AIMER
3'entendais sa voix si touchante Lorsque l'étoile au ciel montait;
VOISI>'S ET VOISINES. 221
A l'heure où la campagne chante, A l'heure où la ville se tait :
iiile disait : Aimons au bel âge où l'on aimej Regrettons les moments perdus pour les amours : Les tendresses du cœur ont un charme suprême, Rayon du ciel sur l'ombre de nos jours. J'entendais sa voix, etc.
Elle disait : Aimons ; l'amour est une fête Où le cœur enivré chante un hymne sans fini De sombres vérités si notre vie est faite , Endormons-nous dans ce rêve divin.
J'entendais sa voix, etc.
Tout est faux dans les biens que cette terre envie ; L'amour nous est venu du ciel pour nous charmer; Être seul , c'est la mort ; être deux, c'est la vie. Aimons pour vivre, et vivons pour aimer.
Ces deux derniers vers vibrèrent longtemps aux oreilles de madame de Fonlalbe.
11 y avait surtout dans cet hémistiche : Être deux, c'est lu vie, une aspiration stridente qui glissait sur l'épiderme comme l'archet d'un violoncelle, et formait un constraste émouvant avec les notes sourdes et désolées qui couvraient la phrase : Être seul, c'est la mort.
On entendait jaillir le cri radieux de la résurrection après le glas de l'agonie et du tombeau.
La jeune femme espérait que le voisin chanterait une seconde fois cette mélodie, comme font au théâtre les
artistes qui viennent d'avoir du succès dans un morceau ; mais personne, autour de la maison, n'ayant jeté au chanteur le monosyllabe latin qui demande la répétition de l'air, un morne silence se ût dans le salon du concert; le piano murmura quelques notes de finale, et les ténèbres couvrirent bientôt la brillante cellule du jeune anachorète de Ville-d'Avray.
Quand le sommeil ferma les yeux de la comtesse, l'astre créateur de l'été se mirait déjà, du haut du ciel, dans l'eau tranquille des étangs de ce village, et le facteur rural donnait sa dernière lettre à Délie sur la porte de sa maison.
— J'ai eu une rude besogne aujourd'hui, mademoiselle, dit l'homme des lettres, en essuyant son front. Outre mon pain quotidien, j'avais encore trente circulaires à distribuer sur une superficie de douze kilomètres carrés. Je fais le métier d'un bœuf, et, parce que je n'ai pas de charrue après moi, on croit que je fais le métier d'un chrétien.
— Trente circulaires! dit Délie, c'est écrasant avec cette chaleur!
— Voici la vôtre, mademoiselle, c'est la dernière ; elle est au timbre de Ville-d'Avray, comme les autres.
— Je connais ces circulaires, monsieur le facteur ; ce doit être le prospectus de quelque bazar en liquidation.
— Je l'ignore, mademoiselle, je respecte le secret des lettres ; c'est mon devoir.
— Dites-moi, monsieur le facteur, est-ce que le voisin... là... cet ours de voisin, a reçu une circulaire ?
— Oui, mademoiselle ; c'est la première lettre que je porte à ce numéro.
— Ah ! voici du neuf 1 et cette fois le domestique vous a-t-il bien reçu ? Contez-moi cela, voyons.
— J'ai été reçu avec le respect qu'on doit à un officier public. J'ai sonné; le domestique m'a ouvert... Une lettre pour M. Alichel de Rauzan, ai-je dit. — Combien ? m'a demandé le domestique. — Affranchi, ai-je répondu. Voilà.
— Michel de Rauzan I — dit Délie, avec un accent qui réprimait une exclamation, — au moins, se dit-elle plus bas, au moins le nom est connu; c'est un commencement.
Saluer le facteur, bondir en arrière sur le pavé du vestibule, fermer la porte, supprimer au vol l'escalier du premier étage, réveiller en sursaut madame de Fontalbe, tout cela fut pour Délie l'œuvre d'un même instant.
Le premier œil qu'ouvrit la comtesse eut un éclair de colère, mais le second, en s'ouvrant, corrigea la menace du premier.
— Je croyais que madame la comtesse avait sonné, dit Délie en présentant respectueusement les journaux et la lettre.
— Délie, dit la comtesse avec un sourire de reproche, vous savez bien que je n'ai pas sonné ; ne prenez plus cette excuse une autre fois, quand vous aurez une lettre à me faire ouvrir.
— Oh ! j'en demande bien pardon à madame la comtesse, dit Délie en joignant ses mains avec cet accent et
cette grâce de jeunesse qui apaisent même la colère de ceux qu'on réveille en sursaut, — je connais déjà ce que conlient cette lettre : c'est le prospectus d'un bazar en liquidation; une circulaire affranchie ; tous les voisins l'ont reçue, même M. Michel de Rauzan.
— Qu'est-ce que ce M. Michel de Rauzan, dont vous allongez le nom à perte d'haleine ?
— C'est le voisin... le mystère... l'énigme... tout cela se nomme Michel de Rauzan, à ce que vient de me dire le fadeur.
— Mademoiselle Délie, dit la comtesse avec cet air sévère que la femme de chambre feignait de craindre, vous êtes d'une légèreié incroyable ! Vraiment, vous me compromettez avec une étourderie qui ne vous abandonne pas.
— Madame la comtesse n'aura jamais le moindre reproche à me faire, interrompit Délie avec un ton exquis de respect, je n'ai rien demandé à ce facteur; c'est un de ces hommes qui ont soin de répondre d'avance à tout ce qu'on voudrait leur demander.
— C'est bien, dit la comtesse en réprimant un sourire. Délie, donnez-moi mes journaux, et ouvrez cette circulaire vous-même; je ne lis jamais les prospectus.
Délie ménagea un demi-jour dans la chambre, et ouvrit négligemment la prétendue circulaire; mais à la première ligne elle poussa un cri, et donna la lettre à madame de Fontalbe, qui s'en saisit avec un tressaillement nerveux, et lut d'un coup d'œil le seul alinéa qu'elle contenait.
— Eh bien ! mademoiselle, dit la comtesse en sou-
riant, je ne vois pas trop ce qu'il y a de terrible dans ce billet. Vous avez poussé un cri d'effroi fort déplacé, il me semble.
— C'est un cri de surprise, madame.
— De surprise? pour une invitation du maire de Ville-d'Avray ! que trouvez-vous là d'étonnant, mademoiselle ?
— Si madame la comtesse voulait avoir la bonté de me comprendre mieux, elle m'éviterait l'embarras de m'expliquer.
— Il m'est impossible. Délie, de vous délivrer de cet embarras, malgré toute ma bonté.
— Au fait, madame la comtesse a raison ; et je suis une étourdie, j'avais oublié de dire à madame que le fadeur a remis la même invitation à M. Michel de Rauzan.
— Continuez, Délie.
— Eh bien ! le cri que j'ai poussé signifiait : Ah ! voilà enfin un incident heureux ! nous allons savoir quelque chose de positif sur ce voisin ; on va l'arracher à sa solitude, à sa méditation, à son mystère. On le verra parler à des femmes, engager des danseuses, tenir le piano, manger des glaces, causer avec M. le maire. En lisant cette invitation au bal, j'ai vu tout cela d'un coup d'oeil, et mon cri de surprise à été fort naturel !
— Comme vous arrangez adroitement vos petites affaires de curiosité dans votre tête ! dit la comtesse, avec une nonchalance d'organe qui ne laissait deviner aucune émotion intérieure, — un seul mot va démolir tous vos châteaux en Espagne...
— J'attends K- mol de madame la comtesse...
— Je n'irai pas à ce bil I
— Ah ! — dit Délie, en s'inclinant avec un sourire plein d'un doute ironique. Voilà un mot que je n'attendais pas.
— Suis-je venue m'ensevelir dans cette retraite pour y retrouver le monde? Vous le savez bien, Délie?
— Oh I un bal de village, ce n'est pas le monde.
— Ce village, mademoiselle, est aujourd'hui le faubourg le plus élégant de la capitale. Ce village est le Paris de l'été.
— Nous nous brouillerons avec M. le maire.
— J'aime mieux me brouiller avec le maire qu'avec ma conscience. Mon absence d'ailleurs ne sera pas remarquée à ce bal.
— L'absence de la plus jolie femme de Paris ne sera pas remarquée dans un bal 1 il n'y a que madame la comtesse de Fontalbe qui ait le droit de dire pareille chose sans recevoir un démenti.
— Délie, je suis complètement inconnue dans ce village, et je veux y remplir les devoirs que je me suis imposés.
— Inconnue dans le village ! oh ! madame, si vous étiez votre femme de chambre, un seul jour, vous douteriez de votre incognito : Vous n'êtes sortie que trois fois pour aller à l'église, et tout le village est déjà rempli de votre nom, de votre grâce, de votre beauté... Votre toilette est sans doute bien simple, mais vous êtes grande malgré vous, et vous portez votre chapeau de paille comme une couronne de comtesse. Ceux qui vous
suivent de très-loin, et qui ne vous connaissent pas el qui ne vous ont jamais vue, devinent que vous êtes belle à ravir, et ils précipitent le pas pour avoir le bonheur de vous voir un moment. Ceux qui vous regardent passer devant les balcons, les terrasses, les grilles de jardins, laissent éclater sur leurs visages des sourires d'admiration. Il n'y a qu'une seule maison, dans Ville-d'Avray, où votre nom et vos charmes ne sont encore point un sujet d'entretien, une maison où vous êtes encore inconnue, et c'est précisément celle qui est devant nous...
— Délie, dit la comtesse en l'interrompant, vous êtes on démon.
— Je ne suis qu'une jeune fille, c'est bien assez. Madame me flslte toujours ; heureusement, je n'ai point d'ambition, et je ne veux pas m'élever plus haut.
— Elle a fini par découvrir que ce jeune homme, dont je me soucie fort peu. Dieu merci, se nommait Michel de Rauzan !
Madame de Fonlalbe prononça ces dernier? mot sur le ton d'un aparté, probablement pour engager Délie à parler encore, sans compromettre sa dignité par une interrogation directe.
— Oh! je l'aurais su le premier jour, ce nom, dit Délie, si j'avais voulu ; mais je sais trop ce que je dois de réserve et de respect à la noble maison de madame. Je n'attends les confidences que du hasard ; c'est un grand indiscret, à la longue, il divulgue tout et ne vous compromet pas.
— Cela signifie, dit la comtesse en déchirant la bande
d'un journal qu'elle ne devait pas lire, cela signifie qu'on espère savoir autre chose, avec de la patience et du hasard.
— Certes, je l'espère bien ; madame la comtesse a raison... J'espère apprendre quelque chose de plus important que son nom.
— Ah ! dit la comtesse, en lisant le titre du journal.
— Ce jeune homme est amoureux, dit Délie avec un accent de conviction, et je découvrirai l'objet de ses amours !
— Vous êtes bien jeune, Délie, dit la comtesse, en continuant toujours de lire les deux syllabes du titre de son journal ; voilà un amoureux d'une espèce nouvelle...
— Justement, d'une espèce nouvelle, comme le remarque très- bien madame la comtesse... A coup sûr, c'est un jeune homme qui va se marier, et qui se prépare, par le noviciat et la retraite, à l'héroïsme de la fidélité conjugale. Pendant le jour, il s'occupe d'études sérieuses ; mais tous les soirs il chante une admirable prière à ses amours, et avec une voix, une voix qui réjouit l'oreille et le cœur. Si ce jeune homme n'est pas amoureux, jamais personne n'a aimé, ou n'aimera... Maintenant quelle est la bienheureuse femme de ses pensées du soir? Voilà son secret.
Avant peu, nous le saurons, je n'en doute pas. Si notre voisin se rend à l'invitation du bal, c'est qu'il ne s'y trouvera pas seul, ils seront deux. Je me fais un bonheur d'assister de loin à ce bal, tout exprès pour m'éclaircir fur le mystère de ces amours.
— Délie, dit la comtesse en froissant légèrement son journal, Délie, allez dire au cocher de mettre les chevaux au coupé tout de suite, et remontez pour m'habiller... Je vais passer quelques jours à Paris.
— A Paris !
— Vraiment, Délie, vous poussez des cris de surprise à tout propos. Que trouvez-vous là d'extraordinaire?
— Oh ! rien... puisque madame n'a pas terminé toutes ses affaires à Paris... Aurai-je l'honneur d'accompagner madame la comtesse ?
— Non... c'est inutile... je ne passerai que quelques jours à Paris... et je veux essayer si je puis secouer le despotisme d'une femme de chambre, pendant vingtquatre heures seulement... Délie, je vous ai donné un ordre.
Délie fit un gracieux salut de tête, et sortit pour obéir.
Quelques heures après, la rue des Jardins, où demeurait madame de Fontalbe, était en grande émotion de curiosité.
Deux chevaux, un cocher, un petit domestique, attiraient l'attention des voisins, et les têtes se penchaient sur toute la ligne, pour assister à la sortie de la belle recluse : elle parut bientôt sur le seuil de sa maison, et s'élança dans le coupé.
Le cocher s'inclina vers Délie, qui était debout à la portière, et lui dit :
— Est-ce à la station ?
— Non, route de Sèvres, répondit la femme de chambre.
^30 TOTSTNS FT VOT9TNES.
Délie suivit du regard le coupé sur îa vieille route, lente rivale du chemin de fer, et après avoir murmuré entre ses deux lèvres une petite malédiction contre le voisin, M. Michel de Rauzan, qui, seul, sur toute la ligne, ne s'était pas ému du départ de la comtesse, elle ferma sa porte et courut dans le jardin pour réfléci t à la cause mystérieuse qui avait poussé tout à coup madame de Fontalbe sur la route de ce Paris, que la belle recluse ne devait plus revoir.
Après deux jours de réflexion, Délie n'rvait rien deviné.
l'hôte d'un ex-ministre futur
A la même époque où se passe l^istoire étrange commencée plus haut, on venait de donner un grand d,;; y, .'ans un petit hôtel d'une longue rue ministérielle.
Le crépuscule d'été blanchissait la cime des marron- DÎers du jardin, et quelques précoces étoiles, déjà levées au zénith, honoraient seules de leur présence trois hommes d'État qui, debout sur le perron, élernisaieirt, en causant, les gouttes d'une tasse de café.
Ce trio se composait : 1° d'un ex-ministre qui travaillait à effacer son ex; 2° d'un homme sérieux; 3* d'un esprit léger.
— Enfin, voilà encore une session terminée I disait l'ex-ministre ; encore un budget sorti victorieux de l'urne ! pairs et députés, nous voilà de nouveau en vacances; la charte nous fait ces doux loisirs.
— Il me semble, disait l'esprit léger, que tout le système représentatif est dans ces deux choses : voir mourir une session et naître un budget. La France cotn-
I mence à s'habituer à ce mécanisme ; et quand la Fraiice,
' quoi qu'on en dise, s'habitue à un mécanisme, il y en
2;.2 YOTSTXS ET VOISINES.
aurait pour une fraction de l'éternité si Dieu n*en brisait les rouages. La France a gardé quatorze siècles un mécanisme monarchique de soixante-six rois, dont le dernier seulement a inventé l'éclairage aux réverbères en 1786. Or, du train constitutionnel dont nous allons, il est fort possible qu'après quatorze siècles encore, nos derniers neveux verront, comme nous, finir une session et naître un budget.
— Seulement, disait l'homme sérieux en distillant entre ses lèvres la dernière goutte de Moka, seulement, ces nouveaux quatorze siècles seraient plus féconds que les premiers.
— Vous pouvez en toute sûreté affirmer cela, disait l'esprit léger; il faudrait vivre trop longtemps pour démentir votre prédiction. Mais, si nous prenons pour commune mesure le progrès moral et matériel que nous avons fait depuis 1830, il est à craindre que les premiers quatorze siècles n'aient rien à envier aux seconds sous le rapport de la stérilité.
— On voit que monsieur a un faible pour l'exagération, disait l'homme sérieux.
— Il y a pourtant du vrai dans cette hyperbole prophétique, disait l'ex-ministre.
— Ah ! faisait l'homme sérieux en boutonnant son habit contre la fraîcheur du soir.
— Ce qui manque aujourd'hui à la France pour marcher, disait l'ex-ministre, ce n'est ni l'argent, ni le génie, ni le courage, c'est une puissante locomotive, c'est un homme d'État Les rails du progrès politique sont posés; les tunnels de la théorie sociale sont percés ;
YOISINS ET VOISINES.
tous les voyageurs aventureux de l'esprit sont à leur poste, à la gare de la civilisation ; mais le Moïse qui doit allumer la colonne de flamme et de fumée ne s'est pas encore montré au tender du grand convoi. Espérons.
— Quant à moi, je n'espère plus, dit l'homme sérieux.
— Vous désespérez donc ? remarqua l'esprit léger.
— Au contraire, je suis Gxé depuis longtemps sur la valeur réelle de nos hommes d'État.
— De vieux noms! dit Tinterlocuteur.
— Je respecte les vieux noms, monsieur.
— Et moi aussi, dit l'ex-ministre; mais il serait temps de voir arriver aux deux tribunes des noms jeunes et nouveaux.
L'homme sérieux acheva de boutonner son habit, et s'inclina, en signe de départ, devant Tex-ministre, qui lui dit fort gracieusement ;
— Monsieur, vous abandonnez la discussion un peu trop tôt, et à notre grand regret On s'éclaire mieux lorsqu'on est trois.
L'homme sérieux s'excusa en disant qu'il était attendu à la première représentation d'un vaudeville au théâtre Montansier.
L'ex-ministre fit quelques pas de politesse dans le salon pour accompagner l'homme sérieux, puis il vint rejoindre l'esprit léger dans le jardin.
— Je viens de découvrir, là, dans votre voisinage, quelque chose de fort curieux, dit celui-ci à l'ex-ministre; c'est un club de jeunes gens, et on y fait de l'éloquence comme au Forum ou à l'Agora,
234 VOTSTN*; ET VOTSTNES.
— Oh ! c'est pour moi une ancienne découverte, dit l'ex-ministre. J'ai fait prendre des renseignements à l'endroit l'o ce club, et il m'est revenu que j'avais po; f voisins, là, sous le perron, à l'entresol, deux amis, deux jeunes gens d'un mérite fort remarquable, et qui mènent une conduite exemplaire par ce temps de Mabille et de Ranelagh. Ils suivent tous les cours publics en Sorbonne, assistent aux discussions extraordinaires des cli .mbres, ouvrent et ferment les séances de la Bibliothèque royale, et tous les soirs ils s'assemblent avec quelques amis dans ce petit salon, et se livrent à des exercices oratoires d'improvisation dont les sujets sont désignés par le hasard. J'assiste quelquefois à ces soirées à la distance oij nous sommes, et je vous affirn' 3 qu'il y a beaucoup d'avenir dans la carrière de ces deux amis, mes voisins. Cela nous démontre clairement qu'à côté de cette jeunesse frivole et ardente au plaisir, qui tourbillonne dans des polkas immodérées, il y a une autre jeunesse, calme, réfléchie et honorablement ambitieuse, qui s'apprête à donner des noms nouveaux à notre vieux catalogue parlementaire. 11 me tarde do v Jr arriver à l'œuvre cette brillante génération.
En ce moment, on entendit une voix grave, quoiqu'elle sortît d'un gosier de vingt-quatre ans, et cette voix disait : Je maintiens la parole à M. Daniel M^isains.
— Ah ! écoutons, dit l'ex-ministre ; comme vous le devinez probablement, c'est un simulacre de séance parlementaire, à l'instfjr des bas'^ches où s'essaient les jeunes avocats. Daniel Messains est l'un de ces deux
VOISINS BT VOISINES. 235
amis ; nous avons perdu la première partie de son improvisation, écoutons la fin. Gela vous donnera une idée du mérite de ces orateurs en herbe.
Le silence de la nuit et le voisinage des localités permettaient de recueillir toutes les paroles de l'orateur sans qu'une syllabe fût perdue. M. Daniel Messains ar rivait ainsi à sa péroraison :
« 11 est à regretter, messieurs, que les grandes civi lisations n'aient fleuri que sur quatre péninsules et à la faveur des deux mers qui baignaient les villes où les beaux-arts, le commerce, l'industrie ont vécu dans un accord fraternel.
» La presqu'île du Gange a fait d'admirables monuments avec toutes ses montagnes, et des poèmes épiques avec toutes ses fables et tous ses héros. La presqu'île où Corinthe s'élevait sur deux mers, bimaris Co^ rinthi, a inventé la plus gracieuse architecture et la plus belle langue du monde.
» La presqu'île italienne, en citant Rome, Naples, Florence, Gênes, Venise, n'a rien à vous ajouter de plus pour la gloire de son antique nom. La presqu'île espagnole a ses poètes, ses peintre.-, ses architectes, ses héros , ses navigateurs , c'est-à-dire toute l'importante grandeur que la civilisation puisse donner à un beau pays...
— C'est très-juste ! dit l'ex-ministre.
— L'organe de l'orateur est aussi très-sympathique, dit l'esprit léger.
L'orateur poursuivit :
« Eh bien 1 messieurs, pourquoi ces grandes civilisa-
236 VOISINS ET VOISIIVES.
lions se sont-elles écroulées? pouquoi ces quatre presqu'îles, ces quatre berceaux de la pensée de l'homme et du soleil de Dieu se sont-us voilés de ruines et de ténèbres ? Parce que les intérêts matériels se sont séparés violemment, soit haine, soit jalousie, des intérêts vivifiants de l'inlolligence et des arts ; parce que la richesse a voulu absorber à son profit la puissance, le crédit, les honneurs : parce que le peuple a été convié dans la plaine au culte du veau d'or, quand la sainte poésie rayonnait sur la montagne ; parce que les cœurs se sont pétrifiés au milieu des clameurs prosaïques du chantier et du môle, où s'éteignait la dernière étincelle de ce feu divin, âme et vie des nations.
» Et pourtant elle était si forte et si vivace l'impulsion donnée à une terre généreuse par le souffle de l'intelligence, que ces nations, ainsi énervées par le marasme des intérêts matériels, se réveilleront bientôt avec la virilité de leurs premiers jours; tandis que les villes qui n'ont brillé que par la richesse seule, à l'exclusion de? beaux-arts, comme Tyr, Sidon et leurs alliées phéniciennes, resteront dans la tombe sans avoir même sur une pierre le nom qu'elles portaient dans la carte de l'univers! »
L'orateur s'arrêta, le petit salon l'applaudit, et le jeune président lui serra énergiquement la main.
— C'e.^-t une profonde question qu'ils ont traitée ce soir, dit l'ex-minislre ; malheureusement, nous n'avons prêté Toreille qu'à la fin de leur séance. Vraiment, voilà des heures bien employées. Presque tous les soirs, j'assiste à des discussions de ce genre, et je vous avoue que
VOISINS ET VOîSI >ES. 237
j'y prends le plus grand plaisir. Je trouve Ti des sentimenls jeunes, originaux, généreux ; des tentatives hardies, loin du sillon banal, loin de l'ornière bourbeuse, où les vieilles idées politiques se traînent encore et menacent de se traîner longtemps.
— Je suis confondu de surprise, dit l'esprit léger, devant ces jeunes et nobles ambilions. Cela me réconcilie avec le présent et me fait moins redouter l'avenir.
— Eh! mon Dieu! dit l'ex-ministre, l'avenir appartient à ces jeunes hommes, et c'est fort heureux pour le pays. 11 y en a deux devant nous, là, ce soir, deux que 1j hasard nous présente, et qui arriveront, sans nul doute, à de hautes positions. Ils trouveront peut-être des obstacles dans notre système électoral, qui a le tort de vous demander si vous avez cinq cents francs au lieu de vous demander si vous avez du génie ; mais alors il sera du devoir d'un Mécène politique devenir en aide à CCS jeunes hommes éloignés de la tribune par les exigences du cens, et je ne vous cache point que je serais p'ct à faucher toutes les broussailles électorales devant leurs nobles ambitions.
— Voilà une excellente idée, dit l'esprit léger; une cée digne de vous. D'ailleurs, si vous rentriez au ; • ;-
voir, vous auriez à votre dévotion de jeunes orateurs affranchis du joug des précédents, riches en idées neuves, et qui pourraient vous rendre, dans l'occaiion, les services que vous leur auriez prêtés.
— Oh ! ce ne serait pas précisément un motif vulgaire de cette nature qui me déciderait, dit l'ex-ministre avec un ton visant à la franchise. — Mais, n*im-
porte... j'y songe depuis quelques jours... Demain, j'enverrai une invitation à dîner aux deux voisins, et je les sonderai adroitement, au dessert, quand les lèvres rassassiées disent tout ce qu'il y a sur le cœur. On peut tirer un grand parti de ces merveilleuses vocations.
L'ex-ministre écrivit une note au crayon sur son agenda, et il rentra dans le salon avec son interlocuteur.
Au même moment, les fenêtres du salon voisin se fermaient, et l'orateur Daniel Messains, resté seul avec son ami, lui dit avec un certain mystère :
— 11 est neuf heures et demie ; nous n'avons pas de temps à perdre ; on n'attend plus que nous chez Gratiot.
Les deux jeunes gens coururent chez un autre de leurs amis, M. Wilfrid Gratiot, rue ***, rue connue de tout Paris, n° *, connu du beau monde artiste et financier.
Cinq ou six personnes étaient déjà réunies dans UQ salon du rez-de-chaussée, doLt le^ fenêtres s'ouvraient sur une vaste cour.
A l'arrivée de Daniel Messains, Wilfrid Gratiot s'assit sur un fauteuil adossé au balcon, et, déroulant un manuscrit orné de rubans verts, il se demanda la parole, se l'accorda, et parla ainsi, après avoir donné un regard furtif à l'extérieur dans la cour :
« Messieurs, l'œuvre dramatique que je vais avoir l'honneur de vous lire est inlilulée Nonr-Jehan. Le sujet en est emprunté à l'histoire du royaume de Lahore
VOISINS ET V ISINES. ^^^
OU de Penjab. L'action se passe en 1816, sous Te règnd de l'empereur JehauiJjire.
» En Europe, nous lisons depuis notre enfance deux ou trois histoires ou pour mieux dire une seule et longue bataille, livrée p[\v à<:^ lioiniiic-grotesquement vêtus de -Irap bleu ou de drap rouge.
• Ces homm.es qui n'ont aucune haînc les uns contre les autres, se tirent, ^ai hasard, dans la fumée, quelques centaines de mille balles, boulet'^, obus, par jour, et on enterre le lendemain :ous les malheureux que lafatalit'' a :)la es la veille sur le chemin de -es projectiles. On appelle cela l'histoire d'un pays.
» Depuis ri iventior de l'imprimerie, nous avons pris rhabiiuJe de ne pas imp: 'mer ic.ites les autres hi-^to:res qui se sont passées dans la contrée la plus vaste et la plus peuplée du globe. L'histoire de France et d'Angleterre a toujours suffi aux besoins de notre instruction et de notre curiosité.
• Ce n'est poiut cependant aux jeunes auditeurs qui m'entourent ce soir que j'aurai la prétention d'apprendre l'histoire de i'illustre empereur Jehangire, aussi grand qu'Aureng-Zeb. Vous connaissez tous, ici, messieurs, les chronicjues ennuyeuses d'Anquetil et de Hume ; mais vos études se sont portées avec une égale avidité sur 1 iiibtoire de cet empire lointain, arrosé p^^r cinq rivières, et qui f-it le terme des conquêtes du grand roi macédonien Scander ie-Grand.
» Vous connaisiez l'héroïque femme Nour- Jehan, l"épouse de Jehai;gire, cette amazone, qui, montée sur un éléphant, lrave.»*S5i le fleuve Jellys, livra une grande ba*
^-^ TOISINS ET VOISINES.
taille à l'émir Mohabeth pour élever son jeune fils au trône, et épuisa les flèches de cinq carquois. Vous connaissez toutes ces merveilleuses épopées de l'Asie, ces luttes de géants cuivrés, ces guerres chaufl'ées au soleil du tropique, ces sauvages am )urs, ces haines fauves, souillées de luxure et de sang, et qui, pendant bien des siècles, désolèrent le plus beau pays du monde et le couvrirent de ruines et de deuil.
» Voilà, messieurs, le livre immense voilà la terre féconde d'où j'ai exhumé mon œuvre dramatique, Nour- Jehan... Je commence et je me confie à votre attention, sans réclamer votre indir^ence.
AGIT rREmm.
Au fond, le fleuve Jellys, bordé de cinq pyramides de briques, élevées par les soldats d'Alexandre. A gauche, au premier plan, la tente impériale de Nour-Jehan. A gauche, la lisière d'une forêt de palmiers. Au lever du rideau, le jour commence; deux soldats sikes jouent aux échecs, devant la tente, avec des cailloux figurant les pièces du jeu.
— Ah ! c'est très-bien ! dit Daniel Messains ; j'aime ce lever de rideau.
— On l'aime d'autant plus, ajouta un jeune auditeur assis sur le balcon, la tête penchée en arrière, d'anlant plus que les cipayes et les porteurs de palanquins jouent aux échecs tout le long des quatre cents lieues qui séparent Calcutta de Lahore. C'est éminemment local.
TOISINS ET VOISIÎJES. 341
Le lecteur remercia d'un signe de têle, jeta un regard à la dérobée dans la cour, fit un geste d'inquiétude, et poursuivit ainsi :