‹ Le dernier fantômeChapitre 30 sur 37 · A VILLE-D AVRAY · texte numérisé non relu

A VILLE-D AVRAY

Recommandons à la jeunesse conleinporaine de s'instruire, et, quand elle sera instruite, instruisons-la.

Nous vivons dans une époque où les ambitions sont nombreuses et les places rares.

Si Dieu avait fait pour les hommes ce qu'il a fait pour les oiseaux, en leur donnant à tous le même chant, la même voix, nos jeunes gens s'engageraient tous comme ténors, et gagneraient tous cent mille francs par an ; mais il n'en est point ainsi, hélas!

Voisins et Voisines n'est point une histoire romanesque; c'est une courte et féconde instruction.

Les quatre amis que nous allons mettre en scène sont des modèles à suivre. Commençons.

Aux environs de Paris, en élé, lorsque le soleil tombe derrière les collines, une teinte douce se répand sur la campagne et donne de délicieux aspects aux fermes, aux petits sentiers, aux grilles des parcs, aux berges de la rivière, aux toits des châteaux voilés d'un cimier de verdure, à tout un horizon tranquille, coupé de lignes de peupliers dont l'immobilité radieuse annonce la sérénité de l'air.

194 VOISINS ET VOISirSES.

Rien n'est doux à voir comme le tableau vivant qui anime cette nature, quand la station du chemin de fer verse, par son escalier, une joyeuse caravane de jeunes femmes et de jeunes gens, qui secouent la poussière de Paris sur les pelouses voisines, et vont peupler, jusqu'au lendemain, une petite ville de maisons blanches, éparpillées dans la campagne, comme une longue rue qui aurait brisé sa ligne droite pour se décorer de collines et de jardins.

Le 15 juin 18^4. au moment où le convoi de Versailles s'arrête à la station de Ville-d'Avray, une jeune femme descendit de son wagon sur le plancher de l'embarcadère, et causa une espèce d'émeute d'admiration parmi cette foule que renferme la salle d'attente, et que le préposé bleu appelle pompeusement les voyageurs de Paris.

Cette femme supportait cet assaut d'admiration avec une aisance fort naturelle, et elle ne daigna même pas remercier, par un de ces sourires que les déesses de mar're laissaient tomber sur leurs adorateurs du haut d'un piédestal.

Elle descendit dans un chemin creux, où stationnent, côte à côte, l'omnibus plébéien et la calèche aristocrate, dont la commune destination est de disséminer les voyageurs de Paris dans les cottages de Ville-d'Avray, trop éloignés de la station du chemin de fer.

Dix à douze jeunes gens se précipitèrent vers l'omnibus, avec l'espoir délicieux de faire un voyage de cinq minutes, sur la même banquette, avec cette femme adorable, qui laissait même percer aux yeux des amou-

reiix beaucoup d'espoir, et une certaine facilité d'intrigues, d'abord, à cause de son isolement ; elle n'avait à son côté qu'une femme de chambre ; ensuite, à cause de quelques nuances noires de toilette ; ce qui faisait présumer l'heureuse agonie d'un deuil de veuve, et l'aurore de la liberté dome^txjue, si chère à bien des cœurs, et antérieure à 1789.

La jeune femme s'arrêta un instant à dix pas de l'omnibus villageois; elle ouvrit son ombrelle avec de petits doigts d'agate, à demi voilés par des mitaines noires, plus gracieuses qu'une stupide pairo de ganls, et elle se mit à contempler le paysage avec un épanouissement de figure qui annonçait une grande joie intérieure.

La vue de la terre promise ne fit pas rayonner autant d'extase sur le visage de la fille de Josué, après quarante ans de marche au désert

Un penseur a écrit ceci :

Quand on voit une belle campagne, on cherche autour de soi pour trouver quelqu'un à qui on puisse dire: 7oilà une belle campagne !

Notre jeune femme de la station de Ville d'Avray laissa incliner son ombrelle sur son épaule droite, et» donnant un léger coup d'éventail chinois sur le bras de sa femme de chambre, elle lui dit, avec cette nonchalance que le bonheur et l'été impriment à la voix :

— Délie, voilà une bien belle campagne.

— Oui, dit négligemment Délie, en regardant un convoi qui volait vers Paris, cela est assez joli, mais j'aime mieux la rue du Faubourg-Saint-Honoré.

19G VOISllNS ET \OISINES.

Un sourire triste traversa rapidement le visage de la jeune femme.

— Délie, dit-elle, il me semble que mon cocher est en relard.

— Le voilà qui arrive, madame. Ce vieux Antoine ne connaît pas encore les localités. C'est la première fois qu'il vient vous joindre à la station.

Le conducteur de l'omnibus joua sur son clairon un air très-faux, dans l'espoir de décider !a jeune femme avenir honorer sa course ; mais il donna I ientôt l'ordre du départ, en voyant l'élégante calèche qui lui enlevait deux voyageuses de bonne maison, et descendait au galop la côte rapide qui t' mbc sur le vallon de Ville-d'Avray.

La calèche s'arrêla devant une grille de jardin, et la jeune femme s'élança lestement sur le seuil de sa maison, ou pour mieux dire, sur le parvis d'un temple de fleurs.

C'est là que la jeune et belle veuve, la comtesse Clolilde de Fonlalbe, venait ensevelir, à vingt-six ans, ses charmes, sa fortune et son esprit.

A cet âge, elle avait éprouvé déjà toutes les douleurs que la galanterie française des hommes a inventées pour les femmes.

Aussi, la nouvelle détermination qu'elle avait prise, et qui avait été mûrie sous sa robe de deuil, lui donnait une joie qui était le bonheur de son avenir.

Elle allait vivre en solitaire, loin des embûches du monde, loin des séductions de Paris.

Sun plan était beau et confonne à la chaste simplicité

VOISINS ET VOISINES. jr^-

de ses goûts primitifs : elle aimait les fleurs, la musique, la peinture, la broderie, la lecture, ressources déjà suflisantes pour lutter contre les longues heures du jourj quant aux heures de la nuit, le sommeil se chargeait de les supprimer.

Avec quelle grâce de joie enfantine elle visita en détail son domaine embaumé !

Que de sourires elle prodigua aux fleurs de noble tige, épanouies de tous côtés à la frange de sa robe!

Que de regards caressants aux fontaines, aux pelouses, aux kiosques, aux volières, à ce tranquille horizon qui l'environnait comme le cadre du bonheur.

Le soir de ce premier jour, elle s'endormit en écoulant une musique plus douce à l'oreille que le Bel raggio de Rossini , la mélodie naturelle des nuits de l'été.

A son réveil, Clotilde de Fontalbe sonna, et Délie entra dans la chambre avec cet air ennuyé que les femmes de chambre ont toujours à six heures du matin.

31adame me permet-elle de l'interroger? demanda Délie en habillant sa maître:se.

— Interrogez-moi, je veux bien, dit Clotilde en souriant.

— Eh bien ! madame, ne trouvez-vous pas que la campagne est inhabitable, et que nous sommes beaucoup mieux à Paris?

— Je ne trouve pas cela, Délie Ouvrez la per-

sienne, Délie ; je veux jouir du soleil levant ; ses rayons doivent être d'une teinte divine sur la cime des arbres de Ville-d'Avray.

198 TOISINS BT VOISINES.

Délie courut au balcon, et regardant à travers les lames de la persienne, elle fit un ah ! de surprise qui suspendit brusquennent le premier entrelien de madame de Fontalbe avec son miroir.

— Impossible de soulever la persienne, madame, dit Délie ; en voilà un de désagrément! Nous n'avions pas fait cette découverte hier soir... C'était bien la peine de quitter Paris pour trouver encore des voisins à la campagne... Les voisins vous suivent partout... comme les portiers.

La jeune femme suivit l'indication du doigt de Délie, et vit en effet un voisin dans le cottage, de l'autre côté de la route.

Ce voisin était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-six ans ; et quoiqu'il fût assis, on pouvait apprécier sa taille avantageuse et élégante : une distinction exquise brillait sur toute sa personne; son costume, à six heures du matin, était en avance de douze heures sur la journée ; on aurait cru voir un danseur se reposant, à l'aurore, des fatigues d'une valse, et tout près de rentrer au bal ; son immobilité de statue inquiétait le regard ; il gardait la pose de l'extase, de la rêverie, de la contemplation.

Du balcon de Clotilde, on ne pouvait distinguer que le tiers de sa figure ; mais ce fragment donnait une assez bonne idée du tout. Au reste, il laissait voir une chevelure noire gracieusement ciselée, une belle main de femme virile et un torse d'Antinous en frac noir.

Cet accident de voisinage, tout singulier qu'il était,

VOISINS ET voiçyriîs. KO

ne préoccupa d'abord que faibleicent madame de Fontalbe.

Elle ne hasarda même aucune réflexion devant sa femme de chambre, jeune fille alerte, espiègle, aventureuse dans le propos, vraie soubrette de vieille comédie ; feignant la soumission pour dominer sa maîtresse, et enveloppant ses malices des formes solennelles du respect

Madame de Fontalbe s'éloigna du balcon, en prononçant quelques syllabes décousues, qui avaient l'air de signifier que ce tableau d'extérieur ne méritait pas une plus longue perte de temps, et elle continua sa toilette, au grand regret de Délie.

La jeune fille aurait voulu éterniser un espionnage tout à fait dans ses attributions; et, pour obliger ?a maîtresse à se replacer à son poste de la persienne, elle cassa fort adroitement deux cordons, ce qui suspendit la toilette et ramena les deux femmes à la croisée, où Délie feignait de chercher un jour favorable pour réparer son adroite maladresse, en nouant les tronçons des lacets rompus.

— Il est fort désagréable, — dit Délie en travaillant à ses nœuds gordiens, — d'être privée de jour dans cette chambre, à cause des voisin? .. Il est toujours là, étendu sur son banc vert, ce jeune homme! sans bouger... Je crois que c'est une statue de jardin habillée en monsieur... Ah! je ne me cache pas que cela m'intrigue beaucoup, et que si j'avais les ordres de madame, je ferais un grand bruit à celte fenêtre pour secouer cette statue de dandy.

— Gardez-vous-en bien, dit Clolilde, il ne faut jamais laisser croire aux voisins qu'on s'occupe d'eux, surtout lorsqu'on ne s'en occupe pas.

— Ah ! moi, je m'en occupe toujours, je suis sincère, dit Délie ; il me faut des voisins pour m'amuserdès que je suis habillée. C'est si divertissant de voir ce que font les autres quand on n'est pas vu ! Hier, je suis venue avec peine à la campagne, parce que je craignais de n'avoir que les arbres pour voisins. Ce matin, je me trouve beaucoup plus gaie. Notre voisinage promet beaucoup. Chacun secoue l'ennui selon son état ; vous, les belles dames, vous lisez des romans, et nous, nous lisons des voisins.

Madame de Fontalbe donna un sourire trop encourageant au babil de sa jolie femme de chambre, et s'assit devant son balcon, toujours pudiquement voilé par lapersienne.

Délie déroula la belle chevelure noire de sa maîtresse, et, pendant qu'elle la coiffait avec la dextérité d'un élève de Mariton ou de Rutter, elle ne perdait pas de vue les accidents du voisinage, et chaque boucle s'échappait du rouleau d'ivoire avec une phrase de procèsverbal.

— Toujours dans la même position, le jeune voisin. — Il regarde toujours le même arbre; on dirait qu'il compte les feuilles. Ce sera long. — A coup sûr, il ne serait pas si calme s'il savait qu'il a pour voisine la plus jolie femme. — Ah! enfin voici du nouveau... un domestique sort... un beau domestique, avec un gilet nacarat... 11 laisse un livre sur le guéridon du jardin... le

"VOISÎNS ET VOISINES. 201

jeune homme prend le livre... Décidément ce n'était pas une statue... Il ouvre le livre et il lit... Notre voisin doit êlre un homme très comme il faut ; je devine cela «u gilet de son valet de chambre... Madame est-elle contente de sa coiffure ?

— C'est toujours assez bon pour la campagne, dit madame de Fontalbe, en souriant à son miroir de toilette ; ici, on ne s'habille que pour soi.

— Madame me permettra de ne pas être de son opinion, dit Délie; dans ce village, on est beaucoup plus à la ville qu'à Paris. Quand madame descendra au jardin, toutes les fenêtres des environs s'ouvriront comme de grands yeux pour la regarder...

— Cela m'est bien indifférent, dit Clotilde en méditant un choix devant un étalage de robes, je suis morte au monde... je suis ici comme dans un tombeau, et je me soucie fort peu du mépris ou de l'admiration du genre humain de Ville-d'Avray.

— Je m'aperçois que madame est indécise sur le choix de sa robe, dit Délie avec une légère intention railleuse. Il est vrai que toutes ces robes sont de si bon goût... surtout celle-ci... Moi, si j'avais l'honneur d'être dame, j'aimerais le blanc à la campagne... Comme le blanc est distingué sur le fond vert des arbres!... avec une mantille de dentelle noire et un chapeaude jardin. .. Je suis bien sîire que madame serait de mon avis, si elle n'était pas indifférente aujourd'hui à toutes les choses de la toilette.

Clotildo fit un geste nonchalant, et désigna une robe blanche, en disant:

— La première venue, cela m'est bien égal.

— Quand la toilette fut terminée, Délie croisa ses mains, comme devant une image sainte, et prit une pose d'admiration, en contemplant sa maîtresse de la tête aux pieds.

— Mon Dieu ! dit -elle, que les hommes sont heureux d'aimer les femmes I

— Délie, pauvre Délie, dit Clotilde, vous êtes une enfant !

— Je serai ce que voudra madame... à présent, je crois qu'il n'y a plus d'inconvénient à lever la persienne... Madame veut sans doute respirer l'air du matin sur le balcon...

— Délie, je descends au jardin...

— Le jeune homme est toujours à la même place

depuis une heure, — dit Délie en arrêtant sa main sur l'espagnolette, — il lit toujours... Ce doit être un auteur... Oh 1 non, si c'était un auteur, il ne lirait pas, il écrirait...

Délie se retourna, et se trouva seule, elle entendit le bruit léger des pas et de la robe de sa maîtresse dans l'escalier : le moment était favorable ; elle ouvrit la fenêtre, avec un fracas de volets et de persiennes à réveiller tout le monde, et se montra sur le balcon au grand soleil, comme la plus charmante des Grâces, entre deux colonnes du palais de Gnide, après la toilette de Vénu^.

Excusez cette comparaison classique; j'écris ces lignes dans le parc de Versailles, où la mythologie, taillée

en marbre et coulée en bronze, nous menace de vivre éternellement.

Délie comptait sur ce coup de théâtre ; mais son espoir fut trompé. Tout le bruit qu'elle venait de faire n'occasionna pas le moindre dérangement dans le voisinage.

Le lecteur resta plongé sur son livre, et aucun gilet de domestique ne parut sur le perron.

Elle se mit alors à fredonner, avec une voix de vaudeville, l'une des plus jolies romances d'Etienne Arnault: Ce qu'il me faut à moi; elle arrosa deux vases de géranium sur le kiosque ; elle laissa même tomber l'arrosoir sur le pavé de la route de Sèvres ; elle joua avec les lames de la persienne comme avec les touches d'un piano.

Toutes ces petites ruses furent dépensées en pure perte.

Le voisinage garda son indifférence et sa tranquillité.

En ce moment, un grand tumulte se fit dans Villed'Avray, et ses gracieuses maisons semblèrent se réveiller en sursaut sur leurs lits de fleurs; les kiosques se peuplèrent de jolies femmes ; les grilles des jardins grincèrent sur leurs gonds ; les petits enfants escaladèrent les arbres; les murs se garnirent de têtes curieuses, et Délie, qui assistait à ce mouvemement extraordinaire, s'imagina qu'elle avait enfin trop réussi, et rougissant de pudeur, elle allait se retirer, lorsqu'un tourbiilo:i de chevaux, de voitures, de piqueurs, d'armes étincelantes, de casques empanachés, s'engouffra dans la route

204 VOISINS ET VOISriVES.

de Sèvres, en ébranlant les racines des arbres et des maisons.

Le roi et la cour passaient.

Délie ne regarda ni les voitures, ni les cavaliers de l'escorte ; ses yeux ne se détachèrent pas de son mystérieux et irritant personnage.

Le lecteur ne quitta pas son livre ; aucun gilet ne se leva sur le perron.

Après cet incident, très-ordinaire d'ailleurs sur la route de Ville-d'Avray, le calme retomba sur le paysage ; on n'entendit plus que les aboiements lointains des chiens de la campagne, toujours furieux contre les chevaux.

L'apparition brusque du facteur arracha Délie à son balcon, et lui fournit une excuse innocente et naturelle pour descendre sur le pavé de la route, oiî elle espérait, avec raison, que le même motif devait amener les domestiques du voisinage, et peut être l'immobile jeune homme qui viendrait lui-même prendre ses lettres ou ses journaux.

Le conseil était bon par ce temps d'universel abonnement qui court.

Le facteur campagnard n'a pas l'agilité fiévreuse du facteur urbain.

Les Mercures villageois ont coupé les ailes de leurs pieds, et ils accomplissent leurs messages avec une indolence fort excusable d'ailleurs, car ils rencontrent souvent, entre deux numéros, une colline, une montagne, une forêt, un étang.

Aussi le facteur campagnard aime les haltes, les eau-

VOISINS BT VOISINES. 205

séries, les espiègleries des servantes, les orgues de Barbarie écorchant les villages, les fenêtres qui laissent échapper des games de piano, les étangs où se baigne l'innocence noircie par le soleil.

L'œil postal ouvert à l'hôtel métropolitain de la rue Jean-Jacques Rousseau n'est plus redouté sur le rayon de la grande banlieue.

Le facteur rustique se soucie de M. Conte comme le garde-champêtre du ministre de la guerre.

Cet été, j'ai vu un spectacle touchant.

Un honnête propriétaire rural attendait, à côté de son dieu Therme, une lettre qui renfermait sa vie.

A deux kilomètres de là, le facteur campagnard, porteur de cette lettre, dormait à l'ombre d'un tremble avec un front serein et pur de remords épistolaires.

C'était un facteur déposé poste restante dans la case d'un bois.

Revenons à Délie, égarée dans les détours de cet épisode postal.

— Avez-vous quelque chose pour nous? dit la femme de chambre en arrêtant le facteur sur le seuil de sa porte ; quelque chose pour madame la comtesse de Fontalbe ? Notre dom.estique a donné hier notre changement d'adresse au grand bureau de Paris.

La figure du facteur s'épanouit devant cette jeune et fringante demoiselle qui avait une taille ronde, des joues vives, des yeux de velours vert et des cheveux blonds à l'anglaise : il ôta chapeau, essuya la sueur de son front et ouvrit sa boîte, en disant, comme un écho ;

— Madame la coinLesse de Fontalbel... Justement voilà un paquet de journaux à cette adresse I

— Point de lettres? demanda Délie.

— Non, mademoiselle.

— Cherchez bien, monsieur le facteur.

— Oh ! c'est tout cherché, ma belle demoiselle.

— Laissez-moi voir un peu ce que vous avez là dans cette boîte?... J'aime à lire des noms sur des adresses. Ce sont tous nos voisins, ceux-là... Dame ! il n'y a donc que des noms comme il faut, dans les environs. On aime à être en bonne compagnie... Vous devez avoir ici des lettres ou des journaux pour toutes les portes, n'est-ce pas?

— Oui, à peu près, mademoiselle.

— Ah ! vous n'avez rien pour le n*' 21... là, vis-à-visi il paraît que le no 21 n'est pas loué î

— 11 est luué par un,.,

— Par un?

— Par un ours, mademoiselle.

— Ah ! mon Dieu ! que dites-vous là, monsieur le facteur?

— Et encore, je le flatte, ce monsieur, en l'appelant un ours. Il y a des ours polis au Jardin-des-Plantes.

— Est-il vieux ou jeune, cet ours? demanda Délie avec une indifférence affectée.

— C'est un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, aussi bien mis que le fils du roi ; mais pour la politesse, néant

— El que vous a donc fait ce jeune homme, monsieur le facteur ?

— Voici... D'abord il ne reçoit ni lettres ni journaux; c*est ce qui m'a fait croire qu'il ne sait pas lire... Enfin, on reçoit toujours une lettre de quelqu'un, dans ce monde; cet ours du n° 21 ne reçoit rien... Attendez,

mademoiselle l'autre jour il y avait une erreur

sur une adresse de lettre , ce qui n'est pas nou veau ; ceux qui écrivent sont si étourdis ! Cette adresse m'envoyait là, vis-à-vis, n° 21. Je n'écoutai que mon devoir; je sonne, on ouvre, j'entre; je vois un jeune homme étendu sur un banc, comme un paresseux de ville. J'allais lui présenter ma lettre, lorsqu'un domestique, qui est habillé d'un gilet, s'avance et me dit brusquement : ce n'est pas pour ici ; mais, lui dis-je, il y a là votre numéro ; je vous dis que monsieur ne reçoit pas de lettres, me cria le gilet, en me montrant la porte; allez aun° 31.

— Il n'y a pas de n° 31.

— Allez au diable !

En ce moment, madame de Fontalbe sonna Délie, et la femme de chambre salua le facteur, ferma la porte, et courut à sa maîtresse, lui conter toute fraîche l'histoire du n° 21 .

Clotilde rompit la bande de ses journrux, et parut écouter avec un air de complaisance résignée le rapport de Délie.

Le rapport fini, madame de Fontalbe prit un air sérieux, et dit :

— Vraiment, mademoiselle Délie, je vois que vous ne perdez pas votre temps à la campagne ; mais ce genre d'occupation que vous avez choisi ne me convient pas

et peut même me compromettre. Vous êtes jeune, étourdie et sans expérience ; je vous pardonne beaucoup de choses, parce que vos défauts sont ceux de votre âge, et je vous engage à être plus réservée à l'avenir.

Avec cette perception délicate, qui est la vertu ou le vice des femmes de tous les rangs, Délie comprit qu'il n*y avait de sérieux que l'accent dans la remontrance de madame de Fontalbe.

Elle s'inclina fort humblement, comme si elle eût remercié sa maîtresse d'un excellent conseil, et sortit pour continuer ses observations.

Madame de Fontalbe n'était pas venue certainement à Ville-d'Âvray pour nouer une intrigue plus ou moins sérieuse avec le premier voisin qui lui tomberait sous les yeux.

Bien au contraire, sa résolution lui paraissait inébranlable la veille, et elle n'aurait pas commencé à l'oubHer le lendemain : une simple curiosité, fort naturelle dans le désœuvrement, l'occupait depuis le matin ; et, bien qu'elle voulût la dissimuler, par convenance, à Délie, elle n'en écoutait pas moins avec intérêt tout ce qu'on lui rapportait sur les bizarreries de son voisin mystérieux.

Quand la jeune et belle veuve eut achevé la lecture de ses journaux, de ses chroniques, de ses feuilletons; quand elle eut visité ses fleurs, ses volières, ses viviers, ses partitions et ses livres, elle se trouva face à face avec ce formidable ennemi que le premier homme a connu dans le paradis terrestre avant l'invention de l'amour.

Vous figurez-vous Adam, isolé sous ses pommiers, avant la création d'Eve? Adam, privé de journaux, d'opéras, de romances, de peinture, de chambre des députés, de glaces à la vanille, de jeux d'échecs, de Champagne, de cigares de Havane, de cours d'assises, de chemins de fer, de bateaux à vapeur? Adam seul, entre les sources de l'Euphrate et du Tigre, et suppliant chaque matin le ciel de lui envoyer quelque chose pour l'amuser dans son ennui.

Madame de Fontalbe éprouva un effroi secret en se surprenant à douter de sa force le lendemain de sa résolution.

Elle se croyait entourée des plus charmantes choses de ce monde, et toutes étaient muettes pour elle ; la tristesse et le silence ternissaient l'éclat du jour, la verdure des arbres, le miroir des fontaines, l'azur de l'horizon.

Elle cueillit une fleur et la laissa tomber, en murmurant avec mélancolie ces vers d'un poëte inconnu :

Oh! plaignez le mortel qui, seul, dans son ennui, Va chercher une fleur et la garde pour lui !

Puis elle donna involontairement une pensée à ce mystérieux jeune homme, que le hasard avait mis dans son voisinage, et qui supportait, lui, avec tant de sagesse et de gravité, le poids de la retraite méditative et le salutaire ennui de l'isolement.

Délie traversa l'allée du jardin où rêvait Clotilde, et, sans regarder sa maîtresse, elle dit :

210 VOSNS ET VvMSIA'RS.

— Si madame n'a point d'ordres à donner, je vai? me remettre à ma broderie...

— Oui, dit Clolilde avec un sourire et un ton doux, qui semblaient vouloir corriger la sévérité de la dernière remontrance, oui, Délie, travaillez et ne perdez plus de temps avec les voisins et les facteurs.

— Ah ! dit Délie avec un soupir, j'étais née pour être grande dame ; je le sens à la répugnance que j'ai pour le travail.

— Vous êtes sincère, au moins. Délie.

— Je n'ai point de mérite à l'être, madame l'aurait deviné si je ne l'eusse pas dit.

— Et... on n'a plus rien vu... vis-à-vis? demanda Clotilde d'un ton qui ressemblait autant à une menace qu'à un encouragement à parler.

— Chez le voisin, madame?... Oh ! rien... rien... ou à peu près... c'est-à-dire qu'en chiffonnant là-haut, dans ma chambre, tout à l'heure, j'ai vu, sans avoir l'inlention de regarder, j'ai vu notre voisin déjeuner devant son guéridon... un livre d'une main, la fourchette de l'autre... il lit toujours... il n'a pas donné cinq minutes à son repas;... ensuite, il s'est mis à se promener sans quitter son livre... j'ai pu voir enfin sa figure... elle n'a rien d'extraordinaire... il est pâle; il a des yeux noirs fort vifs, une moustache fine et déliée et un air de bonne maison.

— El vous avez vu tout cela sans le vouloir? demanda Clotilde en souriant.

— Sans le vouloir, madame. On n'est pas maître de ses ye x.

VOISi:S ET YOISINES. ^^1

— C'est bien, Délie, allez vous remettre au travail...

— Ah! j'oubliais de dire à madame encore une chose que je ne voulais pas voir chez le voisin... Le domestique au gilet est venu donner au jeune homme pâle un autre livre, probablement parce que le premier avait été déjà lu, quoique fort gros. C'est ce qui me fait penser que la lecture durera jusqu'à la nuit... Madame, je vais travailler.

— Mais, petite incorrigible, dit Clotilde avec un visage sévère traversé d'un sourire contenu, petite étourdie, encore une fois que m'importe tout ce babil?

— Ah ! c'est juste, dit Délie avec une finesse bien déguisée, j'oubliais que madame ne porte aucun intérêt à ces détails. Cela ne m'arrivera plus.

Madame de Fontalbe voulut employer la fin de cette journée aux épreuves de l'isolement absolu; elle occupa son esprit de pensées graves ; elle relut, dans son souvenir, la triste histoire de son passé, excellent remède pour se défendre contre les embûches de l'avenir.

La nuit tombée, elle se retira dans sa chambre, et congédia Délie sans échanger avec elle la moindre parole ; et, comme la chaleur avait été étouffante pendant le jour, elle ouvrit sa fenêtre pour donner de l'air à son alcôve par les claires-voies de la persienne et rafraîchir son sommeil.

Le sommeil est rebelle à qui le cherche. Madame de Fontalbe prêtait une oreille complaisante à toutes ces rumeurs vagues, qui sont les voix de la campagne dans

les nuits de l'été, lorsqu'un accord de piano domina ces agrestes harmonies et sembla les éteindre toutes.

Le prélude était grave, solennel, auguste comme le chant de l'orgue dans un temple ; ce n'était donc point une romance de salon ou une cavaline frivole qui allait sortir des lèvres d'un artiste ; c'était la plus merveilleuse aspiration que l'homme puisse entendre, car les concerts du ciel ne lui sont pas connus.

La jeune femme se laissa glisser avec précaution sur le tapis de son alcôve; elle marcha timidement vers la fenêtre et regarda.

Les salles basses de la maison voisine, éclairées aux bougies, se laissaient voir dans leurs moindres détails d'ameublement

Un jeune homme, le voisin mystérieux, était au piano, et il chantait avec une voix de basse doucement timbrée, Vandante du quintetto céleste man placata du Mose de Rossini, ce cri de sublime allégresse qui semble résumer, dans sa mélodieuse expansion, tous les trésors de joie que renferme le cœur humain.

La voix du chanteur avait un charme émouvant, et la jeune femme écoutait, dans une sorte d'extase, cet hymne divin qui semblait monter aux cimes des arbres comme une gerbe de mélodie, et retomber en rosée d'or, à la clarté des étoiles, dans une immense corbeille de fleurs.

Après le chant de Mose, le piano se tut dans la maison voisine, les bougies s'éteignirent, les portes se fermèrent.

VOISINS ET VOIS.'iNES. 213

Madame de Fonlalbe n'enlt-ndit plus rien ; elle donna un dernier coup d'œil à celle ville de jardins, éparse dans la campagne, et s'assit, la lêle ÎDclinée, en écoulant encore la voix qui ne chantait plus.

COMTESSE ET CAMERISTE

Le lend^-^main ramena les mêmes incidents de voisinage et d'intérieur.

On aurait dit que le jeune homme mystérieux s'était nourri des traditions des solitaires de la Thébaïde, et qu'à leur exemple il consacrait invariablement les mêmes fonctions aux mêmes heures du jour et de la nuit

Seulement, le Pacôme de Ville-d'Avray ne se nourrissait pas de racines, ne buvait pas l'eau de roche, ne dormait pas sur une natte, ne chantait pas de psaumes, et n'avait pas pour valet de chambre un grand lion du désert : à cela près, notre jeune voisin affichait les mœurs et la conduite de l'anachorète primitif.

Les jours suivants ne furent signalés par aucune variation remarquable ; il n'y eut de changé que le programe du petit concert que le voisin se donnait à luimême avant le couvre-feu.

Il avait déjà chanté l'andnnte du duo Bella imago; Toi dont la grâce, de Zampa ; la nuit du Désert, de Félicien David ; deux mélodies d'Auguste Morel ; la ro-

VOISINS RT VOTSINBS. 215

mance de Raoul, des Ilugenots; et autres airs que les solitaires de la Thébaïde ne connaissaient pas.

Ce voisinage était devenu irritant et intolérable.

Les nerfs délicats de madame de Fontalbe et de Délie se révoltaient convulsivement, à toute minute, contre cette énigme vivante qui venait se proposer elle-même, en plein soleil, depuis l'aurore jusqu'à la nuit.

Ikijour, même, l'impatiente Délie, poussée à bout par ce voisin, qui, pour la quinzième fois, ouvrait le même livre à cinq heures du soir. Délie brisa un carreau de vitre, qui s'écroula en cascade bruyante sur le pavé.

Tous les voisins, qui attendent un prétexte pour ouvrir leurs croisées et voir quelque chose, exécutèrent en même temps, sur toute la ligne, un chœur de persiennes tourmentées, et des familles de têtes, souibres d'ennui villageois, flottèrent aux balcons.

Mais la tête du jeune voisin resta clouée sur le livre comme la tête de Jérôme, dans sa lecture au désert, d'après la toile de Sébastien del Piombo.

Le malheur rapproche les distances. Comtesse et cam'riste, atteintes des mêmes maux, peuvent bientôt vivre sur un pied d'égalité démocratique.

Or, comme cette énigme s'était élevée à la hauteur d'un fléau, les deux victimes, madame de Fontalbe et Délie, s'unirent familièrement pour lutter avec plus d'énergie contre l'ennemi commun.

Madame de Fontalbe venait de prendre une sage résolution, comme on prend un préservatif contre une épidémie régnante ; elle avait fermé toutes les croisées des étages supérieurs, avec ce fracas symétrique qui

annonce un brusque dépari de locataires, une complète désertion.

Elle se relégua au rez-de-chaussée avec Délie, ferma son piano, s'entoura d'un silence tumulaire, et s'interdit toute communication avec le dehors.

Ce nouveau genre d'existence, ou pour mieux dire, ce remède fut suivi trois grands jours, et tous les voisins, qui, depuis trois semaines, vivaient à leur tour de conjectures et d'observations sur madame de Fontalbe, ne mirent point en doute le départ de leur jeune et belle voisine, et se mirent à expliquer ce départ dans un sens peu favorable à la réputation d'une femme, selon l'antique usage des voisins.

Au quatrième jour de retraite forcée, à cinq heures du soir, madame de Fontalbe et Délie, toutes deux plus unies que jamais dans la communauté d'une fièvre maligne, montèrent à l'étage supérieur et, se ménageant un point d'observation sur les terres du voisin, elles aperçurent le jeune homme, avec le même livre et à la même place, circonstance décisive qui acheva de prouver aux deux femmes que leur irritant voisin ne se laissait pas déterminer, dans son immuable conduite, par les ruses d'un espionnage qu'il ne soupçonnait même pas.

— Oh! c'est trop fort! dit Délie, en croisant ses petites mains sur sa tête : il y a de quoi perdre la raison. Il n'est pas permis à un voisin de se conduire ainsi ; nous devons porter plainte à l'autorité.

— Mais il me semble, Délie^ dit madame de Fontalbe

en riant, qno chacun est libre d-i faire chez soi ce qui lui plaît.

— Oui, madame, si ce qui lui plaira n'incommode pas les voisins. Il y a des lois pour cela... Nous avions, aux Balignolles, chez ma première maîtresse, madame de Boussignot, un voisin qui tirait des feux d'artifice tous les soirs, dans sa basse-cour. Nous portâmes notre plainte au maire, M. Giraud. qui força le voisin à ne s'amuser ainsi que le jour de la fête du roi ou le 29 juillet, comme la ville de Paris, qui ne s'amuse qu'une fois l'an... Vous voyez, madame, que les voisins sont soumis aux lois comme les autres hommes, et qu'on ne plaisante pas avec l'autorité.

— Vous êtes folle, Délie, dit la comtesse; ce voisin de Ville-d'Avray n'a rien de commun avec le vôtre des Batignolles...

— Mais, madame la comtesse, j'aimerais cent fois mieux que celui-ci tirât deux feux d'artifice par jour, qu'il sonnât du cor, qu'il roucoulât des gammes d'écolier au piano, ou qu'il lût le Moniteur à haute voix ! Au moins nous serions fixées sur le compte de notre voisin ; nous aurions le droit de nous plaindre d'un fléau qui aurait un nom, et de lui envoyer des injures par notre fenêtre, ou des huissiers par sa porte : tandis que nous sommes là, depuis trois semaines, occupées à détruire notre imagination devant un mystère qui nous empêche de rire le jour et de dormir la nuit, sans avoir le droit de jeter dans le jardin de ce mystère une bonne pierre, ou une feuille de papier timbré.

— Vraiment, Délie, vous prenez la chose trop au sé-

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rieux, dit la comtesse avec un faux sourire qui déguisait mal une forte préoccupation ; je ne veux pas que ce voisinage vous rende tout à fait folle, et, pour vous conserver le peu de raison qui vous reste, j'irai passer quinze jours, en hôtel garni, à Saint-Cloud...

— Et après ces quinze jours, madame ?

— Nous rentrerons ici.

— Eh ! mon Dieu ! nous reverrons la même chose, madame ; j'en mettrais la main au feu ! Si j'osais proposer un pari à madame la comtesse, je parierais ma dot de la caisse d'épargne, que le dernier jour de l'été, à cinq heures du soir, cet abominable beau jeune homme ouvrira ce même livre, là, devant nous, et qi.e son domestique n'aura pas changé de gilet. Gela prend la tournure de ne jamais changer, comme la colonne Vendôme, comme l'obélisque de Luxor. Si cette maison m'appartenait, je me donnerais le plaisir d'y mettre le feu ; pour voir si mon incendie dérangerait ce voisin. Oh I madame la comtesse, vous avez beau prendre un bel air d'insouciance, vous êtes femme avant d'être grande dame, et votre impatience est aussi forte que ia mienne, quoiqu'elle sache mieux se farder.

— Mais je ne farde rien. Délie ; au contraire, j'avoue hautement ma curiosité, en cette occasion. Ce voisinage ne m'irrite pas, moi : il m'intéresse. Jusqu'à ce jour, je n'avais vu que des jeunes gens étourdis, turbulents, oisifs, amoureux d'eux-mêmes, et je rencontre, par hasard, sous ma fenêtre, une exception, un jeune honmie modèle, un dandy qui s'habille au dernier goût du jour, seulement pour honorer sa dignité personnelle, et sans

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aucun but de parade et d'ostentation ; un élégant campagnard qui s'instruit, étudie, médite, lorsque tant d'autres de son âge s'efforcent d'oublier le peu qu'ils avaient appris. Pareille découverte est rare ; elle est digne de tout mon intérêt; je voudrais savoir le nom de ce voisin phénomène, pour l'écrire sur mes tablettes, comme un événement.

— Si cela est ainsi, dit Délie avec un sourire traversé d*un léger soupir; si cela est ainsi, la chose est plus sérieuse que je ne pensais.

— Prenez bien garde à ce que vous pensez. Délie! dit la comtesse avec un ton de sévérité douce. — Délie, ma bonté vous encourage trop.

Délie regarda le plafond, roula ses petites mains l'une contre l'autre, et serra ses lèvres comme pour leur défendre d'aller plus loin.

Deux diplomates se trompent mutuellement, deux femmes ne peuvent pas se tromper.

Le vif intérêt que le mystérieux voisin inspirait à la comtesse n'avait pas échappé à Délie, et la comtesse devinait aussi toute l'éloquence perfide renfermée dans le silence que Délie venait de s'imposer subitement.

Madame de Fontalbe, ne voulant pas faire à sa femme de chambre l'honneur d'une trop longue rancune, lui adressa quelques questions insignifiantes et relatives à de petits détails de service, puis elle lui permit de se retirer avec un geste bienveillant.

Quoiqu'elle fût sûre d'elle-même, et pleine de foi dans ses résolutions, la comtesse avait renoncé, depuis plusieurs jours, à l'innocent plaisir d'écouter les amou-

reuses mélodies que son jeune voisin chantait, chaque soir, avant d'éteindre les lumières.

Peut-être, malgré sa fermeté, entrevoyait-elle quelque danger d'avenir, à se complaire ainsi dans l'admiration de cette voix charmante qui empruntait une suavité nouvelle au mystère de la solitude et de la nuit.

Lorsque, ce soir-là, le piano fit entendre ses préludes, madame de Fontalbe s'éloigna de la fenêtre, et fit quelques pas vers l'escalier avec l'intention bien arrêtée de ne pas entendre la mélodie suspendue aux lèvres de l'artiste: une réflexion fort naturelle arrêta la jeune femme au milieu de sa chambre, et la ramena au poste d'audition.

— Fuir ainsi, se dit-elle, c'est s'avouer faible, c'est reconnaître un danger. Sans doute, si je n'étais pas ici, je ne monterais pas pour écouter ; mais, puisque j'y suis, écoutons.

Ce qu'elle entendit cette fois n'appartenait pas au répertoire musical du théâtre ou des salons: c'était une mélodie dont le style, plein de sensualité italienne, rappelait Vamor possente de VArmidaj chef-d'œuvre de passion et de grâce, comme tout ce que Rossini a écrit sur CCS deux immenses syllabes qui composent le mot amour.

Voici la nouvelle mélodie du mystérieux voisin :

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