‹ Le dernier IrlandaisChapitre 117 sur 149 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Et VOUS, capitaine, comptez-vous résider à Neath jusqu'à Theure où les devoirs funèbres seront rendus à votre malheureuse sœur, ou bien...

— J'espère que mon frère, s'écria Angus, veillera ici avec moi sur les restes de notre jeune sœur. Des projets de révolte tiendraient-ils plus de place dans son âme que les senliments de la nature?

Richard allait répondre quand Jack Gunn, couvert de poussière et de sueur, entra dans le parloir avec Sullivan.

— J'arrive des montagnes, milord, dit l'ancien trompette en faisant rapidement un salut militaire; vous plairait-îl d'entendre mon rapport?

Le capitaine se leva et entraîna Gunn dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils causèrent à voix basse, tandis que William adressait au ministre catholique son compliment de condoléance sur le malheur qui le frappait. Bientôt Richard se rapprocha d'eux.

— Mon frère, miss Avondale, dit-il avec agitation, il ne m'est pas permis de me livrer plus longtemps à mes affections privées ; je dois partir sur-le-champ. On m'annonce que les troupes

ulières, battues aujourd'hui, se sont ralliées "^ disposent à profiter de la nuit pour forcer

.B DBBHIBR IRUNDilS. 3. i

S4 LE BËRNIER IRLXKirJLIS.

lin autre passage dé la valtëe. Le soi*! de notre cause dépend peut-être de ees preniiers succès de nos armes ; je ne puis abandonner, dans une pareille crise, ceux que j*aî moi-même poussés à la guerre ; ce seirait un crime. Néanmoins, je concilierai mes devoirs d^Irlandàis avec ôeux de frère... Ângus, quel jour avcz-vous fixé pour les funérailles?

— Vu les circonstances et afin de nie pas heuj^ter certains préjugés de mes paroisfisietls, la cérémonie ne pourra avoir lieu avant trois jours d*ici...

— Eh bien donc, reprit 'ttichard dtin ton grave, dans trois jours, quels que soient les baslards de cette terrible partie où je suis engagé, je reviendrai à Neath. Si je manquais h ma parole, ce serait que je n'appartiendrais plus moi-même à ce monde, et ines amis devraient prier pour mùi en priant pour JUlia.

Après avoir échangé quelques mots encore avec Gunn et William, il se tourna vers son frère et Tembrassa.

— Adieu, Angus,' lui dit-il d'un ton ému. Il n*7 a plus, il est vrai, de fiel et de colère dans nos cœurs ; mais laissez-moi espérer ^ue quand nous nous reverrons, nous n'atirôns plus qu'un ccëur et qu'une pensée.

GHAMTEE PBEMIBR. 55

— Puisse le ciel exaucer ce souhait, Richard ! dit Angus en lui rendant ses caresses.

Puis le capitaine s'approcha de miss Avondale.

— Adieu aussi, ma sœur... ma fiancée, murmura-t-il de manière à n*étre entendu que d*elle; j'ai reçu vos serments, je garderai les miens jusqu'au dernier soupir.

— Richard, mon Richard! répliqua Nelly toute tremblante, vous venez de prononcer des paroles qui m'ont fait frémir. Serait-il donc possible que vous ne revinssiez pas?

— Je reviendrai, Nelly, ma bien-aimée... je reviendrai pour accomplir les dernières volontés de ma sœur !

Il baisa encore une fois la main qu'il tenait, salua Angus et sortit brusquement.

Les funérailles.

Durant les trois jours qui suivirent la mort de Julia, la chance avait tourné contre le parti dont Richard 0*Byrne était un de chefs. L'insurrection, après avoir débuté d'une manière si formidable à Neath et aux alentours, avait complètement avorté dans les comtés voisins ou n'y avait obtenu que des résultats insignifiants. La lance des autorités anglaises, à qui la trahiavait livré de longue main le secret du iplot, l'hésitation de certains conjurés haut

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placés qui avaient manqué de courage au moment décisif, les prédications d'O'Gonnel et des repealers, restés fidèles pour la plupart au système d'agitation pacifique, avaient arrêté partout le mouvement. Un fait politique de grande importance avait particulièrement découragé les hommes de cœur qui tentaient de relever le vieux drapeau de la nationalité irlandaise : les journaux venaient d'apporter la nouvelle d'une réconciliation entre les gouvernements de France et d'Angleterre. Or, que pouvait l'Irlande seule contre sa puissante rivale, si l'influence de ce grand pays catholique situé au delà de la Manche ne la soutenait dans sa lutte hardie? Aussi l'espérance s'éteignit-elle subitement au fond des âmes ; les mains qui déjà brandissaient des armes retombèrent sans force ; les fronts qui se redressaient déjà s'inclinèrent de nouveau ; et, sauf une assez vive fermentation dajqs les districts montagneux du centrei l'Irlande resta calme et muette.

Du moment que l'insurrection n'était ni spontanée ni générale, elle devait être étouffée promptement dans son premier foyer. Ea e9<p(, on s'empressa de diriger sur le comté de Wiclow une quantité de troupes assez considérable pour rendre impossible toute résistance sérieuse* En

m4ne Unnpg oo vit paraître «ur Içs côt^s de gros vaisseaux de guerre qui croi^ieot à peu de distance de la terre, et empêchaient les coQUiiu- AÎeiiMoiia par eau entire iei^ p^ys iusui^gés et les pay^ voisins, ^e la s^te, les rebeQes étaient eomplétfiipent cernés, et il ne. l^ur restait guère 4*autres ressources quo de maurir en combattant ou de s'en remettre à la générosité plus que suspecte du vainqueur,

Richard O'Byrne i^'igoorait aucune de cçs droojQ^tanees, et cependant i( coatinuait à lutter avec une élargie digne d'un meilleur sort. Quand chaque heure lui supportait une sinistre nouvelle, il espérait cocore qu(^ son e^ipemple finirait par déterminer s€^ amis à ^n acte de vigueur; il attendait un événement, un hasard, un miraclç qui le sauvât, et il voulait aller jusqu'à la dernière minute, i^fip de s'assuirer si toçit a coup la Proyidenpe ne se déclarerait pas pour lui et pour Tlirlande. Aussi se défendait^il comme un lion dans les montagnes où il s'était réfugié ; il semblait avoir communiqué çon ardeur à ce ran^as de paysans et de proscrits qui lui obéissaient; c'étaieiit chaque jour des o^ar- ""oiicbes, de^ attaques, de$ surprises qui ne is^iei^t p^ de repi^s au^ tTQupes régulières,

le descendant de Feag-Mac-Hugh renouvelait

ainsi les prodiges de valeur et d*habileté opérés autrefois, dans le même lieu, par ses vaillants ancêtres.

Mais on ne se contenta pas de l'attaquer en face avec des armes courtoises. On savait qui! était le provocateur et l'âme de l'insurrection; on voulut atteindre personnellement ce chef audacieux dont l'influence avait pu, en si peu de temps, produire de tels effets. Une somme consirable fut promise à celui qui le livrerait, mort ou vif; des avis à ce sujet avaient été publiés par les journaux et s'étaient glissés jusque dans le petit camp des insurgés. Une pareille tentation pouvait être trop forte pour certains compa> gnons de Richard. Néanmoins, le capitaine continua d'agir avec une complète sécurité et de se montrer plein de confiance avec ceux qui l'approchaient. Il avait foi dans ce sentiment de patriotisme religieux qui subsiste vivace et indestructible au fond de toutes les âmes irlandaises, même les plus flétries par l'oppression et la misère.

Quant au petit nombre d'êtres vils, étrangers à tout mobile généreux, qui pouvaient être disposés à gagner l'or de l'Angleterre par une trahison, il les supposait lâches et ne les craignait pas.

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Néanmoins, sa constance et son dévouement devaient aboutir à Fimpuissance. Pendant qu'il se multipliait pour faire face à l'ennemi, le découragement se mit parmi les siens ; les succès partiels qu'il obtenait ne lui amenaient pas de nouvelle recrues. Loin de là, les défections commencèrent avec une rapidité toujours croissante. Les paddys^ sentant l'inutilité de se compromettre davantage, regagnèrent un à un leurs cottages, après avoir jeté leurs armes, et, suivant rbabitude, ils comptaient échapper aux vengeances du pouvoir en niant toute participa tion à cette malheureuse échauffourée. De la sorte, il ne resta bientôt plus autour de Richard que les proscrits, les whiteboys, les contrebandiers, dont la guerre contre le gouvernement était l'état permanent; c'étaient, il est vrai, les hommes les plus audacieux et les plus propres au genre de service auquel on les employait, mais le caractère moral de l'insurrection était perdu. Aussi, réduit à une poignée de partisans, le chef, malgré ses prodiges de valeur, ne put-il empêcher quelques parties de troupes régulières de pénétrer dans la vallée de Glendalough, ce boulevard de la révolte; les passages montagnes furent forcés sur plusieurs points, les habitants de Neath virent avec terreur de

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fortes patronilks de cavalone anglaises^ pousser des rcconnajagmcffi jusqu'à cent {la&de leur village, sans toutefois oser y pénétra.

Voilà où en étaient les choses la veille du jour fixé pour les funérailles de Julia O'Byive. Il semblait impossible que Richard pût tenir sa promesse d'assister à la cérémonie. On avait appris que, le matin m&ne, il avait soutenu un combat acharné contre les Anglais à une grande distance du village» et on savait à quielle extréloifaé il était séduit» On avait donc la certitude qu'ii ne se montrerait pas à Neath le lendemain, surtoui quand les soldats rouges cachés dans le voisinage attendaient peut-être une démarche imprudente, un acte de témérité pour en profiter.

Le soir même de ce jour, un peu après le coucher du soleil, WiUiam Sullivan était assis à sa place ordinaire, devant les ruines de Lady's* Ghurch. Dans ce lieu, dont chaque recoin lui était connu. , l'aveugle n'avait plus besoîa de conducteur ; aussi avait<^il donné congé au petit Pat Irwing, son conducteur ea titre, el tandis que le polisson était allé jouer insouciammeat avec d'autres enfants de son âge sur les ruines du cottage de son père, William pouvait se livrer en liberté aux douloureuses, réflexions

qae lai salerait le renversement de ses espérances.

Des pas se firent entendre dansle sentfer qni longeait les ruines; ils se rapprochèrent, et bientôt tine voix de femme dit au vieillard :

— Bonsoir, M. William.

L'aveugle tourna ses yeux éteints vers la' personne qui venait de parler, comme s'il eût voufu secouer Tobscurîté qui pesait sur eux depuis tant d'années. Mais lors même qu'ils eussent été doués de la focfulté de voir, il ne lui eût pas été facile de distinguer les traits de Tinconnue. Elle et sa compagne, car elles étaient deux, s'enveloppaient soigneusement de ces capuchons noirs en usage dafns les comtés du centre et dont la disposition a, dit-on, des significations particulières. D'ailleurs le crépuscule devenait de plus en plus sombre; les dernières teintes du couchant s'effaçaient au ciel.

Mais, à défaut de la vue, William avait un instinct merveilleux qui ne le trompait jamais.

— ^"Miss Avôndale! dit-il.

Et il se leva.

— Que miss Avondale soit la bienvenue à tady's-Church ! ajouta-t-il.

— Vous m'avez reconnue ! s'écria la jeune e avec étonnement ;inais, en effet, le sonde

il LE DERMIER IRLàlCDMS.

ma voix doit vous être familier , car vous Tavez entendu bien des fois... Vous souvenez-vous, bon William, du temps où vous me chantiez et où je chantais après vous nos vieilles baUades irlandaises, où je prenais tant de plaisir à écouter vos merveilleuses histoires des Sagles-Bandcs de Wiclow? Ah! William, nous voyons aujourd'hui où ces récits et ces chansons du temps passé ont conduit tant de pauvres gens.

— Vous êtes généreuse de les plaindre, miss Nelly, répliqua le vieillard avec un soupir; mais est-ce pour me parler d'eux que vous êtes venue me rendre visite à pareille heure?

— On épie mes démarches, William, et je ne puis pas toujours m'échapper quand je veux. J'ai des choses importantes à vous apprendre au sujet... Laissez-nous un moment, mistress Jones, ajouta-t-elle en s'adressant à sa compagne ; je ne tarderai pas à vous rejoindre.

La gouvernante se retira hors de la portée de la voix, et se mit k se promener à grands pas pour se défendre contre le vent frais qui venait du lac.

— Sullivan, reprit Nelly avec agitation, vous m'avez remis, il y a deux jours, une lettre de quelqu'un dont le sort me touche vivement. J'ai conclu que vous deviez avoir des moyens de

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