‹ Le dernier fantômeChapitre 8 sur 37 · HAMLET AU THEATRE DE DUBLIN · texte numérisé non relu

HAMLET AU THEATRE DE DUBLIN

Franchissons d'un bond les premiers jours qui suivirent la métamorphose d'Albin de Servian, jours passés dans une retraite absolue par mibjtress Lavinia, et qui ne donnèrent naissance à aucun incident digne de remarque. Arrivons promptement aux événements sérieux de ce récit.

Nous sommes au théâtre de drame de Dublin. C'était une soirée de grande ait r action, comme disent nos voisins. L'élite des acteurs anglais jouait Hamlet, pièce désolante, moitié femme diviue, moitié monstre fabuleux; sphinx colossal, sculpté par le grand statuaire tragique William. Les rayons du soleil hydrogène ruisselaient sur les frises des coulisses, dans le vallon de l'orchestre, aux cent girandoles des loges, et mettaient en relief, sur un fond de tenture écarlate, douze guirlandes circulaires de femmes et de pierreries, dans une éblouissante mosaïque de toutes les étoiles de Dublin.

Dans une loge modeste que le gaz et les pierreries n'éclairaient pas, iM. Edmond Goldrige, joyeux vieillard de soixante-quatre ans, et sa nièce, mistress Lar vinia, causaient des nouvelles du jour et des jolies femmes de la salle, lorsque le prince de Danemark n'était pas en scène. La jeune femme avait quitté la dernière robe sombre chargée de continuer le deuil de la veuve, et, pour su cons jler du chagrin d'avoir abandonné une nuance d'étoile si llatteuse pour ses épaules et ses bras, elle avait jjrié son oncle de l'accompagner au Théâtre-Royal.

Pendant que mistress Lavinia faisait part à son ont le

Goldrige de ses observations, on remarqua, dans le inonde élégant des premières loges découvertes, ce mouvement de curiosité ondoyante qui, au théâtre, accompagne l'entrée d'un personnage de distinction. Un jeune homme, arrivé assez tard, prenait sa place au premier rang du balcon, et, avant de s'asseoir, il recevait, à droite et à gauche, des serrements de mains et distribuait des saints et des sourires, comme un prince eu voyage. Ce jeune homme aurait été remarqué partout à cause de la distinction de sa figure, de ses manières et de son costume; mais, dans une réunion de spectateurs irlandais, à faces candides, douces, moroses et prmiitives, il se détachait comme un lis sur une touffe d'herbes vulgaires et sans nom.

— Ah! voilà notre jeune homme à la mode! dit roncle Edmond à sa nièce; il fait sensation; heureusement, il est arrivé dans un entr'acle. Comment le trouvez-vous, Lavinia?

— Il paraît fort bien, et surtout il est mis avec une élégance pleine de goût.

— On Ta surnommé le Dorsay de Dublin. Il ne va dans le monde que depuis un mois environ.

— Et comment le nomme-t-on?

— Attendez... c'est un nom fort connu... surtout à cause du père... Vous avez entendu mille fois le nom de son père... Aidez-moi un peu, Lavinia...

— Enfin, cela n'a rien de très-urgent; qu'importe le nom !.. ce jeune homme est fort distingué...

— M'y voici, dit l'oncle, ea détachant sa main droite de son front, c'est xM. Albin de Servian.

— M. Albin de Servian ! répéta Lavinia, dans un mélodieux éclat de rire ; il paraît, mon cher oncle, que votre mémoire ne vous rend service que la seconde ibis. Cherchez un autre nom, vous serez, je crois, plus heureux.

L'oncle, foudroyé par l'éclat de rire de sa nièce, fil

une pantomime d'humilité , replaça son front sur sa main et regarda le lustre.

— Albin de Senian! poi.rsuivit la jeune veuve, avec de légères roulades d'un rire contenu. Mon Dieu* est-il possible de tomber sur ce nom, au milieu de tant de noms ! . . Mon oncle, oh ! laissez-moi rire à mon aise. . . Je crois que je serai affligée de rire toute ma vie en songeant à cela... Si vous saviez tout ce qu'il y a de bouffon pour moi là-dessous... C'est que, voyez-vous, je connais M. Albin de Servian...

— Ah! si vous le connaissez, Lavinia, c'est différent...

— Attendez, mon oncle... je l'ai vu quelquefois; il m'a rendu des visites... Je ne le vois plus depuis trois ou quatre semaines... fort heureusement. C'est un homme pétrifié par la gravité, un philosophe des lacs, un de ces fous qu'on n'enchaîne pas, parce qu'ils ne font de mal à personne. M. de Servian, d'ailleurs, s'habille d'une si étrange façon qu'il n'y aurait pas de tragédie possible au théâtre, s'il venait à s'y montrer. Il faudrait remplacer Hamlet par les Joyeuses Femmes de Windsor... Ah! mon Dieu! quel nom comique avez- vous prononcé là, cher oncle! vous me jetez dans une gaieté folle. Mes éclats de rire sont scandaleux , même pour une veuve de vingt mois ! Comparer cet élégant jeune homme à M. Albin de Servian I Quel dandy !

— Eh ! justement, ma nièce, il vient de diriger sa lorgnette sur vous.

— Qui?

— Ce jeune homme qui n'est pas Albin de Servian, puisque vous vous y opposez si formellement...

— Pour peu que cela vous contrarie, mon cher oncle, vous pouvez lui donner ce nom, je ne m'y oppose pas.

— Eh bien! niainteiianî,je i'ailirme, dit l'oncle, en frappant de son poing le cadre de la loger. Je viens de

LE DERNIER FANTÔME, 5i

le saisir en face, au grand jour; c'est bien M. Albin de Servlan, c'est lui!

— Mon oncle, je ne suis pas riche; et le dernier chdle, présent de mon pauvre mari, est vieux; avezvous un châle de vingt livres à perdre dans un pari?

— En conscience, je ne veux pas vous gagner vingt livres, Lavinia.

— Je ne vous les donnerai pas si vous gagnez.

— Oui, ma nièce, à cette condition, j'accepte le pari.

— Donnez-moi votre main.

— Justement , ma nièce , je connais beaucoup M. Kendall, qui cause avec le jeune homme...

— Adressez-vous à M. Kendall, mon oncle...

— Croyez-vous, ma nièce, que ce soit bien convenable...

— Ah! voilà qu'il recule déjà... J'ai besoin d'un châle, mon oncle, et le pari est engagé.

— Oui, oui, engagé... mais me croirez-vous sur pa* rôle, lorsqu'à mon retour je vous dirai : c'est bien M. Albin de Servian; M. Kendall vient encore de me l'affirmer.

— Attendez, mon oncle, je vous autorise, en ce cas, à dire au jeune dandy que mistress Lavinia serait bien aise de connaître son domicile pour lui envoyer un numéro de la Revue de Belfast. Questionnez-le sur cette revue, vous verrez ce qu'il vous répondra.

— Est-ce un piège, cette revue?

— C'est une précaution que je prends contre vous.

— Comme vous voudrez, ma nièce, vous allez être satisfaite, je vais aux galeries.

— Encore un mot, mon oncle, dit Lavinia, en retenant par le bras M. Goldrige; je veux un châle de la manufacture de Dingle ; il travaille mieux qu'Ellison,

— C'est bon! c'est bon! ma nièce; attendez mon retour.

Lavinia regarda la salle pendant que son oncle se montrait aux premières galeries.

Après quelques minutes, M. Goldrige rentra.

— Vous avez beau prendre un air de vainqueur, dit Lavinia, je suis tranquille, moi, comme la victoire.

— Ma nièce, vous aurez demain un châle de la manufacture de Dingle, dit Toncle, en s'asseyant.

— Ah! mon cher oncle, vous êtes charmant, on ne peut s'exécuter de meilleure grâce.

— Il est bien permis à un oncle de faire un cadeau à sa nièce, n'est-ce pas Lavinia?

— Oui, je dirai partout que c'est un cadeau, pour vous sauver la petite honte d'avoir perdu un pari.

— Bon! c'est cela, ma nièce; mais écoutez-moi... J'ai demandé à M. Kendall le nom du jeune homme : — Albin de Servian, m'a-t-il répondu. — J'aurais deux mots à lui dire en particulier, ai -je ajouté, ménagezmoi un entretien d'une minute avec lui. M. KendaJl m'a rendu ce service, alors j'ai fait votre commission de la Revue de Belfast. — Monsieur; m'a répondu Albin de Servian, je vous prie de me mettre aux pieds de votre belle nièce, mistress Lavinia, et de lui dire que je suis brouillé avec les articles de Fullerton , depuis qu'ils ont fermé, comme de l'opium, les plus beaux yeux de Dublin.

A mesure que l'oncle parlait, le sourire s'éteignait, par gradations rapides, sur le visage de Lavinia.

Elle était sérieuse et légèrement énme, ses lèvres s'entr'ouvrirent; elle allait parler, elle se tut.

— Au reste, ajouta l'oncle, il m'a demandé la permission de vous faire une petite visite, au prochain entracte, et je n'ai pas cru devoir venir prendre votre permission pour lui dire que nous le recevrions avec plaisir.

— Oh! c'est impossible, mon oncle, on vous a trompé ! dit la jeune veuve, après une assez longue

pause. Ce n'est pas lui! je viens, sans affectation, de lui jeter un regard assez long, dans un moment où il se découvrait de la tète aux pieds. Ce n'est pas lui; il y a deux Albin de Servian. Il y a deux frères.

— C'est possible, ma nièce; en ce cas, attendons le prochain entr'acte.

Pendant le second acte,mistressLavinia garda le silence et tint ses regards fixés sur le théâtre; elle ne pouvait se rendre compte des sentiments étranges qui se contrariaient dans son âme; elle ne pouvait s'expliquer une émotion produite par un incident trèsvulgaire dans les rencontres du monde; quelquefois elle aurait voulu dévorer dans une minute les colloques éternels de Polonius et de Reynaldo; quelquefois elle demandait au hasard un accident qui prolongeât ce second acte jusqu'au lendemain; lorsque le monologue final d'Hamlet commença, elle faisait secrètement au prince de Danemark la prière d'expliquer l'énigme de sa royaie mélancolie, en vers éternels; enfin elle sentit un frisson d'été sur tout son corps, lorsqu'elle vit le rideau tomber sur le dernier hémistiche : les secreU de la conscience du roi.

Elle fut frappée de ce singulier rapprochement : il lui semblait qu'Hamlet la regardait en prononçant le dernier vers de son monologue, c'était une de ces illusions qui abondent dans l'optique du théâtre. Hamlet ne regardait que le' souffleur, en ce moment. Quoi qu'il en soit, mistress Lavinia éprouvait une émotion d'autant plus étrange que rien ne la motivait. Si les choses surnaturelles pouvaient s'expliquer, nous perdrions tout le charme de la vie. Les sages égyptiens ont seuls compris que le chemin de notre existence était bordé de sphinx invisibles, et ils les ont matérialisés partout en granit, pour avertir les ignorants.

Le jeune homme désiré ou redouté ne se fit point attendre. Un léger coup d'un doigt ganté effleura la

porte de la loge. M. Goldrige ouvrit. Lavinia se revêtit de cette assurance d'emprunt, que les femmes savent toujours trouver, au moment critique, chez un prêteur inconnu, et Albin de Servian entra. A deux pas, impossible de ne pas le reconnaître, malgré sa merveilleuse métamorphose : c'était bien lui.

Avec quelle grâce respectueuse il salua la jeune veuve ! quel sourire charmant illumina sa noble àgure et fit jaillir deux rayons d'intelligence de ses yeux noirs! quelle distinction suprême accompagnait la souplesse de ses mouvements ! quelle douceur mélodieuse s'exhala de ses lèvres avec sa première parole! et, dans toute sa personne, quel prestige de séduction, sans turbulence puérile et présomptueuse fatuité !

Le noviciat n'avait pas été long ; l'iniluence paternelle achevait son œuvre, ou pour mieux dire, le père revivait dans le fils, avec ses qualités brillantes et peutêtre ses défauts cachés.

On échangea quelques paroles insignifiantes, car mistress Lavinia garda sa stupéfaction au fond de son cœur et reçut Albin de Servian comme une connaissance rencontrée la veille et revue le lendemain.

L'oncle triomphait.

Page 1