LE LAKISTE S EVEILLE
Albin savait beaucoup de choses sur les mystères de l'âme. Pour la première fois, il faisait une excursion sur le domaine du cœur.
Une heure sécoula dans cette contemplation délicieuse. Albin avait dormi, jusqu'à Tâge de trentequatre ans, dans les ténèbres de la science; il se réveillait, en ce moment, aux doux rayons de mistress Lavinia.
Pendant qu'il était plongé dans une extase divine devant la belle veuve endormie, un bruit de roues et de chevaux ébranla le pavé voisin. Lavinia, troublée dans son sommeil, ouvrit les yeux, se leva vivement, et un joyeux éclat de rire accompagna ces paroles :
— Ah ! mon Dieu ! je crois que je me suis endormie! excusez-moi, monsieur de Servian. Avez-vous fini votre lecture? continuez, continuez, je n'ai presque rien perdu.
Albin cherchait le premier mot d'une réponse mtrouvable, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre de mistress Lavinia vint annoncer que la chaise de poste et les domestiques de M. de Servian attendaient dans la rue.
— On attendra, dit Albin.
— Ne vous dérangez pas pour moi, dit Lavinia eu courant à la fenêtre pour voir la chaise de poste, je ne veux pas que vous négligiez les lakistes pour moi.
nous reprendrons nos Lectures à votre retour; ainsi, hon voyage, monsieur de Servian, soyez tout entier à votre œuvre, le lac de Killarney vous attend.
— Oh! madame, le lac ne quittera pas son lit, dit Albin avec son second sourire, je ne crains pas de le manquer au rendez-vous.
— Il me semble que vous venez de faire une espèce de plaisanterie, dit Lavinia, ouvrant de grands yeux; sérieusement, monsieur, dites, avez-vous essayé de plaisanter? vous vous moquez des lacs, à présent?
— Madame, dit Servian, avec une voix émue, comme il me serait impossible de répondre à la plus facile de vos questions, en ce moment, du moins, vous allez me permettre de me retirer.
— Mais, monsieur de Servian, je n'ai pas l'intention de vous retenir prisonnier.
— Adieu donc, madame, jusqu'à demain.
— Vous ne partez donc pas aujourd'hui.
— Il m'est impossible de partir aujourd'hui, madame, le jour est trop avancé.
— Vous allez vous brouiller avec les lakistes?
— Que m'importe ! si vous me gardez un peu d'amitié.
— Monsieur de Servian, je vous préviens que vous finirez par avoir de l'esprit.
— Madame, heureux ceux qui n'en ont pas, ils ne le perdront jamais.
De Servian s'inclina respectueusement et sortit du salon.
Dans la rue, il congédia ses domestiques et sa chaise de poste et marcha d'un pas rapide du côté du parc, pour réfléchir sur sa situation dans les allées solitaires de cette promenade.
Évidemment, une révolution organique s'opérait en lui; il sentait la mystérieuse infusion d'une nature nouvelle; son cerveau se dégageait d'une épaisse brume.
et sa pensée légère^, vive, sensuelle, semblait abandonner la région des brouillards pour courir, avec le souffle de l'été, sur le velours des pelouses et dans les feuilles des arbres, avec les ailes des oiseaux.
Comme il poursuivait son interrogatoire, une jeune et brillante damo l'aborda familièrement, en lui adressant d'un ton leste cette question :
— Je ne crois pas me tromper, monsieur, vous êtes Tami intime de M. Macdougall?
— Oui, madame, répondit de Berviau avec son troisième sourire et un mouvement de tête et de torse qui s'essayait aux belles i::anières.
— Pardon, monsieur, veuillez bien me donner votre bras et causons.
De S^rvian arrondit son bras avec une aisance naturelle et prit ofticieusement, des mains de la daine inconnue, le long lacet de soie au bout duquel aboyait un king-charl's de la plus petite espèce.
C'était la première fois que de Servian dor i.iitle bras à une dame, et, à défaut de témoins, il ét;\.;i 1 sa fierté de novice devant les arbres du parc.
— Monsieur, poursuivit la dame, voyons, donnezmoi des nouvelles de votre ami Macdougall; esi-il retourné en Ecosse? est-il encore à Dublin?
— Madame, il est parti hier matin pour la Nouvelle- Orléans.
— Très-bien! il esl viiarmant, M. Macdougall... ah! il est parti !
— Je l'ai accompagné diurail-way d' Kingstown.
— Vous me connaissez, sans doute, monsieur, ainsi je puis me dispenser de vous dire mon nom.
— Excusez-moi, madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
— Vous voulez rire?..
— C'est la première fois, madame, que jai l'honneur de vous voir.
— Et de m^entendret
— Et de vous entendre aussi, madame.
—-Monsieur ne va donajamaisànolre-Théâtre-Royal?
— Jamais, madame.
— En voilà un d'original! s'écria la dame avec un éclat de rire qui fit rougir de Servian, comment, monsieur, vous ne connaissez pas les belles traductions anglaises de iVorma, de Fidelio, de Fra-Diavoto, de VOurs et le Pacha, des PurituinsT
— Non, ma lame, répondit Albin, avec le ton du criminel qui avoue une coupable action.
— Vous n'avez donc jamais entendu chanter par miss Cora le fameux air de Bellini :
Come dearest, the rr.oon shit^es?
— Jamais, madame.
— Mais d'où diable sortez-vous donc, monsieur? vous paraissez trente ans, vous êtes un très-beau garçon, et vous ne savez rien ! on n'a pas d'idée d'une pareille ignorance ! vous êtes arrivé des bancs d'Oxford par le dernier paquebot? avouez; il n'y a pas de mal à cela.
— Madame, c'est ainsi ; je ne sais rien, dit le savant au comble de l'humiliation.
— Mon Dieu î quelle éducation étrange on donne aux jeunes gens dans ce pays! En Italie, à l'âge de quinze ans, tous les gentilshommes sont ténors ou barytons... Comment se fait-il que Macdoagall ne vous ait pas un peu civilisé? Je vous ai rencontré cent fois avec lui dans 5afcei'«7/e-5tr.ef devant la poste... Ah! il est parti pour la Nouvelle-Orléans ! et sans me dire un petit adieu ! Il est très-cavalier dans ses façons d'agir, M. xMacdougall ! C'est un homme que j'ai comblé de politesse. Il entrait dans les cbnlisses coiume .:hez lui. Souvent même, il oubliait de payer sa stalle... Sérieusement, est-ce qivil descend de Rob-Roy?
— Oui, madame.
— On dit;, monsieur, que Macdougall est riche et spirituel. Avec moi, il cache son esprit et surtout sa richesse. Au reste, je me soucie fort peu de son argent ; je gagne douze cents livres par an au Théâtre-Royal, avec une représentation à bénéfice, et un congé d'un mois que je fois prospérer dans les trois grandes villes du comté de Lancastre... Mais l'argent, pour nous artistes, çst la moindre des choses: je fais litière de bancks-notes. Ce que nous demandons aux dieux, c'est la considération. Nous voulons tenir un rang comme les pairesses et les baronnettes. Il y a une cantatrice du Théâtre-Italien de Paris, qui vient d'épouser un prince allemand. . .Vous savez cela, peut-être, monsieur?
— Non, madame.
— Macdougall n'est pas un prince anglais, mais il descend de Rob-Roy, c'est la première noblesse du monde. Je lui ai souvent dit : Voyons, monsieur Macdougall,faisonsune affaire, épousez-moi. — Eh ! me répond-il toujours, je pourrais rencontrer plus mal ; nous parlerons de cela. — Parlons-en, lui dis-je, puisque nous en parlons. Alors Macdougall m'objecteses affaires, ses voyages, ses associés, la douane, que sais-je, moi? toutes sortes de choses folles pour ne pas m'épouser. Oui, cent fois, dans les coulisses, je l'ai demandé en mariage à lui-même, et il me répète toujours au bout de ses raisons, une vieille plaisanterie qu'il n'a pas inventée : — Nous nous marierons, comme on se marie au théâtre, si vous voulez, miss Gora.
— Ah ! c'est abominable ! dit Albin de Servian, d'un air scandalisé.
— Macdougall, mon cher monsieur, ajouta l'actrice, en jouant un air de Lucrèce, Macdougall est arriéré de cent ans dans les mœurs des coulisses. Il ne sait pas que, maintenant, dans notre profession, la sagesse et la vertu sont un métier; la bonne conduite nous mène
à la fortiiiB, et nous donne au moins la couronne de duchesse. Quand on a le malheur d'être millionnaire et stupide comme Macdougall, on se laisse épouser par la première actrice de Dublin, une reine comme une autre;, et qui veut bien consentir à descendre de son char de triomphe pour s'allier au sang de Rob-Roy... Qu'en dites-vous, monsieur?
— Madame, si Macdougall y consent, je ne serai pas un obstacle, moi.
— Pouvez-vous me donner son adresse à la Nouvelle-Orléans ?
— Madame, votre lettre ne le rencontrerait probablement pas; Macdougall arrive, vend ses marchandises et nous revient.
— Un voyage de deux ou trois mois, n'est-ce pas, monsieur?
— Trois au plus.
— C'est bien, monsieur ; nous voici à la grille , et ma Toiture est avancée. Je vous remercie, monsieur de...
— De Servian.
— M. de Servian; je suis charmée de savoir votre nom. Une prière, lorsque M. Macdougall arrivera, laissez votre carte à la porte de miss Gora, première chanteuse du Théâtre-Royal. Adieu, monsieur de Servian... Ah! que vous êtes distrait ! vous emmenez mon petit chien! donnez-le à mon valet de pied. Adieu.
De Servian salua profondément Pactrice et s'achemina vers sa maison avec une idée qui rendait son pied léger et son front radieux.
Nous verrons l'idée au chapitre suivant.
lE CABINET DU COMTE GODEFROY DE SERVIAN.
Dans ses dernières volontés, écrites la veille de sa
3i LE DERNIER FANTÔME.
mort, le comte Godefroy de Serviaii disait à son fils : « Mou cher Alhin^ évite les hommes, et surtout les femmes ; je crois pourtant que, fidèle au sang de ta race, tu n'écouteras que la première moitié de cette recommandation. Songe toutefois à mes derniers avis. Quand tu ressentiras les premières inquiétudes d'une passion, ouvre Tar moire grise de mon cabinet, et décachette le grand pli de parchemin scellé de mes armes, qui est fixé à un clou d'or. »
Albin de Servian n'avait jamais ouvert le cabinet de son père. Il savait que l'auteur de ses jours était passé maître dans l'art des séductions, il ne voulait pas affliger ses yeux et son cœur, au spectacle de cet asiie secret, où trop de choses lui rappelleraient sans doute de paternels écarts sur lesquels il fallait jeter le voile des enfants de Noé.
Ces touchantes dispositions filiales venaient de s'évanouir, ce jour-là même. Albin de Servian, frappé d'une révélation soudaine, comprit que le doux et grave naturel, héritage de sa mère, cessait de le gouverner, et qu'une crise de hasard lui rendait dans toute sa pureté le sang d'un père son meilleur ami, et son plus digne conseiller.
Rentré chez lui, il ouvrit avec une émotion inconnue ce cabinet abandonné depuis si longtemps. On aurait dit que le maître venait d'en sortir, car toute chose était à sa place, comme de son vivant. Quatre grands pastels ornaient les murs; ils représentaient Gupidon décochant une llèche au dieu Mars ; les colombes de Vénus prises au filet parVulcain; un grand berger chargé de poudre d'amidon et de rubans bleus, nouant à sa houlette le mouchoir de percale, brodé par sa bergère; la bergère de ce berger, nouant à sa houlette un ruban bleu.
Sur la cheminée, s'élargissait une pendule de cuivre doré, représentant une foret d'arbres en fils de laiton.
traversée par un vol de cœurs ailés. Gupidon, déguisé en chasseur, perçait tous ci^s cœurs à coups de flèches avec un sourire malin. Sur le soubassement de marbre, on lisait un quatrain qui avait procuré à l'auteur une pension de quinze cents livres, et un appartement de six pièces à l'hôtel Conti. Voici ce chef-d'œuvre ;
0 petit dieu malin qu'on adore à Cythère, Toi, redouté partout, et toi qui ne crains rien, Si tu pouvais percer le cœur de ma bergère, Je te pardonnerais d'avoir percé le mien.
Aux deux côtés de la cheminée, on voyait deux petits portraits; Tun de mademoiselle Clairon, dans Zaïre, représentée au moment où elle dit : De ma faibles appas; l'autre de madame Brizard, dans OEnone, au moment où elle dit à Phèdre :
Votre flamme devient une flamme ordinaire.
Derrière la pendule, s'inclinait un large miroir qui avait perdu Ihabitude de refléter les objets; il était surmonté d'un berger et d'une bergère, otfrant un agneau à Cupidon.
Douze fauteuils en camaïeu garnissaient le soubassement du cabinet. L'artiste avait peint sur leurs dossiers douze de ces contes grivois dans lesquels le bon et naïf La Foataine donne des leçons d'intrigue libertine pour tromper les pères, les oncles, les frères, les amants et les maris. Heureux siècle ! Nous, 1845, rougissons de notre immoralité littéraire, et corrigeons-nous !
Un bureau colossal d'acajou massif, crénelé comme une citadelle, comblait, la moitié du cabinet; aux deux extrémités de son immense coruiche, s'élevaient doux ouvrages de petite sculpture en terre cuite, l'une représentant le Parnasse avec les neuf Muses et Apollon écrasant les serpents de l'Envie; l'autre, le Panthéon
de l'Amour, avec les statuettes du cardinal de Bernis, de Tabbé Grécourt, de l'abbé de Ghaulieu, de Dorât, de Gentil-Bernard et de deux autres chastes poètes qui ont chanté en épigrammes joyeuses la Guerre des Dieux, et la vierge d'Orléans. Heureux siècle, où le Français savait rire ! Hélas! que notre siècle est triste! que nos poètes sont larmoyants après tant de poètes si gais ! on a bien raison de nous répéter ce refrain tous les jours : Lorsque notre immoralité coule à pleins bords!
Albin de Servian prodigua des sourires de complaisance filiale à toutes ces richesses du siècle dernier, qui, pour lui, était le siècle présent. Un parfum de régence et de rouerie blasonnée s'exhalait de ce musée de Cupidon. On ne voyait aucune ligne sérieuse dans cet ameublement; tout y était bizarre, tortillé, fou, goguenard et froidement libertin: l'âme la plus candide aurait pu s'y corrompre après quelques jours en s'exilant au milieu de cette société de bergères, de figurines, de miroirs sans glace, et de fauteuils qui semblaient tous avoir quelque chose de scandaleux à raconter. Grâces à la nouvelle disposition de son esprit, A.lbinéprouvait un charme singulier à promener ses regards ou ses mains sur les poudreuses futilités de l'héritage paternel; il croyait même rendre un secret hommage à la mémoire du comte Godefroy, en admirant, avec le scrupule des détails, ces magnificences que son père aima et recueillit avec tant de soin.
Cette dette légitime d'admiration filiale ayant été largement payée, Albin fit un retour sur lui-même, et regarda l'armoire grise où reposait à son clou d'or le précieux parchemin. Aussitôt l'armoire fut ouverte, et exhala un parfum acre de papiers rongés et de vers rongeurs; c'est l'atmosphère vénérable des reliquaires de famille, et de Servian le respira quelque temps avec une volupté d'archéologue. Le panneau intérieur de la porte était illustré de médaillons qui frappèrent lô
candide de Servian. Il y avait un quatrain au-dessous de chaque peinture, presque tous signés de noms célèbres ; ainsi :
Si je dis qu'elle est la plus belle Des bergères de ce hameau, Je n'aurai rien dit de nouveau; Ce n'est un secret que pour elle.
De Floriau.
Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d'autre bien?
Rends- moi ton cœur, ma bergère, Colin t'a rendu le sien.
J.-J. Rousseau.
Que ne suis-je la fougère. Où, sur le soir d'un beau jour, Vient reposer ma bergère Sous les ailes de l'amour!
MONTBSQUIED.
C'est l'aimable et jeune bergère
Par qui, sous les lois de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments ; Reviendront-ils, hélas! de semblables moments?
La Fontaine.
Etc.^ etc., etc.^ toujours avec des bergères.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria^ quoique se al, de Servian, tous ces grands hommes-là ont aimé des bergères ! quel horrible goût? Et sans doute, ils faisaient des folies pour elles, puisqu'ils leur adressaient des vers ! Et qu auraient-ils doncfait,s'ilsavaient connu mistressLavinia! Et mon père, mon noble père, lui aussi a fréquenté des laiteries et des étables\ oh ! combien son cœur paternel serait réjoui, s'il voyait son fils élever ses amours jusqu'aux grandes dames; aux femmes de velours et de
dentelles; aux femmes qui ont des doigts mignons, polis, et parfumés sous les gants !.. Que de duels mon père doit avoir eus avec des bergers ! un gentilhomme ! respect à sa mémoire ! Si je me montre, quelque jour, digne de lui, je ne ferai pas mes premières armes dans une bergerie, entre une pauvre fille et des moutons.
Disant cela, il détacha le parchemin, le baisa respectueusement, et rompit le sceau. Des larmes inondèrent ses joues; il reconnut récriture de son père, et il lui semblaqu'il décachetait une lettre écrite le matin. Le caractère du défunt comte revivait tout entier dans ce manuscrit. C'était bien le style épistolaire de ce cabinet.
Albin de Servian lut la dernière lettre de son père avec une lenteur friande. A chaque ligne, la transmission de rame paternelle s'opérait en lui ; il n'avait déjàplus rien de ce que lai avait laissé sa mère. Albin sentait son nouvel instinct se développer et grandir : encore quelques occasions auxiliaires et il se jugeait digne de continuer le galant comte Godefroy de Servian.
Voici les conseils :
a Quand tu ouvriras cette lettre, mon cher fils, tu seras tourmenté légèrement par une pensée de galanterie. C'est convenu entre nous.
« Ah! si je vivais, je te donnerais une bonne leçon ex professa, et ta bergère serait à tes pieds, douce comme un agneau.
« :Mais j'ai le malheur d'être mort, hélas ! et dans ma position, il est assez difficile de diriger les pas d'un jeune et novice desservant de Cypris.
« Un premier amour est comme un premier combat; il faut vaincre à tout prix. Si tu es battu dans un premier engagement, les hommes se moqueront de toi, et les femmes ne t'estimeront pas. Songe à gagner l'estimtîdes femmes, mon fils. Ne soisjamais envieux; c'est un vilain défaut. Il vaut mieux être envié.
« Si tu tis eu rivalité d'amour avec un ami, il faut
que l'un des deux ait du bon sens, à condition que ce ne sera pas toi.
« Ne te hâte pas de dévoiler ton caractère à la femme que tu veux aimer : attends de couuaître le sien, et c'est celui que tu te donneras. Si elle est vive, tu seras vif; si elle est douce, tu seras calme ; si elle est mélancolique, tu seras triste. Il n'y a qu'une exception : si elle parle beaucoup, sois muet et écoute; si elle parle peu, parle toujours.
« Ne commets pas la faute de t'élever trop haut dans son estime, à votre première entrevue ; le lendemain tu serais obligé de descendre. Suis la marche contraire. En 1786, j'aimais une bergère charmante dont j'ai oublié le nom ; mais je n'ai pas oublié que M. Louve t deCouvray me la souffla. Maintenant que je suis mort, je puis avouer hautement que j'avais autant d'esprit que M. Louvet : mais le drôle était plus rusé que moi en amour. Nous commençâmes notre attaque, le même jour, lui à midi, moi à cinq heures du soir. Je dépensai dans ce premier assaut une centaine de saillies du meilleur aloi, et une foule de madrigaux. Que diable ! on ne peut pas avoir, tous les jours, cette artillerie d'esprit dans son arsenal ! Le lendemain, je réduisis mes madrigaux et mes saillies à moitié; et ma décadence suivit cette même proportion. M. de Louvet avait procédé tout différemment. A sa première visite, il fut vulgaire comme un bourgeois du tiers : de sorte qu'arriva le jour où nous nous rencontrâmes tous deux chez notre belle, lui rayonnant, moi éteint. Le lendemain, un valet de la bergère me pria d'oublier le numéro de la maison. Je fis incontinent rosser ce valet par le mien, et j'attendis M. de Louvet sous le réverbère des Thcatins, où je lui donnai un coup d'épée au bras droit. Nous nous embrassâmes, et tout fut dit.
« Que cela te serve de leçon, mon fils ! Les iautes des pv^res font les vertus des enfants.
a Mon cher fils, ne redoute pas les femmes, mais fais toujours semblant de les redouter. Elles aiment à voir trembler les hommes. Habitue-toi à trembler dans tes moments de loisir. Ne crains pas les flèches de Cupidon, elles ont du velours à la pointe. Tu es riche, «h bien ! suis la profession de ton père, adore la beauté. Regrette tous les instants perdus loin des amours.
« Fils du comte Godefroy de Servian, ne dégénère jamais! regarde nos armes. Notre maison j^orte d'argent, au tison enflammé de gueules en pal; avec cette devise: Flamme aux belles, torches aux ennemis ! Alhin, souviens-toi toujours de ton père, et honore sa mémoire et son blason. »
Après cette lecture, la transformation était complète. L'âme du père était toute dans le corps du fils.
Albin se fît subir un dernier interrogatoire, et il retira de son cœur la conviction qu'il était à la veille d'être amoureux de mistress Lavinia.
Une terrible réflexion, jusqu'à ce moment inédite, le cloua par les pieds sur le tapis, au moment où il allait consulter un miroir pour connaître sa figure et son costume, choses auxquelles il n'avait jamais songé quand il était métaphysicien. »
Celte réflexion se serait présentée à un autre assez naturellement; mais Albin était un être exceptionnel dans une position exceptionnelle. Si mon héros eût ressemblé au vulgaire, je n'écrirais pas son histoire en ce moment.
— Mistress Lavinia, se dit Albin dans un monologue mental, doit se marier dans trois mois avec Macdougall : et Macdougall est mou ami. Il me semble que le code paternel n'a pas prévu ce cas.
Il réfléchit en posant le bout de l'index de sa main droite entre ses dents ; ce qui aide singulièrement la réflexion dans les cas difliciles.
— Non, non, s'ajouta-t-il en regardantle miroir inva-
LE DERNIER FANTÔME. 4i
lide qui ne lui rendit pas son re;^^ard, il est impossible que Macdougall aime la belle Lavinia. S'il l'aimait^ il n'irait pas en Amérique chercher sa mort ou sa ruine. Il l'aurait épousée ce matin... c'est évident... S'il l'aimait, il ne rendrait pas des visites à cette miss Cora qui m'a l'air d'un démon habillé de soie, et qui doit payer sa riche toilette avec l'argent de son prochain. Oui, l'esprit du comte Godefroy m'éclaire. Macdougall n'aime pas mistress Lavinia. 11 m'est donc permis de l'aimer. C'est à Macdougall à battre en retraite. Car comme l'a dit mon père :
« Si tu es en rivalité d'amour avec un ami, il faut que l'un des deux ait du bon sens, à condition que ce ne sera pas toi. »