LE RÊVE
Dans ce monde, Alhin de Scrvian n'oubliait jamais que les soins réclamés par sa propre personne. Les promesses faites à un ami étaient sacrées. Il les remplissait toutes avec une rare ponctualité; et, malgré l'appel de ses frères lakistes à Killarney, il ne devait pas négliger la visite promise à mistress Lavinia,
L'ameublement de mistress Lavinia rendait hommage à la vertu de la belle veuve. Les quatre murs attendaient tous quelque chose d'indispensable; mais lorsque la jeune femme entrait dans ce salon modeste, on oubliait tout ce que le tapissier avait oublié; on ne regardait qu'elle. Les panneaux resplendissaient d'or et de lapis-lazuli, comme au boudoir du palais Serra.
Au reste, notre sage Albin de Servian n'était pas homme à perdre un regard sur un meuble de bois de sapin ou d'acajou. Sa pensée était trop grave pour descendre à ces bagatelles. Il causait avec Lavinia, et ses yeux, fixement attachés à la ceinture delà jeune veuve, remontaient, à longs intervalles, jusqu'à son visage. En France, on aurait dit, c'est un trappiste; en Irlande, un quaker.
— Gela vous amuse donc beaucoup, ces voyages au lac de Killarntiy? disait la veuve, en croisant ses bras et faisant tomber en arrière deux cascades de cheveux, dans un mouvement de tète enfantin.
— C'est un pèlerinage que je dois accomplir, madame; ne faut-il pas faire quelque chose pour l'âme, dans ce monde sensuel , où la créature ne pense qu'à son corps?
— A votre âge , monsieur de Servian , vous parlez déjà comme un vieillard; c'est triste.
— La vieillesse commence à notre berceau, madame. Un berceau est souvent une tombe.
— Parlez-vous toujours sur le même ton, monsieur de Servian?
— Je parle comme pense mon âme. La bouche doit être toujours l'organe du cœur.
— Viendrez-vous me revoir, monsieur de Servian, après votre pèlerinage au lac de Killarney?
— Tous les jours, madame; j'en ai pris l'engagement avec celui qui doit être votre époux. Madame, nous habitons un monde rempli de mensonges, de déceptions et de frivolités. Tous ces vices portent un visage et un nom, quelquefois un titre. Eh bien! je vous félicite de ne pas avoir égaré votre choix d'épouse sur une tète indigne. Macdougall est un honnête homme, et si le bonheur n'est pas une chimère inventée par les malheureux, vous serez heureuse avec Macdougall.
— Mais je l'espère bien ainsi, monsieur de Servian. Je resterais veuve si je ne l'espérais pas.
— Excusez mon indiscrétion, madame; avez-vous été heureuse avec votre premier mari ?
— Oh ! nous avons vécu si peu de temps ensemble que je n'ai pas eu le temps d'être heureuse ou malheureuse. Mon mari a fait trois voyages aux Indes, en six ans. J'étais souvent veuve avant sa mort.
— Quelle charmante naïveté !
— Cependant, monsieur, j'avais bien juré de ne jamais me remarier.
— Juré solennellement, madame ?
— Oh! non... vous savez... ce sont des choses que les femmes se disent quelquefois, dans an moment de chagrin... Un matin, là... devant mon miroir, en arrangeant mes cheveux... il pleuvait à torrents... c'était au mois d'octobre; j'avais sonné trois îois ma lemme de chambre... il me prit un accès de vapeur, etie me
dS LE DERNIER FANTÔ.Mi:
mis à crior comme une folle : non^ je ne me marierai i^Uisl.. CV.st sans conséquence, comme vous voyez.
— Oui, cela n'engage à rien. C'est un moment d'humeur contre la vie... Je croyais que vous aviez pris quelque engagement avec votre défaut époux...
— Ah ! ceux qui vous ont dit cela vous ont fait un affreux mensonge, monsieur de Servian! dit la jeune femme avec une vivacité singulière qui contrastait avec son indolence naturelle.
— Personne ne m'a parlé, madame.
— Je n'ai rien promis à mon mari... écoutez-moi, mojisieur de Servian, puisque nous sommes sur ce chapitre... vous êtes unlionnue grave, vous... et vous allez méjuger. 11 faut que je dise tout, moi, c'est mon caractère ; j e ne puis rien garder. . . eh ! quel souvenir ! . . mon mari était agonisant ; je me tenais debout auprès de son lit... Il me dit : Chère Lavinia, promets-moi de ne jamais te remarier... Je ne sais pas trop ce que j'allais répondre à mon mari, mais je sais que je ne répondis rien. Au même mon-ent, je fus entraînée malgré moi, par des personnes de ma famille, dans une salle voisine, et je ne parlai plus que le lendemain... Dans la nuit, mm mari était mort.
— Peut-être auriez-vous promis, madame...
— C'est possible; l'entraînement du moment m'aurait peut-être emportée; mais je n'ai rien promis.
— En êtes-vous bien sûre, madame ?
— Est-ce qu'une femme oublie ces choses-là, monsieur ?
— Au res'.e, pardonnez-moi d'avoir mis la conversation sur un sujet aussi triste... je sais, madame, que vous aimez les lectures graves et substantielles, et jai apporté tout exprès pour vous, la Revue de Belfast, dans laquelle on trouve aujourd'hui un article du plus haut intérêt... Permettez-vous, madame, que je vous lasse cette lectuTij ?
LE ULiL.NlEi; FANTÔME: 19
— Pourquoi pas? Si cela vous amur-^i un instant... lisez, lisez, mon cher monsieur.
— C'est un article du célèbre Fullerton... Vous connaissez les ouvrages de Fullerton?
— Lisez toujours, monsieur de Servian... De quoi parle le célèbre Fullerton dans cetîe revue?
— Fullerton, madame, traite, comme vous savez, les hautes questions de métaphysique. Son dernier article est intitulé : Fonctions de l'âme dans les rêves.
— Justement, monsieur de Servian, j'ai fait un r'^ve cette nuit, dit la belle veuve, en écartant ses cheviux avec ses doigts d"i voire, comme pour donner à s-ii front la fraîcheur et la liberté du souvenir.
— Nous arriverons à lavtrité par le rêve, mada .-e; c'est l'opinion de Fullerton... Donc, je commence... Fonctions de Came...
— Vous ne voul-ez pas écouter mon rêve, mons: :ar de Servian?
— Oui, certes, madame. . . nous trouverons peut-être après quelque chose de plus satisfaisant dans les théories de Fullerton... je me recueille pour mieux vous écouter.
— J'ai rêvé que j'allais me marier avec M.Macdougall. . . il était vieux et très-petit, et ne ressemblait pas du tout à mon futur époux. . . vous savez que les rêves ôtent leurs figures aux gens, et leur laissent leurs noms. . .
— Mystères de l'àme ! mécanisme à rouage inconnu ! Fullerton a très-bien...
— Voulez-vous bien m'écouter, monsieur de Servian... mais n^gardez-moi donc un peu en face; est-ce que je vous fais peur ? vos yeux sont toujours sur le bout de vos pieds.
— Madame, toute chose extérieure est une distraction; l'homme doit toujours écouter et regarder ce ■[ i se passe en lui-même : il doit donner une audie.i.e perpétuelle à son cœur. A chaque instant du jour, de
grands secrets roulent emportés dans le tourbillon de nos pensées intimes: il faut donc, à chaque instant, être prêt à saisir au vol ces secrets profonds, ensevelis dans les plus sombres recoins de notre âme.
— Ah ! mon Dieu ! que je vous suis obligée d'avoir fini cette phrase, monsieur de Servian .. Est-ce que, par hasard, mon futur époux, M. Macdougall, parle dans le môme genre? il y aurait un cas de divorce, au bout de quinze jours.
— Votre époux, madame, n'a pas adopté la métaphysique de FuUerton.
— Ah ! tant mitMix !
— Il appartient à la secte spiritualiste de Macbrake.
— Monsieur de Servian, il me semble qu'un mari devrait faire connaître tous ses défauts à sa femme avant de l'épouser. Pourquoi M. Macdougall ne m'at-il pas dit qu'il appartient à cette secte?
— Airaeriez-vous mieux qu'il appartînt à la secte intolérante d'O'Brien?
— Je voudrais qu'il appartînt à la secte de la femme qu'il doit épouser.
— Savez -vous, madame, qu'O'Brien nie l'interven tion de l'âme dans le mécanisme des rêves ?
— Cela m'est bien égal .
— Et qu'il se fonde sur les rêves des chiens de chasse, qui aboient au cerf eu dormant.
— C'est vrai, j'en ai entendu...
— O'Brien proclame la glorilîcation de la matière...
— En attendant, je ne vous ai pas conté mon rêve, monsieur de Servian.
— Ah ! pardon, madame; excusez cette petite digression. Maiutenant, j'écouterai votre rêve avec le ph.sgranl intérêt.
LE RÊVE (suite).
— Je rêvais donc que j'allais me marier avec M. Macdougall qui ne se ressemblait pas du tout à luimême, comme dans les portraits des peintres d'Ecosse. J'assistais à mon bal de noces, dans la belle maison isolée devant Phœnix-Park, que mon futur mari a fait meubler pour moi, comme vous savez.
— C'est une maison superbe, madame, je l'ai visitée. hier.
— Vous n'avez jamais vu de bal en rêve, monsieur de Servian ?
— Ni en réalité, madame; les hommes graves ont peu de goût pour ces diverîissements.
— Tant pis pour vous î Eh bien ! vous saurez que mon bal était magnifique. Le vice-roi n'en donne pas de plus beau. Il y avait un escalier, au fond d'une galerie, avec deux balustrades de cristal, et des arcades de fleurs; et je voyais monter par cet escalier, et s'élancer dans la galerie toutes nos belles Irlandaises, les pieds nus, et les cheveux tressés dans des torsades de diamants. Toutes ces femmes couraient devant moi, me souriaient, et faisaient glisser leurs lèvres sur mon front. Il n'y avait pas de lustres, pas do bougies, et la clarté du bal était plus brillante que le jour du soleil. Cette clarté semblait sortir des larges miroirs qui tapissaient le mur, et dans lesquels je voyais tourbillonner à l'infini des tètes d'anges, des éclairs de pierreries, des sourires célestes, des nuages de cheveux. Un danseur est venu m'engager; il se courbait devant moi, je ne voyais que son front; un front pâle comme l'ivoire dépoli, et garni de petites toufles d'herbes
grasses. Quand il s'est relevé, je l'ai reconnu, et des frissons aigus ont brûlé les racines de mes ongles et de mes cheveux. C'était mon mari!., le mort!.. J'ai voulu quitter mon fauteuil pour le suivre; impossible. Mon corps était comme un bloc de pierre ; je n'ai pu me reiinier. Une voix sourde, mêlée à un craquement de
squelette, m'a dit : Allons, madame, suivez-moi
J'ai fait un effort violent, je me suis levée, au milieu des éclats de rire du bal. J'étais tout habillée de haillons et de guenilles tachés d.' boue, comme la pa ivre Anna qui demande l'aumône devant l'église de Saint- Palrick. J'ai poussé un cri de honte , un cri désolant qui m'a réveillée en sursaut, comme si j'avais reçu un coup de masse de fer sur le front, et en ouvrant les yeux, j'ai vu luire le premier rayon de Taube dans les rideaux de mon lit, ce qui m'a plus effrayée que mon rêve ; il me semblait que des fantômes blanc?, rangés en cercle, assistaient, en riant, à mon réveil.
Pendant ce récit, Albin de Servian n'avait pas cessé de regarder la pointe de ses pieds, en déroulant machi lalement les feuillets de la Revue de Belfast.
Après une courte pause, la jeune veuve lui dit :
— Eh bien! monsieur de Servian, que dites- vous de ce songe?
— Ce songe, madame, dit Servian, toujours les yeux sur ses pieds, ce songe doit être classé dans l'espèce des rêves que Fuilerton nomme les rêves de forte préooeup tion mentale.
— Eh. bien ! alors, qu'arrive-t-il, quand on l'a classé comme cela?
— 11 n'arrive rien. Le devoir de la science psycholo^ncjue est de classer. Ce devoir accompli, l'homme doit se taire et respecter les arcanes de la nature.
— Moi, monsieur de Servian, je ne veux pas me taire, et je crois que ce songe signitie quelque chose.
— Gela vous est permis, madame ; mais la science
est inflexible; elle n'a de complaisance pour personne, pas même pour vous, madame.
— Enfin, monsieur de Servian, vous venez de m'adresser quelque chose qui ressemble à un complian^nt. îl paraît que vous ne gâtez pas les femmes par la galanterie, vous.
— Je respecte infiniment les femmes ; je les honore, je les protège, je les conseille, et je ne les flatte jamais.
— Vous n'avez jamais eu envie de vous marier, monsieur de Servian?
— Jamais, madame ; j'ai longtemps réfléchi sur le mariage ; et j'ai admis invinciblement que la tranquille association de deux existences était un fait impossible dans sa continuité. Un homme apporte à la communauté sa force, sa domination, sa gravité, son caractère anguleux; une femme apporte sa faiblesse, sa légèreté, sa soumission, ses caprices enfantins, son caractère arrondi. Ces éléments opposés ne peuvent faire un tout viable ; au premier pas, il y a choc, violente secousse, antagonisme, perturbation. Voilà ce que tous les esprits sérieux ont reconnu.
— Et alors, monsieur de Servian, les esprits sérieux ne se marient pas ?
— On a vu, madame, des esprits sérieux se marier ; mais dans un noble but, dans une intention toute philosophique. Ceux-là se sont dévoués pour étudier le mariage, avec leurs propres yeux, et faire servir leur expérience personnelle à la cause de Thumanité conjugale. Ames d'élite qui ne se dissimulaient point les périls de l'entreprise, et bravaient les orage- de l'hymen, pour les signaler à l'univers. Ainsi, de hardis navigateurs se lancent sur une mer inconnue, pour en découvrir les écueils, à ^eurs risques et périls, et les faire remarquer aux pilotes qui voguent sur les mêmes flots. Les cœurs généreux se dévouent au mariage, comme à la navigation.
— Et VOUS, monsieur de Servian, vous n'êtes pas tenté de vous dévouer, comme ces cœurs généreux?
— La vocation me manque, madame, je laisse cette noble mission à de meilleurs que moi.
Albin de Servian prononçait toutes ces paroles avec une solennité sacerdotale ; sa voix naturellement douce et onctueuse avait pris le ton sec , rigide et monotone du professeur, et ses yeux presque toujours fermés, ou fixés sur ses pieds, ne s'ouvraient mollement qu'à de longs intervalles, pour regarder le plafond, à défaut du ciel.