nerveuse et se suspendit un instant au bras d'Albin.
— Cela vous explique tout, madame, dit Albin en tremblant; vous alliez vous perdre, j'ai voulu vous sauver; j'allais mourir, j'ai voulu me sauver. Un homme qui est mon esclave, Luke O'Farrell, a servi tous mes projets; il a ravagé la maison de Phœuix- Park. Il a été, avec mon or, l'acquéreur et le vendeur de la maison de Saint-Martin .^uare, où tout a été disposé pour les apparitions de la nuit dernière. Luke O'tarrell a suivi tous vos pas; je savais que vous aviez cherché un asile chez votre oncle, ce soir, et je suis venu pour recevoir votre mépris ou mon pardon, ma vie ou ma mort. Mais j'aurais mieux aimé mourir à la fin de ce jour, que v us abandonner une seconde fois aux terreurs d'une autre nuit. Il m'en a trop coûté la première ! Maintenant, madame, je mets à vos pieds un amour digne de toute votre haine ou de toute votre bonté.
Tous les sentiments enfouis dans le trésor du cœur avaient agité Lavinia; elle jeta un regard rapide sur Albin de Serv'ian et vit luire des larmes dans ses yeux noirs et lumineux. D'une voix presque éteinte elle bégaya ces mots ;
— Monsieur, vous avez fait une action horrible... et indigne de pardon... indigne... retirez-vous.
— C'est bien 1 madame, c'est bien! votre sentence est juste... et je sais ce que je dois faire demain pour expier mon horrible action... je me retire.
Albin salua respectueusement et marcha vers la porte du jardin où était assis M. Goldrige. Lavinia continua sa promenade sur la terrasse sans regarder du côté de la maison.
— Eh bien ! dit Goldrige sur un ton gaiement familier, vous nous quittez, monsieur de Servian ; vous partez à la plus belle heure du soir ? Nous jouissons ici
186 LE DERiNlER FANTÔME.
d'une fraîcheur délicieuse. Puis, baissant la voix, et montrant Lavinia dans le lointain, il ajouta : Quelle tête! quelle femme! a-t-on jamais vu rien de pareil? rompre un mariage de cette façon! et si on savait pourquoi? Oh! elle ne vous arien dit en confidence ?
— Rien, monsieur Goldrige, dit Albin sans penser a ce qu'il disait.
— Alors, je ne vous dis rien... mais plus tard, nous parlerons... vous verrez; c'est une comédie.
— Bonne nuit, monsieur Goldnge...
Albin serra la main de l'oncle et fit un pas dans le salon. Au même instant, il entendit une voix mal affermie qui disait ;
— Monsieur de Servian, un dernier mot, s'il vous pladt.
Il traversa la terrasse et reprit auprès de Lavinia sa première position.
— Il me semble, lui dit la jeune femme, que vous avez mis une menace dans la dernière phrase, là, tout à l'heure, avec moi.
— C'est une erreur, madame; je n'ai menacé personne, pas même moi. D'autres vous diraient qu'ils vont se porter à un acte violent de désespoir, à un suicide ; moi, je ne voudrais pas gagner votre bienveillance à ce prix. Voici l'expiation de ma faute ; c'est la peine du damné que je m'impose. Demain, je quitte Dublin. J'irai où va le premier vaisseau qui partira; je vous aimerai toujours, et je ne vous vtîrrai plus. Macdougall sera plus heureux; il vous oubliera sans peine, car il ne vous a jamais aimée.
— C'est bien, monsieur, dit Lavinia en saluant, voilà tout ce que je voulais savoir.
— Madame, dit Albin d'une voix faible et déchirante, vous avez tout demandé ?
— Oui, monsieur, tout.
On se sépara une seconde fois, et Albin de Servian ne fut plus rappelé.
Avoir faitjnuer tous les ressorts de l'intelligence, avoir usé Je tous les moyens permis et non permis pour conquérir une femme, et la perdre sans retour ! c'était accablant !
L'infortuné jeune homme traversa la ville à pied, pour se rendre à sa maison et y passer une dernière nuit. A Saint-Martin square, il entendit l'orchestre du bal et sourit avec amertume en songeant à ce qu'ils appellent les joies du monde. On disait parmi le peuple ;
« C'est un mariage d'amour; la jeune mariée est folle de son époux, qui est le plus bel homme de Dublin et le plus riche. Après la signature du contrat, elle s'est évanouie de joie, et les médecins lui ont défendu d'assister au repas de noces et au bal. Si j'étais le mari, je ferais finir le bal, parce que cette pauvre femme a trop de bruit dans sa maison, et elle a besoin de repos. »
Les histoires que parle le monde sont toutes arrangées de cette façon.
XXXÏU.
L'ONGLE GOLDRIGE,
Après le départ du comte de Servian, Toncle Goldrige voulut s'approcher de sa nièce, mais celle-ci lui fit signe qu'elle désirait rester seule. Plus intrigué que jamais, le bon Goklrige ne savait que penser de cette solitude, surtout quand il vit la jeune femme prolonger sa promenade. Enfin elle rentra dans son appartement.
Lavinia s'était retirée dans sa chaninre, non pour
dormir, mais pour penser. Sa nuit ne fut guère meilleure que la précédente. Elle ne se jeta pas même sur son lit et resta accoudée el pensi\'\i dans son fauteuil. Sa longue veille fut un long combat intérieur de résolutions contradictoires. Elle formait des plans et les brisait autant de fois que l'aigaille franchit une minute sur le cadran. Deux voix plaidaient au fond de son âme; l'une disait toujours : « Ce jeune homme a commis un crime sans nom, il faut lui donner toute ma haine; » l'autre disait : « Albin de Servian s'est élevé jusqu'à l'héroïsme de la passion, il faut lui rendre tout mon amour. »
Quand le jour parut, après une nuit mortelle. Tune de ces deux voix avait triomphé.
Le plus complaisant des oncles reçut à son lever des instructions et des confidences minutieuses données avec une exacte précision. Il quitta son domicile de Sea-road et entra dans la ville pour recueillir des renseignements aux meilleures sources. Il apprit que le bal avait duré toute la nuit et qu'à la pointe du jour Macdougall était parti en chaise d^; poste, avecla prétendue mariée, pourKingstown. Il apprit aussi que le mariage de l'actrice miss Géraldina et d'Albin de Servian était une fable, attendu que miss Géraldina était une dame mariée depuis deux ans avec un jeune premier du théâtre de Hay-markct.
Alors, conformément à ses instructions, M. Goldrige se rendit chez Albin de Servian.
La nuit que venait de passer le jeune comte de Servian valait bien celle qu'il avait fait passer à mistress Lavinia dans la maison de Saint-Martin square. Jamais plus sombre désespoir n'avait agité une poitrine d"homme. « Je n'avais qu'un moyen de la conquérir, se disait-il, et ce moyen a tourné contre moi. »
Lorsque l'oncle Goldrige entra chez lui, le jeune homme faisait activement ses préparatifs de départ.
LE DERNIER FANTÔME. iS^
Après les premières civilités, M. GolJrige, invité à prendre un siège, dit :
— Monsieur de Servian, c'est la seconde fois que je viens dans cette maison; la première, vous étiez bien malade.
— La seconde, je suis mort, interrompit Albin d'une voix sourde.
— Ce n'est pas ce que j'allais dire, poursuivit Goldrige, et la preuve c'est que je viens prendre des nouvelles de votre santé.
— Je suis mort, monsieur, vous dis-je; ainsi il e^t inutile...
— Je ne le crois pas, et vous allez voir que vous vous trompez...
— Monsieur Goldrige, dit Servian avec brusquerie, vous ignorez tout ce qui se passe, ainsi...
— Je sais tout, au contraire, monsieur de Servian. Lavinia m'a tout dit ; elle ne me fait ses confidences intimes qu a la dernière extrémité.
— Vous savez tout l dit Albîn en fixant des yeux démesurés sur son interlocuteur, vous savez tout, et vous venez chez moi avec cette physionomie amicale !
— Eh î que voulez-vous? dit l'oncle en riant; je suis le plus tolérant des oncles de comédie. J'ai eu mes folies de jeunesse aussi, et j'ai le bon sens de m'en souvenir devant les jeunes gens. Il est vrai que vous avez abusé de la folie, vous, mon cher Albin; mais c'est un peu la faute de Lavinia, je suis juste. C'est elle qui vous a mis les armes à la main avec sa passion nerveuse pour les fantômes à'Hamlet, de Machecth et tous les fantômes possibles et surtout impossibles...
— Alors, c'est mon pardon que vous m'apportez, monsieur Goldrige? dit Albin avec un sourire de résurrection.
— Je viens savoir comment vous avez passé la nuit.
— De la part de mistress Lavinia?
— Eh ! sans doute !
— Alors tout est oublié?..
— Je vous apporte mieux que le pardon ou l'oubli, mon cher neveu.
Et Goldrige tendit les deux mains au jeune homme, qui poussa un cri de joie à faire trembler la maison.
Albin garda un long silence, mais tout son corps parlait avec une expression délirante qui remplaçait avantageusement la voix.
— Modérez-vous, asseyez-vous, mon cher Albin, dit Toncle après une pause ; recevez donc la bonheur avec tranquillité, comme vous avez reçu le malheur.
— Je veux la voir ! je veux la voir ! monsieur Goldrige, pas un mot de plus ; au nom du ciel, sortons.
— Oh! vous ne la verrez pas aujourd'hui, ni demain, mon cher neveu. Je veux ménager ma nièce, moi. Et vous serez raisonnable, vous, à votre tour... Je vous servirai d'ambassadeur à tous deux. J'ai plein pouvoir pour arranger l'affaire à la satisfaction commune. Écoutez, mon cher Albm, les mariages n'éprouvent aucun obstacle entre un homme de trente-quatre ans et une veuve de vingt-huit. Vous n'avez ni pères ni mères à consulter. Vous vous donnez à vous-mêmes votre consentement, et tout est terminé si le prêtre vous a donné sa bénédiction.
— Oui, oui, oui, dit Albin exalté et serrant les mains de Goldrige.
— Mais écoutez encore, mon cher Albin; il y a des convenances à observer...
— Sans doute, il y a des convenances à observer...
— Il y a des ménagements à prendre pour le monde. . .
— C'est juste, pour le monde...
— Laissez-moi donc parler, mon cher Albin...
— A quoi bon parler, monsieur Goldrige! tout cela est inutile. Nous sommes mariés.
— C'est ce qui vous trompe, mon cher neveu. Vous
LE UEUMEIl FAiNTOME. IlM
n'êtes pas mariés... Ah ! que les oncles ont raison d'exister!.. Vous ne pouvez pas \ous marier à Dublin... Comprenez-vous, mon cher neveu...
— Eh Lit n! nous nous marierons ailleurs. On se marie partout.
— Voilà donc ce qu'il faut régler.
— Réglons.
— Mon cher Albin, nous partirons pour l'Italie, ma nièce et moi, et vous vous marierez à Florence, où mou frère et ma sœur sont fixés depuis quinze ans. Nous serons en famille.
— Et quand partirez-vous, monsieur Goldrige?
— Dans trois jours, Albin.
— Et que ferai-je pendant ces trois siècles?
— Je viendrai vous rendre deux visites, le matin et le soir, et nous parlerons de Lavinia... Acceptezvous ces conditions?
— Mon oncle, j'accepterais la m.ort, si elle me venait de Lavinia.
— Vous acceptez donc la vie avec elle?
— Partez vite, quittez-moi, mon oncle ; partez vite pour faire avancer les trois jours.