CHAPITRE PREMIER
sternées autour du lit de mort ne paraissaient plus entendre ces clameurs discordantes; k la faible lumière qui éclairait la chambre, on les eût vues mornes, abattues, les yeux gonflés de larmes, la poitrine oppressée de soupirs.
Au moment ou le prêtre prononça les paroles sacramentelles : Partez, âme chrétienne, etc., Julia fit un léger mouvement.
— Je vais rejoindre ma mère, murmurat-elle.
Elle ouvrit encore les yeux, les fixa sur ses amis comme pour leur dire adieu ; puis elle les referma. Le léger souffle qui soulevait encore son sein diminua peu à peu , et elle s'éteignit enfin, sans efforts et sans convulsions.
Les deux frères et Nelly contemplaient avec anxiété ce visage livide dont aucun muscle ne remuait plus. L'âme avait quitté son enveloppe terrestre, et ils doutaient, ils attendaient encore.
Jeniiy s'approcha du lit et se pencha vers la morte; au bout d'une minute elle se releva.
— Tout est fini, dit<elle.
Une explosion de gémissements accueillit Afitte fatale nouvelle.
même instant Alison, celle qui avait monune si odieuse insensibilité, courut à la
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fenêtre qui donnait sur la rue, Touvril et jet» dans Tobseurité un hurlement plaintif, lugubre, qui retentit à une grande distance.
C'était le keene ou cri de mort (Vhulule des anciens). La vieille femme répéta plusieurs fois cet appel funèbre ; quand elle se tut, un grand silence régna dans le village. Les hourras, les chants de triomphe avaient cessé tout à coup; sans doute les paddys victorieux demandaient h leurs proches quelle perte annonçait ce signai si connu.
Après un moment d'hésitation, un cri lamentable s'éleva dans l'ombre et répondit au premier ; puis plusieurs autres retentirent ça et là, à des distances inégales ,- puis enfin ce fut un épouvantable concert de plaintes et de lamentations qui partirent à la fois de tous les points du village.
Alors mistress Alison referma la fenêtre et s'approcha des deux frères.
— Voici les bonnes gens de Neath qui vont venir pour la veillée de mort, dit^Ue; avee votre permission, milord et Votre Révérence, il faut que Jenay et moi nous disposions le corps et que nous allumions les cierges. Ensuite j'espère que vous ne regretterez pas une goutte de whiskey pour les pauvres vieilles gardes- maliades.
Aussi bien, Votre Révérence, fenterrement ne vous coûtera pas trop cher, à vous qui les faites, comme on dit.
Richard ne pot retenir un geste d'horreur et se détourna avec dégoût; mais Angus, plus aguerri contre les usages parfois révoltants des aueiennes mœurs irlandaises, donna des ordres à la matrone, qni sortit aussitôt. Puis i\ s'avança vers Richard et Nelly, qui semblaient ne ponveîr s^arraeher h la contemplation de la morte.
— Mon frère, et vous, miss Avondale, dît-il arec un accent de douce autorité, vous ne pouvez plus rester ici. Dans un instant cette chambre sera remplie d'étrangers; dites donc un dernier adieu à la dépouille terrestre de la sainte qui vient de monter au ciel, et suivezmoi.
— Votre Révérence, murmura miss Avondide dans un transport de douleur, une minute encore. ..
— Angus, dit Richard à son tour d'une voix somibre, je ne la veri*ai plus!
Mais Angus les prit l'un et l'autre par la
main, et, après leur avoir permis de déposer
"" baiser sur le front de celle qui avait été Juïra
^jrrne, il les conduisit dans un parloir du
de-chaussée, où il les laissa pour s'occuper
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des nombreux devoirs imposés par la cireonstance.
Restes seuls, Richard et miss Avondale s'étaient jetés sur des sièges, à quelque distance l'un de l'autre. La jeune fille continuait à sangloter, en laissant échapper des paroles entrecoupées au souvenir de son amie. Richard, au contraire, ne pleurait plus, ne parlait plus : la tète baissée, l'œil fixe, sa douleur était d'autant plus poignante qu'elle ne se faisait plus jour au dehors.
Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin miss Nelly se leva, et, écartant ses cheveux qui la couvraient comme d'un voile, elle s'approcha du capitaine et lui dit d'un ton affectueux :
— Un pareil accablement est excusable chez une femme comme moi, Richard ; mais un chagrin de famille, si grand qu'il soit, devrait-il abattre à ce point un brave soldat, un homme de cœur qui a conçu le gigantesque projet de délivrer sa patrie du joug de l'Angleterre ?
Richard se redressa et son œil noir se mira dans l'œil humide de la jeune fille ; mais il ne dit rien et secoua la tète d'un air d'égarement.
— Écoutez, reprit Nelly ; celle que nous avons vue mourir a fait à chacun de nous une recom*
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mandation dernière : vous de me défendre et de me protéf;er, moi de vous offrir des consolations quand je vous verrais accablé par le malheur.
— Miss Avondalc, interrompit Richard avec une énergie fébrile, cette sainte enfant nous a aussi recommandé autre chose : elle nous a recommandé de nous aimer, en dépit de tant d'obstacles qui nous séparent... Elle avait deviné les plus secrets sentiments de mon cœur.
— A mon tour, Richard, répliqua la jeune fille, la tâche qu'elle m'a imposée me sera facile; avant même que vous m'eussiez sauvé la vie, je vous aimais , et quand j'ai été abandonnée par mes proches, par celui même à qui je devais être le plus chère, c'est avec bonheur que j'ai trouvé en vous un protecteur et un ami. D'ailleurs j'ai apprécié la grandeur et l'héroïsme de votre âme ; j'ai mesuré toute la profondeur de votre dévouement pendant la journée terrible qui vient de finir, et je me suis sentie pénétrée d'admiration. Je me suis dit que cette fois encore la race d'Avondale n'avait pas sur la vôtre les avantages de la générosité et de la justice. Aussi, Richard, je vous le répète, la
\e que m'a imposée Julia O'Byrne me sera
Le capitaine semblait De pouvoir en croire le témoignage de ses sens.
— Ne me trompé-je pas? dit-il enfin; la douleur ne me rend-elle pas insensé? Est-ce bien miss Avondale que je viens d'entendre ?
— J'ai toujours été une fille bizarre, interrompit Nelly avec un sourire, ne sachant, maK gré les prescriptions du monde, cacher ni son amour ni sa haine. Vous voyez là peut-être le tort d'une éducation d'enfant gâtée, toujours entourée d'inférieurs et de courtisans.*. Mais si je parle maintenant avec cette franchise, mon Richard, c'est que votre sœur nous a fiancés elle-même à son Ut de mort, et ces fiançailles sont aussi sacrées que si elles avaient eu lieu devant un prêtre, dans un temple de votre religion ou de la mienne, car Dieu en a été le témoin.
Le capitaine saisit la main de Nelly et la pressa contre sa poitrine.
— Merci, ma sœur, dit-il en levant les yeux au ciel ; j'accepte de vous ce précieux cadeau qui me rappellera toujours vos vertus et votre image... Oui, Neîly, continua-t-ii avec transport, nous sommes fiancés. Julia a voulu, par ce mariage, mettre un terme à ces querelles, à ces luttes acharnées de plusieurs siècles ; que sa
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▼olonlé s'accomplisse! Pour moi, je jure d'employer toutes mes forces à opérer un rapproehement , une réconciliation entre nos deux familles, autant du moins que me le permettront mes deroirs envers mon pays, envers mon honneur, envers moi-même. Si ce rapprochement devenait impossible, nous saurions braver...
-— Et moi je jure, s'écria Nelly à son tour, que je n'aurai jamais d^autre époux que Richard CByrne!... Julia, sainte martyre, recevez ce serment !
Ils s'abandonnèrent un moment à leurs doux rêves et à leurs projets d'avenir. Dans cette causerie, pleine d'un charme douloureux, ils oubliaient le présent, quand Angus rentra. Il ne parut pas surpris de voir les deux jeunes gens assis l'un près de l'autre, leurs mains entrelacées.
— Miss Avondale, dit-il avec mélancolie, je crains que mon hospitalité ne devienne désormais trop pénible pour vous. Ces scènes de mort et de désolation ne sont pas faites pour une jeune fille délicate. Aussi vous me pardon- ««nez si je vous conseille d'accepter l'offre du érend M. Bruce, qui vous propose une rete dans sa maison, au sein de sa famille.
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Votre bien-être, les eonvenances, el plus qae cela, le deail qui r^ne à mon foyer...
— Je vous comprends, M. O'Byrne, répliqua Nelly en soupirant; c*est en effet maintenant une néeessité pour moi de prendre ce parti, quelles que soient mes répugnances; je vais donc me rendre k l'invitation de M. firuce.Mais, auparavant, personne ne pourrait-il me dire si Ton a des nouvelles de lord Avondale?
— On ne sait rien de positif, répondit Richard ; un paddy, venant du nord, m*a assuré seulement qu'il avait vu passer ce matin deux cavaliers dont le signalement se rapporte à celui de votre père et de... l'individu qui l'accompagne. Ils suivaient la route de Dublin, et comme ils étaient bien montés, comme ils allaient vite, ils auront pu atteindre, selon toutes probabilités, une ville voisine où ils sont, pour le moment h l'abri de l'insurrection.
— Dieu soit loué! dit Nelly avec amertume; le sacrifice qu'a fait lord Avondale en abandonnant ainsi sa fille pour pourvoir à sa propre sûreté lui aura été du moins utile à quelque chose. Quant à cette autre personne dont vous parlez, que m'importe son sort? Elle a payé assez cher mon mépris et ma haine !
Elle ajouta au bout d'un moment :