UN BAL A VII,LE-D AVRA
Le père Vanière, qui faisait des vers latins assez français, a composé un poëine sur les jardins, avec des gravures en taille dure ; Dieu nous garde d'habiter les jardins de Vanière et ses basses-cours !
L'abbé Delille a fait un poëme sur les jardins, avec d'autres gravures représentant des Colins d'opéra-comique, lesquels ratissent des allées, arrosent des tournesuls, émondent les chênes-verts et épluchent les marronniers ; Jean-Jacques Rousseau nous décrit les jardins de Clarens proprement tirés au cordeau, comme la rue de Rivoh, et il s'écrie ;
« 0 Tinian! ô Juan Fernandezl ô Julie! e bout du « monde est à votre porte ! » Je n'aime pas les jardins de Delille, à cause des Colins, et je ne comprends pas ceux de Clarens, qui , par leur symétrie, rappellent à Saint-Preux les paysages vierges des îles de l'océan Pacifique.
Eu fait de jardins,je n'aime que les jardins modernes, éparpillés dans la grande banlieue de Paris, avec cette opulence, ce dédain de la symétrie, cette grâce et ce
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bcm goût qui excluent toutes les idées d'opéra comique autrefois mises en vogue par Sedaine et Monsigny, pour la satisfaction des bergers de la rue Chariot.
Dans le village de Ville- d'Avray, où nous rentrons, il y a des jardins délicieux que l'abbé Delille n'avait pas prévus, et que le graveur Lejay n'a pas burinés, dans les éditions à l'usage du Dauphin.
On y chercherait en vain un Cupidon décochant un trait, un berger enflant des pipeaux rustiques, ou une bergère nouant un ruban rouge au cou d'un agneau.
Ce qui ravissait les pères n'est plus du goût des enfants, et les gras parfums de l'églogue affecteraient la délicatesse du moderne odorat.
C'est dans un de ces jolis jardins que le monde opulent de la ville, invité à une fête de campagne, arrive par les avenues de Sèvres et de Saint-Cloud.
Les quadrilles se forment dans les salons et sur la terrasse; l'orchestre jette ses provocations stridentes aux pieds des jeunes femmes et des jeunes gens ; on danse aux étoiles et aux bougies ; le luxe des toilettes rappelle le luxe de l'hiver ; le luxe des fleurs annonce l'été ; la fraîcheur des arbres et des gerbes d'eau glisse sur tous ces fronts charmants qu'embrase déjà le délire du bal.
Dix heures sonnaient à l'église de Ville-d'Avray. Délie, appuyée sur son balcon et voilée par sa persienne, écoutait, les yeux humides de larmes, le joyeux murmure du bal et maudissait sa maîtresse, qui s'était brusquement échappée vers Paris, de peur, sans doute, de ne pouvoir résister aux séductions de cette fête.
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Pendant que la jeune fille se livrait solitairement à son désespoir, une voiture bien connue s'arrêta devant la maison ; un domestique ouvrit la porte, ôta respectueusement son chapeau, et madame de Fontalbe parut.
Délie retint un cri de joie, et, courant à l'escalier, elle vit sa maîtresse qui le montait d'un pas le: ' , et bns un costume qui ne laissait aucun doute sur les projets du soir.
«— Allez vous habiller tout de suite, Déîe, dit la comtesse en entrant dans sa chambre.
— M'habiller I répondit Délie en sautant de joie. Si madame la comtesse daigne jeter un de ses regards sur sa servante, elle verra que ma toilette me permet d'accompagner une noble dame, même à la porte d'un salon del-al.
— Elle a raison ! dit la comtesse avec une sorte d'effroi. — Délie, vous aviez donc deviné?...
— Je n'avais rien deviné, mais j'avais tout prévu... Oh ! madame la comtesse, permettez-moi de vous regarder un instant... Dieu que vous êtes belle! Vraiment il n'y a que Paris qui sache habiller et coiffer une jtlie femme ! Voilà une bonne idée I on est à la campagne, on est invitée à un bal ; rien n'est prêt... On part pour Paris, on trouve tout, et on arrive juste à l'heure do l'invitation, avec de bons chevaux...
— Délie, je vous laisse tout dire... Aujourd'hui, â midi, je ne comptais pas me rendre à ce bal... Mais j'ai réfléchi. Puisque j'habite ce village, ai-je pensé, convient-il de faire une impolitesse à un magistrat qui veut bien songer à moi dans mon obscurité ? GeLLe raison
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m'a déterminée, et j'ai fait melire les chevaux pour me rendre à une invilalion obligeante et non à un plaisir mondain.
— Voilà justement ce que j'avais pensé î — dit Délie avec ce ton de voix qui donne un démenti à la parole.
- — Je suis fière de moi... en effet, il n'était guère possible de refuser une invitation faite par la première autorité du pays. Madame la comtesse ne pouvait se rendre coupable d'une pareille inconvenance. A coup sûr, d'autres personnes auront accepté par le même motif...
— Quelles autres personnes ? — demanda la comtesse, en donnant devant son miroir un tour gracieux à une boucle de cheveux trop indépendante du joug du coiffeur.
— Oh ! j'ai dit cela au hasard...
— Vous ne dites rien au hasard, Délie... A'ions, venez, descendons, accompagnez-moi, et surtout ne causez pas trop avec les femmes de chambre de l'un et de l'autre sexe. Entendez -vous ?
— Je fais mieux que d'entendre, je comprends.
Lorsqu'on annonça madame la comtesse de Fontalbe, le maire de Ville-d'Avray courut au-devant de la jeune femme et lui offrit son bras avec cette aisance moderne qui manquait aux baillis d'autrefois.
En ce moment, une valse de Strauss expirait dans un accord de notes langoureuses, et tous les regards attacLés sur le tourbillon de la danse ne remarquèrent pas la nouvelle invitée qui prenait sa place au salon. Madame de Fontalbe, dans un rapide coup d'oeil circulaire,
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reconnut tout de suite que tout ce monde lui était étranger ; elle ne s'arrêta sur aucun visage connu.
Après la valse, il y eut une sorte d'agitation parmi les groupes de jeunes gens stationnés dans le cadre des portes.
Il était facile, même pour la comtesse, de deviner que la dernière femme arrivée au bal excitait une curiosité orageuse.
Chacun interrogeait son voisin, qi ne répondait que prr une pantomime d'admiration.
Le plus beau privilège du bal, c'est de rapprocher to .t de suite l'adorateur de la divinité, pourvu que l'adorateur sache simuler gaichement quelques étranges pas sur la mesure indiquée par un violon.
On vit le moment oij vingt danseurs se précipitaient pour engager madame de Fontalbe; chacun d'eux sollicitait le bonheur d'être le second, mais personne n'o:ait affronter, le premier, l'imposante beauté de cette femme inconnue de tous.
Pendant qu'on ch Tchait cet audacieux premier, un jeune homme, qui se tenait dans l'ombre et à l'écart, parut derrière le fauteuil de la comtesse de Fontalbe, et prononça respectueusement la formule qui lie au bal, pendant dix minutes, un inconnu à une inconnue, avec accompagnement d'orchestre ou de piano.
La jeune femme fit un léger mouvement de tète, mais dans la position qu'elle avait, elle ne put entendre que l'invitation, sans voir le visage de son futur danseur.
Le prélude de la contredanse éclata dans l'orchestre.
Les jeunes gens et les jeunes femmes envahirent le
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salon et la terrasse ; une main gracieusement avancée sollicita la main de madame de Fonlalbe, qui, celte fois, du premier coup d'œil, reconnut son danseur, en s'étonnanL d'un trouble subit, qui fit trembler, sous le gant, la main qu'elle donnait.
C'était bien le mystérieux voisin , l'anachorète de Ville-d'Avray, le trappiste dandy dont la vie étrange exerçait depuis longtemps les impatientes conjectures de deux femmes.
Avec quelle distinction de maintien, de gestes, de paroles, il commença l'entretien frivole ou absurde que tout danseur se croit obligé d'engager sur la beauté du bal, la toilette des femmes, le luxe du salon, la musique des quadrilles, sur tous ces thèmes vulgaires qui sont souvent l'escarmouche d'un assaut sérieux !
Michel de Rauzan arrivait à ce bal avec une résolution toute prise.
— Si je rencontre madame de Fontalbe a cette fête, avait-il dit, si je trouve là cette femme qui faisait, le mois dernier, un adieu éternel au monde, c'est qu'elle y sera venue pour moi seul, fatuité à part.
Mes pièges innocents, tendus dans mon jardin, sous son balcon, auront réussi. Je pourrai alors tout oser dans les limites des convenances et de l'amour respectueux.
Saisissant au vol les trois minutes de repos que lui donnait l'intermède d'une figure de contredanse, Michel de Rauzan dit à madame de Fontalbe : — On vient toujours à un bal avec plaisir, et on en sort toujours avec tristesse. Celle expérience devrait bien conseiller à cha-
cun dt; rester chez soi ; on s'épargnerait une peine qui efface le plaisir.
— Mais cela est-il bien démontré ? répondit la comtesse en souriant au lustre. Peut-on en faire un axiome de bal ?
— Oh ! madame, il y a dans les deux sexes des êtres assez mal organisés pour être insensibles à la douleur, et ceux-là, mon axiome ne les regarde point ; mais je parle du petit nombre d'élus...
— C'est-à-dire, interrompit la comtesse, de ceux qui savourent le charme d'un tourment...
— Ce sont mes élus, madame ; ils savourent la tristesse avec délices ; ils sont friands des douleurs de l'esprit ; mais cette triste volupté brise l'âme et le corps : elle tue ; et le bon sens devrait nous éloigner des occasions fatales qui nous procurent le cruel bonheur de souffrir.
— Vous vous rangez donc au nombre de ces élus?- • dit la comtesse d'un ton de fausse étourderie.
— Hélas ! oui, madame.
^ El vous venez chercher au bal u ue occasion favorable pour être malheureux demain ?
— Oui, madame, demain, et peut-être toujours.
— Toujours! Eh! vous êtes ambitieux dans vos plaisirs... Au reste, je vous comprends et je crois être dans votre pensée. Un bal est une excitation violente ; on s'étourdit, on s*enivre ; puis, après le bal, on retrouve le silence, l'ennui, la solitude. Cela est vrai surtout pour nous, femmes; mais les hommes savent se distraire, même après le fracas d'un bal ; et vous, monsieur, vous,
comme tous ceux de vôtre 5ge, vous oublierez demain le tourbillon de ce quadrille dans le tourbillon de Paris.
— Non, madame, non...; je me suis arraché à ma retraite pour venir à ce bal. Ma solitude m'était chère, et demain elle me sera peut-être onéreuse. Ce qui m'arrive ce soir n'a point d'antécédent dans l'histoire de l'homme. J'ai quitté Paris pour m'éloigner, non pas d'une foule, mais d'une idée. Je me suis enseveli dans une tombe de fleurs, ici tout près, dans le village ; je vivais, depuis deux mois, n'ayant d'autres compagnons que l'étude et les beaux-arls ; mon esprit reprenait le calme de mes heureux jours ; j'étais peut-être à la veille d'oublier... Oh! le hasard est doué d'une intelligence infernale !... Je viens à ce bal, par pure raison de convenance, de voisinage, et... je trouve une femme qui est la reproduction vivante de l'adorable image que je dois oublier par devoir...
— Mais ceci est une conOdence intime, dit la comtesse en déguisant une vive émotion sous un sourire traversé d'un jeu d'éventail.
— Madame, si je vous ai oflensée, aucun respect humain ne m'empêcherait de vous demander mon pardon à genoux.
— Une confidence n'offense pas, dit la jeune femme d'un ton encourageant; le bal est inveilté pour recevoir des confidences ; on les accueille comme on accueille toutes les plaintes des malheureux... Vous avez donc trouvé dans ce bal une de ces ressemblances extraordinaires qu'on ne rencontre que dans les romans?
— Oui, madame ; j'aime une noble femme, et je
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l'aime sans espoir ; je l'aime respectueusement, à l'écart, dans l'ombre; moi, inconnu d'elle, elle, ne sonpçonnaiit pas mon amour. Tout ce que j'ai appris de cette femme m'a forcé à m'éloigner de Paris et de sa maison ; elle a rompu les liens qui l'attachaient à la société, elle a dit un adieu éternel au monde, et son veuvage ne doit jamais finir.
— Oh ! monsieur,— dit la comtesse en excitant sa voix affaiblie, — une jeune femme prend souvent ces sortes de résolutions, puis...
— Madame, ce sont de sérieuses résolutions, cette fois, — dit de Rauzan avec feu ; — on les tiendra.
— 11 ne manque plus rien à cette confidence, dit la comtesse, plus rien qu'un nom.
— Ce nom, madame, ce nom que je prends dans mon cœur pour le porter à mes lèvres, est celui-ci : madame la comtesse Glotilde de Fontalbe, et sa reproduction vivante... c'est vous.
Le dernier accord de l'orchestre licencia le quadrille, et dans la confusion du moment, la comtesse de Fontalbe se trouva dispensée d'ajouter à cet entretien un mot impossible à trouver. M. de Rauzan la conduisit h. son fauteuil, et il sortit ensuite dans le jardin pour respirer un peu de fraîcheur.
Les intermèdes étaient courts : contredanses, valses et polkas se succédaient presque sans interruption, et madame de Fontalbe se vit forcée de subir une série d'engagements qui semblaient devoir l'éloigner, pour toute la nuit, d'une seconde rencontre avec son premier danseur.
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Pendant que le bal se prolongeait ainsi avec sa furie française, Michel de Rauzan, qui avait choisi un poste d'observation très- favorable, suivait, en physionomiste exercé, tous les mouvements de la belle comtesse, pour deviner ce qui se passait dans son àme, après leur entretien.
Cet examen demandait un œil habile, car toute femme qui se sent placée sous le feu d'un regard scrutateur trouve d'admirables secrets pour déconcerter l'observation, avec un naturel merveilleux.
M. de Rauzan perça ce réseau transpa. ,iit de ruses dont se voilait madame de Fontalbe, et sous le masque d'emprunt, où se ciselaient avec effort les lignes du sourire et de l'insouciance, il aperçut les éclairs rapides d'une grande préoccupation.
Dans tous les bals, une heure arrive oia la fièvre de la danse, mal contagieux, semble changer tout un monde de danseurs et de danseuses, la veille inconnus les uns aux autres, en colonie d'amis et de parents.
Une familiarité charmante s'établit partout; les visages qui s'étaient levés avec un sérieux superbe à Thorizon du premier quadrille d'ouverture, s'épanouissent au lever de l'aube ; et les lèvres les plus rebelles à la parole éclatent en joyeux propos pour racheter un trop long silence commandé par l'étiquette et le bon ton,
M. de Rauzan, qui savait attendre comme tous ceux qui réussissent, comptait sur ce bienheureux moment de liberté pour achever le dernier chapitre du plus beau plan que séduction matrimoniale ait jamais conçu.
Un fauteuil était vacant à côté de la belle comtesse ;
il s'y laissa nonchalamment conduire par le hasard, et s'y élablil avec une aisance gracieuse, qui supprimait loulo malignité de propos dans le voisinage.
Madame de Fontalbe, en voyant le fauteuil vacant, pressentait déjà la brusque inviîsion du futur locataire ; aussi elle avait pris, au vol d un plateau, une glace à la fraise, pour se donner une conlonance nouvelle, car les jeux de l'éventail étaient épuisés au premier assaut.
— Madame, — dit de Rauzan dans une attitude respectueuse, — je vais quitter ce bal avec un trésor d'amertume au cœur ; je suis sans doute, à vos yeux, un criminel indigne de pardon, et pourtant je n'ai qu'un complice, seul coupable, le hasard. Votre noble nom est dans toutes les bouches; il n'est donc plus un secret pour personne ici. Ce n'est point une confidence que j'ai faite à la reproduction vivante d'une incomparable beauté ; c'est une sorte d'insulte que j'ai commise envers madame la comtesse de Fontalbe elle-même. J'invoque votre bonté sur l'innocence de mon intention.
— Non, monsieur, — dit la comtesse avec un demisourire, vous n'êtes pas assez malheureux pour commettre un crime, et vous êtes trop gentilhomme pour insulter une femme. Cependant je vous pardonne de bon cœur le mal que vous croyez m'avoir fait, et j'étends le môme pardon à la faute que le hasard, votre complice, a commise envers moi. Dieu me garde d'être cause du malheur que vous attendiez demain !
— Madame, voilà donc tout ce que j'ai mérité cette nuit? Vous ne daignez pas même m'honorer d'un coup d'œil de colère! Vous me traitez comme un enfant
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élourdi ! Vous me regardez avec commisérniion de toute la hauteur de votre grâce et de voire beauté! Ohl rien n'est plus cruel que la pitié d'une femme ! Sa haine au moins peut vous donner une espérance; la pitié n'a point d'avenir.
' — Cela est fort étrange! — dit la jeune femme avec nn calme plein de naturel. — Vous voulez donc, mon- ^ ieiir, que je me croie oiïensée par vous "
— Oui, madame... Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais vu, et vous avez entendu, pour la première fois, sortir de ma bo'icho des pnrolcj au moins 'égères contre madame de Fontalbe, contre vous ! Il m 3 semble que vous auriez à peine supporté cela dans ui entretien avec un intime ami... Madame, il y a là-dessous une énigme que je ne comprends pas, une situation inouïe; rien u^i me semble naturel dans ce qui m'arrive aujourd'hui, rien, pas même votre tolérance, madame, et votre mystérieuse bonté.
Autant que le permettait le grand jour d'un sa. on, tout émaillé de regards curieux, Michel de Rauzan savait donner à sa figure une expression de desespoir prudemment contenue, en présence de tanl de tém-iins. !\îadame de Fontalbe essayait toujours de maîtriser son émotion, et allen Kiit le secours de son organe, devenu calme, pour changer en duo le monologue de son voisin, car pareille situation ne pouvait se prolonger plus longtemps en public.
— Monsieur, dit-elle, nous trouvons cette situation difficile à expliquer ; je suis de votre avis ; mais tous les Uaystères que l'homme invente s'éclaircissent avec le
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temps. Nous avons beau jeter sur nos actions un voile ëpais, chaque heure écoulée en déchire un lambenu... Veuillez bien me répondre avec franchise... A quelle époque m'avez-vous vue pour la première fois.
— Il y a eu trois ans le 12 avril dernier, à la fête de madame G... D...,rue d'Anjou-Saint-Honoré, 39.
— J'étais à celte soirée ; c'est juste... il y avait cl'a'.l- Icrirs tout Paris...
— Je n'y ai vu que vous, madame... et depuis ce moment, vous seule avez occupé ma vie. Je v u^ avais \v\ !i première fois, en splendide toilette de bal ; je vous ai revue avec votre robe de veuve, et lorsque j'oi appris la fatale résolution que vous aviez prise de vons ensevelir vivante avec votre jeune.-se et votre beauté dans quelque tombe de province, je me suis condamné moi aussi à une solitude d'exil, où je ne dois vivre qu'avec une seule pensée et un seul souvenir.
La comtesse de Fonlalbe, épuisée par une heure de contrainte, laissa percer sur son visage un vrai sourire de satisfaclion qui n'échappa point au regard du jeune homme.
Au même instant, des préludes de piano commandaient le silence, et une frnîche voix de seize ans chanta une romance du jour, eu trois couplets, intili.lée: L' Mère du Soldat.
Michel de Ranzan se leva au troisième couplet comme pour prenJre congé de madame de Fontalbe, qui lui dit en souriant :
— Je vous soupçonne, monsieur, de nourrir quelque hostilité contre la romance.
— A côté de vous, madame, on p .ut tout endurer, même une romance. J'avoue, cepoiulant, pour rendre hommage à la sagacité de vos soupçons, que je n'aime dans la mubique française ou italienne que le côté grave et sérieux.
— Alors, — dit la comtesse avec un regard qui bouleversa son interlocuteur, — alors, j'espère que vous ne me refuserez pas ce que je vais vous demander.
— C'est de reine à esclave; commandez, j'obéis.
— Puisque le bal tourne au concert, vous allez vous mettre au piano, et vous chanterez une mélodie.
— Laquelle, madame?
— Oh ! le premier morceau venu ; par exemple r
J'écoutais sa voix touchante Lorsque Têt ;ile au ciel montait.
De Rauzan feignit un mo;;vement de surprise trèsbien jouée.
— Quoi ! madame, dit-il, vous connaissez cette mélodie ? mais elle est de moi... musique et paroles... je l'ai composée pour moi... elle n'a jamais été lancée dans le domaine public ! Vous me confondez de surprise I
— Je vous prie de la chanter, monsieur,— dit la comtesse avec un sourire charma it. — G'e.st de reine à esclave.
De Rauzan s'inclina, et, le piano redevenu libre, il s'en empara courageusement, et, après quelques pré-
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ludes, il chanta la mélodie aimée de la comtesse de Fonlalbe.
Le succès de l'artiste fut prodigieux ; toutes les bouches crièrent : bravo ! De Rauzan s'échappa de ce tourbillon d'enthousiasme pour demander un sourire de récompense ; mais, avant les dernières mesures de la mélodie, madame de Fontalbe avait quitté le salon, sans remercier le chanteur.
— N'importe! se dit de Rauzan, c'est une admirable emme! elle a trouvé, en fuyant, un procédé fort ingénieux pour me dire que rien n'était fini, et qu'elle renvoyait la suite au premier jour, comme au bas d'un feuilleton.