CHAPITRE TI
eulables pour notre cause... Pouvez-vous me fournir d'autres renseignements sur la position de ces Anglais?
Sullivan lui apprit ce qu'il savait.
— A merveille ! reprit Richard d'un ton animé ; le doigt de Dieu se montre. Ils doivent passer nécessairement par le défilé du Bon-Messager; c'est là que je vais les attendre... Mais nous sommes dans un moment ou il est plus besoin d'actions que de paroles.
Il donna un ordre k Jack Gunn, qui saisit sa trompe avec empressement et sonna une fanfare. Aussitôt la foule se réunit en tumulte autour d'eux. Richard monta sur un banc et étendit la main.
Un grand silence s'établit alors. En quelques paroles chaleureuses et encourageantes, O'Byrne annonça l'arrivée des troupes régulières et l'intention où il était d'aller sur-le-champ les attaquer.
Les assistants l'écoutèrent avec une sorte de stupeur; ces populations, élevées dans la terreur du soldat anglais, ne pouvaient d'abord envisager sans effroi un pareil acte d'audace. T*iftis l'assurance de leur chef, son habileté bien 'nue, la confiance que leur inspirait leur nd nombre 9 l'emportèrent bientôt sur ces
instincts de l'oppression. Après une minute d'hésitation , l'assemblée entière s'écria tout d'une voix :
— Oui ! oui ! conduisez-nous... En avant pour riHande ! O'Byrne pour toujours !
— En avant donc, mes amis ! répéta Richard élcctrisé lui-même par cette explosion de sentiments patriotiques. Ces Anglais veulent la guerre, comme nous ; donnons<]a-leur bonne et sérieuse... Il ne s'agit plus de punip un landlord impitoyable ou un maître sans entrailles, mais de chasser l'étranger qui depuis tant de siècles opprime la verte Ërin, qui a posé sn main de fer sur nos bouches, sur nos cœurs, sur nos consciences... La guerre donc ! la guerre sans repos et sans trêve, jusqu'à ce que notre patrie ait reconquis son rang parmi les nations de l'Europe! Pour une pareille cause nous devons sacrifier nos biens, notre existence... Sus donc, hommes, femmes, enfants, vieillards ! que toiit le pays soit debout et en armes, comme au temps de nos pères quand il fallait repousser les invasions des hommes du Nord. Que la croix de feu coure de village en village, suivant l'antique tradition, pour appeler les enfants de la prière à la défense de leurs foyers ! que des feux brillent sur les hauteurs ! que les trompes
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d*alanne retentissent sur les montagnes!... donnons pour fête à ces insolents Sassenachs le spectacle d'un peuple chrétien prêt h périr jusqu'au dernier homme avant de renoncer à sa religion, à ses droits, à son indépendance !
Cette courte allocution eut un puissant effet. L'Irlandais est presque aussi impressionnable, aussi démonstratif que le Français lui-même. On trépignait, on pleurait d'impatience. Ne voulant pas donner le temps à cet enthousiasme de s^éteindre, Richard demanda son cheval pour partir.
Pendant qu'on allait chercher la monture du capitaine, qu'on avait amenée de Lady's-Ghurch, O'Byrne appela un vieux pêcheur moitié whiteboy, moitié contrebandier, mais plein de fermeté, et réputé, malgré ses mauvais antécédents, pour sa fidélité à garder sa parole.
— Thomas Clink, lui dit-il avec la rudesse mâle qui impose h ces sortes de gens, vos hommes n'étant pas pourvus d'armes h feu, ne pourraient nous être d'une grande utilité là-bas dans les montagnes : vous resterez ici pour garder Stone-House ; mais me donnez-^^ous votre parole que personne, en mon absence, ne dc- '^nera quoi que ce soit appartenant à lord idale ?
— Och! milord, le vieux wliîg ne valait pas une pipe cassée, répondit Giink en mâchonnant son tabac. Et dire qu'on n'a que la main à étendre pour ramasser tant de belles choses! C'est dur !
— N'importe! promettez-vous?
Le contrebandier regarda à drcHte et à gauche d'un air embarrassé ; enfin, il envoya à six pas un jet de salive noirâtre, et il répliqua d'un ton d'ironie :
— Enfin, si cela fait grand plaisir à Votre Honneur, c'est dit... Les pillards ne s'y frotteront pas, quand je devrais...
— Il suffit, Clink ; je sais ce que vaut votre parole. Je pars tranquille.
Et il s'éloigna, sans remarquer le sourire étrange qui éclairait la physionomie refrognéc du vieux pécheur.
Les bandes armées étaient déjà en marche. Richard s'empressa de monter à cheval pour diriger lui-même l'expédition. Quant il fut en selle, 6unn, avec sa trompe en sautoir et son drapeau à la main, monta sur un poney qu'il s'était procuré d'une manière sans doute un peu illégale. Au moment où ils allaient partir, John Morris accourut haletant.
— Milord, lui dit-il à voix basse, nous avons
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trouvé la jeune dame au pavillon des Ruines, où elle s^était barricadée avec sa gouvernante, £lle se lamente et ne veut rien entendre ; elle m'a chaîné de vous dire qu'elle désire vous voir un instant.
— C'est impossible, s'écria Richard avec agitation ; je ne puis abandonner mon poste en ce moment... Qu'attend de moi miss Avondale? J'ai pourvu à la sûreté de sa personne; j'ai protégé ses biens... Je n'irai pas.
£t il voulut partir.
— A mon tour, milord, reprit John Morris timidement, je vous rappellerai les recommandations de miss Julia... D'ailleurs, votre refus affligera beaucoup la jeune dame, qui est déjà réduite au désespoir par l'abandon de son père et... et de Vautre,
Richard était ébranlé.
— Mîlord, ajouta Morris, avec ce bon cheval vous serez en quelques minutes au pavillon des Roines ; après avoir accordé un instant à miss Avondale, il vous sera facile de rejoindre nos gens bien avant leur arrivée aux montagnes.
— C'est juste. £t elle est plongée dans le désespoir, dites- vous? Eh bien! soit... Je ne
I pas oublier qu'elle m'a gardé le secret
200 LE KBnm iblahvais.
quand an mot de sa bouche pouvait me perdre... AHoos!
Il ordonna à Gunn de courir en avant et d'annoncer aux insurgés quïl ne tarderait pas à les rejoindre; puis il s'élança dans l'avenue qui conduisait au paviUon.
Malgré la rapidité de sa course, il put s'assurer que sa protection, k l'égard des propriétés de lord Avondale, n'avait pas été d'une efficacité complète. Beaucoup d'arbres étaient brises, d'autres avaient été frappés à coups de hache et privés de leur écorce; les statues et les vases de marbre étaient renversés de leurs piédestaux ; les kiosques rustiques n'avaient plus ni portes ni fenêtres. Des bandes joyeuses et bruyantes, composées de jeunes garçons, de femmes et d'enfants, erraient dans le parc, et semblaient vouloir se prouver à elles-mêmes, par ces dégradations inutiles, leur pouvoir du moment sur cette somptueuse propriété.. Quelques-uns des pillards étaient occupés & pécher le poisson, dont les viviers étaient abondamment garnis pour l'approvisionnement de la table de milord ; plus loin une vieille ménagère, après avoir tordu le cou à deux beaux cygnes qui nageaient sur le lac, emportait tranquillement, pour le