‹ Le dernier fantômeChapitre 7 sur 37 · METAMORPHOSE · texte numérisé non relu

METAMORPHOSE

Autour de ces réflexions, Albin de Servian en voyait ' flotter confusément une foule d'autres , qui toutes lui donnaient le même conseil. Or, comme il ne s'était jamais occupé dans sa vie des questions morales de probité amoureuse dans les relations d'amitié, il ne discernait pas dans cette affaire, à son point de vue d'honune primitif, tous les ménagements et toutes les délicatesses que la civilisation a introduits dans nos mœurs.

Bien rassuré, parce que d'ailleurs il voulait l'être à tout prix, Albin entra dans le salon le mieux meublé de sa demeure pour se regarder devant des miroirs qui avaient conservé le privilège de la reproduction. Là, il fit connaissance avec lui-même, car du premier coup il ne se reconnut pas, et son premier mouvement

4tt LE DERNIER FANTÔME.

fut d'ôter son chapeau et de se salwer. Les hommes absorbés dans les études abstraites des hautes sciences peuvent seuls comprendre cela. Le premier coup d'œil qu'Albin daigna s'adresser au miroir ne lui donna pas une haute idée de ses avantages physiques .• la contemplation habituelle des lacs avait donné à son torse une ligne courbe assez désagréable. Sa chevelure étalait naïvement le désordre d'une forêt vierge. Sa barbe seule conservait, malgré lui, cette grâce sauvage et virile, privilège de tous les fils d'Adam, avant la découverte du menton par l'acier de TJiubalcaïn.

Albin fit subir aussi un long examen à son costume. Il remplissait un habit dont la mode se perdait dans la nuit des temps irlandais : sa couleur variait selon rétat du ciel et de la température. Il portait un gilet d'ancêtre et un pantalon de lakiste, avec les nuances des nombreux rivages qu'il avait pressés sous ses genoux. Sa chaussure avait oublié plusieurs fragments de cuir sur les montagnes arides du Kerry; et plusieurs générations de castors s'étaient éteintes , aux bords de l'Horican, depuis la mort de celui qui avait coififé le jeune Albin.

Hélas ! c'est avec ce costume qu'on arrive aux sommets ardus de la métaphysique; mais aucune f^mme ne vous arrête en chemin.

Albin, qui avait pris subitement des leçons de tenue dans les pastels du caijinet de son père, brisa violemment la ligne courbe de son torse, et sonna un domestique.

— Quel est le plus habile tailleur de Dublin? lui demanda-t-il.

Le domestique recula trois pas , et se fit répéter la question.

— Avez-vous entendu? redemanda le maître.

— Le meilleur tailleur de Dublin est M. Fulstone, répondit le domestique foudroyé par ce mystère.

— Partez et amenez-moi Fulstone sur-le-champ. Le doiîiestique sortit,, Albin continua sa conversation

avec les miroirs.

— Quelle horreur ! s'écria-t-il en s*échappant de son habit comn>e d'une prison, et le foulant aux pieds, j'ai honteusement passé ma rie dans ces deux aunes de drap londrin, cousus avec du fil de laiton ! j'ai perdu mes plus beaux jours à regarder mes pieds, sans m'apercevoir que ma chaussure éclatait en lambeaux ! avec la jeunesse, la vigueur et l'or, trois choses qui donnent tout!., vraiment, je rougis de moi devant moi ; je me demande pardon à moi-même de ma stupidité... il fallait que mistress Lavinia s'endormît devant moi pour opérer un miracle = Ce bienheureux sommeil m'a réveillé. J'étais mort, ou du moins je vivais comme un coquillage sur la grève d'im lac!., avec un père comme le mien... Une femme m'a changé en homme. Reconnaissance éternelle à Lavinia !

Et dans son impatience de rattraper le temps perdu Albin dévorait avec anxiété les minutes qui s'écoulaient.

Le tailleur Fulstone apporta enfin une cargaison d'habits confectionnés, avec toutes les pièces accessoires d'un costume de dandy. Albin, saisi du transport de joie d'Achille découvrant des armes au gynécée de Scyros, acheta tout ; il proposa ensuite à Fulstone de l'acheter lui-même. Quand les folies âd jeune homme arrivent tard, elles ont un immense arriéré de sagesse à combler ; et si l'amour a fait éclater ces folies, on leur assignerait dilficilement un ternie ; le cœur et le cerveau sont d'accord pour exiler le bon sens à perpétuité.

La métamorphosa du physique suivit de près celle du moral. Les miroirs d'Albin ne le reconnurent pas lorsqu'il vint se pavaner devant eux, dans ia dernière ^nvelopoe du journal des modes. Albin qui n'avait

jamais d*autre miroir que celui des lacs, ne pouvait se détacher de sa propre contemplation ; il éprouvait la joie délirante qu: enivrerait Thomme, s'il entrait dans la vie, à trente ans, avec la conscience, la santé, la richesse de ses passions, sans avoir flétri son front sons les larmes du berceau, du collège et du noviciat mondain. Notre héros se recueillait, par intervalles, pour se remettre en souvenir les gracieuses et nobles inflexions que le comte Godefroy savait si bien donner à son corps, lorsqu'il abordait une femme qui n'était pas la sienne. Quelles poses charmantes il savait se dessiner, lorsque debout et mollement renversé sur le marbre d'une console, une jambe tendue, l'autre négligemment raccourcie et croisée, la tète penchée en arrière et inclinée sur l'épaule, il racontait quelque joyeuse équipée de Versailles aux Irlandais ébahis ! que de regrets brûlaient en ce moment le cœur de son ûls, au souvenir de tant de leçons perdues ! quelle femme aurait résisté à ce fils continuant, par tradition exacte, l'esprit et la grâce d'un père gentilhomme par; sien !

Toutefois, Albm de Servian ne désespéra point d'inater son père, du moins comme la lune imite le soled. Il voulut consacrer le reste de cette journée à cettui grave étude de souvenir. D'ailleurs, avant de se présenter à mistress Lavinia, il éprouvait le besoin de se familiariser davantage avec lui-même, avec l'aide de ses miroirs. Il ht une répétition générale de la scène qu'il se prq)0sait de jouer le lendemain chez la belle veuve. Il se salua cent fuis, avec son chapeau neuf ; il se présenta douze fauteuils ; il s'assit, en ménageant, avec moliebsc, le mouvement toujours gauche des jambes; il se demanda comment il se portai t, et se répondit par une saillie boullbnne, dite avec un visage SL-rieux et un œil riant ; il racontait une anecdote de ville aux fauteuils, en promenant ses regards sur

chacun d'eux en particulier, pour n'exciter la jalousie de personne ; il se levait, avnc une ondulation nonchalante, et se rapprochait d'un groupe de chaises pour écouter, le sourire aux lèvres, une causerie d'intimes, pleine d'attraits; puis, il s'exerçait à sortir d'un salon, sans trop de bruit et trop de silence, voulant éviter l'affectation, et désirant être remarqué. Cette scène d'intérieur se terminait par une étude de tête-à-tête avec mistress Lavinia. Il mettait alors dans son organe un timbre particulier; il essayait des gammes; il modulait un soupir ; il se ciselait des sourires tristes et se composait des regards pleins de tendresse ou de douce émotion. Les miroirs paraissaient assez contents de lui, et il les remercia.

Pour achever son éducation, trop précipitée peutêtre, attendu l'urgence, Albin résolut de consacrer ses dernières heures de loisjr studieux à la lecture de la bibliothèque privée de son père. Il dévora tous les ouvrages moraux des deux derniers siècles, ne lisant que les gravures, à peu près. Il admira les contes du bon La Fontaine, les poésies de Régnier, la comédie à!Amphytrion, la Religieuse de Diderot, le Sopha, les Liaisons dangereuses , les facéties de Piron, les Baisers deDorat, les Mémoires deFauhlas, et cent autres œuvres du même genre, que la jeunesse immorale de notre époque ne connaît pas. De temps en te^nps, une phrase retenait le regard et la pensée d'Albin, et il la méditait avec soin. Celles-ci par exemple : « Le vicomte « de Blanzé faisait la conquête d'une femme en pre- « nant une prise de tabac. — Le malheureux Sainval a soupira quinze grands jours. — Hélas! il est passé le a temps des cinq maîtresses ! Tu l'as connu, ma chère a Éléonor^^! — Les pères et les maris adressèrent une « pétition à Colbert pour faire exiler le marquis de a Florval à cinquanfe lieues de Paris, dans l'intérêt « de leur tranquillité domestique. — Le comte de Vo

« langHS avait aux deux fenêtres de sou boudoir deux a rideaux^ l'un brun, l'autre blond, tissus tous deux a avec les cheveux de ses maîtresses, et il se plaignait « encore de son isoleme-nt ! »

— Quels hommes! quelles amours! quel heureux pays ! se disait Albm de Servian ; allons, il est temps de se lever et d'être fils !

Neuf heures du matin sonnaient à toutes les pendules, la nuit s'était écoulée au vol; il se croyait encore à la veille, il était au lendemain. Ses bougies expiraii'Ut au soleil.

— Tant mieux ! dit-il. Cette nuit, au moins, ne sera pas perdue pour le jour qui commence !

Un domestique entra et lui remit une lettre; Albin regarda d'abord la signature ; elle était de Lavinia. Il lut :

« On m'a dit^ monsieur, que mon futur époux vous a a confié en partant une mission secrète qui blesse a ma délicatesse. M. Macdougall n'avait pas le droit « de me donner un surveillant, je ménage le terme, a et vous n'aviez pas le droit d'accepter un emploi de € ce genre. Excusez la rudesse de ce préambule; vous « savez que la franchise est ma vertu.

a Je ne crois pas aux choses que le monde dit, mais « je crois à ce que dit le monde, lorsque je l'ai pensé a avant lui. Votre langage, votre conduite, vos maa nières, votre costume môme, vos lectures, n'ana noncent pas un jeune homme qui me rend des visites a pour l'unique plaisir de me les rendre. Vous avez « pris si adroitement vos mesures que la pureté de a vos intentions est claire comme le jour, à mes yeux, a et aux yeux du monde. Vous ne voulez pas me coma promettre, alin de mieux me garder. Votre respect a et votre gravité m'épouvantent. Je meurs d'ennui a à l'idée d'avoir à mes côtés, pendant trois mois, un

a surveillant qui me liera les pieds et les mains avec a les articles métaphysiques de FuUerton. A votre « âge, monsieur, vous devez aimer une femme, eh c bien ! allez surveiller cette femme, et respectez la a tristesse des derniers jours de mon deuil.

a Lavinia. »

C'était un coup de foudre eu plein soleil.

Ayant lu deux fois cette lettre, Albin de Seman frappa son front pour en faire jaillir une idée qui resta dans le front; il regarda tous les bergers au pastel du cabinet de son père, toutes les figurines en terre cuite, tous les habits neufs apportés par le tailleur, et poussa un long s§upir de désolation et d'abattement; puis le hasard fit tomber ses yeux sur le blason paternel étalé en cire rouge sur la lettre des conseils amoureux; à cette vue, il bondit au milieu de ses fauteuils, et frappant Tair avec son poing, il dit avec le calme du héros :

— Mon père, tu seras content de moi 1

Dès ce moment son pian était arrêté. Quand les imaginations, comme celle d'Albin de Servian, ont sommeillé pendant la première jeunesse, elles vont vite au moment du réveil et rien ne saurait arrêter rimpétuosité de leur élan.

A cette heure, le fils du comte Godefroy comprit toute rétendue de la faute commise la veille. Autant jusque-là sa pensée avait été gauche et insoucieuse des choses du monde, autant, aiguillonnée par cet amour naissant et déjà profond, elle devint tout à coup subtile et prompte à combiner des moyens de succès. Pour être le digne fils et héritier de son père, il fallait qu'Albin réussit à tout prix. Dès le lendemain, ses batteries furent prêtes : comme un habile général, il marchait à la conquête d'une femme, sa première passion.

Page 1