‹ Le dernier fantômeChapitre 9 sur 37 · THÉORIE SUR LES FANTÔMES · texte numérisé non relu

THÉORIE SUR LES FANTÔMES

Après quelques instants dentretien, M. Goldrige, qui remarqua une ombre d'embarras dans la parole et le maintien de sa nièce, fit la question obligée en ces sortes d'occasions. Les rencontres au théâtre ont cela de bon, qu'elles iournissent toujours un début d'entretien.

— Ètes-vous content d'Hamlet, monsieur de Servian? demanda l'oncle.

— De l'acteur ou de la pièce? dit Albin.

— Eh! je suppose que vous connaisst>z la pièce.

— Avec M. de Servian ne supposez rien, mon oncle, dit la jeune femme un peu remise de son émotion.

— Madame a raison, dit Albin, et je le prouve : je ne connaissais pas Hamlet,

— Ah ! dit l'oncle avec un léger éclat de rire poli et composé.

— Vous voyez, mon oncle, dit Lavinia, M. de Servian est Français d'origine, et nous connaissons les opinions des Français sur notre Shakespeare.

— Moi, madame, dit Albin, je n'ai point de prévention. L'autre soir, ici, j'ai vu jouer Macbeth. J'ai trouvé cela superbe. C'est la tragédie par excellence; la seule véritable qui existe : sombre comme la mort et la nuit dans une mare de sang humain. C'est sans doute une pièce posthume de Shakespeare ; il l'a écrite dans sa tombe avec des ossements rougis, et il l'a donnée au fossoyeur pour le payer et Tenrichir.

— M. de Servian dit cela très-gracieusement, remarqua l'oncle en essayant de copier la pose d'Albin.

— En effet, dit Lavinia, Macbeth est une chose épouvantable à voir... il y a surtout un fantôme qui me donne les frissons de la mort.

— Et un fantôme qui ne parle pas, dit Albin; c'est ce qui le rend plus affreux encore.

— Oh ! ne plaisantez pas sur ces choses, monsieur de Servian, dit Lavinia en riant ; vous me feriez regretter une lecture de Fullerton.

— Eh bien ! madame, dit Albin, je vais parler sérieusemxent : c'est ainsi que j'ai commencé, lorsque vous m'avez fait la grâce de me recevoir dans votre loge... il me semble que je viens de traiter Macbeth avec une gravité assez sombre...

— Je n'aime pas trop la gravité assez sombre ; d*aillem'S;, cela ne vous convient plus. Vous avez déposé le costume de métaphysicien; vous fréquentez, dit-on, le beau monde depuis un mois; prenez, je vous prie, le ton de votre nouveau costume et de votre monde... Voyons, que pensez-vous de l'exposition à'Hamlet?

— Madame, j'ai vu le premier acte dans la coulisse; et, à ce point de vue, je l'ai jugé, je crois, un peu légèrement.

— Voyons toujours, monsieur.

— Je crains, madame, de vous déplaire, soit pour le fond, soit pour la forme de mon jugement.

— Ne craignez rien; au contraire, suivez vos inspirations ; je veux connaître les progrès que vous avez faits depuis votre lecture de Fulierton.

— Madame, dit Albin, toujours debout et appuyé avec une gracieuse négligence sur un panneau de la loge, je n'ai pas trouvé de place dans la salle; je suis donc entré dans les coulisses, un peu avant le lever du rideau, j'ai rencontré dans un couloir un chevalier français, armé de toutes pièces, qui se promenait en fredonnant la chanson du marin :

Poil crie et pleure Que le diable la remercie I

— Monsieur, ai-je dit à ce chevalier français, pourriez-vous m'indiquer la loge du directeur ?

— M. Clartren'estpas encore venu, m'a-t-il répondu.

— C'est bien! je l'attendrai... Vous jouez dans la pièce, sans doute, monsieur?

— Je fais le rôle principal.

— Vous jouez Hanilet?

— Non, monsieur, je joue le Fantôme.

— Je vous remercie, monsieur... le fantôme m'a salué, sans ôter son casque. Il avait un casque. Je me

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suis appuyé outre uue muraille de citadelle de carton, pour voir et écouter l'exposition à'IIamlet. Voilà, me suis-je dit, uue chose qui renverse toutes les idées que je m'étais faites sur les fantômes, lorsque j'étais métaphysicien. Quoi! le fantôme à'Hamlet porte un costume complet de chevalier des croisades! j'avais cru, jusqu'à ce jour, qu'un fantôme s'habillait le plus simplement du monde, avec le premier linceul venu, comme doit s'habiller une âme, lorsqu'elle est délivrée de la peine de porter son corps; j'avais cru qu'il y avait pour les fantômes une mode éternelle, établie par Samuel, à Endor, et que tout fantôme était obligé de suivre cette mode jusqu'à la vallée de Josaphat, sous peine d'être destitué. Comme je réfléchissais sur les mœurs des fantômes, j'ai entendu une voix de contrebasse qui me disait : S'il vous plaît, monsieur, faites quelques pas en arrière, vous m'empêchez de passer. C'était le fantôjue qui me parlait ainsi. En effet le passage était exigu; le fantôme était fort gras et largement cuirassé... Vous voyez, madame, qu*avec la meilleure volonté d'être grave, j'étais fort mal servi par le hasard à la première scène à'Hamlct,

— Continuez, continuez, monsieur de Servian, dit Lavinia d'un ton amical et gai, maintenant, j'aime à vous entendre causer ainsi sur les fantômes, cela me rassure un peu.

— Et moi aussi, madame, je craignais les fantômes, comme un enfant, poursuivit Albin avec un sérieux imperturbable. Quelle race infernale! me disais-je, et quel Hercule chrétien en délivrera la terre ! je croyais encore que le fantôme était leste dans son apparition, et concis dans ses paroles; ces deux qualités doublaient ma terreur; lorsque le fantôme ne parlait pas, il était plus intolérable que de coutume ; ainsi j'avais habitué mes cheveux à se hérisser devant le fantôme de Job et le fantôme d'Apulée, deux fantômes d'une espèce

rare; le premier souffle une syllabe sans voyelles à Toreille de Job, le second est encore plus concis, il fait un signe avec Tos de son doigt. Mille fois, dans mes nuits nerveuses, j'ai craint d'entimdre ce souffle, et de voir ce doigt formidable, dans un éclair de phosphore; je serais mort de peur.

— Mon Dieu ! vous me faites frémir, monsieur de Servian ! dit Lavinia; et voilantses yeux avec ses petites mains : Continuez.

— Il y a, madame, quelque chose de plus terrible qu'un doigt de fantôme ; c'est deux doigts. Ammien Marcellin les a vus. Figurez-vous, madame deux doigts isolés, flottant à la hauteur de votre visage, et cherchant à le saisir par le côté saillant. Toutes les nuits, Ammien Marcellin ttait affligé de ce fléau. Je préférerais deux épées de Damoclès, moi, parce qu'avec un bon casque de fer, à larges rebords, on se moque d'une épée suspendue sur la tète. Je m'étonne que Damoclès n'ait pas découvert cette précaution.

— Tiens, c'est vrai, dit Lavinia.

— Cela servira pour un autre, dans l'occasion, poursuivit Albin : Donc, madame, avec C'js idées sui les fantômes, je ne m'expliquais pas les premières scènes d'Hamlet. Le fantôme y prodigue ses entrées et ses sorties, de telle manière, que les sentinelles s'habituent à lui, et l'invitent à déjeuner. Ma foi, si je voyais un fantôme Irès-gras, et bien vêtu en chevalier, entrer à chaque instant dans ma chambre, je flairais par lui oûrir un fauteuil et causer avec lui. Hanilet a bien raison de dire au sien : Alas! poorghosi ! Hélas! pauvre fantôme ! le mot est juste. Enfin, madame, mon étonnement a éiè à son comble, lorsque j'ai entendu la tirade du jrauvre fantôme, à la cinquième scène. Job, Saùl, Apulée, Brutus, Ammien Marcellin, tous les héros enflu qui ont vu des apparitiuiis véritables et sanctionnées par l'histoire, riraient comme

des fous, de cette longue tir.ide, où le ghost d'Hamlet donne même la recel î" du poison à la jusquiame. Quand le fantôme, rentrant dans la coulisse, a passé devant moi : monsieur, lui ai-je dit, combien de vers venez-vous de réciter à votre dernière apparition?

*- Quatre-vingt-dix, monsieur, m'a-t-il répondu.

Et je me suis écrié, moi, dans un aparté désolant : quel progrès depuis le souffle de Job, le doigt d'Apulée et les deux doigts d'Ammien Marcellin !

— Monsieur de Servian, dit Lavinia , ornée de son plus charmant sourire, décidément, je vous pardonne la lecture deFullerton, qui m'a étouffée le mois dernier.

— Je vous rends mille grâces de votre pardon, madame; heureux ceux qui peuvent en mériter de pareils!

— Ils n'ont qu'à faire comme vous, monsieur de Servian.

En ce moment l'on entendit derrière le rideau les signes précurseurs qui annoncent que la tragédie va recommencer.

— Madame, dit Albin, il y a aux galeries des jeunes gens hospitaliers qui m'ont donné généreusement la moitié d'une place dans leur loge ; je suis obligé de les rejoindre avec le désespoir de vous quitter, après l'entr'acte.

— C'est très-convenable, et très-juste, dit Lavinia ; mais j'espère que cette fois, l'entr'acte ne durera pas cinq semaines...

— Et deux j ours, madame ... .

— Ah ! monsieur on peut se tromper de deux jours, quand on ne compte pas.

— Mais j'ai compté, moi, madame.

— On le voit bien, monsieur ; et cela même m^étonne beaucoup, car il parait que vous avez eu de nombreuses occupations. Vous devez avoir employé tout votre temps à repasser ce que vous saviez, et à...

— Apprendre ce que je ne savais pas; j^acliève votre phrase, madame.

— Cela vous est permis, puisque vous vous en acquittez si bien. Adieu, monsieur, ne négligez pas vos amis.

— De quels amis parlez-vous, madame?

— De ceux qui vous attendent dans leur loge aux galeries. Le troisième acte va commencer.

Albin de Servian s'inclina respectueusement^ et sortit.

L'oncle Goldrige qui s'était tenu à Fécart pendant cet entretien, en faisant défiler devant sa lorgnette tout le personnel féminin du théâtre, se rapprocha de sa nièce, au moment dn lever du rideau, et lui dit :

— Une autre fois, Lavinia, j'espère que vous aurez plus de confiance en mes yeux. Les vôtres sont bien beaux, ma chère nièce, mais ils se trompent, et perdent des paris. Gomment cela se fait-il? vous connaissiez M. Albin de Servian, et vous ne l'avez pas reconnu à cette distance?

— Que voulez-vous, mon oncle, c'est ainsi; la lumière du gaz est trop vive sur ce fond rouge; on dirait qu'il y a deux soleils ici.

Le troisième acte commença. Au milieu de la quatrième scène, l'oncle Goldrige ht cette observation :

— Je remarque l'attitude d'Albin de Servian. Il est grave comme un vieillard et ne répond jamais à ceux qui l'interrogent. Il paraît que la tragédie absorbe son attention.

Lavinia ne répondit rien.

En ce moment deux personnes regardaient la scène et paraissaient écouter la pièce avec un soin religieux. Tout ce qui se faisait ou se déclamait était entendu avec enthousiasme par la salle entière, ces deux spectateurs exceptés; ils ne regardaient rien et n'écoutaient rien.

Au quatrième acte, Albin de Servian avait quitté le

théâtre. L'oncle Goldrige lit un commentaire sur Hamlet pour amuser Lavinia, qui écoutait avec des oreilles distraites et des sourires faux.

Après le spectacle, M. Goldrige accompagna sa nièce et prit congé d'elle sur le seuil de sa porte.

Lorsque la helle veuve fut seule dans sa chambre à coucher, elle éprouva une inquiétude vague qui mouilla ses yeux et assombrit son visage, où le sourire n'avait plus de témoins à tromper. Elle réfléchit longtemps sur ce mystérieux et inconcevable jeune homme qu'elle avait va sous deux masques si opposés, à cinq semaines d'intervalle. Puis, comme si elle eût pris au sérieux la conversation de la loge, elle tressaillait de peur enfantine au moindre murmure de la nuit, et promenait des regards effarés dans les longs plis des rideaux et dans l'ombre nébuleuse des miroirs. Saisie d'un frisson de fièvre, elle n'eut pas la force de faire sa toilette de nuit, et elle se jeta tout habillée sur son lit, sans éteindre ses flambeaux. Avant de s'endormir, elle entendit, ou crut entendre une voix qui disait sous ses fenêtres : Hélas J paui-re fantôme! C'était sans doute, pensa-t-elle, quelque spectateur attardé qui déclamait machinalement cette phrase, comme on fredonne un motif de l'opéra du soir, en sortant du théâtre. Cependant Lavinia n'osa ouvrir les yeux, de peur de voir passer dans son alcôve quelque chose d'informe et d'effrayant : peu à peu la brume du sommeil s'épaissit dans son cerveau ; un soupir adressé aux malheurs de toute veuve isolée fut la dernière et vague expression de sa pensée somnolente; elle arrondit son bras droit sous sa tête et s'endormit.

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