‹ Le dernier fantômeChapitre 3 sur 37 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Macdougall n'avait plus qu'un dernier voyage à faire à la Nouvelle-Orléans, pour une superbe opération de haute contrebande, en popelines de Dublin. Entre Américains et Anglais, la contrebande est une vertu. Toute morale change selon les lieux et les époques. Alexandre le Grand a inventé la contrebande, il rapporta de ritide à Ba])ylone, sans payer les droits, une immense cargaison d'étoiles de Cachemire et du Gange ; et Alexandre est honoré comme un dieu, en rhétorique. Macdougall avait expliqué Quinte-Curce à Tuniversité d'Edimbourg, et il se souvenait toujours des paroles de son professeur ; ô young menl foUow ihe steps of Alcxander ! ô jeunes gens! suivez les traces d' Alexandre ! et le docile Macdougall suivait les traces du héros. Les professeurs doivent bien peser leurs paroles dans les universités.

Avant de s'embarquer à Kingstown, Macdougall proposa timidoment à mistrcss Lavinia de céiébier la cérémonie des fiançailles, selon le rit écossais.

Alors une voix douce glissa sur deux lèvres de velours, et dit :

— Monsieur Macdougall, les fiançailles portent malheur, on ne se fiance plus depuis la Lucie de Lamermoor, dès qu'on est fiancé on ne se maiie pas.

— Adorable! s'écria l'heureux Macdougall : lorsque deux cœurs s'euleudeat et se comprennent, ils sont fiancés, vous avez raison, madame... quel jour expire votre deuil?

— Le vingt-quatre de ce mois, à six heures et d(imie du matin.

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— A mon retour de la Nouvelle-Orléans, je vous trouverai donc avec vos robes de joie et de fètc.

— J'attends de Londres deux robes de mousseline blanche; elles sont commandées chez Everington.

On se fit des adie.ux entremêles de respect et de tendresse, et Macdougall se dirigea sur le quai du port où l'attendait son austère ami Albin de Servian.

— C'est un simple voyage di deux petits mois. mon cher Albin, dit Macdougall, j'arrive, je vends, j'achète, je repars. Lavinia est adorable. Quelle candeur ! quelle douceur î quelle na'iveté ! si je n'avais pas connu son mari, je ne la croirais pas veuve : langage et maintien de pensionnaire, avec des préjugés de jeune fille. Mon cher Albin, je lui ai annoncé tes visites; elle te recevra comme un frère, à toute heure du jour, et du soir. Lavinia est grave; au fond, c'est un esprit sérieux. Ce sont les sociétés que tu recherches, toi ; il faudra lai parler de choses sérieuses, lui faire des lectures snbstautielle?, tu as un beau devoir à remplir; deux mois, ce n'est pas long... Albin, tu m'as bien entendu ?

— Et bien compris, dit Albin avec l'accent austère de son naturel. J'accepte ce devoir, il est doux à mon cœur, l'amitié a souvent des obligations à remplir envers l'miour. Heureux d'avoir échappé aux orages des passions, je n'ai pas l'iatolérance et la rigidité de mon caractère, je ne veux partager que les soulirances, et jamais les plaisirs de ceux qui e sont chers. Voilà ma seule volupté dans ce monde. Je bénis le ciel et ma mère qui m'ont fait ainsi. Oui, en ce siècle de corruption et de sensualisme matériel, on éprouve une certaine douceur à s'interroger, et à se dire en toute humilité, si je ne suis pas meilleur que les autres, du moins je ne leur ressemble pas. Adieu, RIacdougall, partez, allez au delà des mers, mon esprit et mon amitié vous suivront. La femme que vous

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avez choisie pour votr<î compagne est jeune et naïve. Ces qualités ont leurs périls. Ne pouvant placer auprès d'elle un second ange gardien, vous placez un auii. J'espère que vous ne regretterez pas l'ange. Adieu, Macdougall.

Pendant qu'il parlait ainsi sur le môle de Kingstown, Albin de Servian était saisi d'une émotion véritable; sa figure, son regard, son accent respiraient la fi-anchise et la conviction. La gravité de son maintien avait quelque chose de sérapliique ; on aurait cru entendre la voix d'une mère parlant à son fils bien-aimé.

C'était une grande consolation pour MacJougall, au milieu des cuisantes douleurs d'un pareil départ, de confier une femme adorée à un pareil ami, jeune homme déjà mûr, austère dans ses mœurs jusqu'à la rigidité ; négligé dans son maintien et son costume, comme un philosophe qui n'a rien à conquérir en ce monde, que vertu.

Le d(3rnier adieu de Macdougall fut accompagné de cette recommandation :

— Albin, songe à l'affaire du tombeau, dont je t'ai parlé l'autre jour.

Albin fît un signe de tète afïirmatif, et voila ses yeux pour cacher ses larmes, pendant que le vaisseau, levant Tancre, donnait le signal du départ.

Quelle était cette affaire du tombeau, dernière pensée de Macdougall partant pour l'autre monde?

Une étourderie chronique du sculpteur tumulaire de Dublin avait ajouté à la nomenclature obligée des vertus du mari de Lavinia, ce refrain si connu : Sa veuve iuonsoldblc lui a élevé ce monument.

Souvent dans les derniers entretiens, la candide Lavinia, baissant le front, disait à Macdougall, avec un sourire Iraver-é d'une larme, que la fin de celte épilaplie lui donnait quel jue scrupule, et que cela lui servirait de leçon pour une autre fois.

Macdougall, trop amoureux pour s'arrêter à ceti dernière réflexion alarmante et naïve à la fois^, ne songeait qu'à faire disparaître le mot devenu menteur, qui troublait la conscience de sa femme future, de la Teuve consolée.

Albin de Servian, toujours sérieux et dévoué dans ses paroles et ses actions, toujours accomplissant une œuvre avec ce soin scrupuleux et fervent qui fait de l'amitié une seconde religion, se rendit sans perdre un instant de la rade où bruissait le vaisseau emportant Macdougall à l'enclos funèbre où était le tombeau du mari de Lavinia, et arrêta un plan nouveau qui en changeait les dispositions.

— Hélas ! s'écria le sage Albin, quand il se trouva devant le marbre funéraire, enjoignant ses mains, et secouant la tête avec mélancolie : Voilà bien dans tout son relief désolant la folie de la sagesse humaine! oui, oui, promettez- vous bien de toujours pleurer, ô femmes frivoles! un jour vient où ce marbre aussi froid que votre cœur, vous donne un démenti. Nos yeux ont peu de larmes, et personne ne nous en prête quand le réservoir est épuisé. Alors, il faut rire, et c'est une épitaphe qui pleure pour nous !

Le tombeau du mari de Lavinia était d'ailleurs fort simple ; une longue dalle de marbre, horizontalement placée sur un tertre de gazon, et une épitaphe racontant en style lapidaire les vertus que le défunt avait demandées toute sa vie au ciel.

Quand il eut fait ses dispositions au cimetière, Albin de Servian alla droit chez le sculpteur funèbre, et choisit un beau sarcophage d'occasion qu'il paya sans marchander. Il fit graver sur le plus large côté Je nom et les vertus du défunt, entre deux statues de femmes éplorées, sous leurs cheveux, et conseilla d'ajouter une arabesque de larmes en ronde-bosse, pour encadrement.

Le lendemain, avant le lever du soleil, le mari

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j Lavinia reposait dans le plus beau sépulcre de D> Dlin. Le sage Servian présida aux opérations de maçonnerie, et sa grave figure se décomposait de tristesse noire en entendant les ouvriers parler ainsi :

— Voilà une excellente dame et une sainte veuve! nous la connaissons mistress Lavinia, aussi belle que douce. Pauvre femme ! Quand son mari est mort, elle était si pauvre qu'elle n'a pu nous faire gagner que trois shillings à chacun pour le premier tombeau; mais elle a fait des économies; elle a vendu jusqu'à son anneau de mariage pour nous faire travailler à ce b?au marbre, à dix shillings, prix convenu. B -ni soit Di^Hl et saint Patrick! ks maris sont heureux en mourn ;t quand ils laissent des veuves co.iime celle-là.

Une circonstance qu'ignorait ?ami de Macdougall lui permit d'acco:riplir son œuvre réparatrice d'une façon presque clandestine. Depuis qu'elle avait promis sa main à l'heureux montagnard d'Ecosse, mistress Lavinia n'osait plus visiter la cité des morts. Cette épithcte d'inconsolable aurait été capable de briser subitement sa résolution.

Après avoir donné ses derniers ordres, Albin de Servian quitta ce chantier funèbre et fit une promenade sur Sicphen-Iiridge, pour méditer sur les misères du cœur humain. Il appartenait à la secte des lakistes, secte paisible qui sonde les abîmes de l'âme et de l'esprit et ne donne aucune inquiétude au gouvernement, et regarde en pitié toutes les choses civiles, militaires et politiques du monde constitutionnel.

A cette époque, les lakistes des trois royaumes étaient convoqués à une séance solennelle aux bords du lac de KiH-i'-i-v. Oi voy.iit les grandes routes sillonnées de pèlerins dont le front était ridé par la méditation, comme le miroir d'un lac. C'étaient d'honorables lakistes, philosophes nomades, qui se rendaient au mcitinj quinquennal, dans le comté de Kerry, pa-

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frie des lacs supérieurs. Le lakiste est un penseur

isolé pendant cinq ans, mais ce période révolu, il se met en congrégation ambulante itt va méditer avec ses confrères sur les abîmes gra-ii tiques du lac de Killarney.

Sur un trottoir du pont de Stephen , Albin de Servian côtoya un lakiste de ses amis, nommé LukeO'FarrelL lequel se rendait au meeting de Kiilarney. Us se serrèrent la main et engagèrent un entretien fort court, car le pèlerin avait fait vœu de ne jamais s'arrêter que sur le bord d'un lac, et il avait les ponts en borreur, parce qu'il n'y a de ponts que sur les rivières et jamais sur les lacs.

— Avez-vous ceint vos reins pour le voyage ? demanda Luke OFarrell.

— Je vais les ceindre, répondit Albin de Servian, et j'espère arriver peu de jours après vous.

— Nous serons nombreux cette année, dit Luke; nous interrogerons le grand lac, et nous arracherons peut-être une vérité secrète à la nature. Le lac pari ra.

— Si la vérité descend un jour ici-bas, dit Albin, elle choisira notre Irlande, aile première fleur de la terre, cette première perte d' la mer, comme dit l'hymne sacré.

— Allons où est la vérité, dit Luke; elle est dans Tabime de la méditation.

Et Luke OTarrell, craignant de manquer le mcctinj^ salua froidement son ami et continua sa marche vers les lacs supérieurs, en jetant un dernier regard de mépris sur le pont.

Aibin de Servian le suivit longtemps des yeux, dans une attitude d'admiration respecîuease, et après avoir donné ses Oidres à son domestique pour un voyage au lac de Kiilarney, en chaise de poste, il se dirigea vers la modeste maison de mistress Lavinia, car il avait de pieux devoirs à remplir envers la future épouse de s:n ami.

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